I. Principes directeurs du mouvement réformiste
Nous avons localisé le germe nocif «concentration» dans le groupe régionalisé et c'est ainsi que, logiquement, lorsqu'il s'agit des réformes, nous classons notre matière parmi les fonctions des Pouvoirs publics. Nous n'oublions pas cependant que les forces naturelles, les lois économiques inéluctables, l'âme collective sont des expressions sans réalité : rien n'amènera donc automatiquement la réforme dans les groupes régionalisés.
Rien non plus, d'ailleurs, n'y avait introduit l'agent destructeur qui s'appelle concentration.
Ceci était l'oeuvre des hommes individuels, des hommes associés, agissant pour leur compte, agissant au nom d'une entité sociale.
L'œuvre inverse doit être accomplie de la même façon.
Voilà le premier des principes qui doivent diriger la recherche du Renouveau par l'élimination de la concentration.
Il en est trois autres qui informeront la politique réformiste :
lo II faut aller jusqu'à la racine du mal, en passant par tous les éléments qui l'aident à se développer, à se maintenir. Toute politique qui cache ou comprime seulement une manifestation externe du mal, est stérile : c'est peut être pour cela qu'elle réunit assez commodément des adhérents.
20 II faut une politique systématique, procédant par un effort d'ensemble à un effort d'élimination dans tous les domaines oià la concentration s'est infiltrée.
30 II n'est pas de trop pour cette entreprise énorme du concours de toutes les forces sociales.
Ce dernier principe, qu'on pourrait qualifier de règle d'opportunisme, explique pourquoi nous allons devoir mélanger, en dépit de notre méthodisme, l'action des Pouvoirs publics, intitulé du chapitre, avec l'action des individus et des agents sociaux de toute nature.
Ces quatre principes nous paraissent irréductibles, indispen-
sables, tellement, que nous constituons là dessus notre critère d'appréciation pour tous les programmes qu'on préconise, et Dieu sait si l'on a confectionné des programmes de Réforme sociale !
Comment mettre en pratique ces principes ?
La concentration, nous l'avons vu en son temps, est une synthèse de manifestations ; elle opère dans des domaines en apparence fort étrangers l'un à l'autre. Quelle action unique peut-on imaginer contre elle ?
Celle de la réforme des mobiles : car nous avons aussi démontré que cette activité multiforme procède au fond du seul mobile de cupidité qui est une tare dans l'individu et un agent de dissolution dans les entités sociales.
La réforme du mobile, c'est au fond affaire de conscience !
J'en conviens volontiers. Mais l'homme est avant tout un être enseigné, et dès lors nous voyons apparaître une mission pour les Pouvoirs publics. L'enseignement est le résultat global des traditions de famille, de l'exemple paternel, des leçons des éducateurs, de l'assimilation des habitudes morales, de l'assimilation des idées ambiantes. Ainsi dédoublée, la réforme nous montre déjà la nécessité d'un action convergente des chefs d'entités sociales, chefs de famille et Pouvoirs publics, des docteurs et des prêtres. Nous avons spécifié ce que les Pouvoirs publics possèdent en fait d'influence en matière d'enseignement et nous n'avons plus besoin de revenir là dessus. Il est de tradition qu'au degré supérieur, le professeur enseigne suivant ses convictions scientifiques personnelles, ce qui souvent veut dire suivant ses passions philosophiques ou politiques. C'est souvent au degré supérieur que l'enseignement vante les beautés de la concentration et l'illusion que l'élève, arrivé à ce degré de développement intellectuel, est en mesure de juger par lui-même, de contrôler et de détruire dans sa conviction la thèse du professeur, est une de ces illusions fausses et funestes, d'autant plus fausse et plus funeste que nous avançons en arrivisme, où, pressé de gagner de l'argent, l'étudiant ne demande que la recette du diplôme par le moindre effort d'étude, tandis que pour la pratique du lendemain, il ne retiendra que ce qui lui est apparu comme la recette du succès. Que ceuxlà qui dirigent l'enseignement supérieur par leur droit de choisir les titulaires des chaires, songent à leur responsabilité devant l'Humanité !
îl convient de signaler ici l'effort qui a été fait pour corriger
le mobile cupidité dans la vie économique: doctrines du juste prix, du juste salaire. Le juste prix est la loi de la conscience catholique à travers les siècles. Le Christ en avait donné une formule presque héroïque: Ei qui vult tecum judicio contendere et tunicam tuam tôlier e dimitte ei et palliiim. (Matth. V, 40) La paix sociale esta ce prix. Un jurisconsulte païen ne l'avait-il pas entrevu: Summum jus, summa injuria P Dans le contrat commutatif il faudrait donc lutter de générosité. Et tout au moins faut-il la plus rigoureuse équité, car ((prout vidtis ut faciant vobis homines et vos facite illis similiter. (Luc. VI, 29) Ce que l'apôtre applique au commerce disant <i.Ne quis circumveniat in negotio fratrem suumD. Le juste prix a été cherché à travers des formules diverses selon les époques. Mais à l'aurore du capitalisme, et pour les besoins de la concentration qui allait naître, on a imaginé une loi économique, loi nécessaire puisque loi, qui dispensait l'homme de se préoccuper du mobile: automatiquement la justice se réalisera par le jeu de l'offre et de la demande. Et on n'a pas manqué d'enseigner dans toutes les L^niversités, le caractère scientifique de la soi-disant loi. (v. ci dessus ch. II). Quelle est l'aide que la doctrine catholique, si sociale, a reçue de la part des Pouvoirs publics? Quel est l'obstacle que les Pouvoirs publics ont mis à la diffusion de l'erreur de la loi offre-demande?
Sans oser toucher à l'arche sacrée de l'enseignement, le législateur a fait quelque chose en faveur du juste salaire, une application du principe du juste prix. Mais ce n'était pas par conviction, c'était par opportunisme politique ! Cela forme un épisode de la lutte des classes,- et comme dans toutes ces périodes de concentration, quand la masse devient menaçante, on lui jette une concession, comme le navire en péril jette sa cargaison, comme l'aviateur jette du lest, comme on jette un os à ronger à un chien inquiétant. On n'a pas prononcé le mot «juste salairei cela serait compromettant au point de vue doctrinal, on a dit «le minimum de salaire» et on a mis cela dans les cahiers de charges de quelques adjudications de travaux publics, et parfois dans la législation protectrice du travail à domicile.
Des particuliers ont essayé de faire mieux. La Ligue sociale des acheteurs a affirmé la responsabilité du public acheteur, de vous, de moi, dans chaque achat, ce qui est la stricte vérité. Cette responsabilité, la Ligue la développait dans le sens des conditions de la production ; sa bête noire était le travail à domicile, qui
prête à l'exploitation de la misère par des adeptes de Tindustrialisme et au profit de la production concentrée. C'était juste, mais insuffisant : il fallait attaquer le principe môme, et reprendre la doctrine du juste prix. J'ai eu l'occasion d'attirer l'attention de deux congrès des Ligues Sociales (V acheteurs sur ces questions. (*) Les Lignes sociales ne sont pas encore entrées dans cette voie, et quelle fut l'aide donnée par les Pouvoirs publics des différents pays, à l'entreprise si éminemment sociale des Ligues ?
Je n'insiste pas : j'aurais beaucoup à dire sur l'insuffisance des Pouvoirs publics, et ce livre, commencé dans la sérénité spéculative, ne doit par finir en philippique.
A côté de la réforme du mobile, il y a la réforme de la mesure. C'est l'excellente distinction introduite par Tertullien, lorsqu'il explique l'attitude des chrétiens du le siècle à l'égard du lucre : 7ie ultra ntodum aut perperam.
No7i omne quod licet honestum est, disait la jurisprudence romaine.
L'esprit du christianisme est essentiellement un esprit de modération par le renoncement volontaire. Périn a consacré sa vie à démontrer que là réside, avec le secret de l'harmonie, de la paix, la source de toutes les conquêtes de l'esprit humain qui valent la peine d'être retenues.
Il y a une formule qualitative et une formule quantitative pour l'application de cette grandiose loi morale à l'acquisition de la richesse.
La formule qualitative nous oblige à rester en deçà des frontières du code pénal : c'est permis sans doute en droit civil, c'est malhonnête en conscience chrétienne. Non omne quod licet honestum est : Jurisprudence païenne, ne l'oublions pas ! Que font cependant les concentrateurs lorsqu'ils réunissent des fonds pour ruiner les outsiders} Que font les écumeurs de différences lorsqu'ils s'approprient tout le fruit du travail des producteurs ? Que font les trusteurs lorsqu'au bout d'une patiente et ténébreuse campagne ils arrivent à rançonner les consommateurs ? Pourquoi l'opinion publique considère-t-elle comme impure la fortune amassée dans la débauche ou le jeu et ne s'occupe-t-elle pas «du mode quali-
(i») Genève, 1910 et Anvers 1913. Voir la relation de ces débats dans les no» du Bulletin de l'Institut international des classes moyennes aux époques correspondantes.
tatif» des fortunes mondiales ? Insuffisance d'éducation sans doute : mais alors pourquoi ne pas enseigner la vérité, toute la vérité ?
La formule quantitative nous oblige à rester en deçà des frontières où l'accumulation devient un mal social. Quel est le chiffre? disent narquoisement les adversaires. Plaisanterie mal placée en une matière aussi grave ! Tout est relatif, la somme des biens disponibles et la somme des besoins ; tout évolue d'époque en époque dans l'ordre économique. Mais une chose est apparente : la crise lorsque le degré de concentration tolérable est dépassé. Il est temps alors de s'arrêter, de faire machine en arrière. Est-ce là ce que fait le monde de la concentration ? Cependant la limite est dépassée : un Grand Pape avait averti solennellement l'Humanité (^); un grand peuple était entré dans la voie de la répression législative (-).
La réforme de la mesure est d'ordre moral comme celle du mobile ; elle doit partir également d'un acte de la volonté éclairée, exercée, de la manière que nous avons déjà indiquée plus d'une fois. La responsabilité de l'insuffisance de l'enseignement pèse lourdement sur tous ceux qui ont reçu ou qui se sont arrogé la mission d'organiser l'enseignement dans les sociétés modernes.
Nous venons d'envisager la concentration dans sa source profonde, à travers tous les déguisements techniques de l'industrialisme : dans le mobile qui pousse l'individu à accepter tous les moyens pour aller au delà de toutes les bornes.
On aurait pu croire que ce for intérieur, que cette région individualisée échappait à l'action ou tout au moins à la mission des Pouvoirs publics.
Nous venons de voir pour quelles causes l'omission est ici une faute sociale en elle-même.
A fortiori allons-nous aboutir à la même conclusion si nous envisageons ce qui dans les institutions, les lois et les coutumes favorise le développement, alimente, encourage toutes les concentrations.
Mais est-il vraiment nécessaire d'insister là-dessus ? Qui en doute ? Devons-nous retenir le lecteur à refaire tout le chemin parcouru
(i) Léon XIII. Encyclique Rerum Novarum.
(2) Consultez Bulletin de l'Institut international des classes moyennes, op. cit. années 1910 à 1914, pour le Sherman act et les mesures successives édictées par le Parlement américain.
au cours de la seconde partie ? à mesure que nous signalions un adjuvant, n'a-t-il pas spontanément entrevu le moyen d'éliminer cet adjuvant? Tout cela du reste, appartient à un autre ordre, celui de la politique, qui est souvent la science des possibilités, en conflit avec la bonne volonté réformatrice.
Beaucoup de bonnes volontés se sont attelées à une politique de détail, et leur insuccès nous amène à reparler encore des chances de succès, pour prévenir les découragements.
Ce qu'on omet toujours, c'est cette œuvre d'enseignement, cette réforme de la pensée publique, sur laquelle nous avons insisté et que nous signalerons toujours, comme la condition nécessaire de tout renouveau.
Si vous laissez au cœur du voleur, de l'assassin, du faussaire, la mentalité première, l'amour vicieux de l'acte illégal, vous lui laissez la certitude de la récidive. C'est en vain que vous vous ingéniez à supprimer autour de lui quelques occasions de chute : toute votre sagesse viendra se briser contre l'âpre ingéniosité de la malice humaine, adroite à se créer d'autres occasions.
Et puis, chose non moins importante, ces efforts isolés, ces réformes fragmentaires ne constituent pas l'effort synthétique correspondant à l'importance de l'œuvre, à l'ampleur des obstacles !
Isolées, ces petites réformes ne constituent qu'un gaspillage de temps, sinon une complicité : car, tandis qu'on ergote laborieusement sur le point de savoir si on réduira la capacité de concurrence d'un grand magasin en lui imposant un impôt spécial, et qu'on se flatte d'endiguer ainsi la concentration dans le commerce, celle-ci poursuit son œuvre avec rapidité et sécurité. Il n'en est pas autrement des mesures démocratisantes, par lesquelles on reporte à une nouvelle échéance les expressions de malaise qui se manifestent dans l'industrie.
Nous ne dresserons pas ici le catalogue de ces réformes de détail, mais nous attirerons l'attention sur quelques réformes plus importantes que d'autres et qui sont de la compétence des Pouvoirs publics.
La règle générale, pour pareil programme, c'est d'embrasser à la fois les petites causes immédiates, pour en paralyser l'action ; les instruments appropriés, pour les supprimer ou les rendre inopérants ; les aliments et le milieu favorable, pour les écarter.
Ce que nous avons dit des causes profondes et des formes actifelles du mal, nous permet de conclure en toute logique à la nécessité de la collaboration de toutes les forces sociales.
Les responsabilités sont communes et ordinairement partagées; les sièges du mal sont multiples ; l'action nocive se poursuit simultanément dans l'individu, dans la famille, dans le groupe régionalisé, attaquant chaque entité dans sa vie propre et dans sa collaboration spécifique à la vie de l'entité plus ample. Il est donc évident qu'une action isolée ne saurait aboutir, que des actions sans coordination risquent de se contrarier et restent en tout cas en dessous de la force compacte du mal.
Dès lors la raison et l'opportunisme nous commandent un concert entre les bonnes volontés individuelles, l'autorité des chefs de famille et les Pouvoirs publics, concert préparé par les docteurs de la nation : car, on ne saurait le répéter assez souvent, l'homme est un être enseigné et ce sont les idées qui gouvernent le monde.
L'initiative et la responsabilité de cette action concertée appartiennent simultanément aux Pouvoirs publics, et aux docteurs. Chaque partie a le droit et le devoir d'aborder l'autre partie, pour réaliser l'œuvre commune. Ceux qui ont une influence sur la formation de l'opinion publique seront inexcusables s'ils omettent de préparer, de solliciter pareil concert ; et ceux qui ont une influence sur les tendances de l'enseignement, par le choix de la personne des professionnels de l'enseignement, seront inexcusables s'ils ne l'ont pas mise à profit dans le même but. Il s'agit en l'occurence d'une œuvre de première nécessité, de capitale importance pour la collectivité humaine et pour chacune de ses sections «opposer des déclinatoires de compétence c'est trahir rhumanité>.
Rencontrons une dernière objection : l'inefficacité possible de pareille entreprise.
La concentration, a-t-on dit, est si avancée dans son organisation, si puissante dans ses ressources, qu'on ne trouve aucune force capable de s'y opposer avec quelque chance de succès. Tout au plus pourrait-on essayer de la formule marxiste : l'expropriation des expropriateurs.
J'admets que la tendance à la concentration s'accentue toujours ; je crois même qu'il ne saurait en être autrement, dans l'hypothèse économique présente. (Cf. Lambrechts. Coopératives et grands magasins au point de vue social, Bruxelles.)
Par elle-même, la concentration doit aller au monopole, et le monopole peut aller jusqu'à la dictature économique.
Mais la concentration n'est pas une chose en soi, une force immanente, ce n'est pas même une cause première. C'est l'une des manifestations actuelles de l'avarice-cupidité, laquelle est une tare, un vice, dans une série indéfinie d'hommes.
Cette tare individuelle devient un mal social ensuite d'une addition, et cette addition a été agissante grâce à des outils de plus en plus adéquats, de plus en plus puissants.
Logiquement, la concentration doit disparaître avec le dernier adorateur du veau d'or, et le Créateur, qui fit les hommes mortels, nous facilite singulièrement la besogne. Quand la génération actuelle aura disparu, pourquoi celle qui sera à sa place ne pourrait-elle reprendre la tradition des générations antérieures ? Car enfin, la concentration au degré antisocial que nous connais, sons, c'est une nouveauté, un phénomène récent. Ce phénomène a apparu à certaines époques de l'histoire, puis il a été éliminé et on ne le retrouve plus pendant des générations ! Qu'il en soit encore ainsi cette fois ! Pourquoi ce qui fut ne pourrait-il être ?
Je dois à la vérité de déclarer que les exemples d'élimination coïncident plus souvent avec la crise finale qu'avec la crise d'assainissement dans la vie des grandes entités sociales. Mais cette coïncidence n'est pas nécessaire ; on peut concevoir que l'effort éducatif soit assez sincère, assez puissant, assez général, pour que les hommes de l'avenir se détournent de pareils moyens de faire fortune. L'élimination de l'esclavage, de la polygamie était une entreprise autrement difficile ! Pourtant elle s'est faite, par la puissance de l'Evangile : cette puissance serait-elle moindre quand il s'agit du mammonisme ?
Logiquement, la concentration anti-sociale doit disparaître avec le vice, s'affaiblir avec la diminution du nombre d'hommes vicieux; pratiquement, elle doit être arrêtée par la destruction des outils qui ont aidé à établir sa domination, elle doit être paralysée par l'établissement d'institutions aussi bien combinées pour la contrecarrer que les institutions actuelles sont combinées pour la favoriser.
Rien ne nous permet donc d'affirmer que la lutte contre la concentration soit déraisonnable, parce que disproportionnée à nos forces. Ce que la main de l'homme a fait, la main de l'homme peut le défaire. Réussirons-nous dans cette entreprise ? Faudra-t-il plusieurs générations pour aboutir ? Cette question ne préoccupera jamais un homme loyal, placé devant un devoir à accomphr. La
morale populaire a donné là-dessus la formule juste : Fais ce que dois, advienne que pourra!