‹ La leçon d'une criseChapitre 17 sur 22 · DES DOCTEURS DANS L'HUMANITÉ · texte numérisé non relu

DES DOCTEURS DANS L'HUMANITÉ

§ I. Qui faut-il entendre sous cette appellation

ET quelles sont LES BASES DE LEUR RESPONSABILITÉ.?

Je prie mes lecteurs de me passer cette expression prise dans l'antiquité, moins usuelle de- nos jours, parce qu'elle résume exactement ma pensée. Je me hâte d'ailleurs de préciser.

J'appelle «docteurs» la collectivité de ceux qui élaborent ou vulgarisent des doctrines relatives à notre problème.

Ce seront donc non seulerfient les professionnels de l'enseignement, mais encore les chercheurs de théories d'une part, les façonneurs de l'opinion publique d'autre part.

Pour nous rapporter à notre analyse tripartite de la vie sociale collective, nous pourrions ranger tous les docteurs en trois catégories, selon qu'ils exercent leur influence sur les collectivités raciales: auteurs de systèmes, pionniers de la science cultivée pour elle même : ou sur les groupes régionalisés, professionnels de l'enseignement à tous les degrés : ou sur les familles, publicistes de tout poil.

Mais comme ces catégories sont d'ailleurs tout arbitraires et se compénètrent habituellement, fixons les responsabilités par la nature des actes posés.

Il y a un enseignement dit supérieur, qui s'adresse aux fils des classes dirigeantes et à l'élite des autres classes qui y ont accès de plus en plus aisément.

Ceux qui y enseignent, façonnent, au sens littéral du mot, la pensée de la génération qui s'avance pour prendre la direction du groupe régionalisé.

Par le prestige de leur réputation ou de leur situation, ils coulent le moule intellectuel de leur temps, et jettent dans le sillon

de la vie, la semence qui va produire l'histoire ('). Peut-on imaginer plus redoutable responsabilité ?

En parlant plus haut de la collectivité raciale, nous avons émis l'opinion que personne ne peut parler en son nom ni jeter le poids de cette grande entité sociale dans les polémiques des pygmées d'un jour. Et cependant cette collectivité raciale n'est pas dépourvue de toute faculté d'expression : l'histoire pourrait à certains égards, être considérée comme étant son organe habituel. Seulement l'histoire, comment la connaître sinon à travers l'œuvre intellectuelle d'un homme, de quelques hommes successifs, docteurs d'auditoires séculaires ?

Qui dira la responsabilité de ceux qui écrivent ces livres, où les faits s'enchaînent apparemment, comme enchâssés dans un lieu désormais indestructible d'effets et de causes ? Tout a l'air objectif dans les relations historiques, et c'est cela qui rend si lourde la part de responsabilités du narrateur, amené inévitablement à y faire un apport de subjectivité.

Outre ces professionnels de l'enseignement au degré supérieur, il en est d'autres dont la responsabilité pourrait paraître atténuée parce qu'ils ne procèdent pas d'eux-mêmes : artisans intellectuels, ils se servent des matériaux fournis par l'université et en façonnant le fourbi scientifique de la masse. En fait, leur responsabilité s'accroît par cette double raison ; lo que l'affirmation du maître sera moins discutée, l'auditoire n'ayant ni le loisir ni l'outillage nécessaire pour aboutir à l'éclectisme ; 20 que la traduction en actes sociaux s'opérera par un multiplicateur plus élevé.

Quelles sont les bases de la responsabilité de tous ces professionnels de l'enseignement, au point de vue des actes sociaux ?

La première base, qui leur est commune avec tous les hommes, c'est que tout acte porte en lui-même le germe d'autres actes et de conséquences sociales.

Telle est bien la profonde vérité qui nous fut enseignée : <ïl sera demandé compte de toute parole inutile».

L'acte d'enseigner, étant social par essence, doit contenir une somme énorme de conséquences sociales. Rien n'est illogique comme le geste à la Ponce Pilate de Gumplowicz, mettant en tête de son Traité : «Ce n'est point pour la généralité que

(i) «Au parlement on fait ou l'on essaye de faire de la politique; à l'université on fait des âmes* (G. Bourdon, op. cit. p. 88).

nous écrivons : elle n'a qu'à laisser notre livre sans le lire» (i). Toute observation quelque peu sincère conduit à la conclusion énoncée par Claudio Jannet dans ces termes : cil ne faut pas perdre de vue le mouvement d'idées qui se produit dans les universités et les hautes régions intellectuelles: car il y a constamment action et réaction entre la science et les faits économiques>(2).

Un quart de siècle plus tard un observateur nous affirmera avoir trouvé la confirmation de cette thèse dans l'histoire de l'Allemagne contemporaine : «Les professeurs... sont les artisans gigantesques du prodigieux essor de la plus grande Allemagne». (G. Bourdon op. cit. p. 93.) Et cent ans avant, Montesquieu écrivait : <La corruption de chaque gouvernement commence presque toujours par celle des principes» (Esprit des lois op. cit. p. 148).

Ceci nous amène à la seconde base de la responsabilité des docteurs, base spécifique pour les professionnels de« l'enseignement. Ils ont accepté une mission : il n'est pas indifférent que cette mission soit ou non remplie. Or la mission de l'enseignement est nécessairement la permanence, et, si possible, le progrès dans la vérité. Les chefs des entités sociales commissionnent, ensuite de la nécessité d'une certaine division du travail, les professionnels de l'enseignement aux degrés divers, pour procurer la paix, le bonheur aux générations qui se lèvent. Que celui-là qui accepte cette mission sache bien qu'il est comptable, devant ses commettants autant que devant la société, de !a dose de vérité ou d'erreur qu'il insère dans cet enseignement, qu'il est responsable de tous les actes qui seront posés, ensuite de cette doctrine, par ceux-là qui auront écouté ou lu !

Comment ces doctrines se retrouvent dans la pratique sociale, on peut l'observer en ce moment même. Gumplowicz affirmant que «la tâche unique de la sociologie doit être de développer les conséquences du monisme sur le terrain social» (op. cit. p. 116) a écrit dans son traité des pages qui, si elles n'étaient pas datées de 1885 pourraient prendre place dans la polémique des journaux quotidiens de 191 5. Nous avons cité un autre cas de filiation doctrinale à propos des doctrines de Lester E. Ward sur les bienfaits de la guerre.

(1) G. op. cit. p. 116.

(2) Op. cit. p. XIII.

Voilà un premier groupe de la collectivité des docteurs.

Il y en a d'autres, en grand nombre plus considérable qu'on ne le croirait ^u premier abord : ce sont les personnes qui se font de la publication de leurs opinions ou de leurs compilations, une occupation plus ou moins suivie.

Nous y rencontrons, dans un mélange intéressant, le savant, selon la formule classique, patient chercheur d'un idéal entrevu ; l'écrivain, qui vulgarise ou complète en mettant au point pour quelques besoins déterminés ; le conférencier, dilletante de la science ou orateur en mal d'auditoire.

Leur désintéressement financier pourrait leur servir d'excuse aux yeux de quelques uns. La vie sociale cependant est faite d'inflexible logique, et quelle que soit l'intention, c'est l'acte qui compte pour elle. Etudier pour l'amour de la science, c'est remplir de certaine façon la loi universelle du travail ; ne seraient-ils pas comptables d'une dose de vérité envers ceux dont le travail industriel leur permet de manger sans produire d'aliments ?

Plus grave que ce devoir d'équité dans les échanges de services individuels est leur responsabilité envers les entités sociales qui couvrent de leur protection collective, les savants et les propagandistes.

«Les doctrines donnent l'impulsion à la société : Vraies, elles l'affermissent et la conduisent à la perfection ; fausses, elles l'ébranlent, l'affaiblissent et la mènent insensiblement à la dissolution >. (Perin. De La Richesse I. 48).

Ainsi professait Charles Périn, et cinquante ans après lui, un autre observateur arrivait à la même conclusion, avec une conviction si puissante qu'il n'écrivait pas un chapitre sans y insérer quelque variante de cet axiome: «Les idées gouvernent leMonde> (^).

Nous y rencontrons encore et surtout les journalistes, ces façonneurs de l'opinion publique, de plus en plus responsables, à mesure qu'on délaisse le traité, le livre et même la Revue, pour l'article quotidien, rapide, dogmatisant en trois phrases sans réplique, ni hésitation.

Ceux-là porteront le poids de l'histoire, parce que la masse 'gouverne aujourd'hui tous les Etats du monde, à travers la fiction des institutions politiques ; parce qu'il n'y a pas de Pouvoirs qui puissent agir avec efficacité, avec durée, sans le concours de cette opinion publique; parce que dans la complexité

(i) V. Ruhland-passim.

des relations modernes, rares sont les hommes c]ui ont le temps de contrôler les bases de leurs jugements.

Vulgarisateurs par définiton, les iournalistes sont responsables de la vérité des doctrines, sur lesquelles s'étayent leurs conclusions quotidiennes. Semeurs d'idées, ils n'ont pas d'excuse, pas môme celle du désintéressement si faute de science ou de conscience, ils jettent dans le sillon plus d'ivraie que de bon grain.

Cela est vrai d'une vérité si populaire que l'on hésite à aborder un thème si usé. Le fait n'en est pas moins constant et d'actualité permanente. Nous renvoyons ceux d'entre nos lecteurs qui voudraient se documenter plus à fond sur ce point, à l'importante analyse de la psycho-sociologie des agrégats acéphales (opinion publique et journalisme) de M. Raoul de la Grasserie (i) et aux conclusions de M. Jacquart sur la représentation des faits (-) en opposition aux faits eux-mêmes. Et si l'on veut un exemple, nous recommandons de méditer le ch. VII de l'Enquête de M. Bourdon et notamment les déclarations catégoriques de M. Wolff i^Berliner Tageblatt) sur da grande part qu'a la presse dans le sort des relations de la France et de l'Allemagne» (op. cit. p. 147).

Tel est le groupe d'hommes que j'appelle les Docteurs de la société et on peut juger de l'importance de leur rôle.

Précisons maintenant ce que nous croyons que la société est en droit de leur reprocher dans les conjonctures présentes.

^ 2. Quel fut leur rôle dans la crise actuelle.

Après avoir précisé l'appellation de JDocteur de la Nation, et exposé les raisons que nous avons de professer qu'ils ne sauraient pas ne pas être responsables de l'état social consécutif à la difsusion de leur enseignement, nous allons aborder l'examen de la question de fait.

L'action des docteurs d'hier se trouve dans la crise actuelle. Quel rôle y joue-t-elle?

Nous croyons qu'on doit tenir les docteurs pour responsables

(i^ Op cit. Rev. Inter. de Sociologie 1912 p. 188. «La presse exerce ' sur l'esprit du lecteur d'énormes et incessantes poussées. Le plus intelligent y cédera*.

(2) Jacquart. op. cit. Régression démographique.

de l'extension rapide qu'ont pris dans ces derniers temps les germes nocifs de nos entités sociales.

Nous croyons aussi que les docteurs ont précipité l'explosion de la crise qui fait l'objet de nos études.

L'accusation est grave et doit être justifiée.

Apportons-y tout d'abord le double correctif que voici.

Lorsque nous portons ce jugement, nous nous plaçons au point de vue objectif de l'action effective de la collectivité intellectuelle, les Docteurs de la nation. Cette action, on l'a déjà compris est une somme et une différence. Il y a eu, parmi les docteurs, des écoles et des enseignements contradictoires ; nous ne pouvons apprécier que le solde final des influences, solde conditionné par le nombre des docteurs, par l'ampleur de la diffusion de leurs idées, par l'attrait effectif qu'elles ont exercées. Nous ne voulons pas méconnaître l'importance et le succès de certaines écoles catholiques : celle du B" v. Vogelsang, en Autriche; du Marquis de la Tour du Pin, en France ; de Périn et Brants en Belgique. Nous croyons avoir vu dans les faits que les masses les ont écouté, approuvé peut être, mais agi dans les sens des autres écoles.

Le deuxième correctif concerne les personnes.

Sans doute les cas de mauvaise foi ne sont pas impossibles. La psychologie nous porterait à admettre l'existence d'êtres pervers, enseignant le mal pour le mal, l'erreur pour l'erreur, ou simplement trahissant leurs convictions pour de l'argent. On sent cependant combien pareils cas doivent être rares et combien ils se rapprochent déjà de l'anomalie pathologique.

Professons donc à l'égard des publicistes en général, le généreux optimisme qu'un grand orateur proclama, en des temps non moins troublés, du haut de la Chaire de Notre Dame de Paris :

«Vous vous dites : comment ces hommes qui semblent droits sont-ils capables d'écrire ou de faire de si odieuses choses ?... Il n'y a qu'une plume scélérate qui ait pu tracer de telles injures ! Détrompez-vous ; c'est peut être la bonne foi., et presque certainement c'est rerreur>. (Lacordaire XXIe Conférence.)

Comment les docteurs ont ils contribué à l'extension des germes nocifs et plus spécialement à l'extension de leurs formes dérivées contemporaines ?

Les docteurs ont contribué à l'extension des germes nocifs que nous avons décrits ci-dessus : les uns directement et sans amba-

ges ; les autres indirectement, par voie de conséquences plus ou moins avouées, plus ou moins prévues.

Parmi les péchés d'action, nous retenons ici l'enseignement du déterminisme et celui de l'amoralisme. Le malthusianisme nous en fournira un exemple typique. Il conviendrait d'ajouter à ces péchés d'action l'enseignement universitaire concernant le problème spécial de la guerre : nous en traiterons séparément, parce qu'il s'agit, en l'occurrence, d'une collaboration à l'explosion de la crise plutôt que d'une contribution au développement des causes premières.

Vo)'ons comment l'enseignement du déterminisme fournit des éléments à l'extension des germes nocifs.

Si les phénomènes de la vie sociale en général, et ceux de la vie économique en particulier ne sont que l'expression de causes inéluctables, d'où qu'elles proviennent d'ailleurs, il est parfaitement indifférent que chacun de nous soit juste ou injuste, luxurieux ou honnête : ce qui doit arriver, arrivera ! Dégagé de toute responsabilité envers les entités sociales auxquelles il participe, l'individu n'aura qu'à s'arranger une existence conforme à ses goûts dans le plus parfait égoïsme. La stérilité systématique est une formule de la loi du moindre effort ; le proxénétisme et la prostitution en sont d'autres ; le vol et l'escroquerie, également.

N'a-t-on pas pu lire récemment une apologie de l'état d'âme de Judas, ijui aurait eu cette idée éminemment adroite: s'assurer un petit pécule, tout en fournissant à son Maitre une nouvelle et plus éclatante occasion de démontrer sa toute-puissance?

Ainsi raisonnent in petto tous ceux qui s'enrichissent des larmes d'autrui. L'ouvrier ne doit-il pas mourir? Alors qu'importe si c'est d'accident, d'empoisonnement industriel, de faim ou de vieillesse? Une chose est certaine, c'est que l'industrialisme, la concentration, mettra de l'argent dans la poche de celui qui réussira à s'en servir. Quant à la paix sociale, à la survivance d'une entité sociale, c'est l'affaire des courants magnétiques, des lois inéluctables contre lesquelles l'individu ne peut rien ! Pas de morale sociale... «les événements n'ont point d'auteurs dont les actions puissent se régler d'après la valeur des objets que ces actions concernent : (donc) il ne peut être question de justice ou d'injustice à propos de ces actions.» (Gumplowicz op. cit, p. 367.)

Le déterminisme social ne résolvait pas, en apparence du moins, le problème de la moralité individuelle. On pouvait supposer qu'il

restait des lois absolues, une éthique autonome, c'est à dire existant pour elle même sans télèse. Gumplowicz s'y raccroche, car il est gênant tout de même d'enseigner le vol et la luxure. Il limite son déterminisme aux événements collectifs: «L'Alpha et l'Oméga de la sociologie, la connaissance la plus élevée qu'elle ait atteinte et son dernier mot c'est: l'histoire humaine processus naturel... «La sociologie en contribuant à reconnaître ces lois, contribue à l'avènement d'une morale de résignation raisonnable. > (Gumplowicz, Traité p. 370.)

Mais son continuateur Lester F. VVard tirera de ce déterminisme l'amoralisme qui s'y trouve en germe. Et voici ce qu'il enseigna là-dessus :

» Considérée au point de vue de l'origine, la moralité est de deux sortes: la moralité de race et la moralité individuelle... p. 178.

«La moralité de race agit entièrement dans l'intérêt de la fonction et contre les revendications du sentiment. Elle semble donc être précisément l'opposé de la moralité couramment acceptée....

«La moralité de race n'est pas plus intéressée aux sentiments de l'individu que la nature semble l'être quand tout est sacrifié au salut de la race. En fait dans la moralité de race, l'homme assiste simplement la nature, ou devient une partie intégrante des forces naturelles qui sont en faveur de la préservation de la race. (p. 179.)

«Le devoir est simplement la conduite favorable au salut de la race. La vertu est une attitude de vie et de caractère conforme à la préservation et à la continuation de l'homme sur la terre. La

vie en est juste le contraire, c'est à dire une atteinte à la race »

(p. loi) Sociologie pure, IL

Malthus va nous fournir un exemple typique concernant à la fois la responsabilité des docteurs dans les conséquences sociales de leur enseignement et l'importance sociale de l'enseignement de l'amoralisme.

La stérilité systématique, qui avait tué les races antiques était absente de la vie des entités sociales de l'Europe chrétienne. Elle était absente surtout de la littérature sociologique.

C'est Malthus qui en déposa le germe dans le milieu ambiant favorable que la luxure lui offrait secrètement. On connaît le processus de ce qui devint un système : une simple comparaison, un raisonnement par parallélisme, supposant, sans aucune preuve logique ou historique, qu'il pourrait bien exister entre l'expansion

des familles (population) et la production des aliments (richesses) le môme rapport qu'entre deux formules de la technique des chiffres, la progression arithmétique et la progression géométrique.

Cette comparaison risquée et factice, fut aussitôt baptisée «loi» par la coalition de la luxure et de l'avarice." Ce fut une loi économique, et, puisque loi, c'est à dire rapport inévitable, appliquée aussi aux rapports sociaux.

Voilà les docteurs à l'aise: ils tiennent enfin une loi sociologique! Et qu'importe, direz-vous, les illusions, les fantaisies d'un chercheur? Sans doute, s'il s'était agi de la quadrature du cercle, de l'alchimie ou même de quelque problème mécanique, on pourrait tranquillement laisser à l'expérience le soin de dissiper l'erreur. Mais voyez ce qui se passe et à quel point les idées gouvernent le monde.

A peine la loi est-elle enseignée dans les manuels, que nous voyons les applications pratiques déborder de partout. Ce que la propagande populaire répand, au nom de la loi de Malthus, c'est le commerce lucratif des moyens anticonceptionnels! Et la statistique nous apprend l'effroyable succès de cette vulgarisation des déductions d'une spéculation de sociologue.

Malthus en rougirait sans doute: est-il moins responsable?

L'exemple du Malthusianisme est typique pour illustrer notre thèse sur la responsabilité des docteurs. Il est ancien, il a pu achever le cycle complet de son évolution et nous montre ainsi la répercussion des thèses sociologiques sur les faits sociaux, et, par le canal de ceux-ci, sur la marche de l'histoire.

Il devait encore trouver sa place ici parce que la thèse de Malthus, après avoir été démentie par l'expérience de telle manière que le positivisme sincère s'est vu obligé de l'abandonner, est reprise aujourd'hui sous d'autres formes, au nom d'autres arguments et fait de nouveau partie intégrante de l'Enseignement des Docteurs.

Au Ville Congrès social des Confessions évangéliques d'Allemagne (Leipsig 1897) on a entendu le professeur Ad. Wagner, dont l'influence scientifique pèse lourdement sur les faits que nous voyons, proposer cette conclusion énorme: «Nous devons nous efforcer de faire ralentir la progression puissante de l'accroissement de notre population." ( Verkandlungcn... p. 122 Goettingen, 1897.)

M. Muller-Lyer, le sociologue le plus dogmatisant de l'Allemagne contemporaine, reprend le thème dix ans plus tard: «L'augmentation insensée de la population qui eut lieu au XIXe siècle devait

avoir pour conséquence nécessaire la misère, des souffrances de toute nature, des maladies et des délits en même temps qu'elle rendait plus brutale la lutte pour l'existence. L'accroissement de la population, quoiqu'il advienne, ne peut continuer dans ces proportions» (op. cit. p. 355.)

Aux Etats Unis d'Amérique, un médecin jette le cri d'alarme et lance le mot de suicide racial, à propos de l'extension des pratiques abortives. (M. S. Iseman. Op. cit.)

Aussitôt le clan des sociologues l'accable de satires. Le journal officiel de la sociologie américaine traite tout cela de bavardages conventionnels, d'insanités (i). Une phrase cependant dans le livre du Dr. Iseman trouve grâce et est reproduite avec amour pour servir à l'information de tous les lecteurs. La voici: «La femme ne doit pas être sacrifiée à ses fonctions sexuelles... l'avortement continuera à être sa suprême ressource... toutes les fois que la fécondité serait nuisible à ses intérêts.» Dans un traité médical, pareille thèse aurait sa place ; dans une revue sociologique, c'est une abomination.

Notre objet n'est pas de démontrer ici l'erreur intrinsèque des doctrines que nous dénonçons, mais leur lien étroit avec une situation sociale et avec des facteurs sociologiques.

Signalons cependant, en passant, qu'il résulte de calculs récents, publiés par le prof. Oppenheimer (Berlin) qu'on n'absorberait pas la moitié des terres arables du globe en attibuant à chaque famille de plus de 5 personnes un domaine correspondant à l'ancienne Hufe germanique soit 30 morgen. Il ajoute cette remarque que cette étendue qui était nécessaire en des temps de maigres rendements, par des moyens techniques primitifs, pourrait être notablement réduite. {Théorie des reinen iind politischen Oeconomie, 19 10).

Le cas de la «loi> de Malthus nous fournit ainsi, avec l'observation du cycle parfait d'évolution, l'attrait de la nouveauté !

On en dira autant, sans doute, dans une génération ou deux, de la «loi» de concentration que nous avons vu indroduire dans le domaine des sciences sociales.

La vogue dont ce procédé technique a bénéficié dans la littérature scientifique n'a rien que de très naturel. Il est toujours agréable et ordinairement profitable de se trouver du côté du «manche».

(i) The american Journal of Sociology 19 14, p. 113.

L'arrivisme est la caractéristique des périodes de décadence, mais il a conscience de son infériorité. Voilà pourquoi les magnats de la finance, comme les tyrans, ont de tous temps cherché des poètes ou des docteurs pour leur prêter les vertus sociales qu'ils n'avaient pas, et pourquoi aussi ils en trouvèrent généralement : Deiis nobis hœc otia fecit....

C'est une raison de plus pour que les autres, conscients de leur responsabilité sociale, se lèvent, comme jadis les prophètes d'Israël, maudissant le succès au nom de la justice et prêchant le droit de Naboth contre la cupidité du concentrateur, en attendant qu'il advienne à la <loi> de concentration, ce qu'il advint à la «loi> des deux progressions de Malthus (i).

Voici dans quels termes, Benoit XV dénonce les péchés d'action des Docteurs de la nation, dans l'extension du germe nocif l'avarice-cupidité, en même temps (]ue dans le déchaînement de la crise, qui en devait résulter.

«Une fois cju'on a fait pénétrer par l'action des mauvaises écoles sur l'âme des petits enfants malléable comme la cire, par la perversité des écrivains, qui journellement ou par intervalles corrompent l'esprit des foules inexpérimentées, et par tous les autres moyens employés pour former l'opinion publique, une fois disons-Nous, qu'on a fait pénétrer dans les esprits cette erreur souverainement pernicieuse, que Thomme n'a pas à espérer en un état de félicité éternelle ; q uici bas, oui ici bas, il peut être heureux en jouissant des richesses, des honneurs, des plaisirs de cette vie ; comment s'étonner si ces êtres humains, naturellement faits pour le honneur, violemment attirés, comme ils le sont, vers ces biens passagers, repoussent avec non moins d'énergie tout obstacle, qui en retarde ou en empêche la conquête ? Comme ces biens ne sont pas partagés également entre tous, comme l'autorité sociale a le devoir d'empêcher que la liberté des particuliers n'excède les bornes et ne s'empare des biens d'autrui, il en résulte que l'on prend en haine les pouvoirs publics, que les deshérités de la fortune brûlent de jalousie à l'égard de ceux qui en sont favorisés, et qu'enfin il y a lutte entre les différentes classes de citoyens, par l'effort des uns pour atteindre à tout prix et enlever ce (jui leur manque, et par la résistance des autres

(l) V. notamment Paul Leroy Beaulieu La question de la popîdation> op. cit.

pour garder ce qu'ils possèdent et même pour raccroitre>. (Encycl. citée.)

Nous avons à plusieurs endroits souligné le lien qui rattache les événements sociaux aux actions économiques : voyons donc si les protagonistes d'une science économique nomologique n'ont pas une part spécifique dans le développement des germes nocifs.

Si nous nous adressons à l'école dite libérale nous recevons d'elle la réponse que voici : la vie sociale n'est pas autre chose que l'aspect généralisé de la vie économique. La vie économique obéit à des lois spécifiques ; ces lois constituent la science des richesses, et cette science des richesses obéit à des lois naturelles «aussi bonnes qu'inéluctables> (De Molinari, P. Leroy- Beaulieu).

C'est le déterminisme, donc l'amoralisme ; le meilleur des bouillons de culture pour les germes nocifs. Le «laisser faire, laisser passer> chez eux est érigé en vertu.

Nous en avons dit assez pour ce qui est du déterminisme de tout poil qu'il soit sociologique ou économique.

A un moment donné le mot «positivisme> fit fortune. Il avait l'air neuf et faisait bon ménage avec le rationalisme philosophique à la mode. La science sociologique eut ses «positivistes» qui cherchèrent même à s'identifier définitivement avec elle ou pour mieux dire, à l'identifier avec eux. La science économique eut aussi ses positivistes : les monographistes.

Il est assez curieux de constater que c'est Frédéric Le Play l'homme de la Réforme et de la Paix sociale, qui porte devant l'histoire la responsabilité des déviations sociologiques dérivées du monographisme économique.

En 1848, nous le voyons proclamer la nécessité d'une «Réforme sociale» constructive cette fois. Il demande la reconstitution d'une société à l'abri des crises ; il accorde la première place aux principes philosophiques et l'on rencontre dans son livre <La réforme Sociale en France^ les thèses suivantes auxquelles on ne reprochera ni manque de précision, ni défaut de courage.

«Le mal actuel est surtout dans les désordres moraux qui sévissent malgré le progrès matériel» (par. 2).

«Les fausses théories nous font prendre le change sur les conditions de la réforme» (par, 6).

tLa religion a toujours été le premier fondement des sociétés» (par. 9).

cLa réforme ne se produira que par l'action simultanée de la loi et des moeurs (par. 6S)>.

C'était bien une entreprise sociologique !

Et pourtant ce n'est pas cette partie-la de son œuvre qui fit école. Le < positivisme > ctait au fond du « monographisme > et c'est lui qui l'emportera, s'éloignant tous les jours un peu plus du domaine sociologique.

En vain le P. Hammerstein émit-il des doutes, dès 1877 : l'école continua à évoluer, à s'enfermer dans le monographisme économique et à laisser ainsi le champ libre à l'œuvre sociologique dont nous recueillons en ce moment les fruits amers.

Et ainsi, indirectement, par péché d'omission, l'école de Le Play a sa part dans la responsabilité que nous mettons à charge des docteurs.

A lire les listes annuelles des associés des « Unions de la Paix sociales on constate à première vue qu'elles contiennent toute l'élite intellectuelle (jui aurait pu, qui aurait dû, réagir contre les tares sociales et ce pour trois générations au moins. Claudio Jannet enseignait encore à la Faculté catholique de Paris que «l'observation comparée des faits selon la méthode dont Le Play a fixe les règles, est le meilleur moyen de démêler le vrai d'avec le faux dans les théories édifiées sur les phénomènes si complexes de l'ordre économique > {Le Socialisme d'Etat op. cit. Introduction p. X.)

Il faut arriver au Cours d'' Economie sociale du P. Charles Antoine pour voir se dessiner une réaction, basée sur la critique du point initial. Aux générations spiritualistes qu'il forme Ch. Antoine dénonce le vice fondamental «l'application aux sciences morales d'une méthode propre aux sciences physiques.... Elle ne peut prévoir et indiquer avec certitude le résultat de l'activité libre, d'autant plus qu'elle dispose très souvent d'observations imparfaites

et restreintes Pour donner des conclusions exactes elle devrait

s'appliquer à tous les organes de la société.» (op. cit. p. 21.)

A cette critique, qui visait la méthode en tant que base de systèmes sociologiques, M. Pierre du Maroussem, l'un des observateurs les plus avises des phénomènes sociaux et économiques de. notre temps, en ajouta bientôt d'autres qui, chose plus grave, entament la valeur scientifique de l'œuvre de Le Play, même dans le domaine économique.

«Dans nos civilisations a compartiments très diversifiés, la

monographie de familles, méthode sociale de Le Play présente deux défauts assez faciles à saisir pour les praticiens :

10 Elle est insuffisante pour déterminer les joints homogènes, ou si l'on préfère, les petites surfaces composées de familles analogues...

20 Elle fonctionne à faux au point de vue du choix du type... La famille « prospère > n'est pas un échantillon, c'est un «bon exemple^>, par suite une exception. Son état d'équilibre ne permet de rien inférer de l'état d'équilibre que réclameraient les familles voisines.* (op. cit. p. 13.)

Malgré ces critiques, l'Ecole compte toujours des adhérents nombreux, dans les rangs de ceux qui se refusent à accepter le déterminisme.

Or à quoi aboutit son œuvre?

En fait, nous n'avons pas vu l'indispensable Réforme sociale se réaliser, ni en France, ni ailleurs. La situation est allée de mal en pis, jusqu'à l'explosion violente de cette année.

En logique il devait en être ainsi.

Ecoutons encore M. du Maroussem.

11 constate autour lui et même dans les nations voisines les ravages du monographisme, que nous dénoncions à l'instant:

«Prenez les meilleurs élèves d'un séminaire expérimental : L'enseignement qu'ils ont reçu les maintient dans un état d'esprit plutôt négatif: beaucoup de critiques, peu d'affirmations générales. Aussitôt que la vie pratique les reçoit, ils s'éparpillent vers l'orthodoxie, vers le marxisme. Il leur a fallu une direction: ils l'ont choisie par hérédité, par suggestion ou par intérêt.» (op. cit. p. 23.)

Or l'absence de conclusion, ou même seulement leur incertitude, leur apparence de vague scepticisme, est déjà une contribution à l'erreur, une abstention grosse de conséquences, un véritable péché d'omission.

Il ne faut pas oublier que l'homme est un être enseigné. Si le dernier mot des chercheurs, dans toutes les sciences, est l'aveu d'une décourageante ignorance, il importe que le professeur se souvienne que son auditoire attend de lui autre chose que le scepticisme du chercheur ; qu'on a besoin, pour orienter toute vie pratique, de l'affirmation d'une conviction.

Le docteur doit prendre garde aux conséquences désastreuses qu'entraîneront ses hésitations. «Ce sont les fortes doctrines qui font les grands courages. Si les âmes, de nos jours, ont si peu d'élan, si les volontés fléchissent et capitulent si facilement, n'est-

ce point parce que chez un grand nombre, les doctrines sont timides et flottantes ?^^ (Perin. Lois S^és Chrét. Avant propos p. VIII.)

Le Docteur a le droit et le devoir de s'arrêter aux conclusions probables, lors même que sa conscience de chercheur reste dans le doute. Paulsen signala un jour le danger de <r Historisme » au point de vue de l'enseignement universitaire allemand. L'accumulation de faits, contradictoires dans leurs apparences, peut-être même dans leur réalité, parce (}u*ils naissent sous l'empire de causes différentes, laisse dans l'esprit des élèves un incurable désarroi, générateur du découragement et du scepticisme. Le temps leur manquera dans la suite pour vérifier cette impression, pour continuer la série des observations sociologiques, mais leur scepticisme sera fécond. La conclusion que le professeur ne tire pas, l'élève la tirera selon la fantaisie de ses dispositions personnelles ; elle sera sans doute illogique, pire que le probabilisme auquel le docteur hésitait de s'attacher, mais elle sera et elle dirigera des actes.

Gust. Ruhland a conçu son système, nous assure-t-il, comme une réaction contre cette manie de s'enfermer dans des cellules monographiques, de se livrer au jeu des remèdes de détail. Et c'est à l'école de Schmoller, si puissante en Allemagne, qu'il adresse cette vigoureuse apostrophe: «Voilà pourtant des milliers d'années qu'on sait que toutes ces recherches monographiques ne peuvent fournir que des matériaux! Une montagne de matériaux, fussent-ils tous de la meilleure qualité imaginable, ne constituera pas encore l'habitation, la seule chose dont l'homme ait besoin !> (Système. Vol. I Zur Methodcnlehre p. 25.) Comment l'aboutissant de pareilles doctrines pourrait-il être autre chose que le désarroi?

Dans le dictionnaire sociologique de Conrad, on peut trouver, dit avec ironie Ruhland, quelque chose comme 240 maladies spéciales du corps social, pour lesquelles on préconise de 700 à 900 remèdes > (Système, vol I, p. 34.)

Et Ruhland s'amuse à relater comment le législateur allemand reflète ce désarroi: < Depuis 1869, le Code industriel fut remanié 32 fois, et l'on vante moins que jamais son adaptation aux besoins, etc. etc.»

M. du Maroussem, comme Ruhland, constate l'existence d'un besoin identique chez tous, à l'heure actuelle, celui de conclure et par suite d'appliquer (i).

(i) Du Maroussem op. cit. 238.

A l'autre pôle des doctrines sociologiques, nous voyons Gumplowicz exprimer exactement la même pensée :

«Justement cette impossibilité d'embrasser toutes les informations fournies par l'histoire est une des causes de la naissance de la sociologie, ou enfin on est contraint de se demander : Que signifient toutes ces luttes que nous racontent les historiens? Quel en est le sens, quel but raisonnable poursuivent-elles? En un mot le besoin de s'orienter dans le chaos des faits et des événements historiques a donné naissance a la sociologie.»

Nous avons aussi accusé les docteurs d'avoir précipité l'explosion de la crise.

Ici encore nous resterons dans la littérature scientifique, dans la sphère de l'enseignement supérieur. Nous aurions trop facile de chercher là-dessus querelle à la presse quodidienne ou à ces propriétaires financiers, et nous découvririons peut être pour cuisiner l'opinion des procédés qu'il n'est jamais agréable de voir de trop près ! •

Dans le monde universitaire où se formèrent les mentalités de ceux qui ont dirigé l'opinion publique générale, de ceux qui ont jeté leur «Fiat !> dans la balance des événements, politiciens ou fonctionnaires, qu'enseignait-on au sujet des crises sanglantes qui secouent la société ?

Nous avons déjà documenté nos lecteurs au sujet des doctrines concernant les crises sociales et notamment la guerre (v. le partie ch. III, par. 2). Complétons ici au point de vue particulier de l'enseignement universitaire.

Lester F. Ward qui enseigna dans plusieurs universités des Etats Unis, professa sa foi dans la guerre «source du progrès >. Il enseignait aussi la nécessité fatale inéluctable des guerres.

«La lutte des races, des peuples et des nations, découle simplement d'une loi universelle, même cosmique, de la nature > {Sociologie pure, p. 125).

Mais il )• a un mouvement important international pour s'attaquer aux prétextes de guerre. Il }■ a un élan incontestable de pacifisme ?

Supprimons-le, décourageons le! Enseignons aux jeunes générations qu'on perd son temps et sa peine à réclamer la Paix, la justice, l'humanité.... «La plus grande partie de l'agitation en faveur de la paix est caractérisée par une complète méconnaissance de tous les faits et principes cosmitiues plus larges et ceci

explique son impuissance complète». (Lester F. Ward Soc. pure I. 47).

On peut s'étonner t^ue Lester F. Ward non content de cette thèse formulée en termes scientifiques, ait cru devoir émailler ce chapitre de «sociologie pure> d'expressions méprisantes à l'adresse des pacifistes, expressions qui appartiennent plutôt au vocabulaire des folliculaires : «décadence... sensiblerie larmoyante... etc." (t. I p. 29;).

Comment se forme pareille mentalité ? C'est une conclusion logique, je dirais presque nécessaire, de certaines prémisses, et ces prémisses ont été posées par les docteurs qui ont précédé Lester F. Ward.

La responsabilité, dans l'espèce, est partagée par des historiens et par des biologistes.

Ward invoque l'histoire toute entière de l'humanité laquelle «est caractérisée par une guerre incessante». Et il raisonne ab absurdo :

«Si la guerre était un phénomène anormal, morbide, il s'ensuivrait que la maladie aurait été la condition prédominante de la société humaine ; on pourrait donc s'étonner que l'humanité ait survécu... > (cf. p. 124).

Ouvrons ici une parenthèse pour adapter plus spécialement à la thèse de Lester F. Ward les considérations que nous avons fait valoir plus haut (v. le partie ch. 3) concernant le caractère normal ou anormal, bienfaisant ou malfaisant, des crises sociales, notamment de la guerre.

Dans son argumentation, Ward confond évidemment la vie réelle de l'humanité et la description que nous en font ceux qui enseignent et écrivent l'histoire ; il n'est pas vrai que toute la vie de l'humanité a été une guerre incessante ; ils furent dans l'erreur, par ignorance ou de parti-pris, les historiens qui donnèrent naissance à ces manuels cju'on accusa à juste titre de n'être que r histoirt-bataillc . Ce fut je ne sais quelle déviation du sens moral qui donna l'essor à cet aphorisme : «Les rois heureux n'ont pas d'histoire». Quand l'étude de l'histoire aura poursuivi la voie dans laquelle elle est entrée, que la vie économique et sociale y auront repris leur place légitime, on verra que les crises, quelque nombreuses et variées qu'elles apparaissent au premier abord, ne constituèrent en réalité, dans l'ensemble de la vie sociale du inonde, que des épisodes, l'exception, des manifestations mor-

bides localisées, des heures de fièvre et de folie mauvaise, expression collective des vices de cjuelques uns.

Les rois heureux ont une histoire, et c'est même la seule qui mériterait d'être écrite, parce que seule elle est conforme au but final des sociétés humaines, donc qu'elle est seule normale, bonne.

Nous disions à l'instant que la responsabilité des doctrines professées par W. Ward remonte aussi à des biologistes.

Lester F. Ward se réclame effectivement de Darwin. Tout en contestant l'exactitude de l'appellation «Darwinisme social > il professe qu' «un examen tant soit peu soigneux prouve que ce qu'on appelle la guerre n'est que la lutte des races pour l'existence et pour la prédominance, et qu'elle est du moins analogue à la lutte pour l'existence biologique...» (Annales p. 123 t. XI.)

Dans notre réquisitoire contre l'enseignement universitaire nous avons commencé par le professeur américain parce que là bas il a fait école et qu'il représente le terme extrême de l'évolution d'une doctrine.

Cette doctrine fut enseignée avant lui par Ratzenhofer et Gumplowicz dont Ward se vanta un jour de n'être que l'épigone. (Annales de l'instit. Inter. de Sociol. t. XI, loc. cit.)

Nous connaissons les formules déterministes de la sociologie de Gumplowicz. Aux citations données dans la le partie lorsque nous discutions le rôle et les caractères de la crise sociale (ch. 1 1 1 par. 2) ajoutons encore la suivante qui parait procéder à la fois de la psychologie et de l'histoire.

«Le principe de formation des Etats est la domination.... fomentant les tendances guerrières envers les autres patriotismes et les autres nationalités. Les conséquences sont les guerres éternelles entre les Etats.» (Louis Gumplowicz, prof, de sciences pol. à l'université de Gratz (Autriche) op. cit. p. 135.)

Son collègue a l'Université de Kiel M. Toennies nous avait déjà donné la guerre comme le remède désirable à la crise interne.

M. Xenopol, professe à l'Université de Jassy (Roumanie) qu' «Il est absolument impossible de considérer la guerre... rien que comme un mal ou un fléau et il faut absolument reconnaître qu'elle a... contribué aussi à faire avancer l'humanité dans la voie du progrès.» (loc. cit. p. 293.)

Lui aussi, pressé de sortir de la sphère des doctrines et de passer aux conséquences pratiques, nous invite à cesser de faire

du pacifisme et après s'est égayé spirituellement sur le compte du tribunal arbitral de La Haye, il enseigne la perpétuité nécessaire de la guerre, leur fréquence croissante même.

»La lutte pour l'existence entre les peuples a existé dès l'origine des sociétés. Les causes en étaient le plus souvent économiques.... La commérence interne a rendu de nos temps tellement âpre la lutte pour la vie entre les individus que les Etats cherchent des débouchés à l'extérieur pour trouver les moyens de nourrir le trop plein de leur population.... Les causes de la guerre subsistent donc toujours et même sont continuellement renforcées pas le fait que le nombre de ceux qui se pressent au banquet de la vie a augmenté toujours», (loc. cit. p. 299.)

Si quelqu'un vient affirmer que le vent a emporté toutes ces paroles, que les générations successives d'hommes d'Etat, de fonctionnaires ont reçu pareil enseignement sans en être pénétrés, sans le traduire en actes à l'occasion, personne d'entre mes lecteurs ne le croirait n'est-ce pas?

Et voici une constatation de fait, qui a doublement son importance : comme témoignage du résultat auquel aboutit l'enseignement de l'histoire et comme se rapportant immédiatement à la crise actuelle.

«Ne nous faisons pas illusion : il est bien rare de rencontrer dans les pays allemands quelqu'un qui a conscience de ce grand fait historique, clairement démontré par l'expérience universelle, à savoir que le premier pas vers la domination mondiale correspond au premier clou enfoncé dans le cercueil de la nation en question. Cela est si rare que, neuf fois sur dix, on passera pour un personnage suspect ou à tout le moins pour un idiot, si l'on tente d'opposer à la phrase du <.Reichsbotem> : «C'est la mission de l'Allemagne de se préparer à prendre l'hégémonie économique et politique du monde» cette autre phrase, qui a l'air d'un paradoxe et qui pourtant est l'expression d'un patriotisme rationnel : «Mieux vaudrait mettre nous-mêmes le feu au dernier de nos navires et nous abstenir d'en construire jamais, que d'armer une flotte qui serait destinée à être l'instrument, non de la défense de nos côtes, mais de la conquête violente de la domination mondiale» (Edmond Klapper. Lfitgedanken, op. cit. 1908. p. 34).

Comment les docteurs vont-ils s'y prendre pour défaire leur œuvre mauvaise ? Quelles tendances imprimeront-ils à l'enseignement de demain pour produire un état d'esprit différent de celui

qui nous accula à une crise aussi lamentable ? Comment coopéreront-ils à l'expulsion des germes nocifs logés dans nos entités sociales ?

La première et la plus féconde des réformes à notre avis, c'est de cesser l'enseignement du déterminisme.

Il faut renoncer franchement à chercher les >lois fatales» de l'histoire en général, des crises sociales en particulier.

Ces lois n'existent pas : il faut avoir la loyauté, comme Rumelin, d'avouer la faillite de toutes les hypothèses successivement imaginées.

Gumplowicz commet une mauvaise action lorsqu'il écrit vers la fin de son traité sous la forme apparente d'une conclusion : <Les actions des hordes sauvages, des sociétés et des Etats sont régies par des lois naturelles et aveugles > i^G. Grundriss p. 253), tandis que l'effort laborieux auquel il s'est livre pour démontrer l'existence de lois générales spécifiques, aboutit à constater qu'il n'a rien trouvé en dehors du domaine philosophique et moral, (v. Ibid, p. 120 à 130). L'œuvre de ses devanciers n'avait pas été plus féconde : c'est Gumplowicz lui-même qui nous le dit :

«Les sociologues jusqu'à présent, ne sont pas allés au delà de ces suppositions ; ils ne sont pas parvenus aux véritables bases de cette science ; à plus forte raison ne sont-ils pas arrivés à connaître les lois sociales. Bien plus, ils ne sont pas arrivés à trouver le point où commence la voie qui mène à ces bases.» Précis p. 142.)

Mais, puisque périodiquement on continue à affirmer que la loi est trouvée, et puisque les publicistes continuent à laisser sousentendre que seuls les ignorants, les tardigrades en doutent, nous allons dresser le catalogue des échecs a ce jour.

On chercha dans le passé, en s'éloignant toujours de plus en plus de la philosophie de l'histoire (i) pour s'attacher à l'enchainement matériel des faits bientôt baptisé ^loi» «loi sociale» «loi

(i) L'étude de M. W. Kozlowski constitue l'indice intéressant d'une courbe rentrante sur notre question. On y lit notamment : «Il s'agit de savoir si la science embrassant les phénomènes de la vie sociale dans leur généralité et intégralement pourra conserver la forme qu'on a essayé de lui donner sous le nom de sociologie c. à d. d'une science spéciale et nomologique, calqué d'après le type des sciences physiques ou bien si... elle ne sera pas obligée de quitter les allures d'une science nomologique et spéciale pour se mettre au rang des sciences philosophiques» (p. 465 loc. cit.)

de continuité historique» «dynamique sociale >. Malgré la vivacité de leur intelligence, Giambattista Vico (1638-1743), ni Auguste Comte (1798-1857) n'ont pas découvert «la loi» et si les sociologues contemporains les saluent encore respectueusement du titre de pionniers, c'est pour le public, sans croire en eux, au fond de leur conscience.

On poussa les recherches dans un domaine voisin, l'observation du développement des groupes sociaux, pour tâcher de conclure de similitudes et de parallélismes à l'existence de lois cachées, devant régir le présent et l'avenir. Que de conclusions hasardées pour cette hypothèse! Inutile d'ailleurs d'y insister: on n'a pas trouvé ! Quetelet (1796 — 1874) inventeur de la statistique appliquée, essaya de trouver à l'aide de la loi des grands nombres. On crut en lui, sans examiner de plus près les pieds d'argile de cette méthode colossale. Mais plus personne ne soutient son livre o^Du système social et des lois qui le régissent (1848)» et tandis que Gumplowicz ne se gêne pas pour dénoncer la «pauvreté» de ses connaissances sociologiques (Gumplowicz op. cit. p. 12), Rumelin a démontré l'impossibilité d'aboutir dans cette voie. Sa confession est typique. En 1868 dans un discours académique « Ueber den Begriff eines sozialen Gesetzes>y Rumelin annonçait ses vastes espoirs, fondés notamment sur l'observation et sur la statistique. En 1878 reparlant des «Lois de l'histoire» il confesse en ces termes son échec: Je pensais qu'il devait forcément y avoir des lois sociales et que la statistique était probablement riche en moyens de les trouver. Or, pendant un certain nombre d'années, je n'ai jamais perdu de vue la tâche que je m'étais imposée, de trouver des lois de ce genre, et je les ai cherchées non seulement dans la statistique et la science de la société mais aussi chez les historiens et les philosophes. J'ai rencontré de nombreuses uniformités... mais jamais une proposition qui ait été la formule de lois....» (cit. dans Gumdlowicz, Grundriss... p. iio.)

Ajoutons encore ces expressions catégoriques de Gabriel Tarde, et de Victor Brants pour nous assurer que la confession de Rumelin est encore toujours le dernier mot de la sociologie:

«On a cherché en vain le lien et la loi des événements historiques, la raison de leur enchaînement bizarre, où l'on a voulu voir bon gré mal gré un développement» (Tarde p. 123 Logique sociale^

«Prétendre assigner à ces transformations une loi générale, c'est faire de la sociologie, qui n'est pas sortie de la période des

conjectures, souvent les plus hasardées et les plus fausses» (Brants Ec. pol. p. 30.)

L'idée de similitude, de parallélisme éveilla l'ingéniosité d'autres chercheurs. On raisonna par analogie, d'abord, comme nous mêmes l'avons fait ici. Mais l'hypothèse méthode se transforma en loi objective. Nous avons suivi quelques-unes des évolutions des «organicistes» comme on les appelle déjà dédaigneusement [Méline, Le travail sociologique, p. 25) de Spencer, Comte, Stuart Mill à Schaffle et Lilienfeld. «Ils se sont effondrés dans le ridicule, nous dit M. Méline après Tarde. v (G. Tarde. Lois sociales.): donc là aussi, échec !

Nous renonçons à critiquer ceux qui ont vu dans les formes sociales des cellules, des cotylédons, des tiges, des fruits. (G. Gumplowicz Grimdriss... p. 120).

Enfin nous avons vu Bruck et après lui M. Millard, chercher la loi dans le magnétisme solaire. Sans le savoir probablement, Bruck avait au moins un devancier pour ce qui est de la sociologie. Holbach, dans son Système de la nature se posait à propos des lois de la gravitation universelle, la même question que Bruck à propos du rôle du magnétisme solaire. Et il avait formulé la loi suivante, que personne ne songe plus à reproduire : Dans tous les phénomènes que l'homme nous présente, nous voyons qu'une suite de causes et d'effets nécessaires et conformes aux lois communes à tous les êtres de la nature... Tout ce qu'il fait et tout ce qui se passe en lui sont des effets de la «force d'inertie», de la gravitation sur soi, de la vertu attractive et répulsive... (cit dans Gumplowicz p. 25). Là dessus Holbach échafaudait la loi qui régit toutes les sociétés, celles des animaux et celles des hommes.

Il nous reste à relater où aboutit une dernière forme du déterminisme.

Il y a une couple de générations on professait que cla vie sociale n'était pas autre chose que l'aspect généralisé de la vie économique : que celle-ci était la science des richesses, et que cette science obéissait nécessairement à des lois naturelles (De Molinari) aussi «bonnes qu'inéluctables» (P. Leroy Beaulieu). Dans la littérature scientifique, cette hypothèse est abandonnée. Une à une ces «lois» ont été disséquées et se sont évanouies devant la critique positiviste.

Le cycle a été parcouru rapidement. J. B. Say était parti de

la technique des richesses ; Block et de Molinari élevèrent ces règles techniques, d'ailleurs contestables et déjà remplacées par d'autres procédés , à la dignité de lois naturelles. P. Leroy- Beaulieu commence par les sacrer «d'inéluctables» après quoi, inconscient de sa contradiction, il admet non seulement qu'il est possible de s'en affranchir, mais il prévoit même que cette possibilité se réalise et se réalisera «pour des considérations de pur sentiment ou de conjecturale équité». {Traité Ec. Pol. t. I p. 14). Tarde ramène parmi les facteurs sociaux l'individualité humaine et dans cette individualité il voit la prédominance de l'âme. (Tarde. Psychologie écoyioviiqué) M. Colson, le dernier de ceux qui avouent «garder confiance dans les doctrines classiques de «l'Economie libérale» {Cours cTEc. politique. T. I. p. 55), reconnait le caractère social de sa science et admet sa subordination à la morale (op. cit. p. 22).

Le cycle est parcouru, la thèse initiale s'est effritée en deux générations. Et dans la 3e Edit. de son cours, V. Brants a pu prendre acte de la défaite décisive de l'Ecole contre laquelle il avait encore à lutter dans sa jeunesse.

Le mélange intime des phénomènes sociaux et moraux se manifeste à chaque pas... Cette compénétration est une vérité incontestable. Sa restauration dans la science, même profane et incroyante est un des grands progrès contemporains, hommage rendu à la vérité morale, (op. cit. pref. p. xiil.)

Nous avons vu plus haut ce qu'il faut penser des efforts de M. Millard pour trouver, à l'aide de la statistique, le secret des lois sociales. Ce qui est piquant, c'est qu'il veut y voir le contraire de ce qu'y ont vu les autres, la démonstration d'une loi cosmologique, le magnétisme, au lieu d'une loi historique, l'évolution.

D'autres recoururent à l'observation directe des faits ; il fallut évidemment se limiter à des «types» c'est à dire à tout ce qu'il y a de plus arbitraire, de plus subjectif, Le Play, qui avait lancé la méthode, fit école et buisson creux, pour ce qui est des lois sociales. C'est à qui l'accusera de stérilité, d'insuffisance, ou de parti pris.

Nous avons en ce moment le spectale du désarroi le plus curieux dans le monde des chercheurs de lois. Ils veulent toujours' «observer» mais s'accusent réciproquement de mal observer (controverses de méthodes) ou d'observer ce qui n'a pas de pertinence (controverses de types, de matières).

Les uns vont chercher le secret dans la palethnologie des populations préhistoriques ; d'autres dans l'ethnographie des peuples barbares.

En attendant, tous sont d'accord sur un point : la loi, ils ne l'ont pas trouvée.

A ceux qui voudraient suivre de plus près la controverse sur l'existence de lois déterminant nécessairement nos actes économiques, nous signalons les traités doctrinaux de M. Duthoit Q) et de V. Brants. (2)

Voici deux passages synthétiques :

De M. Duthoit : «Ainsi l'analyse a permis de constater que ce qu'on est convenu de dénommer le corps des «lois économiques» n'est en réalité qu'un ensemble de lois physiques et de lois psychologiques. Et ces dernières ne sont que des probabilités ou des constatations de fait qui laissent entière la question de morale», (op. cit. p. 25).

De V. Brants : « Y-a-t-il une loi économique ? On pourrait entendre ainsi ce qu'on appelle la loi de l'économie des forces et la loi du profit, qui se compénètrent. Elles ne sont en somme dans leur solidaire expression que les déductions immédiates du but économique lui-même.» (Brants op. cit. p. 12).

«En formulant certaines lois de l'ordre purement économique ou chrématistique on le fait à titre hypothétique. On isole, par hypothèse, l'activité économique (ibid. p. 19). Il ne faut pas abuser du mot loi.... les lois économiques... ne s'imposent pas d'une façon souveraine à la volonté, ce sont des règles hypothétiques d'une activité spéciale et secondaire» (ibid. p. 20.)

Il ne sera pas sans intérêt, au point de vue de la formation de la conviction de nos lecteurs, d'ajouter ici cette critique du déterminisme tombée de la plume du dernier représentant de l'économie classique (3) :

«Quelques auteurs ont cherché à distinguer ce qu'ils appellent les rapports économiques, c'est à dire les rapports des hommes avec les choses, des rapports juridiques en englobant sous ce dernier nom tous les rapports des hommes entre eux : en réalité, la définition ainsi donnée des phénomènes économiques conduit à

(i) E. Duthoit. Vers F organisation, op. cit.

(2) Brants : Les grandes lignes de V Economie pol. op. cit.

(3) Colson. Cours Ec. polit.

supprimer tout simplement l'Economie politique; car dans les rapports des hommes avec les choses il est impossible de découvrir un objet d'étude qui ne relève pas de la psychologie, de la physiologie, de la physique ou de la mécanique.»

Voilà l'état de l'enseignement à son degré supérieur, et voilà les convictions des chefs d'école, au sujet du déterminisme dans l'ordre économique, d'où devrait résulter le déterminisme en sociologie.

Pourtant, dans l'enseignement de seconde main, si je puis m'exprimer ainsi, dans les «Manuels» plus répandus de ceux qui acceptent les systèmes des autres, et qui, hélas ! trouvent des auditoires beaucoup plus denses, comme il s'en faut (]ue le poison de l'erreur soit éliminé.

Que de professionnels de l'enseignement, spiritualistes en théorie et jusqu'à la dernière ligne de leur préface exclusivement, qui présentent ensuite un corps complet de *.loisi> dont ils acceptent apparemment la puissance !

Nous leur dédions cette observation d'une sanglante logique :

«On ne peut se borner à un respect platonique.... on doit affirmer et prouver pratiquement son respect en plaçant.... à côté et en dessus de la règle ou du procédé économique, le rappel de la règle supérieure, qui doit en modérer, en corriger, en guider l'emploi.» (1)

En agissant autrement ils commettent plus qu'une erreur, ils commettent une faute.

Les jeunes générations sont là qui écoutent et vont conclure. Parmi les chefs des entités sociales de demain, les uns seront frappés par l'illogisme de ces lois qui, imaginées successivement, s'entre-détruisent réciproquement: ils aboutiront au scepticisme absolu: les autres ne s'en inquiéteront pas autrement: pour eux la dernière en date de ces «lois» sera toujours «Le Progrès» et sans attendre que l'expérience ait nK)ntré ce que vaut à son tour ce «Progrès» ils l'appliqueront sans réfléchir, sans le sentiment d'une responsabilité quelconque inscrivant jusque sur le seuil des monuments légistatifs cette phrase imbécile; «On ne remonte pas le Cours du Progrès!»

Voilà pourquoi l'enseignement du déterminisme constitue une faute qu'il faut réparer d'abord.

(i) Brants, Ec. pol. Introd. p. XV.

Ainsi donc pas de lois naturelles nécessaires dans l'orde économique; même la technique de la richesse, la chrématistique commei on l'a appelée, ne connaît que des règles variables, pas de lois.]

Ce n'est donc pas plus dans l'ordre économique que dans l'ordre physique ou ailleurs que nous trouverons le secret de la loi sociale nécessaire, du déterminisme sociologique.

On ne l'a pas trouvé dans l'ordre sociologique lui même parce qu'il ne s'y trouve pas ; et il ne s'y trouve pas, parce qu'il ne saurait s'y trouver. Contre le déterminisme historique, en particulier, M. Duthoit raisonne comme suit : (op. cit. p. 27 — 28)

iio On ne peut pas conclure sans autre vérification, de ce qui fut à ce qui sera....

«20 La connaissance des faits..,, ne donne pas à elle seule., de solution à la question qu'il est impossible d'éluder... de 1 moralité des moyens employés...

«30 L'insuffisance du point de systématiquement historique se^ montre encore dans la tendance à enfermer l'Economie politique dans le cadre national».

Concluons : la loyauté scientifique comme le devoir social nous obligent à nous abstenir, dans l'enseignement comme dans la polémique, à raisonner comme s'il existait des lois mystérieuses qu'on pourrait bien découvrir dans quelques siècles, qui détermineraient et nos actes et les événements communs aux générations humaines.

Ces lois-là, c'est une version rajeunie de la pierre philosophale d'autrefois.

L'hypothèse du déterminisme écartée, il sera relativement facile d'éliminer l'amoralisme: l'un était la base, l'excuse de l'autre.

C'est parce qu'on enseigne que la lutte est nécessaire, résultat d'une des lois de la nature, contre lesquelles il serait puéril de s'insurger, qu'on enseignait qu'il «n'importe guères si la lutte est bonne ou mauvaise» (i).

C'est parce qu'on enseigne que les événements historiques ne sont pas faits par les hommes, en vertu de leur libre volonté on conclut «qu'il ne peut être question de justice ou d'injustice, dans l'histoiro (^). «Il ne saurait être question de justice ou d'injustice à propos de la destinée d'un peuple ou d'un individu» parce que «cette destinée est simplement l'effet de causes qui se trouvent

(i) Ch. Limousin, Annales int. XI, 316. (2) Gumplowicz, Grundriss. p. 367.

en partie dans l'objet, en partie dans les forces naturelles de l'histoire on de la nature. > (Ibid. p. 369.)

Aussitôt donc que le déterminisme est ramené à une hypothèse indémontrée et invraisemblable, il sera aisé de faire comprendre qu'il )• a des responsabilités dans toute initiative, dans toute collaboration dont les conséquences affectent une de nos entités sociales.

Mais l'amoralisme, erreur doctrinale, a passé dans les faits, y déposant les germes de conséquences très nocives pour notre société.

C'est un observateur, qui nous le rappelle :

«Ce qu'il faut combattre avant tout et partout, c'est la séparation de la vie économique et de la vie morale, cette mensongère indépendance... De cette séparation sont issus les plus grands maux». (Brants Ec. Pol. XIII).

M Duthoit enferme les contradicteurs dans ce dilemne : ou la science économique sera une pure spéculation, sans influence sur la conduite, ou elle sera morale.

A cet argument dialectique il ajoute cet autre :

«L'objet propre de l'Economie politique, ce sont les phénomènes dans lesquels l'être humain est constamment engagé comme cause et comme fin, cette discipline scientifique ne pourrait se construire indépendamment de la morale». (Duthoit p. I. Intr. : Vers r organisation professionnelle).

En résumé, il faut tenir pour avéré que, pour imposer à la vie sociale la doctrine du «laisser faire, laisser passer» il faut oublier que la chrématistique n'est qu'une branche des sciences économiques, que celles-ci ne sont qu'un groupe dans l'ensemble des questions politiques, lesquelles forment un chapitre de la sociologie, fragment des lois morales.

En remettant de l'ordre dans tout cela, les docteurs feront œuvre scientifique.

Et les conséquences de l'élimination de l'amoralisme, nous les apercevons en bloc dans cette déduction logique :

«.L'économie politique est une science spéciale, subordonnée comme son objet même, à d'autres d'un ordre plus élevé.... Si même telle règle économique était plus favorable au progrès matériel, mais contrariait une loi morale ou un intérêt social établi et supérieur, la règle économique devrait subir leur empire...» (Brants, Ec. pol. p. 4).

Cette règle domine toutes les réformes qu'on peut imaginer,

et celles-là notamment que nous demandons aux chefs des entités sociales, pour écarter le retour des crises sociales.

Aux docteurs à préluder, par l'élimination des hypothèses pernicieuses du déterminisme et de l'amoralisme.

De temps à autre nous signalerons encore quelque point spécial où leur collaboration serait utile.

Pour terminer ce chapitre nous avons une dernière question à nous poser: elle concerne l'efficacité des réformes de tendance que nous venons de signaler.

Sans doute, il suffirait déjà d'avoir démontré, qu'en abusant des conceptes «science» et «loi» les docteurs ont fait pour le présent ce que la théologie polythéiste avait fait pour la société païenne : justifier tous les débordements.

Mais comme nous nous proposions spécialement de chercher le moyen d'échapper à des crises sociales pareilles à celle-ci, il nous reste un lien de pertinence à mettre en évidence.

C'est par le moyen de la «loi» et au nom de la science que nous avons vu les docteurs précipiter l'explosion de la crise par l'état d'âme qu'ils créent, chez leurs élèves, futurs chefs d'entités sociales. Ce fut la «loi de Malthus» pour la stérilité systématique, la «loi de la concentration» pour les richesses, la «loi du Progrès» pour la concentration urbaine. Quelles oppressions n'a-t-on pas excusées, quels germes de révolte semés, au nom de la loi de l'offie et de la demande ?

C'est au nom de l'amoralisme de la vie sociale que Gumplowicz enseignait «qu'en se jetant sur la proie qu'il convoite, l'Etat le plus fort fait une chose fort naturelle.» Il n'y a pas de morale personnelle qui s'oppose à ces manières d'agir {Précis de Sociologie p. 262).

Voici l'édifice par terre. On cesse d'enseigner ces lois désuettes ; on cesse de chercher la réincarnation du Fatum antique. Des générations nouvelles sont élevées dans la conviction sereine et forte (jle leur responsabilité, responsabilité individuelle devant leur conscience, responsabilité sociale devant l'histoire. Dès lors, les données des problèmes de la paix sociale sont modifiées.

La nature humaine restera identique à elle même, avec ses vices et ses tendances antisociales : mais l'éducation aura fourni une prédisposition et des facilités pour comprimer ces tendances.

L'efficacité de la liberté s'en accroîtra dans une certaine limite, elle ne changera par de nature cependant. Ainsi la vie des enti-

tés sociales sera influencée par la coopération des actes individuels, et le triomphe de la majorité sur la minorité ne sera pas impossible : mais l'enseignement tendra à réaliser une majorité éclairée, bienfaisante.

Ces majorités éclairées connaissent leur mission et celle des entités sociales auxquelles elles servent de substratum ; ces majorité désireuses d'accomplir l'œuvre de vie sociale, d'assurer, à leurs entités respectives le maximum de longévité paisible, seront attentives à la marche des germes nocifs dans les minorités ; elles les écarteront en temps opportun, et accompliront ainsi spontanément des assainissements que nous sommes forcés d'attendre de quelque crise violente.

Veut-on un exemple d'application sur un point déterminé ?

Voici la prétendue «loi de l'offre et de la demande». Montrez la, telle que l'observation nous la révêle : une invention de chercheurs de lois, (i) s'emparant d'un texte mal compris dans John St. Mill, pour sacrer «loi» une formule qui connait plus de cas de violation que de cas d'application ! Que reste-t-il ? C'est que la morale reprend son empire indiscuté dans l'ordre industriel et commercial : le juste prix n'a plus besoin de l'intervention du gendarme ni des Ligues sociales d'acheteurs pour régner dans la détermination des salaires.

On peut multiplier ces exemples dans tous les domaines des relations de famille à famille, d'Etat à Etat ; voilà l'ordre social de l'avenir !

(i) Voir G. B. Dibbee. op. cit.

Page 1