‹ La leçon d'une criseChapitre 14 sur 22 · C. De la concentration dans P industrie · texte numérisé non relu

C. De la concentration dans P industrie

Il nous reste un autre affluent de cette concentration financière, qui est pour nous la concentration définitive : nous l'avons appelé c concentration industrielle» et nous en avons décrit les débuts sous la forme technique de l'industrialisme.

Lorsque l'usine aurait eu fini de manger l'atelier, on devait croire que la concentration allait s'arrêter : n'avait-on pas réalisé «le progrès» ? Il n'en sera rien cependant : l'atelier n'a pas encore disparu et déjà la concentration à attaqué la région voisine.

L'argument technique n'explique plus rien, mais le mouvement concentrateur n'en poursuit pas moins son œuvre dévastatrice, et avec une rapidité croissante. C'est la réponse à donner à ceux qui ne veulent voir en tout cela que des évolutions techniques. Dans cette nouvelle phase, c'est l'usine qui va dévorer l'usine ; comme cela se passe entre les firmes commerciales, des cartels grouperont les usines, deux contre une, puis trois contre deux, puis quatre contre trois, et ainsi indéfiniment, sans autre objet que de réaliser la ruine du plus faible et son élimination. Il se produira aussi une intégration inverse de celle que nous vîmes dans le commerce : l'usine se fera marchand, comme le marchand se faisait usinier, toujours pour aboutir plus vite à la suprématie du marché, en route vers le monopole.

Le caractère important au point de vue sociologique que nous voulons souligner c'est que dans cette lutte de tous contre tous dans l'ordre de la production, il se passe exactement la même chose que nous avons vu se passer dans le commerce livré à la concentration : le service social est non seulement oublié, mais contrarié.

On lutte non pas pour mettre en consommation des produits meilleurs, en plus grande quantité, mais pour s'assurer la plus grande somme de bénéfices possible, et cela par la réduction des produits. Les cartels font démolir les usines dont la production les gêne, et ils rationnent le chiffre de production pour celles qu'ils laissent subsister.

A la similitude des effets, ne pourrions-nous reconnaître la similitude des agents ?

La cupidité se reconnaît toujours, à cause de sa violence, à cause du caractère accentué de son œuvre, quelque soin qu'elle ait pris de se déguiser.

Car, pour la concentration industrielle, par le cartel ou par l'intégration, on a comme d'ordinaire invoqué l'idéal du progrès, du progrès technique.

On a dit : nous vivons dans l'anarchie économique ! ce qui est très exact, mais surtout dans le sens opposé à celui où l'entendent ceux qui défendent la formule du cartel.

Pour en sortir, ou s'en remet à un industriel, à un groupe d'inckistriels, au détriment de tous les autres. Pourquoi cela ? N'est ce pas une naïveté invraisemblable, comparable à celle du berger qui remplacerait son chien par un loup, à celle du bijoutier

qui donnerait son magasin à garder à des voleurs professionnels ? S'il faut sortir de l'anarchie économique, établir des rapports stables entre la production et la consommation, il faut charger de ce soin un tiers désintéressé, quelqu'un qui n'est pas le concurrent désireux d'asseoir sa fortune sur la ruine de ses voisins, donc soit le groupe professionnel intégral, soit les pouvoirs publics. Et à ces législateurs futurs, il faut demander la plus grande somme d'avantages pour la communauté, et non le maximum de dividendes pour certains capitaux.

L'excuse technique de l'adaptation de la production à la consommation fait piteuse mine dans la controverse présente, on le voit,

Et ce qui est à retenir, répétons-le, c'est que dans le cartel, adaptation veut toujours dire réduction de la production.

Il est un autre point qu'il importe de souligner : c'est la méthode emp]o}'ée et les conséquences immédiates qui en découlent.

Un groupe se constitue en cartel. Quel est le premier objet à l'ordre du jour? La constitution d'un fonds de guerre, c'est à dire la mise à la disposition des meneurs du cartel de sommes liquides, destinées à être gaspillées en manœuvres dont la conséquence doit être la ruine des outsiders et la fermeture de leur usine. Ces capitaux sont vite épuisés, ils se reconstituent plus péniblement, et, en très peu de temps, on en est réduit à faire appel aux prêteurs professionnels, aux banques qui détiennent, par une aberration sociale inexplicable, le mobile de cupidité universelle étant écarté hypothétiquement, la masse des petites disponibilités d'argent.

L'emprunt est la formule primitive ; elle était insuffisante et fut vite remplacée par la formule plus lucrative de la participation. Tout cartel et tout trust contient au moins un actionnaire banquier, au bout d'une période de succès. Ce participant n'ignore pas l'importance du rôle qu'il joue, la dépendance dans laquelle il tient « l'affaire > et il agira en conséquence.

C'est ainsi que les formes concentrées industrielles tombent dans la puissance des manieurs de l'argent d'autrui, exactement comme il advient, dans un stade moins avancé, aux artisans, aux petits commerçants, aux laboureurs.

Et c'est ainsi que la concentration industrielle aboutit à son tour à la concentration financière : tentacule qui nourrit le cœur vorace de la pieuvre ! Nous nous arrêtons donc dans notre exposé, comme nous l'avons fait précédemment.

Demandons-nous aussi si, indépendamment de cette œuvre détestable qui est d'apporter à la concentration centrale un aliment et un concours, si quelques conséquences antisociales ne sont pas attachées spécifiquement à la concentration industrielle.

Il y a d'abord la rareté du produit, la cherté des choses dont les masses ont besoin : donc l'exploitation du groupe par quelques uns, et les réactions, les mécontements qui en sont la répercussion.

Il y a ensuite le trouble apporté à l'économie familiale.

Ces usines qu'on ferme, nourrissaient des familles de tous grades sociaux: des masses ouvrières, des prolétaires de la plume, des techniciens de rang moyen, des chefs: Tout ce monde ne trouve pas à se réemployer tout de suite, ne trouvera même pas à se réemployer du tout, si le cartel réussit, car la réduction de la production est précisément le but visé.

L'intégration, nous l'avons déjà dit précédemment, en soumettant le sort de l'entreprise de production aux intérêts de l'entreprise de commerce qui intègre, et, dans le stade suivant, aux intérêts ou aux caprices des établissements de crédit qui les soutiennent ou s'en désintéressent, pour des raisons d'ailleurs étrangères à l'utilité de la production, intensifie beaucoup les dangers de chômage en bloc dont nous avons vu les conséquences antisociales en traitant de l'industrialisme.

L'instabilité des ressources ainsi intensifiée, ne manque pas de se répercuter sur la mentalité des masses, sur la prédisposition à la révolution politique, et également sur le coefficient des mariages féconds: répercussion directe sur les entités sociales, même avant le stade de la concentration financière.

D. De la concentration financière et de la concentration totale.

Nous avons dit plus haut qu'il existe, dans l'ordre financier, comme dans les autres ordres de l'activité humaine une tendance à la concentration. Elle se manifeste exactement de la même façon que la concentration commerciale. L'or et l'argent sont des marchandises comme d'autres marchandises; ou en fait le commerce, et ce faisant, on cherche à raréfier le produit autour de soi, à l'accaparer pour soi-même.

Lefe banques, en tant que banques, c'est à dire boutiques de métaux précieux des sociétés consacrées à une exploitation et chargées de procurer des dividendes à leurs actionnaires et des bénéfices à

leurs administrateurs, cherchent à s'entre-détruire, à s'absorber par fusion ou autrement.

Si l'on pouvait abstraire théoriquement la banque de son œuvre, le crédit, on trouverait sans doute des inconvénients sociaux à cette concentration.

Mais voilà! L'or n'est pas une marchandise comme une autre: c'est le signe représentatif de toutes les autres marchandises ; c'est plus encore : c'est le signe représentatif de la capacité d'achat, c'est à dire de la puissance de commandement sur l'ensemble des produits. Enfin et surtout : c'est la puissance de commandement sur la production elle-même.

On voit, soit dit en passant, que lorsque les praticiens de l'industrialisme et de la concentration ont imaginé de détacher le commandement du titre de la propriété ou de la possession, ils n'ont fait que poursuivre la voie dans laquelle on est entré lorsqu'on a préparé l'avènement du capital mobilier, (i)

Voila pourquoi la concentration financière spécifique se fusionne comme facteur social avec la forme plus dangereuse et plus nocive que nous pourrions appeler concentration totale ou même la con~ centration tout court, synthèse de toutes les applications isolées que nous décrivions ci-dessus. Voilà aussi pourquoi il est si naïf de présenter à la décharge de la concentration financière l'excuse habituelle du progrès technique.

Elle serait discutable en elle-même, comme les excuses techniques que nous avons rencontrées à propos des autres concentrations; je n'oserais pas garantir que le crédit public sera plus facile, que l'or sera meilleur marché, lorsque le trust bancaire de Morgan ou un autre plus perfectionné qui doit lui succéder, aura enfermé dans ses caves tous les lingots disponibles.

Mais tout cela n'a qu'une importance tout à fait secondaire, en présence de la part d'autorité qui est reconnue au capital dans le monde des affaires, commerce, agriculture ou industrie, et du rôle que jouent les concentrations de capitaux dans le commandement de toutes les concentrations.

(i; Les historiens de l'Economie politique ont coutume de partager la vie de l'Humanité en grandes époques caractérisées par la forme de richesse qui avait l'hégémonie. Notre époque est donc celle de la Geldwirtschaft. Nous croyons que ces divisions sont malaisément observables et entachées de matérialisme historique. Mieux vaudrait dire qui c'est le mercantilisme, issu de la Renaissance italienne, qui constitue le point de départ du capitalisme moderne.

Passama, après avoir décrit les débuts techniques des intégrations, met fort bien en relief qu'à un certain stade de leur développement, elles sont arrêtées, et qu'il faut avoir une banque avec soi pour aller au delà.

Dans les plus grosses intégrations qui s'appellent déjà d'un nouveau nom, les groupes, c'est le capital qui joue le rôle prépondérant ; toutes les autres directions ont abdiqué en ses mains. Aussi la plus grosse des «affaires» américaines qu'il décrit reposaitelle sur une énorme concentration financière, (i) Mais déjà le livre de Passama est en retard sur les faits. L'enquête américaine de 191 3 sur le trust de l'argent et les poursuites judiciaires exercées contre certains «concerns» en vertu des lois successives contre les accaparements ont mis à jour un état de concentration fabuleux : des trusts industriels groupés par centaines autour d'un noyau financier qui opérait, à lui seul, la coagulation de plus de la moitié du numéraire en circulation aux Etats Unis, et c'est par billions qu'il faut s'exprimer quand on s'occupe de celui-là. Les journaux de l'époque ont polémiqué sur ce tMoney trusta et on n'aura pas de peine à se documenter si l'on désire savoir le degré d'intensité de la concentration. Il faudrait aussi bien se garder de croire que l'Amérique est seule à posséder ces monstres sociaux : les choses qui se passent autour de nous nous sont moins connues parce que les initiés sont moins impudents dans l'étalage de leur puissance, moins cyniques et plus faux dans leur conduite.

Laissons la question de fait et voyons ce qui dans les procédés et dans l'institution elle-même touche de plus près au programme de notre étude présente.

Dans la concentration à ce stade suprême, il est très apparent que non seulement il ne s'agit d'aucune fonction sociale à accomplir, mais d'un franc méfait à perpétrer, le rançonnement de tout travail quelqu'il soit.

Le rançonnement en grand, de temps à autre, par quelque opération de bourse de grande envergure, sensationnelle; le rançonnement en détail, plus fructueux peut être parce que incessant, par l'agiotage quotidien généralisé.

Or, si on l'observe de près, cet agiotage constitue la finance en parasite du travail humain. Par lui, l'épargne se volatilise par-

(i) V. op. cit.

tiellement au moment même où elle se constituait et la dissémination de la richesse sert la puissance concentrique au lieu de la contrecarrer. C'est fort ingénieux et détestable !

Cela dit, reprenons la suite de notre thèse, et voyons ce que produit la concentration financière en tant que synthèse des concentrations spéciales, et ce qu'elle produit par elle-même, comme force spécifique.

' Au premier de ces points de vue, il est évident que la concentration totale, servant de soutien, d'aliment à chacune des autres concentrations, réalisera l'ensemble de leurs activités nocives et cela en les portant à la 2me puissance.

Au second point de vue, nous devons pouvoir démêler une action nocive, spécifique.

Elle existe, formidable; nous allons le voir; ses manifestations particulières sont entre autres:

lo Le déplacement rapide et la concentration anormale des fortunes ;

20 Une transformation déplorable de la psychologie des individus;

30 L'établissement d'une puissance occulte.

Un mot sur les caractères sociaux de ces phénomènes.

Le déplacement rapide et la concentration anormale des fortunes particulières n'est, a-t-on dit, qu'un aspect technique de la distribution des richesses. Toujours le même mot: A-t-il donc une vertu magique? Ou plutôt, derrière ce mot, n'est-ce pas l'amoralisme ou le déterminisme qui se cachent? Parce qu'une chose est technique devient-elle licite ou nécessaire fatalement ? Passons, pour l'instant et disons: cet aspect est trop étroit! Il y a là surtout un phénomène social et celui-là est de loin le plus important. En tout cas, c'est le seul dont nous ayons à nous soucier ici.

La possession d'une fortune, réserve pour les mauvais jours ou instrument pour un travail plus fructueux ou plus qualifié, est pour les individus une condition du développement harmonique des facultés. Tout a été dit sur les effets sociaux du paupérisme et du prolétariat. La propriété c'est pour les familles une condition de stabilité, un besoin même en vue de l'expansion. L'idéal social se trouve dans les classes moyennes : M. Hoffmeister, se livrant à la recherche des lois générales de l'évolution humaine, a rencontré cette conclusion comme par hasard. (})

(i) Die Grundgeseize, op cit. p. 11.

Cependant ni la conservation, ni même l'accroissement de l'avoir familial ne sont la concentration dont il s'agit ici.

Il arrive toujours que, sur la mer mouvante des fortunes, quelques vagues s'unissent un instant, formant ainsi une petite masse qui se dresse au dessus des autres: ce n'est pas la tempête! Ces fluctuations sont normales, utiles sporadiquement et d'ailleurs de courte durée: «A père avare, fils prodigue» avait dit le proverbe.

L'accroissement lent et progressif de la fortune d'un certain nombre de familles n'est pas un mal social, son intensité ne crée pas le vide, et sa formation laborieuse permet un accroissement correspondant des forces morales: c'est le mode ordinaire de la production des individus-chefs, dont aucune nation ne saurait se passer.

Il en va autrement du déplacement subit qui résulte des procédés de l'agiotage et de la concentration inouïe qui s'opère entre les mains de quelques individus, le coup de Bourse comme le coup de dés hisse le parvenu sans lui donner ce contre-poids social. Sans doute il n'ira pas loin, mais il fera beaucoup de mal avant de tomber. Mr. W. Sombart a ajouté, à propos des périodes d'agiotage de l'histoire contemporaine, un chapitre sanglant aux livres des historiens classiques, (i)

Nous reviendrons à l'instant sur cet aspect réflexe: la démoralisation des masses par l'effet de la démoralisation des bénéficiaires de la concentration.

Le déplacement rapide des fortunes est déjà en lui-même une cause de troubles sociaux. Il a pour corollaire nécessaire l'appauvrissement rapide d'autres catégories de citoyens; car, par définition, cdéplacement> ne signifie pas «production.»

Or cet appauvrissement rapide, c'est la destruction de l'équilibre des familles, la privation des moyens d'expansion, tous éléments générateurs de crises dont nous avons déjà accusé la présence dans la période d'industrialisme et qui, à ce stade d'acuïté et de généralisation, aigssent à la Ne puissance. Toute la psychologie de la déchéance, de la révolte s'en alimente considérablement.

Ce déplacement rapide ne signifie pas éparpillement itératif: il agit dans le sens de la concentration , tendance imprimée à l'origine par l'industrialisme d'où sort la concentration financière, puis la concentration totale.

(i) Luxus und Kapitalismus. Op. cit.

Dans les temps anciens, la fortune de Crassus constituait un exemple-type des procédés de concentration totale et de ses réactions sociales. Actuellement, avec la mobilité de toute richesse, mobilité qui est un résultat de l'action au porteur et de l'anonymat des sociétés, les sommes sont plus considérables mais les procédés sont identiques, et les effets sociaux plus intenses, parce qu'ils agissent sur des masses humaines plus considérables. C'est aussi à quelques individus qu'aboutissent les fils cachés qui mobilisent l'énorme amas de richesses englobé dans l'anonymat. Nous allons prochainement tirer les conclusions de cette constatation au sujet de la part de responsabilité qui revient à ces quelques individus dans la tendance imprimée à la politique internationale.

M. Szab6, étudiant comme nous les causes réelles de la guerre actuelle, décrit le processus qui, de l'industrialisme, mène à la concentration et de la concentration au monopole (op. cit. p. 664 — 665) Il admet aussi que les banquiers, maîtres de l'industrie, sont maîtres du monde, thèse que Rudolf Hillferding avait copieusement établie {Das Fiiianzkapital. op. cit )

«Le principe fondamental du Capitalisme n'est pas la production... elle n'est qu'un moyen de réaliser un bénéfice.., souvent le bénéfice pourra naitre plus aisément de la réduction de la production...» (Szabô. op. cit. p. 678). Voilà la voie dans laquelle il faut chercher les causes de la guerre : M. Szabô à l'autre bout de l'Europe, voyait comme nous, et cette concordance dans l'observation me fut d'autant plus précieuse que des divergences philosophiques essentielles nous séparent au point de départ et au point d'arrivée.

Il en fut ainsi dans la guerre actuelle, parce qu'il devait en être ainsi : démonstration convaincante à laquelle nous en appelons volontiers !

Nous achevons par un coup d'oeil plus général, synthétisant dans son ensemble l'oeuvre antisociale de la concentration dans tous les siècles. Deux philosophes, sociologues éminents, nous en fournissent les formules :

«Les richesses excessives sont pour les Etats et les particuliers une source de séditions et d'inimitiés» (Platon cit. Périn I, 45).

«On ne voit alors dans l'Etat que maîtres et esclaves et pas un seul homme libre. Ici jalousie envieuse, là vanité méprisante, si loin l'une et l'autre de cette bienveillance réciproque et de

cette fraternité sociale qui est la suite de la bienveillance.... ce qu'il faut surtout à la cité, ce sont des êtres égaux et semblables, qualités qui se trouvent avant tout dans les situations moyennes». (Aristote. Politique, vl. c. IX, 5 et 6).

Nous avons noté en second lieu parmi les manifestations particulières du germe nocif de la concentration totale une transformation caractéristique de la psychologie, de l'état d'âme, des hommes qui concourent à former ou à diriger une entité sociale. Cette transformation nous l'avons qualifiée de lamentable, et nous croyons bien que l'appréciation est courante, quelle que soit l'idée qu'on se fasse d'une psychologie normale, d'un niveau moral convenable à la vie sociale et à l'évolution progressive.

Quelle est donc cette transformation ?

Nous venons d'en voir un aspect et par lui nous reconnaissons sans peine le vice fondamental, la cupidité, germant sur le fumier de la luxure. Nous avions à peine besoin d'attirer l'attention de nos lecteurs sur le lien qui rattache les phénomènes qui nous occupent en ce moment aux causes premières que nous avons signalées au début de cette étude, tant ce lien est apparent, logique.

Il est de cette transformation d'autres aspects non moins graves.

La concentration totale doit, pour s'établir, recourir à tous les moyens ; pour se maintenir, elle doit réaliser l'abaissement de tous les caractères, l'étranglement de toutes les consciences qu'elle rencontre sur son chemin. Et bientôt le pli se prend, la psychologie servile prend la place de l'indépendance normale (i). Un dramaturge à succès a décrit l'état d'âme d'une société où tout est à vendre (M. Bernstein, Après moi...) et Ruhland en avait fait presqu'en même temps le réquisitoire sociologique (System t. m).

Notre étude ne comportant pas un traité de morale individuelle ce n'est pas au point de vue de l'individu que nous allons justifier notre qualificatif «déplorable».

Jugurtha, se retournant vers Rome qu'il quittait, lui adressait cette malédiction suprême: «Emenda ciintas\i>

Pour mieux apprécier l'œuvre de la concentration dans le sort de la Patrie, ensuite de la transformation de la psychologie, du

(i), «L'apostat de la liberté, le peuple qui l'a perdue par sa faute (et on la perd toujours par sa faute en prenant un coeur d'esclave), ce peuple là n'aspire point à la recouvrer..., Il aime les bénéfices de la servitude et redoute les charges de la liberté.. .> Lacordaire 44 Conf: (1846).

niveau moral, auquel nous faisons allusion, développons d'abord le troisième point que nous nous proposions d'étudier, l'établissement d'une puissance occulte au sein de la Cité.

D'où vient la puissance occulte créée pour la concentration totale ? Comment la mesurer et quelle est son oeuvre ?

Voilà les questions brûlantes d'actualité auxquelles nous sommes amenés à répondre.

En frôlant le nœud vital de la politique, nous nous efforcerons, comme le fait l'opérateur lorsque son scalpel frôle un organe essentiel, d'être plus calme, plus impassible qu'en toute autre occasion.

D'où vient donc la puissance occulte?

On peut constater que la concentration présente le double phénomène qu'on observe dans la lutte pour la vie biologique. Il y a lutte de tous contre tous, puis entre-aide. Seulement, dans notre matière, contrairement à l'opinion de quelques-uns, ces phénomènes ne sont pas sériés. L'entr-aide ne s'avance pas comme le stade qui vient remplacer le stade antérieur de la lutte, et la lutte ne diminue pas d'intensité à mesure que les cas de collaboration se généralisent.

La puissance occulte, insérée dans les vies nationales infectées de concentration, est une résultante de ce double phénomène.

Elle se constitue comme un moyen technique de réaliser des fins économiques, et groupe ainsi une suite indéfiniment renouvelée de personnes. Comment mesurer cette puissance ?

Par l'ampleur de sa base et par l'intensité du règne de l'avarice-cupidité. Ce dernier élément est d'ordre moral, il échappe à la statistique mais non à l'observation.

C'est par un ensemble de phénomènes, révélateurs d'un état d'âme, qu'on arrive à déceler l'intensité de l'appétit désordonné qui poussera les hommes à agir dans le sens que nous dénonçons.

Ruhland a tenté d'établir d'après l'histoire l'échelle des pressions possibles qu'exerce ce qu'il appelle le capitalisme, lequel, ainsi que nous le faisons remarquer ailleurs, correspond presque de tout point avec ce que nous entendons ici par avarice-cupidité. Il en note les divers degrés par les phénomènes sociaux correspondants et mesure du même coup l'extension graduelle de l'entité sociale contaminée.

A ce titre nous en avons traité ailleurs (I Partie — Ch. II § 3).

Quant à l'ampleur de la base, si tous les éléments n'en sont

pas connus, à cause même de l'intérêt qu'ont les collaborateurs à masquer leurs forces, elle est chiffrable de sa nature et laisse deviner ses proportions par les dimensions de quelques unes de ses lignes.

Voici quelques observations à ce sujet.

Il importe d'abord de se défier de la statistique «brute» (qu'on me passe cette qualification). La concentration n'est pas un chiffre absolu : elle s'étend bien au delà de la possession matérielle animo domini, comme s'exprimaient les juris-consultes, soit des produits, soit de leurs signes représentatifs.

Nous allons nous expliquer là dessus.

La concentration nous intéresse au point de vue social lorsqu'elle passe à l'acte. L'acte est un produit individuel qui peut avoir pour auteur une somme de volontés concordantes ; mais cette somme peut aussi être la formule complexe d'additions et de soustractions: en termes sociologiques, les collaborations sont conditionnées par la volonté dominante. Cette hégémonie résulte parfois du nombre : il arrive que les majorités absolues gouvernent les minorités. Mais les majorités souvent ne sont que relatives : c'est ici que la technique de la concentration se révèle dans toute son adresse. Elle a organisé la domination systématique de la majorité par la minorité, et à la deuxième puissance, la domination de la minorité par un individu.

On sera peut être stupéfait de voir que la concentration n'est ainsi qu'une apparence, un paravent cachant l'individualisme le plus aigu : la logique sociologique nous avait averti que nous ne rencontrerions jamais, au fond de nos analyses, que l'homme avec ses tares ou ses vertus (v. I partie ch. iii). Reprenons le langage économique.

On divise en parts infinitésimales la propriété d'une entreprise. C'est, disent les gens à courte vue, l'idéal de la diffusion des richesses. Erreur sociologique 1 Les titres représentatifs de la propriété de cette entreprise ne signifient rien entre les mains des petits porteurs isolés ou même des consortiums occasionnels. Cette diffusion est précisément la meilleure préparation à l'avènement de la concentration. Plus les titres sont éparpillés et plus petit sera le paquet qu'il faudra réunir pour emporter toutes les places directoriales et partant toute la puissance économique concentrée dans l'entreprise.

L'immense majorité des porteurs n'aura qu'un droit: risquer son avoir!

Pour apprécier à quel point la concentration financière en est arrivée, il faut donc étudier dans les actes de sociétés, les noms des votants aux assemblées plenières, collationner les noms des administrateurs dans les grandes affaires et rechercher quels gros établissements financiers se cachent derrière ces noms. Opérant ensuite de même à la N'ème puissance, on peut apprécier le degré d'efficacité des volontés de ces maîtres de la concentration. Ruhland était arrivé à répartir entre 80 personnes* le contrôle des 4/5 de la richesse totale de l'Empire Allemand.

Voilà donc quelques personnes munies de l'omnipotence que donne la richesse globale de toute une nation. Cette puissance s'arrètera-t-elle dans les limites du domaine économique? Il n'est plus personne qui oserait se faire le champion de pareille thèse ! Plus une société est dominée par l'esprit de lucre et plus grande sera la force sociale des organes de la concentration.

Les électeurs se laissent acheter en détail par les courtiers électoraux et cuisiner en bloc par des journaux dont la propriété est elle-même une affaire financière. Avec pareille opinion publique, le député influent sait ce qu'il a à faire pour devenir ministre et n'a pas à se casser la tête pour savoir ce qu'il devra faire quand il sera devenu ministre. C'est ainsi que se distribuent les fonctions publiques, que se font les lois et les constitutions. Ce n'est pas un autre facteur qu'il faut chercher dans les conventions internationales, dans les alliances diplomatiques, dans les combinaisons belliqueuses, comme dans les révolutions internes.

Voyons si d'autres observations concordent avec les nôtres sur ce point important.

«Le gouvernement moderne n'est qu'un Comité administratif des affaires de la classe bougeoise» écrivait en 1847 Karl Marx: (Marx Manifeste Communiste^

C'était peut être, à la manière des prophètes, transporter au présent une vision d'avenir. Mais là dessus il n'était pas difficile de prophétiser : avec les prémisses qui étaient posées, la conclusion était inévitable.

Un demi siècle plus tard l'abbé Hitze constate ceci : «Le capitalisme tend de plus en plus à se constituer en puissance indépendante et autonome, dominant l'entreprise et le travail... Ce nouvel antagonisme...., est plus fatal encore que le premier, il augmente à l'excès la difficulté de résoudre la question sociale». (Hitze. op. cit. p. 151.)

«Le capitalisme domine la société et les Etats. Les organismes politiques.... s'endettent de plus en plus, tombant ainsi dans un asservissement de plus en plus profond vis à vis du capital.,, les véritables gouvernants, ce sont les banquiers...» (ib. i S4)-

M. Hoffmeister (Vienne) s'étànt proposé de chercher quelles sont les lois fondamentales que suivirent dans le passé toutes les sociétés humaines dans leurs évolutions successives, en est arrivé à mettre au premier plan la concentration capitaliste.

Sa conclusion générale, c'est que l'évolution des sociétés humaines constitue un cjxle, conditionné à peu près comme ceci.

On part d'une occupation collective, nomade ou stable, du sol. C'est la société primitive. Surgit le «sentiment» de la propriété individuelle : aussitôt apparaissent la division du travail et le régime des échanges. Ces facteurs-là conditionnent la société civilisée (Stade économique): Mais il en sort le ferment mauvais de la concentration capitaliste ; aussitôt les lois de la sélection opèrent à rebours, et la ruine des consommateurs aboutit en même temps à la destruction du capital et à la dissolution de la société (stade décadent).

Le cycle est alors parcouru : les autres hommes qui viennent ensuite trouvent la terre inoccupée et recommencent le stade de la société primitive.

Nous n'insistons pas ici sur la démonstration de M. Hoffmeister concernant les relations de cause à effet entre les facteurs secondaires de ces stades.

Nous constatons seulement, comme un fait, que l'histoire universelle lui est apparue sous cet aspect, avec une telle évidence et une telle généralité, qu'il n'hésite pas à en faire une «loi» sociologique, génératrice d'un système (op. cit. ch. II).

Avant d'avoir formulé cette doctrine comme s'appliquant à toutes les sociétés humaines, il en avait étudié la réalisation dans la civilisation romaine, et sa démonstration nous a paru si complète que nous croyons qu'il suffit d'y renvoyer (Dr. Hoffmeister. Die Wirtschaftliclie Entwicklung Roms. op. cit.)

Descendons maintenant de l'énoncé générique à l'application spécifique, puisqu'aussi bien, parmi tous les phénomènes sociologiques possibles, c'est la guerre qui a constitué le point de départ de nos recherches.

Si la concentration capitaliste entre comme facteur important dans tous les événements historiques, elle entrera avec la même

qualité dans les guerres, elle doit donc aussi se trouver dans la crise présente.

M. Werner Sombart avait publié, peu de temps avant l'explosion de la crise, un livre sur les relations entre la guerre et le capitalisme.

Dès la première page, il affirme que l'admission de l'existence d'une pareille relation est universelle dans le monde des historiens et dans celui des sociologues {Krieg und Kapitalismus. op. cit. p. i).

Il croit même qu'il y a une certaine naïveté à s'enorgueillir chaque fois qu'on a découvert le lien secret qui de la concentration capitaliste a mené à une explosion sanglante en particulier (op. cit. p. 2).

L'objet de son étude, c'est de compléter la démonstration, en mettant à jour l'action réflexe; s'il est indéniable que le capitalisme engendre la guerre, il est non moins exact d'affirmer que la guerre a nourri le capitalisme, (op. cit. p. 14.)

La thèse est intéressante, elle ne fait que confirmer tout ce que nous avons observé jusqu'à présent dans le développement et l'influence des germes nocifs: ils se prêtent tous un mutuel appui, ils enchevêtrent leurs activités destructives et se servent réciproquement d'aliment.

La thèse de M. Sombart est encore intéressante à un autre point de vue : elle apporte, à l'appui de notre doctrine, un argument qu'on pourrait qualifier de ctechnique» et qui peut être aura son poids, dans l'esprit d'une partie de nos lecteurs.

Le voici dans sa forme synthétique :

Le capitalisme et la guerre moderne présentant à l'observateur la même structure, le même processus d'évolution, une connexité plus que fortuite: il faut y voir l'origine commune.

Sans capitalisme (forme de concentration industrielle et forme de concentration financière) ni armée moderne, ni guerre possible.

C'est précisément ce que constate M. Lederer en analysant les événements des six premiers mois de la guerre présente : «Le capitalisme renforcé était la condition préalable du service général et de l'entreprise d'une guerre. Seul il possédait une capacité de production suffisante pour procurer à cette armée tout l'outillage dont elle avait besoin et pour le renouveler en quantités suffisantes au cours de la guerre....»

>La haute organisation technique de l'industrie moderne était la condition préalable d'une guerre se prologeant pendant des mois.... elle pouvait pallier à la suppression des communications internationales.... c'est l'industrie qui forme le soldat moderne, technicien plutôt que combattant....» (Op. cit. p. 368 — 369).

Nous ne suivrons pas M. Lederer dans les détails des nombreuses observations qu'il groupe en vue de sa thèse. Nous dirons seulement : Si ce sont là les fruits de l'industrialisme (concentratrion) et du capitalisme (concentration) grand merci! L'arbre est détestable qui porte de tels fruits et doit au plus vite être arraché ! Cette démonstration technique a toujours cet avantage, à notre point de vue, c'est de confirmer la démonstration logique que nous avions esquissée. Chacune des formes modernes des germes nocifs antisociaux attaque, par un côté, la vie et l'évolution normale de nos entités sociales : à cause de cela, elle énerve leur faculté de résistance sur toute la ligne.

Nous avions déjà fait une constatation analogue, au degré supérieur, quant à l'aide réciproque que se prêtent les trois causes premières, la cupidité, la luxure, l'orgueil.

Il ne sera peut-être pas inutile d'insister sur l'application à la guerre actuelle, de notre doctrine générale concernant le rôle joué par la concentration (totale) dans les crises sociales. Qu'en pensaient des observateurs contemporains? En 1908, Ruhland publiait sur la situation sociale, qu'il jugeait déjà alors comme intenable, les lignes que voici :

«Si nous envisageons l'avenir nous voyons en toute première ligne la menace d'une guerre qui devra décider de la suprématie entre les deux principales puissances mondiales, l'Allemagne et l'Angleterre, puis entre l'Allemagne et les Etats Unis» (System, t. III p. 298).

Pourquoi ces crises?

Parce que, parmi les symptômes précurseurs des crises du passé, qui se retrouvaient dans la situation présente, il découvrait celuici: «La guerre devient une forme des affaires». Dans toute guerre, dit-il, il ne faut pas s'arrêter à ce cycle étroit des passes du duel : c'est l'explosion aigùe d'un ensemble de causes, dont il faut chercher le secret à la fois dans les événements qui précédèrent et dans ceux qui suivirent la crise.

Il applique cette méthode aux 24 dernières guerres et après avoir souligné des indices significatifs et dont l'existence est L L. 16

incontestée, il conclut: la guerre est redevenue ce qu'elle fut dans les épisodes de Rome et Carthage, Athènes et Corinthe, Venise et Gênes, une forme d'affaires au profit des riches (System, p. 197. s. s.)

En 1907 le professeur A. Sartorius von Waltershausen décrivit ce qu'il appelait le processus ordinaire qui, du placement financier, mène à la guerre (^).

Lorsqu'en 1907 l'Institut international de Sociologie consacra une session spéciale à l'étude des crises sociales, le rôle de l'élément financier ne fut pas passé sous silence. M. Tœnnies notamment, soulignant les relations étroites qui existent entre les financiers et les Pouvoirs publics, concluait ainsi :

>rindustrialisme emploie la guerre comme un des moyens indispensables pour ses fins de plus en plus étendues. > (Annales Institut de sociologie t. XI p. 143.) Rudolf Kobatsch {^) était pénétré des mêmes convictions et déjà le Feld-Maréchal v. Moltke aurait écrit, d'après une citation de Ruhland: «La Bourse a acquis de nos jours une influence telle, qu'il est en son pouvoir de déchaîner le conflit des armées.»

Nous avons rapporté plus haut l'opinion de M. Méline sur les causes de la guerre du Japon et de la Russie.

Voici ce que nous lisons dans les Actes de l'Association médicale internationale : Contre la guerre.

cLe patriotisme inspire-t-il réellement ceux qui conseillent la guerre? Est-ce bien l'intérêt général de la nation qu'ils ont en vue ou seulement celui de quelque indiistrie?» (Op. cit. p. 12).

Cette citation est d'autant plus intérressante à retenir ici qu'elle coïncide de tous points avec cette autre: «Pour peu que les capitalistes-conquérants mondiaux voyent le moyen de gagner de nouveaux millions à l'étranger, ils arrivent en règle générale à entrelacer fort adroitement leur cupidité avec l'honneur et la considération de la Nation à laquelle ils appartiennent. Voilà pourquoi les conflits entre les capitalistes de nations différentes ou entre les capitalistes et leurs victimes dégénèrent si aisément en conflits armés internationaux,» (Ruhland. System. III, p. 298.)

Et à l'heure où les fonctionnaires compétents expédiaient déjà les ordres secrets préludant à la mobilisation de 19 14 M. Steinmetz faisant l'apologie de la guerre écrivait:

(i) Das Volkswirtschaftliche System der Kapitalanlage im Auslande. (2) Internationale Wirtschaftspolitik.

cil n'est nullement démontré que, dans une hj'pothèse donnée, la guerre ne serait pas une source de revenus plus abondante que la paix». (Steinmetz op. cit. p. 298.)

C'était lorsque ces lignes étaient écrites, et ayant devant les yeux les enseignements des six premiers mois de cette guerre, que M. Edwin Szabo s'exprimait comme suit : Norman Angell (allusion au livre connu : The çreat Illusioii) n'oublie qu'une chose, c'est qu'il existe, aussi bien en Allemagne qu'en Angleterre, des classes, et que, ce qui pour l'ensemble de la nation est superflu, sans utilité, même nuisible, peut être très fructuenx pour certains groupes, tels la Haute Finance, les Cartels, la Bureaucratie etc. {Krieg und Wirtschafsverfassung. op. cit. p. 647).

Si jamais des observateurs étaient séparés par le temps, par l'espace, par l'objet de leurs recherches, par leur point de départ, ce sont bien ceux-là dont nous venons de citer les opinions.

Leur concordance de jugements, d'affirmations, nous parait bien, dans ces conditions, avoir au moins autant de valeur que cette objection courante : «Mais personne ne demande la guerre, et moins que tout autre les commerçants, les industriels qui sont les premiers à en pâtir» (^).

Arrêtons-nous un instant à l'objection, parce qu'elle reparaîtra sans doute demain et qu'il y a intérêt à documenter nos lecteurs au sujet des réponses qu'il convient d'y opposer.

Personne ne demande la guerre ?

Vraiment?

Il me semble cependant que nous avons cueilli çà et là quelques paroles significatives, et, en examinant quelle est la responsabilité des docteurs de la nation, je crois bien que nous en retrouverons quelques autres (v. Ille partie, ch. II).

D'ailleurs on peut «demander» de diverses manières : ouvertement ou sournoisement, en termes explicites ou implicitement par la conséquence voulue des actes posés.

Il faut encore faire observer qu'il n'est pas d'usage de prendre conseil des commerçants, des industriels, des agriculteurs, franchement, en temps utile, c. à. d. lorsque le déchaînement d'une

(1) C'est à peu près en ces termes que M. Helfferich, l'un des Directeurs de la Deutsche Bank, le plus important établissement financier de l'Allemagne, s'adressait à M. Georges Bourdon, l'envoyé du «Figaro» [Enigme Allemande op. cit.).

crise n'a pas déjà commencé, et par déchaînement nous entendons ici, non pas le choc des armées, mais la prise de position définitive des gouvernements, des diplomaties respectives, intéressées dans un conflit éventuel.

Or c'est à ce moment-là que la pression spécifique des forces occultes atteint son apogée et, à cause de cela, omet rarement quelque imprudence qui la décèlera dans la suite. Agadir fut probablement un premier essai de déchaînement de la crise : nous renvoyons donc à l'enquête de M. G. Bourdon ceux qui désirent observer en détail ce que nous disons de l'action des forces occultes.

Poursuivons cependant notre démonstration.

L'idée fondamentale de l'objection, c'est celle-ci : «Le commerce et l'industrie souffrent de la guerre».

Il faudrait s'entendre :

Il y a le commerce, l'industrie, idées collectives, termes abstraits.

Il y a des commerçants et des industriels, êtres agissants, individus concrets.

Ensuite il y a des concentrations dans chacun de ces groupes.

Enfin il y a la concentration financière ou totale.

Ces distinctions ne sont pas factices : elles sont indispensables pour la réponse à l'objection et il aura suffi de définir ainsi la question pour faire apparaître ce qu'il y avait de spécieux dans l'objection.

Nous n'avons que faire ici de l'idée collective abstraite. Elle peut servir aux statisticiens et à tous ceux qui veulent envelopper une erreur de mots vagues susceptibles de toute gamme d'acceptions.

Il y a des commerçants en grand nombre qui souffriront de la guerre ; ce que je vois, autour de moi, m'amènerait à préciser et à dire : ceux qui souffrent, ce sont les honnêtes gens du commerce.

Mais il y a des commerçants qui gagneront gros et vite. Toutes les périodes troublées laissent après elles des parvenus, personnages tout à coup considérables.

On leur demande rarement leurs confessions.

La réponse que nous venons de faire à propos des commerçants nous la réitérons pour les industriels. Il faut ajouter, comme le faisait justement observer le Rapporteur de l'Association médicale contre la guerre, qu'il y a des industriels dont la

raison d'être est précisément la guerre avec ses besoins d'armements.

Il n'est désormais plus aussi évident que nul commerçant ou industriel ne désire la guerre, n'est-ce pas ?

Pourtant, je fais bon marché de toutes ces unités et de leurs machinations.

La concentration est autrement intéressante à retenir ici !

De quoi s'agit-il dans la lutte de tous contre tous qu'opère la concentration ?

D'éliminer le plus grand nombre de concurrents afin d'arriver au quasi monopole.

Alors, dites-moi : la guerre n'est-elle pas l'occasion unique, le collaborateur presque tout-puissant ? Chaque groupe se flatte d'être du côté du manche et de voir la trombe de feu s'abattre sur «l'autre». Sans doute on court un risque : c'est quitte ou double ! Quel est le joueur qui n'a pas été saisi par le vertige, par la volupté même de la course à l'abîme ! D'ailleurs l'arrêt de la production, la destruction des produits, tout cela fait parfaitement l'affaire de la concentration, qui opérait par ses cartels, la raréfaction des produits, si tant est qu'elle ne se fait pas destructrice elle-même des produits trop abondants ou des récoltes trop belles, comme on vit, en ce siècle, la concentration des cafés jeter la récolte à la mer, et au siècle précédent, le monopole des Indes Néerlandaises brûler des denrées coloniales ?

La concentration financière à ne l'envisager que par son aspect initial, technique, ne raisonne pas autrement. Il y aura des banques qui sauteront? tant mieux! Autant de concurrents hors de cause !

Il aurait fallu un demi siècle de luttes, à coups de millions, pour «nettoyer» la place comme le fait un mois de guerre.

Mais la concentration totale, comme elle profitera, comme elle s'engraissera par toutes ses tentacules !

Dans la débâcle sans précédent qui se prépare, ils ne seront plus que quelques uns pour ramasser le butin : les titres que la masse appauvrie ou appeurée a cédés, pour une croûte de pain ; les impôts, dont ils feront les avances : les émissions qu'ils lancent à des conditions léonines; le métal précieux qu'ils ont râflé et que le vaincu leur achètera cher. Et, pendant le conflit, que "de «belles opérations» dans les changes, dans les accaparements, dans les fournitures !

Et demain, quelles facilités nouvelles pour les «petites opéra-

tions courantes» en présence d'Etats endettés au delà de toutes proportions, plus que dociles aux conseils de leurs banquiers ; en présence de la mobilisation inouïe de la richesse totale, amenée M à la Bourse par les emprunts de toutes couleurs !

Comme tout cela nous dispose à souscrire à la conclusion finale de M. Sombart: «Sans les guerres du XVIIIe siècle le capitalisme ne serait pas là!»

La connexité des crises sociales, des guerres, avec la concentration financière «les affaires» comme on dit maintenant, est un point capital et il importe de ne pas laisser à mi-chemin une conviction ébauchée chez nos lecteurs.

Complétons donc la démonstration logique par la démonstration historique : cela devait être, cela fut !

Mais quelle histoire invoquer comme témoin ?

Celle d'hier! me diront les lecteurs, avides d'applications directes.

Celle d'autrefois ! suggèrent avec plus de sagesse les sociologues, défiants des mirages de l'actualité.

Et si nous tentions de les contenter tous deux?

L'histoire, somme toutes, c'est une suite d'épisodes tissés par les passions humaines sur la trame des générations.

Il s'agit d'illustrer une thèse par des exemples? Cherchons ces exemples très près et très loin : leur ressemblance n'en sera que plus suggestive.

Jetons un coup de sonde à des endroits distants de quelques milliers d'années : l'épreuve sera plus décisive.

Ce sera, je l'avoue, une dérogation à notre manière.

Nous avons écarté, dans tout le cours de cette étude les relations de faits contemporains: cela pour plusieurs raisons. L'une de celles-ci, c'est que les observations directes, monographiques, et les statistiques abondent et que nous n'avions besoin, pour nos thèses que d'affirmer l'existence de faits d'ensemble, de faits qui étaient de notoriété générale. Une autre, c'est qu'une littérature politique et polémique se charge d'établir tôt ou tard la série des épisodes. Une troisième, c'est que, par principe nous prétendions aller au delà de l'épisode, au delà de la manifestation extérieure, pour pénétrer jusqu'aux causes préexistantes.

On nous pardonnera cette dérogation à cause de l'importance de la conclusion que nous voulons tirer de ce chapitre pour toute la suite des propositions qui trouveront leur place dans la 3e partie.

Commençons par l'histoire contemporaine.

Voici une révélation concernant les préludes de Sadovva.

Nous l'empruntons aux mémoires dictés par Bismarck à son secrétaire, document historique, dont la critique n'a pas entamé la valeur objective.

Nous résumons à peine parce que les faits qui y sont relatés sont savoureux, qu'ils laissent soupçonner un état d'esprit et de mœurs tel, que bien d'autres faits analogues ont dû se passer, et qu'ainsi ils deviennent typiques pour notre thèse.

Bismarck raconte donc qu'un certain banquier, nommé Lewinstein, se trouvait depuis nombre d'années (le texte allemand dit cdes décades») en rapports directs avec le chef du Département des Affaires Etrangères (de Prusse) et qu'il avait été chargé de plusieurs missions secrètes, tantôt à Vienne, tantôt à Paris.

En cette qualité et muni d'introductions «par ordre» Levvinstein s'était abouché avec les dirigeants de la politique extérieure.

Bismarck dit savoir qu'il avait eu plusieurs entretiens particuliers avec Napoléon III. C'était donc un quasi-fonctionnaire.

Cédons maintenant la parole à Bismarck: «Le matin du jour fixé pour mon départ pour St. Pétersbourg, il me fit tenir la lettre que voici :

«Je me permets de souhaiter respectueusement à Votre Exe. bonne chance pour le voyage et le succès de la mission ; puissions-nous vous revoir bientôt parmi nous, car votre intervention est vraiment plus efficace ici qu'au loin. Nous avons besoin, dans les conjectures présentes, d'hommes, d'actes énergiques : peut-être sera-t-il trop tard lorsqu'on s'en apercevra ici. Les événements marchent vite, et je crains bien, qu'en fin de compte, il n'y aura guère moyen de conserver la paix, quoiqu'on trainaille encore de mois en mois.

«J'ai fait aujourd'hui une petite opération, qui je l'espère sera fructueuse. J'aurai plus tard l'honneur de vous en faire part.

>A Vienne votre mission de St. Pétersbourg excite le mécontentement car on vous y considère comme un adversaire irréductible. Il serait très utile si vous pouviez y rentrer en grâce, car tôt ou tard ces Puissances s'entendront avec nous.

«Si V. Exe. consentait à m'écrire quelques lignes disant que personnellement vous n'avez aucun préjugé défavorable à l'Autriche cela serait d'une utilité incalculable.

«Le Bn. de Manteuffel dit toujours que je suis tenace dans l'exécution d'une idée et ne me repose pas que je ne sois arrivé

au but. Mais il ajoutait aussi que je ne suis ambitieux ni cupide. Jusqu'à ce jour, Dieu merci, je me flatte que personne n'a jamais subi le moindre préjudice du chef de ses rapports avec moi. Je vous offre mes services pour la sauvegarde de vos intérêts pen dant la durée de votre absence, soit ici soit n'importe en quel endroit. >

Bismarck continue :

«Je laissai la lettre sans réponse. Le jour même, je reçus à l'Hôtel Royal où je logeais et au moment de partir pour la gare la visite de M. Lewinstein. Il me remit une lettre d'introduction autographe du Comte Buol et me proposa une participation dans une opération financière qui me rapporterait 20.000 thaler par an garantis. Je lui objectai que je n'avais pas de capitaux à placer ; il me répondit qu'aucune mise de fonds n'était nécessaire, mon apport devait consister en ceci : en même temps que la politique prussienne, je devrais seconder aussi la politique autrichienne. L'opération en question ne devait réussir que si les relations entre la Russie et l'Autriche étaient favorables».

Bismarck demanda la confirmation écrite de l'offre, Lewinstein ne consentit pas, mais poussa à 30.000 thaler l'an l'offre en question. Devenu Ministre Bismarck mit un terme aux rapports du Département des Affaires Etrangères avec Lewinstein, et à plusieurs reprises des tentatives furent faites auprès de lui pour les renouer (Bismarck Gedanken u. Erinnerimgen, t. i, p. 212 — 214).

Voici un autre document.

Dans les milieux politiques et stratégiques, on accorde une certaine importance au chemin de fer qui traverse le Grand duché de Luxembourg. C'est dans les Mémoires d'un ancien Ministre Grand Ducal, M. Servais, que se trouvent les détails d'une intervention du banquier Hirsch dans les négociations entre Bismarck, Paris et Luxembourg à leur sujet (Mémoires parus chez Bruck à Luxembourg, 1895).

Lorsqu'il dénonça les dessous financiers de la guerre russojaponaise, Ruhland n'avait pas connaissance de certains documents trouvés à Port-Arthur et des explications fournies là dessus dans les Mémoires du général Kouropatkine.

Les informations qu'on a pu réunir forment un chapitre suggestif dans une publication parue à Londres (X. Asakawa. Le conûit Russo- Japonnais. Op. cit. p. 289 et suiv.) Il y est question d'une grosse entreprise (dans l'espèce un commerce de bois) du

vice-roi Alexieft et de beaucoup de personnages de la Cour. Le Lewinstein-Hirsch de l'espèce s'appelait Bezobrazoff.

Or, et le parallélisme est frappant, M. Bourdon raconte dans un livre récent auquel les événements ont fait un post-scriptum terrible, les dessous de l'affaire d'Agadir, les intervieuvvs que lui accordèrent les chancelleries allemandes et M. von Kinderlein- Wœchter, en personne iU Enigme Allemande, op. cit.).

C'est le même esprit, avant 1914, que nous trouvons avant Sadowa; c'est la même importance accordée aux affaires, dans l'espèce chemins de fer marocains et les chemins de fer turcs (Bagdad), pour régler l'attitude politique et militaire, pour décider de la paix et de la guerre. Et si j'invoque le témoignage documentaire de ce livre, c'est que nous y lisons aussi des allusions expresses à une guerre prochaine entre l'Angleterre et l'Allemagne, toujours pour le même motif: les affaires.

Bien ententu, nous ne demandons pas qu'on attache plus d'importance qu'il re convient, à cet épisode qui ne constitue qu'une manifestation sporadique de cette immense force mondiale, dont l'âme problablement, n'était ni à Berlin, ni à Paris, ni à Londres, mais se trouvait répandue à travers le monde et agissait par quelques-uns, très discrets et très forts, tirant de loin les ficelles des pantins des bourses et des chancelleries.

Est-ce que la thèse que nous soutenons ici, n'est pas un lieu commun, un fait de notoriété générale aux Etats Unis ? N'y a t-on pas trouvé un nom, tant la chose était fréquente et indéracinable, pour l'intervention de l'argent dans la rédaction des programmes politiques et la direction tant internationale que nationale imprimée à la nation elle-même ? {Grafts, grafttng).

Le phénomène n'a pas échappé aux sociologues américains qui partent volontiers de l'observation directe et préfèrent les faits contemporains ou préhistoriques aux logiques déductions des périodes intermédiaires. Nous renvoyons nos lecteurs, curieux de détails, à une étude récente de MM. Clinton R. Woodrufif {The American Journal of Sociology 191 3 p. 468).

Fermons cette parenthèse quasi-politique et achevons notre démonstration historique par un coup de sonde dans l'histoire hébraïque.

Nous avions plus haut suivi l'évolution, qui d'un Etat agricole avait fait un Etat industriel, et nous avions constaté que cette transformation avait ouvert les voies à la concentration, sous sa

triple forme, agraire, commerciale et industrielle, aboutissant bientôt à la forme qui les résume toutes, la concentration financière.

Voyons dans le royaume de Juda quelle fut l'œuvre de cette concentration.

Après la crise qui anéantit les résultats de la politique mercantiliste de Salomon, Juda pouvait reprendre sa tradition mosaïque, revenir à l'agriculture et tout permet de conjecturer qu'en ce cas la nation n'aurait connu qu'une crise d'assainissement.

Seulement les classes moyennes rurales avaient à peu près disparu, et toute l'influence sur la politique nationale était restée aux mains des banquiers, des grands commerçants et, ensuite des luttes contre Israël, des commandants militaires. L'agriculture ne servit plus qu'à alimenter le commerce d'exportation, et les crises alimentaires (famines), se multiplièrent. C'était la situation qu'attendait la concentration financière pour opérer ses rafles. Les paysans endettés se vendent eux et leurs familles aux princes de la finance, déjà possesseurs d'immenses domaines. La concentration s'achève.

C'est en vain que les prophètes prédisent la catastrophe et accablent de leur malédiction les princes de la finance : ceux-ci étaient les vrais rois de Juda, et les titulaires couronnés n'avaient plus le moyen de mettre fin aux méthodes éhontées employées par les riches pour dépouiller les pauvres parce qu'ils ne pouvaient toucher au principe de la concentration.

Amos, Isaïe, Michée et Jérémie nous ont laissé une description vivante des méthodes de la concentration financière et du degré de développement qu'elle avait atteint.

Alors le peuple, découragé, chercha dans la fuite le salut contre l'esclavage pour dettes, et la conquête babylonienne fut l'œuvre la plus aisée du monde, Juda n'a}'ant plus d'hommes à opposer à l'envahisseur.

L'histoire de Juda, trop peu étudiée au point de vue sociologique, va nous livrer une contre-épreuve des plus intéressantes sur la nature et les tendances de la concentration, sur les actes politiques qu'elle inspire : ou plutôt, non pas la concentration, car elle n'est que la manifestation d'un mobile, mais ce mobile lui même, cupidité, vice anti-social.

Après 70 ans de captivité dans la déportation, une poignée de Juifs retournent dans la terre des ancêtres, pour y reconstituer un groupe régionalisé, exactement dans le sens où nous l'entendons ici.

Il faut observer que si une poignée seulement repartent, ce n'est pas que la peuple eût été massacré ou que les familles fussent devenues infécondes. C'est que, comme autrefois en Egypte, le grand nombre était arrivé à se faire une mentalité servile, à aimer «les chairs grasses et les sauces à l'oignon» (Genèse) à s'arranger de façon à profiter du nouveau régime : mollesse et cupidité !

Ceux qui partent, c'est donc l'élite de la nation, pour qui l'idéal patriotique l'emporte sur les bonnes petites affaires. Ils allaient vers une vie de labeur austère, de privations, vers une observance plus rigoureuse du régime mosaïque, très sévère vis à vis du capitalisme. Au moral et sans doute aussi au physique, c'était une élite : retenons ce fait. (^)

Ceux qui revinrent étaient libres de leurs personnes, et munis de ressources suffisantes pour reprendre la culture du sol, en même temps qu'ils allaient relever les murs de la Cité sainte. Mais ils emmenaient avec eux des financiers préposés à la ferme du tribut dû aux Perses. Ces financiers reprirent immédiatement pour leur compte le commerce d'exportation, qu'ils développèrent à outrance, en vue d'un profit immédiat, et sans doute aussi dans l'espoir de voir renaître les crises alimentaires. C'est ce qu'il advint : il ne fallut pas un siècle pour que la masse de la population fut de nouveau réduite à l'état servile, tandis que les champs défrichés avaient passé dans les mains des prêteurs d'argent.

Survint Néhémie, plus important peut-être comme réformateur social que comme prophète, et l'expérience qu'il réalisa acheva la contre-épreuve dont nous voulons faire état.

Néhémie s'en prend directement à la cause de la crise et attaque la concentration financière dans ses sources. Un acte révolutionnaire abolit toutes les dettes, affranchit les débiteurs asservis et ristourne tous les gages (hypothèques). Un acte constitutionnel rétablit l'économie de la loi mosaïque et refait de Juda une nation à prédominance de classes moyennes rurales.

Aussitôt la paix et la prospérité reviennent, et l'accroissement du groupe est tel qu*Alexandre-le-Grand y pourra recruter, sans mettre son existence en péril, d'innombrables armées pour ses expéditions guerrières.

L'épisode des Macchabées réédita cette expérience avec une

( I ) Corruptio optimi pessima,

telle fidélité qu'on s'explique que Ruhland ait pu pencher, avec l'école historique, vers la doctrine des lois économiques base de l'histoire des nations.

Il se passa alors un fait qui jette un jour significatif sur l'œuvre des agents de concentration financière au point de vue de la vie nationale.

Tandis que les riches acceptèrent sans maugréer les décrets d'Antiochus Epiphane, abolissant la loi de Moïse, symbole de la vie nationale, les masses populaires s'enfuient au désert pour y organiser la résistance. Et lorsque les armées assyriennes envahirent le pays, les grands commerçants et les banquiers se rendirent dans leurs camps avec tout ce qu'ils purent réaliser de métaux précieux et une légion d'esclaves, afin d'asseoir leur fortune personnelle sur les ruines de la Patrie.

Après avoir médité cette leçon d'un passé lointain, on comprendra mieux la leçon que nous donnent les événements comtemporains. C'est à la veille de l'explosion de notre crise que V. Brants écrivait: «Il est indubitable que l'accumulation formidable de capitaux aux mains de quelques uns, la toute puissance qu'elle leur donne, l'usure qui s'y pratique, sont une des causes efifiicaces et affligeantes du malaise social» (Brants, Eco7iomie politique, p. 441).

Et ce malaise, c'était Tavant-coureur de la crise qui ne tarda pas à se déchaîner.

Concluons nous-mêmes.

Nous avons appris, par l'analyse et la comparaison logique des éléments, que lorsque la concentration financière ou totale a atteint un stade suffisant d'acuïté et de généralité, elle ne saurait agir autrement qu'en germe de mort pour la société au sein de laquelle elle s'est implantée.

Quand bien même nous n'aurions pas eu l'appoint de toutes les observations concordantes que nous venons d'énumérer, nous devrions encore conclure à l'action toute puissante de la concentration parmi les causes de la crise de 19 14, par ce que nous avions observé du degré de développement de la concentration contemporaine.

E pur se niove ! disait Galilée; l'observation astronomique a confirmé à posteriori l'existence des phases qui devaient être la conséquence logique du caractère planétaire attribué à Mars et à d'autres globes lumineux qu'on croyait être des étoiles. Mais c'était la logique qui avait eu la primeur de la découverte avant la vision par des appareils.

Notre conviction n'est pas de même nature, parce que l'ordre sociologique n'est pas l'ordre cosmique: elle n'est pas moins solide et procède semblablement. La concentration fut cause efficiente en 19 14 parce qu'il est de sa nature d'être cause: Cela fut parce que cela devait être !

Nous disons encore, après notre démonstration historique : «cela fut maintenant parce que cela a toujours été!»

Synthèse de la Ile partie.

Dans cette deuxième partie, nous nous sommes attachés à mettre en évidence deux choses : le lien qui rattache certains phénomènes contemporains aux causes premières des crises sociales, d'une part ; leur influence dans le déchaînement de la crise présente, d'autre part.

L'existence et la généralité de ces phénomènes n'avaient pas besoin d'être démontrées à nouveau, après la littérature considérable qui concerne chacun d'eux en particulier.

En montrant comment ils ne trouvent pas en eux-mêmes une explication suffisante, mais constituent en réalité des manifestations actuelles de l'avarice, de la luxure ou de l'orgeuil, nous avons précisé l'action nocive que ces vices exercent au sein des entités sociales, ainsi que le faisaient prévoir les déductions de la le partie. Nous avons aussi établi les bases d'une conviction rationnelle solide au sujet des germes de crise sociale qui se trouvent contenus dans chacune de ces causes secondes. Il nous a paru évident qu'une société contaminée à ce point, attaquée simultanément par tant d'agents de destruction devait se trouver acculée à la crise, et comme rarement dans l'histoire nous pourrions découvrir un pareil concours de causes nocives, arrivées chacune en particulier à un tel degré de développement, la crise devait répondre par sa profondeur, par son extension, par sa violence, à ces prémisses.

D'autre part, en montrant comment chacun de ces phénomènes constitue la manifestation d'un agent nocif, en analysant son action spécifique sur la vie des entités sociales, nous avons précisé^ les sources réelles de la crise actuelle, et préparé les conclusions en vue desquelles nous avons écrit la présente étude.

Plus ne sera besoin d'attendre anxieusement la réponse que l'on demande aux sociétés préhistoriques, aux peuplades sauvages

supposées primitives, aux tribus d'animaux ou aux forces cosmologiques, pour reconstituer une société meilleure, à l'abri de pareils bouleversements. Nous aboutissons à un programme d'une simplicité magnifique, la <.Mens sana m corpore sano^ du philosophe antique.

La nMens sana* ce sera la volonté individuelle, assainie et éclairée par la leçon de la crise, conduisant les entités sociales dans la voie normale.

Le € Corpus sanum-» ce seront les institutions législatives et économiques, instruments techniques mis à la disposition de cette bonne volonté pour effectuer l'œuvre de la paix, ce sera le milieu ambiant rendu favorable à la vie normale des entités sociales.

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