‹ La leçon d'une criseChapitre 18 sur 22 · DE LA RESPONSABILITÉ ET DU RÔLE DES CHEFS D'ENTITÉS SOCIALES · texte numérisé non relu

DE LA RESPONSABILITÉ ET DU RÔLE DES CHEFS D'ENTITÉS SOCIALES

En entrant dans les détails des propositions qui suivent, nous quittons la sphère sereine des idées pour entrer dans le domaine de l'action.

Je ne me dissimule pas combien ce nouveau terrain sera plus ingrat. Le vent des passions et des intérêts individuels y soulève en tourbillon toute la poussière aveuglante des petits arguments, des petites critiques, des mauvaises excuses et des défiances déprimantes.

Je sais aussi que, quelle que soit la valeur et la puissance des principes, leur traduction en actes laisse toujours à désirer, parce qu'elle est l'œuvre d'ouvriers imparfaits et qu'elle est forcée d'emprunter aux circonstances de fait, à l'ambiance, au passé, tant de matériaux de qualité douteuse, qu'on ne saurait espérer les voir triompher tous de la critique.

Si néanmoins je me hasarde à émettre quelques suggestions programmatiques, c'est parce qu'il me semble que c'est un devoir de l'heure présente ; parce que c'est en vue de contribuer dans une mesure quelconque à un renouveau meilleur que j'ai entrepris ce travail. Il me semble que je ne pouvais répondre à cette double conviction sans aborder la partie constructive qui se trouve au bout de toute condamnation du passé.

Que si les propositions dont je préconise l'adoption dès à présent paraissent malaisées, ou inférieures aux prémisses, inopportunes, inefficaces, qu'on veuille bien s'en prendre à l'insuftîsance de mon jugement personnel, et n'en pas conclure en bloc contre les doctrines que je croyais servir.

Qu'un autre reprenne les matériaux amenés à pied d'ceuvre et en tire un édifice plus solide : je m'en plaindrai pas, pourvu que le Renouveau se fasse !

Dans la situation qui nous a acculés à la crise, les chefs d'entités sociales avaient leur part de responsabilité. Nous sommes

donc en droit d'exiger leur concours pour amener une situation meilleure, et pour résoudre la crise en un assainissement social.

Il importe de préciser quelque peu l'une et l'autre idée. Lorsque nous avons essa>'é de dégager les formes les plus nocives sous lesquelles s'abritait l'action destructrice de luxure et de la cupidité nous avons reconnu qu'il ne serait pas difficile de compléter la collection des phénomènes à laquelle nous nous sommes arrêtés. De même ici pourra-t-on trouver des circonstances atténuantes et des complicités au point de vue du passé, et plus facilement encore» une série d'autres remèdes au point de vue de l'avenir.

Il faut se garder cependant d'admettre les cascades de responsabilité: ce serait l'émiettement, au bout duquel se trouve l'excuse pour l'inaction ! De même en ce qui concerne les réformes. Ce n'est pas sans y avoir réfléchi, longtemps avant la crise, lorsque, dans diverses publications nous dénoncions l'état morbide de la société, que nous avons dressé le programme des choses à faire. Nous espérions qu'il eut été possible d'en obtenir la réalisation par la seule persuasion : les événements ont marché plus vite que nos efforts de persuasion et que la bonne volonté de ceux qui font l'histoire! S'il fallait se remettre à la discussion des divers programmes, et en attendant rester inactifs, une nouvelle crise aurait le temps d'être prête à se déchaîner, avant que le consentement général soit acquis à l'un d'eux. Qu'on ne s'y trompe pas : la Paix n'a été promise sur la terre qu'aux hommes de bonne volonté.

Précisons d'abord à quelles personnes nous nous adressons, dans cet appel aux chefs des entités.

Pour l'entité sociale «la famille» la désignation n'est pas douteuse. Il s'agit des fondateurs de chaque famille, du père et de la mère, collectivement et individuellement; puis encore des aïeux, s'ils voient les générations successives se grouper autour de leur autorité morale. C'est une erreur que de croire que la responsabilité et l'autorité du père s'arrêtent au seuil du nouveau foyer fondé par le fils: elle change d'objet, les méthodes et les sanctions peuvent différer, mais il est d'intérêt social que la tradition se conserve le pljus longtemps possible, et cette tradition trouve son expression dans le respect de l'autorité morale des aïeux (i). Les sociétés les

(i) Cf. Le Play. La Réforme Sociale, passim.

plus cultivées prolongent cette autorité au delà des limites de la vie. Les fils, qui aimèrent leur père gardent ses volontés dernières; dans les familles d'élite, on conserve certaines traditions d'honneur, d'abnégation, de dévouement à la chose publique, et on consigne le souvenir des bonnes actions pendant des siècles. Ce sont ces familles là qui rendent les services éminents dont les Nations ont besoin à certaines heures. Il n'y a guères autant à attendre de cette poussière de petits foyers épars, séparés du groupe par l'égoïsme qui a présidé à leur propre essaimage et qui ont l'existence éphémère d'une génération.

Il peut se faire que les institutions religieuses et politiques d'une Nation prolongent encore l'identité d'une famille: nous en voyons l'exemple dans certaines familles régnantes, et très généralement dans la nation chinoise. Il n'est pas certain que les aïeux à aussi grande distance soient encore effectivement les chefs de l'entité sociale, ou pour mieux dire, il est probable que l'entité sociale aura cessé d'être, tandis que des lois présumaient sa survie, et prolongeaient artificiellement sa vie factice.

Si, de la famille, nous passons au groupe régionalisé, nous rencontrons une plus grande diversité de situations.

Le principe est clair: le chef de l'entité sociale, c'est celui qui la dirige en fait et en droit, celui dont la volonté l'emporte en cas de conflit de programmes. Les institutions politiques des divers pays s'en remettent du soin de la gestion de la Chose publique tantôt à une personne unique, tantôt à une collectivité. Dans cette collectivité, il y a plusieurs formules, allant de l'oligarchie jusqu'à la démocratie. Cette collectivité s'organise habituellement d'après des règles qu'elle se donne sous le nom de «Constitutions».

Quoiqu'il en soit de la bigarrure du droit public, il y a en fait, à chaque heure de la vie d'un groupe régionalisé, un petit nombre d'hommes, parfois un seul, qui tiennent entre leurs mains la toute puissance publique, qui csont» l'Etat (i). Ils l'ignorent rarement, s'ils ne s'en vantent pas toujours, soit habileté, soit humilité. Devant leur conscience et devant l'histoire, qui tôt ou tard révèle

(i) «Qu'-est ce que la société? En apparence, c'est tout le monde; en réalité, quand il s'agit d'administration et de gouvernement, c'est toujours un nombre d'hommes excessivement limité. Que la société s'appelle monarchie, aristocratie ou démocratie, elle est toujours représentée et conduite par deux ou trois hommes, que la suite des choses appelle au pouvoir et rend dépositaires de tous les éléments sociaux.» (Lacordaire, op. cit. p. 215.)

leur part dans les événements, ils sont responsables du sort de la Patrie et c'est pour eux que nous écrivons ce qui suivra. Il ne leur sera pas difficile de faire en sorte que toute la peine que nous prenons en ce moment soit en pure perte.

Quant à l'entité sociale «la collectivité raciale» nous ne reconnaissons à personne, avons-nous dit, le droit de parler en son nom: c'est qu'en réalité elle dépasse la taille d'un homme comme la durée d'une génération. Nul ne peut donc lui prescrire un acte, ni une tendance, et ce n'est qu'indirectement, en réformant les groupes régionalisés dont la collectivité, dans les siècles à venir, apparaîtra comme constitutive d'une race, qu'on peut obtenir de ce côté quelque concours à l'œuvre de demain.

§ I . De la responsabilité et du rôle des chefs de famille. A. En matière de stérilité systématique.

Qui est l'auteur responsable de cette stérilité systématique dont nous avons décrit l'oeuvre anti-sociale ?

Ce sont les époux qui sciemment contrarient la loi naturelle, et la première responsabilité repose sur le chef de la famille, parce qu'il a le devoir d'orienter la direction du groupe qu'il fonde.

Faut-il étendre la responsabilité aux aïeux ? Evidemment si par leurs conseils, leurs insinuations ou leur exemple, ils ont contribué à former cette mentalité spéciale. Probablement si, constatant que la tendance est née, s'accentue, ils n'usent pas de leur autorité et au besoin des sanctions dont ils disposent, pour contrarier l'expansion de la tendance. Nous connaissons des parents qui répartissent ostensiblement le surplus de leurs ressources entre leurs enfants mariés dans la proportion de l'accroissement des jeunes ménages ; d'autres qui usent soit de la faculté légale, là où elle existe, soit de quelques moyens détournés, pour assurer une part plus grande dans la succession des biens à ceux d'entre leurs enfants qui ont une descendance plus nombreuse.

Comment obtenir une réforme en cette matière ?

La stérilité systématique est pratiquée par cupidité et par luxure.

fl faudra et il suffira d'éveiller les consciences individuelles, d'affermir la rectitude du jugement.

Quel est, dans les temps où nous vivons, l'homme qui oserait

avouer publiquement qu'il asseoit sa fortune future sur les ruines de la Patrie ?

La chose est toujours la même, l'acte est aussi anti-social dans les périodes normales que dans les temps de crise. Et nous avons mis en évidence avec une précision suffisante pour capter l'attention des plus distraits, les désastres sociaux qui dérivent de la stérilité systématique. Henri IV l'avait dit et les événements actuels le répètent avec lui : «C'est par le nombre de leurs sujets que la grandeur des rois se mesure, non par l'étendue des Etats».

L'histoire de la richesse des nations fut admirablement synthétisée par Périn : «Tous les progrès sont liés aux progrès de la population. Quand il s'arrête, tous s'arrêtent avec lui. Le progrès de la population est à la fois la source, la fin et le signe de tous les progrès parce que dans l'ordre terrestre tout se fait pour les hommes et rien ne se fait sans eux. Une population qui s'accroit constamment ne peut maintenir sa prospérité que par des efforts énergiques et incessants, et ces efforts donnent naissance à toutes les grandes conquêtes de l'homme sur la nature». {La Richesse.... op. cit. II, 197)

Cette rectitude de la volonté est la cure la plus efficace, la plus durable, nous venons de le dire en commençant cette nie partie, (v. chap. I.)

J'ai plus de confiance dans cette méthode-là que dans les mille moyens assez ingénieux qu'on a imaginés dans l'antiquité, à Rome, qu'on imagine encore de nos jours pour modifier le milieu ambiant, et, laissant subsister le mobile de cupidité, paralyser son action en supprimant l'intérêt qu'ont les chefs de famille de pratiquer la stérilité. Cela n'est pas mauvais sans doute, et en examinant le rôle des chefs de l'entité sociale suivante, le groupe régionalisé, nous leur en ferons un devoir. Il est injuste que le vice ait une prime et la vertu un châtiment. Mais j'ai peu confiance, je l'ai dit, dans la valeur de la troisième des méthodes que nous signalions ci-dessus (v. chap. I) et en tout cas je suis convaincu que la cupidité n'est pas la seule tare qui se trouve au fond de cette tendance, (v. Ile partie) C'est aux moins intéressants d'entre les chefs de famille qu'on peut tenir ce langage : Vous voulez vous assurer un confort supérieur ? Illusion ! Vous ne recueillerez pas même le fruit de votre désertion du devoir. En échange des besoins que vous supprimez, vous acquerrez d'autres besoins, nombreux et pressants, car c'est le propre de l'amour de la vie facile

que de multiplier les dépenses somptuaires du même pas où s'énerve l'énergie au travail, c'est à dire le moyen de subvenir à cette tendance toujours croissante.

Si le jugement est affermi, si, entre un confort égoïste et le devoir social le choix est juste, toutes les circonstances de temps et de lieux ne sauraient l'emporter sur l'imminence du Renouveau ; que les chefs d'entités sociales remplissent ou non la part du travail réformateur qui leur incombe, la réforme se fera. Le devoir social a un aspect individuel comme la responsabilité, et nul n'est excusable d'attendre pour s'y conformer, que son voisin en fasse autant, ou que quelqu'autorité vienne l'y engager. Le devoir social est certain, et nul n'est excusable d'attendre cjue la controverse sur le néo-malthusianisme ait pris fin, pour régler sa conduite et imprimer la direction honnête à l'entité sociale qu'il dirige.

Voilà ce qu'on est en droit de demander à chaque chef de famille en particulier en matière de stérilité systématique.

Quelle route prendre pour les y amener au plus vite ?

Eveiller les consciences est une œuvre de réformation morale : il faut donc suivre la méthode ordinaire, celle de l'éducation de la volonté, de l'enseignement de la vérité.

Contre la littérature néo-malthusienne et les erreurs sociologiques, il faut refaire la démonstration de la vérité.

Ceux qui ont mission d'accomplir cette tâche seront d'ailleurs puissamment aidés par le sens naturel d'honnêteté, la conscience de la loi naturelle qui se trouvent au fond de tout cœur humain, en alliage avec les instincts vicieux. Il s'agit de venir délivrer les premiers, en comprimant, en paralysant les seconds.

B. En matière d' agglomération.

Comment s'opère cette agglomération dont nous avons décrit ailleurs les conséquences sociales ?

Par l'afflux des individus. Ce sont donc des décisions individuelles qui opèrent en l'espèce et c'est par la même voie qu'il faut opérer la réforme. Quand nous disons «individuelles» nous n'entendons pas signifier que ces décisions soient indépendantes de tout contact, de tout concert, de toute influence ; mais seulemen't qu'il n'est point question dans l'espèce, d'un ordre collectif, tels qu'en donnent les chefs des groupes régionalisés.

Ces décisions sont très souvent collectives dans leur opération :

lorsqu'elle émane du chef de la famille et en déplace tous les membres.

Il faut donc connaître le mobile qui entraîne ces décisions : nous avons scruté les faits et les tendances, et ils nous ont fait découvrir un fond de cupidité et de luxure, l'amollissement des caractères une compréhension insuffisante et erronnée de la vérité économique.

La réforme ne pourra s'opérer que dans la conscience des mêmes personnes, des chefs de famille surtout. Et elle demande qu'à un mobile on en substitue un autre, qu'à une erreur on substitue la vérité.

Il faut qu'on dise et qu'on montre, en toute occasion, aux chefs des familles que leur responsabilité est lourde en cette matière. Des circonstances exceptionnelles peuvent nécessiter un déplacement, un changement d'état ; la recherche des aises, du plaisir ne seront jamais une excuse valable. Or c'est le chef de famille qui est responsable en première ligne, et souvent doit être tenu pour le seul coupable de toute la série des conséquences anti-sociales que sa décision, appoint détestable pour la formation de décisions semblables, entraînera pour sa famille et pour son pays.

Il y a des célibataires qui partent : est-on bien sûr que l'attitude des chefs de famille n'est par entrée pour une part importante dans leur décision ? Si des adolescents s'en vont, ce ne sera guères sans concert préalable, sans quelques hésitations, sans l'avis des parents. Et encore, d'où leur est venu cette idée ? Est-ce instinct vicieux spontané ? C'est au chef de famille à veiller en temps opportun à la formation de la mentalité, à réprimer les manifestations de tendances vicieuses. S'il ne l'a pas fait, sa responsabilité est déjà engagée. Est-ce atavisme ? Le fait peut n'être pas aussi rare qu'on le croirait d'abord. Ce chef de famille aura sans doute rapporté, de son séjour à la caserne, la nostalgie de la grande ville qui, à travers les flâneries désoeuvrées, lui apparaissait comme un lieu de délices ; il en aura parlé chez lui, autour de lui, pendant les veillées d'hiver, confondant le regret de la jeunesse envolée avec les milieux qu'elle traversa, avec tout l'appât de ce luxe, de ces apparences de vie facile : dans ce cas, soit atavisme soit suggestion, ce sera encore le chef de famille qui sera responsable du développement de ces sentiments dans ses fils ou ses filles.

Faut-il dire qu'il existe aussi des pères de familles, rongés par l'avarice, au point de se faire les exploiteurs de l'enfance, et qui n'hésitent pas à «placer à la ville» leurs filettes de douze ans comme «bonnes d'enfant» en attendant qu'on leur apprenne comment on devient «bonnes à tout faire»?

Sans doute les chefs de famille ne sont pas seuls responsables. Nous croyons que la plupart agiraient autrement s'ils étaient mieux éclairés sur le fait et sur la gravité de leur responsabilité, sur le mal qu'ils font en n'étouffant pas, dès l'origine, les illusions que la luxure et la cupidité font naitre dans l'imagination des adolescents confiés à leurs soins. Peut-être l'enseignement local est-il en défaut. Peut-être le maître d'école, enfant de la ville ou déserteur de la culture, est-il mal qualifié pour inspirer un amour qu'il n'a pas ou n'a plus? Les lois aussi peuvent être malfaisantes, facilitant l'accaparement de la terre nourricière par les bénéficiaires de la concentration financière.

Tout cela peut se rencontrer simultanément, comme c'est le cas à l'heure actuelle. Il n'en est pas moins vrai que le premier coupable est le chef de famille, parce qu'il avait pour devoir fondamental de peser de toute la force de son ascendant moral sur ses enfants d'une part, et de toute la puissance de son bulletin de vote sur les administrateurs de la chose publique, d'autre part. C'est au père de famille à organiser la résistance contre le germe nocif, et il y sera d'autant plus qualifié que, par son exemple, il pourra confirmer son enseignement. S'il ne le fait pas, tous les efforts des autres seront stériles et il portera devant l'histoire le le poids de tous les maux que l'émigration rurale ne manquera pas de causer à sa famille d'abord, à son pays ensuite.

De belles phrases ont été écrites sur ce thème: je n'en connais pas de plus profondes que celles-ci :

«L'agriculture est supérieure à l'industrie, non seulement par le nombre de bras qu'elle emploie et par l'importance réelle de ses produits, mais encore par la nature de ses travaux et l'influence qu'ils exercent sur le sort des travailleurs... Tandis que l'ouvrier de l'industrie use ses forces dans l'atmosphère tumultueuse et malsaine des manufactures, l'ouvrier de l'agriculture exerce son labeur dans la paix de la vie rurale et sous les influences vivifiantes de l'air libre et des champs... La solitude à laquelle ses travaux l'obligent fréquemment, le convie à la méditation ; en le rappelant souvent à lui-même, elle le met dans les meilleures

dispositions pour accroître son énergie morale et discipliner sa volonté >. (Périn. Rich. III p. 79—80).

Pour peu qu'on les médite, on se sent tout prêt à souscrire des deux mains à cette conclusion :

«Quand l'homme a une fois bien compris ses destinées.... croyez-vous qu'il soit bien prompt à aller courir lui-même ou à laisser courir à ceux sur qui il exerce autorité ou à qui il porte affection, les chances de la corruption des villes, bien plus redoutables encore que les chances de la vie matérielle». (Périn. Richesse 1. 402).

S'ils ont ces convictions et la loyauté suffisante pour vivre conformément à leurs convictions les chefs de famille seront qualifiés pour les transmettre à la génération suivante, pour créer la tradition de cette force morale. Ils auront autorité pour enseigner, pour encourager, pour punir. Peut-être faudra-t-il que les législateurs viennent à leur aide, par une sage réforme de la liberté testamentaire.

Toutes ces questions viendront en leur temps. Il est juste, il est nécessaire, dirons-nous ici comme pour la stérilité systématique, que toutes les complicités du mal soient écartées, que le milieu ambiant soit disposé de façon à favoriser, à encourager les bonnes volontés.

Cependant l'essentiel, c'est bien de faire naître la bonne volonté.

Il ne faut pas conserver les mobiles de luxure et de cupidité, et en attendre un adjuvant par des raisonnements utilitaires comme ceux-ci : «En petite culture la fortune est proportionnelle au nombre des enfants : plus il y a d'enfants à la ferme, plus le bien-être y pénètre» (i), ou en transportant dans les villages le luxe des cafés urbains, la multiplicité des occasions de désoeuvrement.

Il faut réformer les caractères, tremper les volontés, tout en éclairant les intelligences. Il est bon de faire connaître les ombres de la grande ville, la différence entre le salaire nominal et le salaire réel, entre la recette hebdomadaire et le budget des dépenses inconnues à la campagne.

Il est meilleur de disposer les hommes à préférer la dignité d'un travail plus âpre avec la conscience de l'accomplissement d'une fonction sociale primordiale, à une vie plus facile dans le moindre effort du parasitisme ou de l'égoïsme.

(i) Méline. Retour à la Terre, op. cit. p. 109.

§ 2. De LA RESPONSABILITÉ ET DU RÔLE DES POUVOIRS PUBLICS.

Pour analyser la vie sociale, pour en déterminer le fonctionnement comme pour apprécier la modalité de ce fonctionnement, nous avons raisonné sur des conceptions abstraites, sur des entités sociales.

Pour faire opérer une réforme, nous devons en appeler à des êtres concrets, situés dans une hypothèse déterminée.

Ces réalités sont en quelque sorte les organes extérieurs de la vie de l'entité sociale, de même que les organes d'exécution extériorisent la force de l'âme dans un corps humain.

Quels sont ces êtres dans l'entité sociale cgroupe régionalisé»?

On leur donne, en droit, le terme générique de pouvoirs publics et toutes les fois qu'il s'agira d'appliquer les doctrines de la présente étude à un groupe régionalisé considéré dans sa réalité épisodique, il n'y a pas d'autre ressource que de recourir aux «pouvoirs publics «.

Car, s'il est indéniable que des autorités morales, des professeurs, des conducteurs d'hommes, conditionnent le sort des nations (et nous avons placé la responsabilité des «Docteurs» en tête de de cette Ille partie), on peut observer en règle générale que leur activité réformatrice se traduira en organisations sociales, en institutions, lorsqu'ils auront été revêtus de fonctions c. à. d. qu'ils auront pris rang parmi les pouvoirs publics. Aussi est-il vrai que la plupart des mesures dont nous allons préconiser l'adoption présupposent la faculté d'agir au nom et pour compte d'une cité organisée. Le droit de les édicter, la faculté d'en assurer l'observation, dépassent normalement le cadre de l'activité individuelle.

Voyons donc quelles tendances devraient inspirer les actes de ces pouvoirs publics, pour qu'ils apportent à la rénovation sociale le concours de leur part harmonique générale, et effectuent leur œuvre spécifique.

La tendance, nous la connaissons : elle sera régie par le but que nous avons décrit au ch. I : l'élimination des germes nocifs.

Les actes seront caractérisés par cette tendance.

Nous savons que, si les germes nocifs trouvent leur source lointaine et première dans la nature vicieuse des individus, il n'en est pas moins établi que le péril social est né du jour où, soit abstention, soit concours des pouvoirs publics, ces mêmes germes ont trouvé le moyen de croître, d'envahir, de dominer.

De là cette conclusion générale et de principe : Contre chacun des germes nocifs dénoncés ci-dessus, les Pouvoirs constitués doivent agir directement, s'il est possible, par la proscription formelle ; indirectement, en tous cas, en disposant l'ensemble des circonstances et des institutions sur lesquelles ils ont influence, en vue de l'élimination de ces germes, de leur remplacement par des principes actifs contraires.

Appliquons ces principes directeurs à chacun de nos germes nocifs.

I. Du CONCOURS à PRÊTER PAR LES POUVOIRS PUBLICS EN MATIÈRE DE STÉRILITÉ SYSTÉMATIQUE ET D'AGGLOMÉRATION.

Lorsque nous cherchions à savoir sous quelles formes, à l'aide de quelles institutions les trois grands agents de destruction sociale opéraient hier, nous avons eu à mettre en évidence le principe de l'interdépendance de toutes ces formes et de toutes ces institutions.

Nous constations en effet que l'état social était la résultante de l'ensemble de toutes ces tendances, de tous ces actes ; nous constations que toutes les manifestations morbides se tenaient, qu'elles agissaient comme en vertu d'un concert préalable, s'engendrant, s'entraidant, se nourrissant réciproquement. Rien d'étonnant à cela: n'étaient-elles pas des enfants d'un même père, des manifestations d'une même tare, des applications d'un même mobile?

Pour des raisons didactiques nous rattachions de préférence la stérilité systématique et l'agglomération humaine à l'entité sociale famille, qui en est le siège principal: mais nous constations aussi que l'activité de l'agent de destruction conservait la même forme en pénétrant dans l'entité sociale suivante, le groupe régionalisé ; que ces tares, spécifiques pour la famille, engendraient une action antisociale dans le groupe régionalisé qui était le prolongement direct de leur action dans l'entité famille.

Cette doctrine doit dominer aussi nos recherches dans l'ordre des responsabilités et conditionner nos propositions de réforme.

Si les pouvoirs publics ont une mission propre en ce qui concerne les germes nocifs que nous avons localisés dans l'entité groupe régionalisé, ils ont aussi quelque chose à faire pour collaborer à l'expulsion des germes nocifs que nous avons localisés dans l'entité famille. C'est une application de la doctrine d'interdépendance.

Sans doute, il reste entendu que la responsabilité principale dans ces matières incombe aux chefs de famille; qu'ils doivent se réformer, spontanément, individuellement, sans se préoccuper du point de savoir si leur voisin en a fait autant, si les pouvoirs publics les encourageront. Le devoir social est personnel, farouchement individualiste dans son impératif catégorique!

Mais cela posé, si nous envisageons le devoir des chefs de groupes régionalisés, nous affirmons que leur devoir à eux, c'est de prêter aide et secours à ces efforts individuels, de collaborer au Renouveau dans la famille, non pas en se substituant aux chefs de famille, en les dispensant de se réformer eux-mêmes : illusion trop souvent entretenue par les docteurs et les conducteurs d'hommes! mais en adaptant le milieu ambiant, l'opinion publique, les institutions politiques, les usages et les conventions à un état social inverse, la fécondité dans la déconcentration. On a professé que les devoirs de l'Etat se bornaient à «diriger indirectement la production et la distribution des richesses de telle sorte que le plus grand nombre possible de citoyens trouvent sur le sol de la Patrie leurs moyens d'existence. > (i)

C'est exact, mais incomplet.

Il n'est pas indifférent au point de vue de l'expansion, tendance primordiale de l'entité famille, que ces moyens d'existence soient tous de la même nature, raréfiés en quelques points centraux.

Il n'est pas indifférent au point de vue de l'expansion, tendance primordiale de l'entité groupe régionalisé, que l'agglomération s'opère indéfiniment dans les limites du même territoire.

Si l'entité sociale supérieure, la collectivité raciale, connaissait une organisation politique, elle pourrait intervenir peut être et réaliser l'ordre en ces matières. Mais nous savons qu'il n'en est rien et pour ce motif, placé en présence de la nécessité d'harmoniser les manifestations diverses de la tendance d'expansion, les chefs de l'Entité groupe régionalisé doivent bien se préoccuper du problème de la distribution des hommes, dans sa forme interne et dans son aspect mondial.

Le problême est délicat et il importe d'insister, car il touche d'une part à la fécondité des familles et de l'autre à la paix internationale. Or c'est porter aide au Renouveau et faciliter l'accomplissement du devoir par le chef de famille que d'empêcher

(i) Ch. Antoine. Cours d'Economie sociale, op. cit. p. 549.

que cet accomplissement soit la source d'une véritable pénalité, de souffrances injustes.

La nature, nous l'avons vu, a tout préparé pour l'harmonisation des coefficients d'expansion: si les hommes ne manquent pas à la terre, les aliments en surabondance précéderont les naissances.

Ceci dans l'hypothèse de la déconcentration.

La loi naturelle est paralysée, l'harmonie du programme divin est troublée par l'agglomération des hommes, par la concentration des choses.

Une grande force morale agit sur les hommes pour les ramener à l'idéal divin de la paix dans l'ordre: «l'Eglise catholique maintient les sociétés dans la voie du progrès, parce qu'en même temps qu'elle leur imprime une tendance constante à s'accroître en nombre, elle développe sans cesse en elles la puissance du travail. > (Périn. Richesse... op. cit. I, 541.)

Et les Pouvoirs publics agissent en sens inverse !

Après un siècle d'expérience, M. de la Tour du Pin a pu dire du Code Napoléon, qui a inspiré toute la législation occidentale au XIXe Siècle:

«Le Code civil désorganise systématiquement à chaque génération le foyer et le patrimoine; il disperse les membres de la famille, émiette les biens... comment ne songerait-on pas à.... limiter le nombre des co-partageants futurs? Il y a là une trop forte pénalité, pour dire le mot, attaché à la fécondité des familles.» (Op. cit. p. 284)

Et que dirons-nous de l'intervention dans la répartition des citoyens, de l'aide donnée à l'essaimage et à la colonisation?

Passons condamnation sur le passé, constatons la compétence et le devoir des pouvoirs publics en ces matières, et voyons ce qu'il y a à faire.

On est entré dans la voie des réformes. Plusieurs pays, soit en vue de reconstituer des classes moyennes rurales dont l'appoint politique paraissait utile aux partis dominants, soit en vue d'augmenter la production agricole intérieure, ont pratiqué ce qu'on a appelé la colonisation intérieure. C'est une réadaptation de la politique agraire de la Rome ancienne : nous en avons dit un mot en passant, (v. Ile Partie)

L'un et l'autre but sont louables. Au point de vue spécial qui

nous occupe en ce moment, il faut y ajouter certaines modalités.

En premier lieu, la politique du «Retour à la Terre» mot

heureux pour une chose utile, doit s'entendre en ce sens t nondépart de la Terre».

Renvoyer aux champs des indigents miséreux, épaves de l'agglomération urbaine ou industrielle, peut être une mesure miséricordieuse pour les intéressés ; mais dépourvus de ressources morales autant et plus peut-être que de ressources financières et de résistance ph)-sique, ces colons ne réalisent pas la collaboration que nous avons en vue ici.

Moins encore les délinquants ou les enfants tarés par d'effroyables hérédités servent-ils notre programme !

La colonisation que nous avons en vue aurait pour objet de faciliter le séjour régional aux foyers qui se constituent, d'organiser l'essaimage régional, l'expansion par rayonnement. Nous avons connu en Belgique un grand propriétaire qui morcelait son domaine en cédant un lopin de terre à tout jeune ménage du village même, ensuite de quoi, à l'intervention des caisses de prêts, une maison-ferme surgissait neuve et pimpante, avec son jardinet et son verger... futur.

Pour cela, il faut une étude spéciale des régions, une politique adaptée à chaque situation.

L'une de ces situations pourrait comporter la nécessité d'une exportation d'hommes: l'émigration proprement dite. Il peut se trouver des régions surpeuplées, où le grand domaine n'existe plus, où la terre arable est limitée.

Examinons donc le problême de l'émigration, de la colonisation à l'extérieur: moyen héroïque de donner un peu d'air à l'intérieur.

Comment organiser l'émigration ? Dans quelles proportions l'exode est-il une force ? Le prolongement de la souveraineté est-il indispensable ?

Ces questions appartiennent à la science politique proprement dite qui s'alimente de contingences. C'est là surtout que la vérité est la relation entre deux termes qui se modifient de génération en génération !

Envisageons-les au point de vue de nos entités sociales, de leur vie normale, de la prophylaxie des crises.

Faisons donc abstraction des conditions économiques intéressant le succès futur des expatriés.

En s'en allant, le membre isolé ou la famille émigrante fait de la place dans la région qu'ils quittent. Leur acte a donc en premier

lieu une valeur préventive contre l'encombrement, il facilite la survie et l'expansion normale des familles qui restent.

Est-ce un bien ? Incontestablement ! Les Pouvoirs peuvent-ils faciliter l'émigration dans ces conditions ? Cela parait tout aussi indiscutable !

Affaiblissent-ils leur pays en encourageant l'émigration ? Non, dans l'hypothèse où nous nous plaçons. Il en serait autrement si l'exode se pratiquait par régions entières, comme on l'a vu en Espagne, en Italie, en Irlande, en Pologne, et c'est une raison de plus pour que les Pouvoirs interviennent en temps opportun, et n'abandonnent pas le mouvement d'exode aux hasards des échecs individuels ou de la rapacité d'agents recruteurs.

Quid de l'objection usuelle : La Patrie doit faire de la place à tous ses enfants ?

C'est un argumeut de sentiment dont il faut se méfier, car il a pour conséquence directe de faire massacrer plusieurs fois par siècle, des centaines de mille hommes, sous prétexte de leur assurer le pain sur le sol Patrial ! C'est avec cet argument-là que la tendance d'expansion prend la direction vicieuse de la lutte contre les nations voisines et qu'on prépare les guerres ! La raison n'est pas plus valide à l'égard du groupe régionalisé qu'elle ne l'est à l'égard de la famille : la prétention du fils marié de rester au foyer paternel, participant de l'entreprise paternelle, lui et tous les siens, n'est pas toujours un élément de paix pour la famille souche !

Le prolongement de la souveraineté sur une colonie permet au pays exportateur d'hommes de conserver le lien de solidarité qui rattachait les exportés au groupe régionalisé d'où ils sortent. La colonie, pourvu que les conditions se prêtent à l'essaimage, présente des avantages pour l'expansion du groupe régionalisé.

Mais si la colonie doit devenir un sujet de conflits internationaux, s'il faut en chasser ou en absorber un possesseur préalable, il est évident qu'au lieu de contribuer à l'extension de la vie nationale, par le moyen de l'extension de la solidarité, on aura mis en question son existence même.

Faut-il, dans l'organisation de la colonisation interne et dans la politique préventive du conflit des expansions, tenir compte d'une loi des migrations ?

Nous n'y croyons pas plus qu'aux autres lois inéluctables ! Il est vrai qu'on observe plus souvent la migration de l'Ouest vers

l'Est, du Nord vers le Sud que de l'Occident à l'Orient, du midi vers le Nord. Mais dans tout ceci nous ne voulons voir que le fait d'un concours de causes secondes. De nos jours nous avons l'exemple vivant de la colonisation du Canada qui s'opère en sens inverse, comme les anciennes migrations. La Grèce autrefois chercha sa route d'expansion vers le Nord, la Rome antique vers le Nord et l'Est simultanément.

Il n'y a donc pas de loi nécessaire et aucune nation ne peut s'autoriser des migrations historiques pour peser du poids de sa surpopulation sur les groupes régionalisés qu'elle trouve à ses frontières méridionales.

Ce qu'on pourrait dire, c'est que, dans leur politique d'expansion, les groupes régionalisés doivent tenir compte de l'existence morale d'une entité sociale plus ample, la collectivité raciale et se préoccuper, dans la mesure du possible, de ne pas contrarier son œuvre séculaire en bloquant les régions mixtes où les avantgardes se touchent et se compénètrent.

Cela, c'est l'harmonie générale qu'il importe d'introduire dans les activités respectives des entités sociales.

De même qu'en tenant compte des besoins des familles, les chefs des groupes régionalisés feront chose prudente en laissant un peu d'air entre les colonies agricoles, en reconstituant par une sage exportation d'hommes les réserves de territoires en train d'être absorbées, ainsi feront-ils bien de se souvenir que les groupes doivent collaborer, non pas lutter, au sein de leur collectivité raciale. Que si la région frontière devient une cause d'inquiétudes pour la paix, c'est une indication pour activer l'essaimage, en visant particulièrement ces points menacés.

Ajoutons que cette hypothèse ne se réalisera presque jamais dans les groupes où une sage politique aura prévenu l'agglomération ; car précisément en prévision de ce danger de conflits, nous verrons l'organisme social se dépenser en efforts d'union par un effet naturel de la tendance à la vie, de l'instinct de conservation. Et c'est ainsi que la compénétration des peuples s'opère paisiblement, par la force de la sociabilité essentielle, en des mélanges si parfaits qu'il devient impossible de tracer sur le sol ja limite des races. Seule l'action arbitraire de l'homme, qui creuse des frontières factices, peut arrêter et contrarier la paisible compénétration des groupes et des races. Les ambitieux et les politiciens viendront ensuite et, abusant du prestige de la gran-

diose entité qu'est la collectivité raciale, se diront ses mandataires et souffleront, de chaque côté du fossé, une défiance qui peut devenir de la haine, à force d'être entretenue et irritée par les procédés que l'on sait. Ne confondons jamais, de grâce, le fruit de ces vices individuels avec les conséquences de la vie normale des entités sociales !

Voilà tout ce que nous sommes en droit de demander des pouvoirs directeurs de nos groupes régionalisés pour que le milieu soit adapté à la tendance d'expansion des familles et pour que les abus de la stérilité systématique ne trouvent plus leur excuse ou leur aliment dans une situation économique, rendant plus pénible et cela sans nécessité, l'observance des lois de la nature.

Nous avons voulu exposer dans son ensemble la réforme concernant la concentration anormale des hommes sur certains points du territoire. Dans les deux questions qui vont suivre, l'agglomération et l'industrialisation, nous n'aurons plus qu'à renvoyer à l'occasion au présent chapitre dont les propositions leur sont communes pour une partie.

A côté de la grande réforme, du remède essentiel, une meilleure distribution des hommes sur la surface du globe, voyons les réformes collectives l'enseignement, la fiscalité et les lois successorales, la répression.

Devant les ravages inquiétants de la dépopulation l'opinion publique s'est émue, et docteurs autant que législateurs se sont ingéniés à chercher des remèdes ou des digues. Une littérature considérable a été accumulée sur toutes les questions de détail touchant ce point et nous pouvons nous contenter d'y renvoyer. Elle parait très complète et on peut en tirer tout au moins une conviction définitive sur la nécessité, l'urgence d'une intervention des pouvoirs publics.

Voici les propositions pratiques qui paraissent le. mieux justifiées.

A) Interdiction directe de tous les actes destinés à répandre les doctrines et l'usage de moyens anticonceptionnels.

B) Modification des impôts qui par leur assiette ou leur répercussion pèsent plus lourdement sur les familles nombreuses.

C) Allocation de privilèges divers (préférence dans l'admission aux fonctions publiques, liberté testamentaire etc.) tendant à compenser les désavantages autres que fiscaux, inhérents à la constitution de familles nombreuses.

Ces moyens paraissent utiles chacun en particulier, et il n'est

' pas illogique de prédire quelqu' influence à leur application collective. Car nous l'avons vu, la prédominance actuelle de la cupidité a pris une grande part dans les développements récents du germe nocif.

Or cette cupidité s'appuyait sur un certain nombre de faits dont il ne parait pas impossible de réduire l'importance, si tant est qu'on n'arrive pas à en prévenir radicalement le retour.

N'oublions pas non plus que, puisque l'homme est un être enseigné, la collaboration de l'enseignement sera indispensable ici comme pour d'autres réformes. Or, dans la plupart des pays, les Pouvoirs publics se sont attribué une mission d'enseignement. Ils sont donc responsables directement des tendances de cet enseignement, et il leur incombe d'imposer au personnel enseignant l'obligation d'éclairer les chefs des familles présents et futurs sur les lois véritables qui régissent l'activité et l'extension de la famille dans un sens harmonique avec les besoins de la vie sociale. Ce n'est pas de lui-même que le jeune homme, ignorant de la complexité des lois sociales, que le chef de famille, absorbé par la lutte pour le pain quotidien, pourra se faire une opinion exacte du rôle qu'il joue dans cet immense Univers. Il faut qu'on le lui enseigne. Les ministres de la Religion en appelleront à sa conscience» et l'armeront pour la lutte contre la luxure. Mais il n'est pas inutile que ceux qui sont commissionnés par les pouvoirs publics pour enseigner la science profane, confirment par l'expérience du passé, par le témoignage de l'économie présente, la parole doctrinale des prêtres.

L'autre germe nocif dont nous avons placé le siège dans la famille c'est l'agglomération. Quelle aide les Pouvoirs publics pourraient-ils prêter à une oeuvre d'assainissement de ce côté ?

Si les grandes villes n'existaient pas, il faudrait se garder de les créer. Mais nous avons à tenir compte de leur existence et de leur puissance d'attraction. Trop d'intérêts, la rente du sol, le commerce, l'industrie, les professions parasitaires sont engagés dans leur reconstitution, pour que même un bombardement général nous aide à résoudre la question.

La puissance d'attraction des villes tentaculaires vient de l'aliment qu'elles offrent aux passions individuelles, à la luxure à la cupidité.

Nous n'avons plus à revenir là dessus. Nous en avons tiré des ccKiclusions pour les chefs de famille : à leur égard, c'est une réforme morale, l'obligation de prêcher d'exemple et d'autorité.

La collaboration des Pouvoirs publics prendra donc, comme dans le cas précédent, d'abord et avant tout la forme de l'enseignement : ensuite la forme d'une politique capable de créer un milieu défavorable à l'extension du mal.

L'enseignement a déjà commencé sa part de collaboration. Dans plusieurs pays, les professeurs techniques d'agriculture parcourent les campagnes, ou à leur défaut on répand des tracts pour réformer quelques unes des erreurs courantes sur la valeur respective de l'agriculture et de l'industrie, sur la puissance d'achat des salaires à la ville et à la campagne.

On n'a peut être pas songé à ceci : c'est que l'enseignement intermittent et anonyme de cette propagande est contredit par l'enseignement permanent local ; que le maitre d'école, enfant de la ville ou déserteur de l'agriculture, ne communique guères un amour des champs qu'il n'a jamais eu ; que son influence est autrement efficace que celle du conférencier de passage. Et puis, dans la plupart des pays l'enseignement lui-même n'est-il pas organisé de façon à enlever aux campagnes les élites qui pouvaient les vivifier ? Ne pousse-t-il pas les enfants intelligents à poursuivre leurs études littéraires à la ville ?

Ce sont donc à la fois l'enseignement et le personnel enseignant, dépendant tous deux des pouvoirs publics, qui commencent l'œuvre de la désertion des campagnes, avant même que les passions aient ajouté leur complicité secrète au pouvoir d'attraction des villes. C'est par eux aussi que doit commencer la réforme. Vient ensuite l'âge du service militaire. La plupart des pays font accomplir l'apprentissage de la défense nationale dans les villes les plus importantes, celle-là qu'en cas d'invasion on ne défendra pas ! C'est jeter de l'huile sur le feu de la luxure, alimenter le goût de la vie facile, et détourner à jamais de l'amour de la terre ceux-là même qui y retourneront par nécessité, par intérêt ou par routine.

Pendant une génération peut-être ils lui resteront fidèles, matériellement. Mais la nostalgie de la ville se transmettra avec leur sang qu'elle a pénétré ; et les enfants se prépareront, du plus tôt qu'ils pourront, à s'en aller vers l'Eden, dont on parla si souvent aux veillées de famille.

Ceci est encore une vérité d'observation. M. de la Tour du Pin résume ainsi ses recherches statistiques :

«L'armée rend aux professions libérales ou simplement urbaines

le peu (15 o/q) qu'elle leur a momentanément enlevé; elle est loin de rendre à l'agriculture l'énorme contingent qu'elle prélève sur elle chaque année.» (op. cit. p. 285.)

Les conditions dans lesquelles s'effectue l'apprentissage de la défense nationale relèvent exclusivement des Pouvoirs publics. C'est donc à eux aussi qu'il appartient d'introduire les modifications nécessaires, en se préoccupant du sort des familles et de la répartition de la population, plus que du confort ou de l'amusement des professionnels du commandement.

Il nous reste à voir comment on peut combattre l'élément cupidité : c'est le côté économique du problème. La concentration urbaine a pour corollaire la désertion des campagnes, c'est-à-dire l'anémie de la productivité agricole.

Les pouvoirs publics peuvent intervenir efficacement, par une sage répartition des colons : nous avons exposé nos vues là dessus, en parlant de l'expansion. Ils le feront encore par une politique agraire intelligente : ce point est commun à la question de la lutte contre la tendance d'industrialisation.

En vue de faciliter la politique de colonisation intérieure, il sera indispensable de modifier la législation existante pour autant qu'elle se prête à la mobilisation de la terre au profit des prêteurs d'argent et des spéculateurs, ou à l'accaparement de la terre nourricière par les besoins du luxe stérile : sinon tout serait à recommencer au bout d'une génération.

Ce qui est aussi maladroit qu'injuste, c'est de faire servir les contributions levées sur les campagnes pour les dépenses somptuaires qui augmenteront le pouvoir attrayant de la ville sur les esprits superficiels.

Les congrès du «Retour à la terre» dont nous parlions à propos de l'expansion, ont proposé une série de mesures pour combattre l'émigration et retenir les populations rurales à la campagne. (V. J. Meline, Le Retour a la Terre p. 95 à 250).

Sans entrer dans la discussion détaillée des moyens multiples et plus ou moins efficaces suggérés pour retenir les populations à la campagne, nous nous contenterons de fixer les critères auxquels on pourra reconnaitre leur efficacité finale et leur valeur éthique.

Ces moyens doivent être de nature à agir sur la cause profonde dtf mal.

Au fond de cette émigration des individus en quête d'une vie

plus agréable qu'utile, nous avons trouvé la luxure. Lors donc qu'on nous proposera par exemple de transporter dans la vie rurale les plaisirs urbains, c'est à dire d'alimenter la passion au lieu de tremper les caractères en vue de la résistance, je ne me promettrai rien de bon de pareille tentative ! Ennoblir la vie doit se faire par la voie de l'enseignement, en répandant des notions plus justes sur le rôle de la production agricole, sur la conformité de la vie rurale avec les lois fondamentales de l'humanité, sur la dignité du travail et le caractère méprisable des parasites oisifs de la grande agglomération, sur le confort apparent et l'hygiène réelle, sur les distractions inventées pour «tuer le temps» et la psychologie intime qui crée le bonheur.

Tout cela c'est affaire d'enseignement !

Faut-il demander aux pouvoirs publics de modifier les conditions de vie à la campagne ? S'il s'agit d'assainissement, de facilités d'échanges (commerce de détail) ou d'outillage (ateliers d'artisans), de développements de la vie intellectuelle (bibliothèques), c'est leur rôle naturel. L'expérience des Rural Social Centres, récemment créés aux Etats-Unis, contient d'excellentes leçons. (Henry S. Curtis, op. cit. p. 79). Mais l'erreur des citadins est de croire que la sociabilité essentielle de l'homme, n'a pas créé sa formule dans les campagnes, parce qu'elle ne se manifeste point par des réunions nombreuses, en des salles de spectacle ou des parcs de promenade.

Et que faire dans la direction de l'avarice-cupidité ?

Ici encore il faut de la discrétion dans le choix des moyens.

Sans doute les pouvoirs publics ont le droit et le devoir d'améliorer le rendement effectif de la production agricole, par des transformations techniques, par l'augmentation de sa valeur d'échange (voies de communication, organisation des marchés, lutte contre l'usure en nature, etc.)

Sans doute aussi, il faudra rendre les ruraux attentifs à cet effort, les armer contre les illusions du salaire apparent des urbains etc.

Mais si l'on procédait uniquement par ces voies, on aboutirait, comme dans le cas précédent, à alimenter la passion d'avarice c. à. d. la cause profonde du phénomène morbide, et en peu de temps l'entreprise tournerait contre la société. On a déjà cru observer que l'extension de la petite propriété rurale, dans les pays de grande culture ou de grands domaines, avait d'abord

pour effet une réduction de la natalité, le malthusianisme s'implantant avec le premier effort vers la richesse.

Le critère tiré des deux causes profondes du mal est le seul qui permette de classer les multiples remèdes suggérés à chaque nouveau congrès contre la dépopulation des campagnes.

Faisant application de ce que nous disions plus haut de la responsabilité des docteurs et du rôle qui leur est dévolu dans la réforme de demain, M. Méline faisait appel «à la littérature nouvelle», à la littérature de l'avenir pour défaire l'œuvre «de la littérature décadente, foyer d'infection morale le plus redoutable de notre époque.» Il lui signala le grand et beau rôle qu'elle a à jouer dans cette œuvre de régénération morale et sociale... pour changer les idées, les habitudes, le caractère des citadins et des ruraux, (i)

2. Des germes nocifs spécifiques du groupe. A. De V industrialisme.

En étudiant dans une autre partie les conditions de la vie normale des groupes régionalisés et, en sens inverse, les éléments de crise, nous avons défini, décrit ces caractéristiques de l'industrialisme : la déformation des diverses catégories du travail productif, la rupture de ce «juste équilibre de l'industrie et de l'agriculture que réclame tout ordre social régulier et qui sera toujours une des premières conditions du bien-être d'un peuple». (Perin, Richesse I. 408).

L'industrialisme contrarie l'expansion des groupes et, ce qui est pire, en vicie les tendances, en les acculant à la lutte, de même qu'elle contrariait et viciait leur vitalité interne et affaiblissait leur élément de solidarité.

Qui est responsable de cette déformation, de cette rupture d'équilibre qu'on constate dans notre état morbide ? Qui l'éliminera ? La réponse ne saurait être douteuse : c'est celui-là qui dirige en fait, l'activité, les tendances de son groupe. Dans notre hypothèse politique, ce sont les Pouvoirs publics qui sont responsables, les pouvoirs centraux avant tout, dans la mesure où leur action

(0 J. Méline. Le Retour à la Terre p. 204. On peut citer comme modèle M. René Bazin : La Terre qui meurt.

collective détermina les tendances de la politique économique de la nation.

Après avoir exposé le grave problème de l'industrialisme M. Méline désigne les titulaires de la mission réformatrice :

«Il est du devoir des économistes et des hommes d'Etat d'envisager dans ses résultats une si formidable évolution et de chercher les moyens de faciliter la transition d'un régime à l'autre. {Le Retour à la Terre p. 75).

Cette responsabilité est partagée par les chefs des familles et par les docteurs, en tant que la cupidité, cause première du germe nocif dont s'agit, n'a pas été combattue par un enseignement approprié. Encore faut-il admettre en leur faveur, les circonstances atténuantes résultant de l'influence qu'exercent les Pouvoirs sur le personnel enseignant, et ainsi sur l'opinion courante.

Comment opérer l'expulsion du germe nocif?

Par un effort d'enseignement analogue à celui que nous avons préconisé pour combattre la concentration urbaine. Il faut éclairer et en même temps stimuler.

La raison nous montre avec une clarté suffisante, pour peu qu'on y réfléchisse, que la production étant destinée à satisfaire les besoins de l'homme, il n'est jamais permis de sacrifier la personne à la richesse, en supposant que ces deux termes se rencontrent dans un conflit réel. Donc toute technique doit être subordonnée aux exigences sanitaires et morales de ceux qui s'y appliquent.

De même, on peut déduire qu'il faut suivre l'ordre d'importance des besoins, et pourvoir à l'indispensable avant de passer à l'utile, réaliser l'utile avant l'agréable, (cf. Ch. Antoine p. 277-278). Dans l'hypothèse actuelle de la concomitance, il faudra affirmer et enseigner que les quantités produites doivent être correspondantes à la somme des besoins dans l'ordre ci-dessus exposé.

Cette réforme de l'opinion publique est indispensable, en égard à la constitution politique des Etats sur lesquels porte notre étude, pour opérer la réforme dans les tendances directrices de la machine administrative et législative.

Que peut-on demander aux Pouvoirs publics ? D'abord l'intervention de son influence pour déterminer les tendances de l'enseignement, dans le sens des principes ci-dessus.

Ensuite une action directe et indirecte sur le travail.

Avant tout il faudra se soucier de maintenir les justes pro-

portions entre la production agricole et la production industrielle.

Les pays de l'Europe centrale possèdent des partis agrariens qui ont adapté aux besoins spéciaux de leurs régions respectives, des programmes divers d'ordre fiscal et économique. Nous renvoyons à leurs publications ceux d'entre nos lecteurs qui seraient en mesure de passer à l'application des doctrines que nous défendons ici.

Nous voudrions seulement attirer l'attention sur certaines erreurs politiques et administratives qu'il faudrait réformer avant tout.

Et d'abord dans l'organisation de l'enseignement public : la prédominance de l'abstraction du livre, comme s'il possédait seul toute valeur éducative (^); la faveur exagérée accordée aux études littéraires au détriment de l'enseignement professionel ; l'encouragement direct donné à l'exode des élites intellectuelles qui se manifestent dans la jeunesse rurale.

Ensuite les mesures fiscales, militaires ou somptuaires, etc.... qui favorisent la concentration urbaine.

Dans l'organisation financière, nous voyons grâce aux Pouvoirs publics, le crédit en abondance, approprié, bon marché, pour toutes les formes de l'industrialisme alors qu'il s'agirait au contraire d'aider les petites autonomies.

Dans l'organisation internationale des débouchés, l'Etat commissionne un personnel nombreux et particulièrement qualifié, qui luttera de zèle dans toutes les parties du monde, pour rechercher les affaires et se faire, aux frais de la collectivité, les agents de l'industrie.

Mais nous l'avons dit ailleurs, l'industrialisme n'opère pas seulement une rupture d'équilibre, il vicie aussi les conditions internes de chacune des branches du travail.

N'y a-t-il rien à faire de ce côté ?

Le programme d'une intervention positive, nécessitée par les abus les plus criants de l'industrialisme a été esquissé, il y a une cinquantaine d'années, et s'est beaucoup développé dans la dernière période, sous les noms de «Législation sociale», «Protection du travail». Comment expliquer, qu'elle n'a pas abouti à la paix sociale ? Parce que, ainsi que nous le verrons à propos de la

(i) «Cf. Kerschensteiner, au Illième Congrès inter. des classes moyennes,. Munich.

concentration, elle n'a touché qu'aux manifestations, non aux causes profondes.

Il faudra s'en prendre à la concentration pour faire œuvre définitive, même à ce point de vue particulier.

B. De la concentration.

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