C. De la collectivité raciale
Nous avons attribué le caractère d'entité sociale à un autre groupement que nous dénommons «collectivité raciale."
On nous pardonnera encore cette singularité linguistique, à la faveur des considérations suivantes.
L'expression »race'' n'appartient plus à proprement parler qu'à la sociologie. En anthropologie, la race a cessé d'exister, faute de types constants ou d'exemplaires indiscutables. La race joue un rôle considérable en ethnographie: mais l'ethnographie, c'est déjà la matière première de la sociologie. D'après cela, nous avions certaines raisons d'abonder dans le sens de la langue populaire et de nous servir du mot »race" pour décrire l'action de notre entité dans la vie sociale universelle en général, ou dans la crise présente en particulier.
Nous n'en ferons rien, pour marquer notre aversion à l'égard de l'abus courant et ordinairement mal intentionné qu'on fait de ce mot en parlant de conflits sociaux. Ceux là qui préparent l'explosion d'une crise savent toute la valeur pratique des préjugés populaires et combien il est expédient d'égarer l'opinion sur les véritables causes d'une crise, en lui présentant des »mots," dérivatifs vagues, insaisisables, auxquels on peut prêter l'omnipotence qu'on voudra. — Déjà de son temps, Frédéric Le Play
' se plaignait des conséquences sociales de l'abus incessant d'une douzaine de mots qu'on ne définit pas. (Préface à la 3e Edition de sa Réforme sociale, 1871).
Nous croyons devoir attirer tout particulièrement l'attention sur les deux propositions que voici :
I La collectivité raciale possède les attributs d'entité sociale;
II Les collectivités raciales n'entrent jamais en conflit à l'état de crises.
Voyons ce qui est de l'entité sociale.
Comment établir son existence?
Par son oeuvre spécifique, oeuvre caractéristique très apparente, laquelle d'ailleurs ne fait qu'aecomplir les prévisions de la logique.
La multiplicité des groupes régionalisés nous permettait de conclure à l'existence probable de quelques groupements plus amples, intermédiaires entre la Société universelle et les groupes régionalisés, par analogie de ce que nous avons constaté pour la masse des individus participants d'un groupe.
L'observation des faits dans l'histoire universelle nous montre, évoluant dans la société, des collectivités de groupes régionalisés, dont l'action spécifique se présente, considérée sur une période I suffisamment étendue, comme douée d'une unité supérieure, sépaj rable de l'action spécifique des autres collectivités analogues. Nous tenons donc ce double caractère, auquel les sociologues s'attachent si volontiers: la cohésion et la différenciation.
Qui dit évolution, dit commencement, milieu, fin. (i)
Les historiens nous fixent effectivement ces phases lorsqu'ils observent pareilles collectivités : à des origines mystérieuses, succèdent des phénomènes d'affirmation de plus en plus caractérisés d'abord, de moins en moins fréquents ensuite.
Ces phases, pour une collectivité donnée ne coïncident pas avec celles qu'on peut observer pour une autre collectivité contemporaine.
C'est bien là la manifestation de l'autonomie. Des synthétistes, comme M. Adrien Mithouard, sont arrivés de leur côté à grouper certaines manifestations d'âme, qu'ils considèrent comme irré ductibles entre elles et qui caractérisaient quelqu'une de ces vastes tranches d'humanité que nous avons en vue ici. (^)
(i) Sic Comte — Contra Henri Bergson.
(2) Adrien Mithouard — Traité de l'Occident — Paris — Perrin 1914. V aussi Steinmetz, Bedeutung des Kriegs op. cit. p. 305 et Szabo op. cit. p. 685.)
A cette cohésion manifestée dans les faits ^> ressemblances invisibles et profondes" ou logique de l'oeuvre historique, nous croyons reconnaître l'entité sociale avec son essentielle solidarité, mais une entité sociale aux proportions grandioses, dont le moindre acte prend un siècle.
Qu'on se garde d'assimilations intempestives: La collectivité raciale a aussi son autonomie à l'égard des autres entités.
La collectivité raciale ne délibère pas, ne s'organise pas, comme une famille ou une nation. Nul ne sera appelé à la commander, parce que les fonctions de cette entité sociale dépassent les proportions de la capacité individuelle, comme son oeuvre spécifique] dépasse les limites d'une génération.
Pour ces raisons, nul n'est autorisé à parler en son nom, fût-iL le porte-parole de la nation-chef autour de laquelle se groupe la collectivité raciale. Il n'appartient à personne de précipiter le poids] de cette immense entité dans la querelle de quelques individusi
Par elle-même, la collectivité raciale, étant l'entité la plus éloignée des individus, sera aussi la plus à l'abri des conséquences réflexes des tares individuelles qui vicient la vie des entités d'envergure moindre.
De tout ce qui précède, nous concluons logiquement; les col^ lectivités raciales ne contiennent en elles-mêmes rien qui les puisse déterminer à se heurter en conflits sanglants. Ce point est impor-| tant pour l'étude de la crise actuelle, et pour la réfutation des erreurs que des notions inexactes ou vagues accumulent autoui de nous.
Nous retrouverons en son lieu la doctrine qui veut qu'entre les réalisations contemporaines de chaque entité sociale, de famille à famille, de nation à nation, de race à race, il y ait des antinomies innées, rendant le conflit nécessaire. (v. chap III Par. 2.)
Anticipons un peu sur la réfutation de cette doctrine, du moins pour ce qui concerne la race, puisque aussi bien nous ne serons plus amenés à nous expliquer plus amplement à son sujet, dans la suite de cette étude.
Dans les nos de Mai-Juin 19 14 (la date a son importance) de la principale revue de sociologie allemande (Zeitschrift f, Sozialwissenschaft — Leipzig) M. Steinmetz fait l'apologie de la Guerre. Il ramasse ses arguments un peu partout, sans se soucier de savoir s'ils ne s'entredétruisent pas.
Il réédite donc, pour nos contemporains, l'aphorisme des anti-
nomies raciales et s'exprime ainsi : » Partout où des races entrent en contact, le résultat est ou la sujétion, ou la répulsion : nulle part on ne rencontre l'établissement de relations amicales d'égal
à égal les masses se haïssent aujourd'hui comme dans les
temps primitifs." (Loc. cit. p. 298).
L'affirmation étant récente, il ne faut pas la laisser sans réponse.
Qu'est ce que la race et comment des races entrent-elles en contact comme telles ?
M. Steinmetz ne le dit pas. Comme M. Mithouard, mais pour des motifs plus utilitaires, M. Steinmetz reconnaît à l'Europe occidentale le caractère de collectivité raciale. Si sa conception est exacte, la guerre actuelle n'a rien de commun avec les antinomies raciales, car elle met aux prises des groupes d'une même unité raciale.
Comment les races entrent-elles en conflit ?
M. Steinmetz ne le dit pas davantage. Les exemples qu'il cite et qui sont discutables à beaucoup de points de vue, nous ramènent à l'entité de degré moyen, au groupe régionalisé.
Mieux que cela ! M. Steinmetz va nous dire pourquoi elles ne sauraient pas entrer en conflit, comme telles, c. à. d. de race à race. C'est que nul homme, ni comité d'hommes n'est en état de savoir ce qui serait le plus profitable pour l'humanité, comme nul ne sait encore aujourd'hui quelles sont les lois de l'évolution sociale humaine, »Qu'on se pénètre donc une bonne fois de notre impuissance à juger et à trancher de pareilles questions" (op. cit. p. 392).
Mais s'il en est ainsi, comment décidera-t-on une race à se jeter sur une autre race ? Et si, par hypothèse, cette première difficulté est résolue, comment décider que le progrès sera servi par ce conflit, auquel on ne sait même pas assigner de but rationnel ?
M. Steinmetz a entrevu la vérité : à savoir que les collectivités raciales sont des entités gigantesques, qu'aucune main d'homme ne saurait mener, parce qu'aucune intelligence humaine ne serait capable d'embrasser sa marche et de deviner ses destinées.
Et si, pour harmoniser les évolutions des collectivités raciales il faut prendre pour critère le Bien suprême de l'humanité, comme Steinmetz le professe (op. cit. p. 392), qui s'affirmera compétent et capable ?
En concluant du présent au passé, de la haine contemporaine des masses les unes pour les autres à la loi universelle de l'an-
tinomie, M. Steinmetz a mis à nu la faiblesse de l'hypothèse des antinomies ; car ces haines, nous ne les apercevons pas, et sans doute qu'il en fut autrefois comme il en est aujourd'hui. Il y a des explosions de haine sporadiques, mais on retrace aisément leur genèse et on aperçoit leur laborieuse évolution. Nous préciserons ceci un peu plus loin.
Ainsi donc M. Steinmetz, le dernier en date des antinomistes, ne nous a pas fourni les éléments d'une démonstration applicable à la crise que nous étudions et ses affirmations tendent plutôt à établir que, si jamais des races sont entrées en conflits spécifiques, c. à. d. à cause de leurs antinomies en tant que races, ce n'est certes pas en la présente circonstance.
Ceci suffirait peut-être, mais nous désirons pousser plus avant la réfutation d'une erreur qui, vingt fois combattue, réapparaît toujours, substituant l'affirmation à la démonstration.
A ceux qui, partant de l'irréductibilité des caractéristiques des races (}) en déduisent l'antinomie, et de l'antinomie concluent à] la nécessité du conflit, nous répondons en serrant de plus près] la notion même de la collectivité raciale, en cherchant à nous rendre compte d'une manière plus précise de la «chose" qui s'abrite sous le »mot"
La race, d'abord, ne saurait désormais être une réalité agissante, j car il n'y a plus de races (si tant est qu'il y eut jamais !) dans] le sens où il le faudrait pour rendre possible les antinomies etj les conflits.
La fusion est définitive, universelle: c'est peut être le point dei la science anthropologique qui réunit le consentement du plus grand nombre de spécialistes. M. KoUman formule en ces termes] la doctrine courante :
»Déjà depuis des siècles il n'y a plus de peuples, en Europe, qui constituent une race homogène, et actuellement il n'y a pas une seule vallée, quelqu'isolée qu'elle soit, où l'on puisse trouver une race pure." î Chaque Etat et chaque peuple contient donc, en diyerses proportions, une partie des diverses races." C^)
Et M. Erwin Szabo, en étudiant comme nous cette crise au point de vue sociologique, enregistre le même fait acquis : »Les classes dirigeantes et dirigées de l'Europe occidentale ne sont
(i) V. Cari Vogt — Vorlesungen — t. i p. 284. (2) KoUman, Zeitschrift fur Anthropologie.
plus des races différentes mais constituent des unités anthropologiques et ethniques..." (op. cit. p. 685).
Une autre objection qu'il convient de faire, toujours en prenant la race comme expression anthropologique, c'est que c'est par centaines que l'on compte les » races" admises par Morton, Hott, Gliddon etc. Admettez-vous alors des centaines d'antinomies, toutes acculant à des conflits ?
Ce n'est donc pas sur l'anthropologie qu'on peut étayer une doctrine des antinomies de races comme facteur actuel de crises sociales sanglantes.
Voyons si la sociologie autorise les affirmations qui ont cours en ce moment. L'un des derniers traités encyclopédiques de sociologie est celui de M. Mariano Cornejo, professeur à l'Université de Lima ; il résume comme suit ce qu'on peut encore affirmer au sujet de la race, sans se heurter à des objections trop fondées, (i)
»La race est simplement une des multiples influences, qui agissent dans l'évolution humaine.... séparée des autres facteurs, la race ne signifie rien." (p. 164^.
»L'indice céphalique n'a aucune signification psychologique et sociale", (p. 165).
»La race ne constitue pas une unité définie et coordonnée à laquelle on puisse attribuer de façon concrète et invariable telles ou telles qualités." (p. 171).
»L'effort qu'on a fait pour trouver une relation entre certaines tendances sociales et l'indice céphalique a abouti à des résultats totalement contradictoires" (p. 174.) Il y a là d'abord l'éternelle
illusion caressée par les alchimistes de la biologie et puis il
y a des erreurs dues à une critique superficielle de l'histoire.... on a attribué à la race des faits historiques et un état social qui ont toutes sortes de causes (p. I7S)-
»I1 a été impossible d'attribuer à aucune des grandes races qui ont paru dans l'histoire une psychologie spéciale et précise." (p. 176)
Alfred Fouillée a tenté l'étude systématique d'une psychologie générale des peuples, jugeant à quelques années de distance ses deux livres, >■> L'esquisse psychologique des peuples européens'' et la y Psychologie du peuple français." Fouillée a pu écrire: »J'ai détruit tous les préjugés au sujet de l'influence des races et de leur combinaison; j'ai montré que, sous le rapport des races, nous ne sommes
(i) Revue Inter. de Sociologie — 191 1.
pas des Latins ; que sous le même rapport, les Allemands ne
sont pas des Germains, ou ne le sont qu'en faibles proportions "
(Revue Inter. sociologie 191 3 — p. 96).
Et voici qu'au 2e congrès (national) des sociologues allemands tenu à Berlin en Octobre 19 12, M. Oppenheimer fait écho au savant français: »Les tentatives faites pour constater scientifiquement l'existence des races ont toujours et partout échoué." (Rapport sur la Philosophie de l'histoire et la théorie des races.)
Les sociologues américains qui tiennent pour critère de la race la couleur de la peau, paraissent admettre implicitement l'existence de l'antinomie des races. On peut négliger ici cette littérature pour trois raisons: 10 les faits, qu'ils décrivent tendent à établir, soit une résistance à des efforts d'absorption; soit l'existence d'intérêts économiques perpétuant, sous une forme nouvelle, le problème de l'esclavage ; soit une différence de niveau social : toutes questions étrangères à l'antinomie hypothétique essentielle.
20 L'importance sociologique croissante des mulâtres et des croisements d'Indiens constitue la démonstration par le fait de l'absence d'antinomies.
30 Dans la crise qui forme le point de départ de la présente étude, la question de couleur ne joue aucun rôle.
Ecartons donc définitivement toute hypothèse d'antinomies de races, capables d'expliquer la crise présente. Du coup, nous aurons fait un abatage sérieux dans la littérature bellico-sociologique qui a pu séduire l'opinion courante et même certaines classes influentes, pendant ces derniers temps.
Puisque nous en sommes à étudier les éléments de la vie sociale, ajoutons encore quelques considérations sur ce qu'est la collectivité raciale, après avoir dit ce qu'elle n'est pas.
Si l'on nous demandait, pour fixer les idées, de décrire l'oeuvre 1 spécifique de notre entité sociale, je dirais qu'à mon sens, sa « mission est proportionnée à son ampleur. "
Collectivité supérieure aux groupes régionalisés, elle laisse tomber les éléments de dissociation qui les séparent, pour ne retenir que | leurs éléments d'affinité, capables d'embrasser le plus grand nombre. Elle éveille ainsi l'idée de la société universelle. Les passions et les tares individuelles n'ont qu'un écho tellement affaibli au sein de la collectivité raciale, que les déformations de tendances sont à peine perceptibles ; ceci pour deux raisons : la première, c'est que la collectivité raciale, ne s'organise pas; la
seconde, c'est que la somme des individus qui fourmillent dans une race au cours de son oeuvre séculaire est innombrable.
La collectivité raciale accomplit une oeuvre d'apaisement et rien n'est malheureux comme le titre, »La lutte des races" donné par Gumplowicz à un livre qui ne contient aucune démonstration de son titre et dont on ne saurait tirer aucun profit, tant il est illogique.
Retenant seulement l'élément positif des tendances des groupes, la collectivité raciale distille ce qu'on a appelé la tradition ; elle conserve ce qu'il y a de plus solide dans la succession des faits historiques, pour en faire l'héritage de la société universelle à travers le temps et l'espace.
Par la tradition, la collectivité raciale se fait truchement entre l'Humanité et Dieu.
»Par la tradition, la suprême direction de Dieu sur les choses humaines se fait particulièrement sentir. L'homme est libre, mais Dieu le conduit. Par une impulsion qui ne se révèle qu'à la longue. Dieu donne aux peuples un certain mode de vie et d'actions qui les rend propres à l'accomplissement de ses desseins."
(Perin. Lois des Sociétés Chrétiennes p. 310).
A cette conception grandiose autant que rationnelle du rôle de la collectivité raciale à travers les siècles, les contemporains n'ont rien substitué ; on s'en rendra compte par la citation suivante que nous empruntons à la Sociologie pure de Lester F. Ward ;
»Je me propose d'employer toujours le terme suffisamment vague de race, comme une désignation générale de toutes les différentes espèces de groupes sociaux qui se formèrent durant le 1 processus de la différenciation sociale." (I. p. 251).
Tarde est le seul, croyons nous, qui ait, tout en continuant à se servir du mot »race", séparé l'entité sociale d'avec ses réalisations fragmentaires et épisodiques : »Par races, il faut entendre, en ethnologie, un faisceau de tendances collectives formées historiquement par une série d'hybridations fécondes de combinaisons accidentelles réussies" (Gabr. Tarde. Logique sociale, p. 222).
Dans la rédaction de l'histoire universelle, nous synthétisons une race par ceux d'entre ces groupements qui exerçaient l'hégémonie, et la tranche d'histoire où se déroule leur vie comme entité sociale, nous l'appelons » civilisation."
C'est dans ce sens que nous pouvons considérer comme réalisations épisodiques de notre entité sociale, l'Egypte et Babylone, L. L. 3
Jérusalem et la Perse, la Grèce et Rome. Autour d'un groupe régionalisé, noyau central, se constituent, par expansion ou autrement, des groupements doués de la conscience de leur solidarité, dont nous faisons la pierre de touche de l'entité sociale. N'oublions pas, cependant, ce que nous avons dit pour les autres entités sociales ; le facteur social que nous avons en vue et auquel nous attribuons une oeuvre spécifique ne se confond avec aucune de ses réalisations épisodiques possibles ou acquises.
Comme le groupe régionalisé peut avoir cessé d'être en tant qu'entité sociale alors que la nation politique qui lui servait de noyau de réalisation existe encore, ainsi une collectivité raciale peut perdre de ses branches ou se scinder absolument au point de vue sociologique, bien que la science ethnographique la considère encore dans son énumération. On a cité comme exemple de sociétés sorties d'une même race et actuellement très distinctes les Mongols, les Chinois et les Japonais, dont l'histoire vraisemblablement n'enregistrera plus d'action collective et qui n'ont plus le sentiment de la solidarité (cf. V. Mùller. L'étude des phénomènes sociaux Annales de la société belge de sociologie — 1905. p. 274). En sens inverse, on a fait observer que la race latine, qui constitue un facteur assez apparent, ne correspond à aucune communauté de sang.
»I1 est évident que la race dite latine ne représente pas autre chose que certaines formes de civilisation, venues de Rome, et qui sont communes à tous les peuples modernes, aussi bien à ceux qu'on nomme Saxons, qu' à ceux qui ont accaparé le nom de Latins, sans autre motif qu'une intime parenté philologique.* (1)
Familles, groupes régionalisés, collectivités raciales : tels sont les éléments constitutifs que avons trouvés dans la vie sociale de l'humanité. Il y a sur ce point des doctrines divergentes que nous croyons utile de mentionner ici.
Dans les écrits philosophiques du R. P. Taparelli d'Azeglio, nous trouvons la formule suivante :
»Les principaux éléments de l'être social sont au nombre de quatre : l'unité, la multitude, la fin, les moyens. Et la société sera d'autant plus parfaite que l'union le sera elle-même, que les éléments unis seront, plus nombreux, que le bien auquel elle
(i) Mariano Cornejo. op. cit. p. 180. V. Mùller loc. cit.
tend sera plus universel, et que les moyens par lesquels elle y tend seront plus efficaces." (i)
Le point de vue auquel se rapporte cette analyse n'est point identique au nôtre. Ces éléments concernent V essence de Vètre social : noîis cherchons à ?tous rendre compte des modalités de la vie sociale.
Cependant il est évident que la vie s'exerce selon les lois de l'être vivant et nous voyons aussitôt l'importance de cette doctrine, que l'auteur applique lui-même à une des modalités de la vie c. à d. à la plénitude d'expansion de cette vie, plénitude qu'en langage philosophique on appelle perfection.
On se rapproche donc de la perfection, on augmente la puissance de la vie notamment dans son efficacité, en augmentant la force de chacun des éléments et l'harmonie de leur collaboration.
Nous tenons ici un critère de l'état normal et de l'état anormal des entités sociales, surtout de celles qui, comme la famille et le groupe régionalisé, s'organisent elles-mêmes avec une précision quasi-matérielle. L'unité correspond à la solidarité, la multitude à l'expansion, dont nous avons fait des tendances essentielles de la vie de toute entité : et ainsi l'on peut voir que ces tendances sont véritablement essentielles, puisqu'elles dérivent immédiatement de l'être social dans ses éléments essentiels, (voir plus loin ch. ni parag. i).
Victor Brants, se proposant seulement de traiter de l'ordre économique, ne parle point d'entités sociales, mais de forces sociales. Il admet d'ailleurs qu'elles sont organiques : »La vie sociale amène une organisation des forces", (op. citât, p. 37).
A son avis, ces forces organiques envisagées dans leurs rapports avec l'action économique, sont, outre l'individu : la famille, les groupes c. à. d. des autorités locales (communes), des associations, des autorités sociales, l'Etat.
Du point de vue » force" c. à. d. principe dynamique nous pouvons difficilement déduire la notion de forme, principe statique.
L'étude des développements donnés pan l'auteur nous amème cependant à constater qu'il admet comme constants les éléments sociaux suivants : 10 la famille, qui doit servir de véhicule à l'indispensable tradition, 20 les classes sociales »Leur existence
(i), P. Taparelli d'Azeglio. Cours de Droit Naturel p. 132 et Essai Théorique du Droit Naturel.
est un fait, comme toutes les inégalités". (Loc, cit. p. 65). 30 les pouvoirs publics, locaux et centraux.
Nous retrouvons ainsi une formule approximativement semblable à celle du P. Ch. Antoine: famille, communes, classes sociales, (i)
On peut observer d'abord que cette doctrine, évidemment influencée par l'observation des diverses hypothèses historiques, c. à. d. des réalisations épisodiques de nos entités sociales, ne dépasse pas le cadre d'une nation.
Cependant entre l'humanité dans son aspect collectif et les Etats, on aperçoit très nettement ce groupement intermédiaire, la collectivité raciale, lequel puisqu'il existe, doit avoir sa fonction.
La «commune" du P. Ch. Antoine ne pourrait-elle correspondre à cette entité sociale que nous appelions »groupe régionalisé?"
Je ne vois à cela aucune impossibilité, dans des circonstances données. Le sentiment d'une vie commune, d'une solidarité sociale peut, dans certaines hypothèses historiques, coincider avec la circonscription territoriale d'une commune. Tel dut être le cas pour la civitas des Germains, tel peut encore être le cas pour certains établissements coloniaux isolés. Je n'en dirais pas autant de la commune que nous connaissons et que Brants parait avoir en vue : oeuvre d'une délimitation administrative arbitraire au sein de nations surpeuplées.
En s'attachant aux classes sociales nos deux auteurs entrent dans un autre ordre d'idées.
Je ne voudrais pas affirmer que, dans la vie de bon nombre de groupes régionalisés, les classes n'aient pas joué parfois un rôle important. Cette importance a varié d'ailleurs avec les constitutions politiques épisodiques. En tant que tendance normale des hommes à se grouper selon leurs conditions et facultés, on peut affirmer avec infiniment de vraisemblance que des classes sociales se retrouveront dans tous les états sociaux que l'histoire enregistrera.
Les évolutions spécifiques de ces classes, leur équilibre instable, leur collaboration ou leurs conflits, intéressent la paix sociale. Dans certaines hypothèses historiques, on a pu avec raison remonter jusqu'à l'antagonisme de deux classes pour trouver l'occasion déterminante et parfois même la cause immédiate d'une crise sanglante.
Nous ne croyons pas devoir reconnaitre à la classe sociale le
(1) Ch. Antoine. Cours if Economie Sociale, op. cit.
caractère d'entité sociale, ni lui attribuer le rôle de cause dans la genèse des crises du genre de celles que nous étudions ici.
Voici nos raisons.
La première, c'est qu'il ne parait pas que la classe sociale constitue un phénomène irréductible dans la vie sociale: il fut un temps où il n'y avait pas de classes sociales; à d'autres époques» la tendance est à l'effacement des limites séparatives entre les classes; on peut rêver, et plusieurs le professent comme un dogme, l'avènement d'un régime social sans classes.
Nous renvoyons sur ce point à l'étude de M. Cyrille Van Overberg: Synthèse de l'état actuel du problème classial. (})
Or pour dégager les conditions primordiales de la vie sociale, il convient de ne pas multiplier les éléments secondaires, ceux là qui entrent ou n'entrent pas dans le fonctionnement d'une entité sans se confondre avec sa vie.
La seconde raison, c'est que la classe sociale constitue en fait une subdivision économique du groupe régionalisé. Nous ferons dans la suite la part de l'élément économique dans la genèse des crises : elle se calcule aisément sans avoir recours au sous groupement classial.
»Si les classes ont leurs intérêts propres, jaillissant de leur cource et de leur raison d'être, elles ont aussi des intérêts communs, résultant des buts sociaux collectifs. La nation, par ex. est un groupement qui comprend les diverses classes d'un pays." (op cit. p. 588.)
>Dans nos civilisations historiques, le fondement des classes sociales est d'ordre économique ; il s'explique par le mobile essentiel de la conquête de la richesse et du revenu, il repose sur le fait de la possession ou de la non-possession des richesses." (op. cit. p. 536.)
Périn adopte également une division tripartite qui n'est pas sans analogie avec les précédentes : la famille, la tribu, la cité. Mais ici le point de vue est différent: Périn se préoccupe moins de nous donner le résultat d'un analyse complète, que de fixer le processus de certaines évolutions générales. Il semble même annoncer l'existence d'autres éléments constitutifs de la société humaine lorsqu'il dit: »La cité, par son extension naturelle, devient peuple ou nation." (Périn. Lois dans les Sociétés Chrétiennes, I, p. 328.)
(1) Cyr. Van Overberg. op. cit. p. 365 — 589: notamment p. 524).
On pourrait, dans le même esprit, achever la phrase et dire : les peuples deviennent race, les races font l'humanité.
L'auteur, on le voit, suit l'évolution logique, l'ordre d'apparition des civilisations. (^)
Son point de vue est historique. Tous les développements qu'il donne procèdent de ce même plan ; il s'attache à l'évolution des réalisations, sans marquer quelle en fut l'âme, le principe constant ; il ne cherche pas davantage à établir la part harmonique que prend dans la vie sociale chacune des entités qu'il retient.
Nous avons à signaler enfin deux formules simplistes. Desmolins ne veut reconnaître d'entité autonome que la famille :
»Les familles sont l'élément au profit duquel fonctionne tout l'organisme social et sur lequel tous les phénomènes sociaux viennent se répercuter." (cf. Muller op. cit. — p. 309.)
Gumplowicz ne trouve que le groupe:
»Les groupes syngénétiques homogènes sont les éléments simples d'où partent les actions sociales." {Sociologie op. cit. p. 163.)
Le terme syngénétique comporte d'après Gumplowicz la communauté de naissance au moins pour deux générations, outre celle d'éducation : celle-ci étant considérée comme donnant la communauté de langue, de moeurs, de religion, d'idées et d'habitudes.
Ce groupe est la nébuleuse primitive dans laquelle se détache d'abord la famille et qui plus tard prend la forme plus compliquée d'une société. N'en déduisons pas cependant l'existence de trois entités; la famille, le groupe, la société (Etat): »A tout prendre, il n'y a point d'autres liens sociaux que ceux existant dans la horde primitive." (p. 237.)
§ 2. Des rapports qui existent entre les hommes et les entités sociales.
L'homme est le point de départ de tout acte ; l'homme est l'auteur ; l'acte, le produit, ou, à parler plus exactement : l'acte est encore l'homme dans l'exercice de sa vie.
Ainsi donc l'acte dépend de l'homme dans son origine.
Mais l'acte se survit, disions-nous dans le chapitre précédent.
C'est ici l'endroit d'insister sur cette thèse et d'y adjoindre les corollaires qu'elle comporte.
(i) Contra, l'hypothèse polygénétique de Gumplowicz : Sociologie Op. cit. livre II — chap. 4.
L'acte se survit, non pas en tant que phénomène épisodique, état transitoire de l'homme agissant, mais en tant que produit.
Et ce produit se rencontrera désormais dans l'état social, doué d'une certaine indépendance à l'égard de son auteur, d'un certain pouvoir à l'égard des autres actes et même des autres auteurs d'actes.
C'est un aspect sociologique de l'acte humain.
Pour faire accepter plus facilement notre thèse, risquons une comparaison que les événements actuels nous suggèrent et que la génération présente ne comprendra que trop.
L'acte est comme l'obus lancé par le canon.
Sa direction dépend de l'homme, qui décide aussi le moment où, des profondeurs du tube qui le tient en réserve, l'engin s'élancera dans l'espace. Sa puissance de portée dépendra encore de l'homme, qui dose la somme d'énergie développée pour son expulsion et la durée pendant laquelle l'obus triomphera de la tendance d'inertie. Enfin, c'est encore l'homme qui insère dans l'obus la somme de mélanges chimiques et de mitraille dont les conséquences seront ce qu'on sait.
Telle est la part du libre arbitre. Après, c'est le déterminisme. L'homme n'est plus libre de suspendre le cours, ni de modifier la direction de la trajectoire ; sa volonté est sans efificacité sur la marche ultérieure, sur l'explosion de l'engin. Sans doute il pourrait avoir disposé des obstacles, ou d'autres hommes pourraient avoir construit des abris ; ceci, c'est déjà l'hypothèse du conflit d'actes, chacun d'eux étant muni de sa dose spécifique d'effets.
Nous examinerons en son temps la question secondaire des conflits d'actes, de causes efficientes.
Pour le moment, tenons-nous à l'hypothèse de l'acte unique, non contrecarré, ni paralysé par un autre acte.
Or le plus fréquent, entre les actes humains, c'est l'acte social c. à d. celui qui développe dans l'ordre des relations inter-humaines, la séries de conséquences qu'il contient en puissance.
Pourquoi en est-il ainsi ? Nous l'avons dit plus haut, c'est à cause de l'essentielle sociabilité de l'être humain et de l'universelle concomittance de plusieurs êtres humains. Les plus importants, parmi ces actes sociaux, ce sont ceux qui constituent, animent ou modifient des entités sociales.
De même que nous disions : l'acte, c'est encore l'homme perpétuant sa puissance de vie dans l'un des produits de cette vie,
ainsi l'on peut dire : l'entité sociale, c'est encore l'acte humain coulé en produit c. à. d. en institution sociale, puisque l'entité appartient à cet ordre.
La coexistence d'hommes individuels et d'entités sociales doit avoir pour effet le contact possible, probable. L'observation des faits nous montre la réalisation permanente de cette probabilité.
Et dès lors se pose la question de savoir quelle sera la nature, quelles seront les conséquences de ce contact.
Gumplowicz professe que l'existence de pareils rapports est indéniable en fait et nécessaire en principe. Il en fait une loi, une de ces grandes lois qu'il déclare communes tous les phénomènes physiques, intellectuels et sociaux.
Mais il se refuse à toute explication plus ample. Il prétend même se refuser à étudier ces rapports : »A prétendre trouver pour cette action réciproque d'éléments hétérogènes une formule générale et précise, on court le danger de s'empêtrer dans les analogies creuses". {Sociologie op. cit., p. 120 et 124).
Ce qu'il affirmait en 1885, il le maintient en 1907 : rien n'a pu l'éclairer sur ce point essentiel de la sociologie. »Entre l'âme humaine et cette force que nous nommons l'âme collective, s'ouvre un abime mystérieux qui pour nous reste une énigme éternelle."
(Annales Institut Int. t. XI. p. 136).
Voyons si le problème est vraiment aussi obscur et aussi compliqué ; s'il n'y a pas moyen de dégager tout au moins quelques unes des données qu'il comporte et qui peuvent nous servir à élucider les crises sociales.
Par la logique et par l'observation nous arrivons, avec une suffisante certitude, à poser en point de départ l'autonomie de chaque être. Ecrivant pour ceux là qui »font" l'histoire, nous ne donnerons qu'un minimum de développement à l'exposé des principes sur lesquels nous appuyons les conclusions prochaines ; tout juste ce qu'il faut pour leur donner l'assurance que nos conclusions s'appuyent sur une base théorique et que, si quelqu'un leur apporte quelque raisonnement doctrinal en sens contraire, ils n'en soient pas plus émus que le jurisconsulte ne s'étonne de rencontrer la controverse sur le sens d'un texte ou sur les intentions du législateur.
Nous disions donc que nous partons de l'autonomie, comme point de départ. Cette autonomie n'est pas l'indépendance, nous le verrons ensuite.
Chaque être humain constitue un tout, une autonomie. Il commence et finit, se transforme et évolue, pour des raisons qui lui sont personnelles. Il accomplit des actes spécifiques, qui sont bien à lui, au moment où il les pose.
Son apparition sur la terre, et sa disparition sont des phénomènes isolés, trouvant leur raison dans l'état de sa vie individuelle, et n'entrainent nécessairement aucun phénomène pareil autour de lui. Un homme meurt: ses voisins lui survivent; un homme naît au moment où d'autres autour de lui mouraient.
Autonome, l'être individuel l'est encore lorsque nous envisageons sa vie par rapport à celle des entités sociales. Un homme meurt: la famille qu'il a fondée lui survit, le groupe régionalisé dans lequel il vivait lui survivra, quel que fut d'ailleurs le rôle qu'il y jouait, en eût-il été le chef absolu, le créateur.
A fortiori en sera-t-il de même pour la collectivité raciale.
Prenons maintenant nos entités sociales. La famille se constitue un jour: elle évolue, produit une oeuvre spécifique, qu'on peut observer isolément, qui ne se confond pas avec les actes individuels de ses membres, ni avec l'action plus étendue du groupe régionalisé ; puis la famille cesse d'exister.
Cette fin ne coïncidera que rarement avec celle de tous les membres individuels qui la composaient ; ceux-ci se dissocient : l'entité sociale a disparu, des hommes survivent.
Cette fin n'entrainera pas d'avantage celle du groupe régionalisé dans lequel se mouvait cette famille. Nous faisons les mêmes constatations quant au groupe régionalisé, qui naît pour des causes spécifiques, évolue et se dissout de même, sans que sa dissolution entraine celle des familles, ni la disparition des phénomènes généraux appelés par nous la collectivité raciale. Q)
Ainsi donc, autonomie sur toute la ligne, déduite de l'autonomie de la vie dans ses manifestations essentielles.
Sur cette relation primordiale, vient se greffer l'interdépendance universelle : autre fait que l'observation ne nous permet pas de révoquer en doute.
Rien ne se fait de rien : Dès l'origine, nous trouvons partout une relation de dépendance vis-à-vis des éléments constitutifs.
A partir du premier couple, tout homme eut un père et une
(i). Nous croyons inutile de détailler en quoi notre exposé s'écarte de la Lût des Trots Ages, affirmée par Aug. Comte.
mère. La vie a dépendu d'eux, à son point de départ, et elle dépendra de la production d'aliments dans la suite. Chaque famille, pour arriver à l'existence spécifique, a besoin de deux personnes individuelles au moins et si toutes les personnes, qui la composaient, meurent à la fois, la survie de la famille est impossible.
Chaque groupe régionalisé a besoin, pour commencer sa vie spécifique, d'un certain nombre de familles ; une poussière éparse d'hommes isolés n'a jamais constitué le groupe régionalisé, ni même la horde primitive, fiction systématique, dont se servent les sociologues actuels, comme les économistes d'hier se' servaient de Vhomo œconomicus. Nous pourrons qualifier d'intrinsèque cette interdépendance réciproque des entités entre elles et avec les individus : elle résulte en effet des relations nécessaires de composant à composé. Il en est une autre, qu'il faudrait alors qualifier d'extrinsèque, parce qu'elle résulte des relations d'agent à moteur. Nos entités sociales, actes humains coulés en tendances en se développant, prendront les apparences d'une vie autonome, ou si l'on veut, manifesteront cette vie extériorisée par le canal et à travers l'activité d'hommes individuels. Les hommes sont constitués en organes d'extériorisation pour l'accomplissement des fonctions sociales des entités. Dès lors une nouvelle série de rapports d'interdépendance nous est révélée. Car, si la fonction influence l'organe, celui-ci détermine le succès de la fonction.
Il est incontestable que la fonction est plus ou moins régulière, complète, selon que l'organe constitué en vue de son accomplissement est plus ou moins adapté à son rôle, plus ou moins dans son état normal.
Déjà dans l'homme, pris isolément, nous trouvions une interdépendance analogue entre l'âme et les organes soit percepteurs appelés »sens," soit exécuteurs, appelés muscles, nerfs. L'intelligence connaît le monde extérieur par l'image que lui en rapportent la vue, le toucher, l'odorat, etc. La volonté accomplit l'acte externe par l'office des mains, des bras, etc. L'état de l'âme conditionnera la fonction de ces organes et réciproquement l'état des organes conditionnera l'activité de l'âme. Des lésions cérébrales peuvent aller jusqu'à suspendre toute action externe de l'âme.
Il se passe quelque chose d'assez semblable dans les relations sociologiques de l'entité et de l'individu.
La possibilité abstraite de la fonction sociale de nos entités survivrait au dernier homme, dans la Raison divine, qui a conçu la vie sociale ; son fonctionnement effectif cesserait cependant avec lui. Or, il est évident que les individus, constitués en organes sociaux, peuvent être plus ou moins aptes au rôle qu'ils sont appelés à jouer. Cette question de degré d'aptitude peut aller jusqu'à toucher l'infiniment petit, c. à. d. l'absence d'aptitude: il en résulterait que l'interaction réciproque des entités, trouvant dans ses organes d'extériorisation une résistance presque totale, se trouverait paralysée. Si l'on prévoit ensuite que la qualification peut descendre en dessous de zéro, que les vices des individusorganes peuvent constituer ceux-ci en agents négatifs agissant réellement en sens inverse de la mission assignée à l'entité, on aura le tableau complet des relations d'interdépendance qui existent entre les individus et chacune des entités sociales, comme entre les entités sociales elles-mêmes.
Nous admettrons en postulat qu'il y a, pour l'homme individuel, des agents nocifs dont l'influence se perçoit dans les manifestations de sa vie. Or cette vie s'exerce dans l'ordre matériel, physique et dans l'ordre moral, métaphysique. Ces agents nocifs, qui se sont installés dans la vie de l'individu, peuvent produire des conséquences d'ordre social, à mesure qu'ils insèrent quelque chose de leur influence, dans des actes dont le prolongement s'étend aux entités sociales.
Dans ce sens, il est indiscutable que les entités sociales subissent le contrecoup des tares individuelles et que chacune des entités sociales, aura à souffrir de la présence, dans ses éléments constitutifs, d'entités qui seront viciées par ces tares individuelles.
Ainsi donc, dans la société humaine comme dans l'organisme individuel, tout est action et réaction, harmonie et dépendance réciproque, malgré l'autonomie des parties intégrantes.
Et Périn a pu écrire avec raison, complétant la pensée de Spencer : (^)
(i) »Une amélioration de la société est impossible sans une amélioration de l'individu, car les différents types de sociétés sont nécessairement déterminés par le caractère de leurs unités." Lettre de Spencer à son biographe Otto Gaupp.
»C'est en perfectionnant l'individu qu'on perfectionne la société, car la société ne peut être autre chose que ce que sont les hommes qui la composent.... D'autre part, et par la même raison aucun perfectionnement ne se réalise dans les relations sociales sans que les individus en ressentent les conséquences dans leur vie personnelle et intime". (Richesse... etc. I. 133.)
L'un des derniers en date des rédacteurs de manuels classiques sur la sociologie, Lester F. Ward revient à plusieurs reprises sur la thèse qu'il formule comme suit et dont la démonstration lui parait irréfragable :
»En biologie, le milieu transforme l'organisme, tandis qu'en sociologie l'homme transforme le milieu'". (Sociologie pure I 513).
C'est une autre expression de la pensée de Gabriel Tarde, qui n'admettait l'évolution comme loi sociale que si l'on reconnaissait que les ^individus sont facteurs et non fonctions de l'évolution sociale." (Revue Inter. de sociologie, 191 1 p. 257).
Une dernière question nous reste à résoudre qui a son importance pour l'intelligence des crises sociales. Quelles sont les limites de cette interdépendance ? La logique seule ne nous permet d'affirmer qu'une chose : la nécessité de l'existence de limites, car sans limites réciproques à l'interdépendance, pas d'autonomie. Où placer ces limites ? Question de fait ! Elles se déplacent avec l'infinie variabilité des situations. Quelle est la part d'un acte individuel dans une conjecture sociale déterminée ?
L'observation et l'analyse peuvent nous en donner une idée par à peu près : mais l'analyse qualitative des faits sociaux est une opération bien délicate et il ne faut pas trop se fier à ses formules pour tracer une règle de vie. Gumplowicz tourne la difficulté en niant.
L'analyse quantitative est plus aisée et elle lui donne tort. » C'est parce que la marche de l'évolution sociale ne dépend pas des individus qu'elle est si peu conforme aux aspirations et aux sentiments individuels" disait Gumplowicz, à propos de la guerre, au congrès de Londres. Q-)
Et voici ce que lui répond l'analyse quantitative.
Il n'est pas possible que l'acte de la génération, qui vivait hier, ne se trouve pas dans l'état social d'aujourd' hui et que les conséquences de l'acte posé par nous et par nos contemporains ne se
(i) Annales Inst. Inter. Sociol. XI 136.
trouvent pas dans l'état social de demain. L'individu, chaque individu, a donc participé à la confection de l'état social.
Mais qui dit »participation" dit déjà collaboration, somme d'efforts ou de conséquences. Or, il n'y a pas que des collaborateurs homogènes : une partie de cette collaboration s'est exercée en sens divergents, parfois contraires, et ainsi l'état social est non seulement le résultat d'une série d'additions, mais aussi le solde d'une série de soustractions causales.
Ce n'est pas tout.
Les collaborateurs effectifs s'étendent sur plusieurs générations, sur plusieurs siècles ; car, parmi les facteurs de l'état social d'aujourd'hui et même dans l'état social de demain, il y a et il y aura des actes d'hier, dont les conséquences sont en voie d'évolution, suivant la tendance qui leur a été imprimée; il ne dépend pas de nous qu'il n'en soit pas ainsi.
Enfin il y a les institutions, actes transformés en machines outils, si je puis m'exprimer ainsi, force du passé condensée et mise à la disposition des volontés présentes dont elles peuvent centupler l'efficacité, ou paralyser la puissance.
Tout cela se trouve, en mélange instable et varié, dans l'état social de chaque jour, le perpétuel devenir des entités sociales, (i)
Faut-il s'étonner alors qu'un minuscule individu, fut il le roi du monde pendant une génération, ne puisse altérer à sa fantaisie le cours des événements ? Le contraire serait une absurdité, ou la manifestation d'un miracle.
Faut-il en conclure que l'individu n'entre pour rien dans la direction d'une évolution ? C'est le pôle opposé de l'erreur.
Ceux-là qui s'y sont laissés acculer par des raisonnements spécieux, sont obligés alors d'imaginer des forces extérieures : le Destin, la Nature, mots vides, s'il en fut ; le magnétisme, l'attraction-répulsion cosmologiques, etc. hypothèses gratuites, qui reculent l'explication sans la donner, et la rendent invraisemblable.
L'analyse quantitative nous apprend aussi que les «aspirations" et les » sentiments," vagues états d'âme, n'entrent pour rien dans l'évolution des états sociaux.
C'est là une vérité que Gumplowicz et tous ceux qui ont invoqué les antinomies sociales auraient dû méditer ; ce qui compte, ce sont les actes. Or, souvent les actes démentent les
(i) cf. Henri Bergson: l'Evolution créatrice — Paris 1907.
» aspirations". Qui de nous ne l'a éprouvé? L'enfer est pavé de bonnes intentions, disent nos prédicateurs, dans leur formule populaire de cette vérité sociale profonde ; c'est à dire que le nombre de ceux qui ont passé leur vie à poser des actes contraires à leurs aspirations, à leurs sentiments inefficaces est incommensurable. Seuls les actes des hommes comptent dans la confection de l'état social. C'est un point qu'il s'agira de ne pas oublier, quand nous rechercherons les causes des crises sociales. > L'individu aspire à la paix éternelle ; le groupe le pousse aux luttes éternelles. C'est 1' antinomie entre le groupe et lindividu" disait à ce propos Gumplowicz.
Je ne sais ce qu'il en est des aspirations théoriques, qu'éprouvaient au fond du cœur ces hommes qui préparent une crise sociale et sont en état de la préparer. Mais nous verrons plus loin, en parlant de l'hypothèse des »actes collectifs" et de ^l'âme collective" comme agents responsables d'une crise, que les actes de plusieurs générations démentent bien des aspirations ; que, si dans le silence du cabinet ou devant l'opinion publique sévère, des hommes prêchaient la paix, dans leurs actes effectifs, ils déposaient les germes de la guerre, sciemment, avec une énergie féroce, avec une ténacité que rien n'arrêtait.
Résumons-nous maintenant et formulons une conclusion qui puisse nous servir de transition pour la suite de nos recherches.
Il y a des hommes individuels, composés d'éléments matériels et immatériels ; il )' a des entités sociales, composées d'hommes dissemblables et d'actes antinomiques. Pour tous et pour chacun il y a interdépendance limitée, donc aussi autonomie partielle.
L'acte de l'individu entre dans la confection de l'état social, donc ce qui affecte l'individu ne peut pas ne pas affecter les entités. Si donc nous découvrons dans l'individu des tares graves, elles auront leur répercussion dans les entités sociales. Il en sera ainsi à plus forte raison, si les tares en question incitent à des actes spécifiquement sociaux, à des actes qui visent les relations des hommes entre eux et qui impriment leur caractère à l'activité spécifique des entités sociales.
Nous allons examiner maintenant s'il existe véritablement et ostensiblement de pareilles tares.
§ 3- De quelques tares individuelles,
DONT l'action SE PROLONGE DANS LES ENTITÉS SOCIALES.
La méthode inductive nous a annoncé l'existence de certaines tares individuelles, dont l'influence se ferait sentir dans les modalités de la vie des entités sociales.
Demandons à la méthode déductive les éléments d'une précision historique tjui servira en même temps de confirmation à notre thèse.
Si je parcours l'histoire sociale de l'humanité, je vois trois agents de dissolution dont les ravages sont si apparents qu'il est difficile de nier leur action. Ils portent, selon les auteurs et les époques, les noms les plus variés. Rendons leur, pour mieux les suivre sous ces déguisements divers, leur nom initial, consacré par les siècles : ce sont la luxure, l'avarice, l'orgueil.
Ce sont des tares individuelles, c. à d. qu'elles ont leur source et leur siège dans les êtres pris isolément.
Elles ont une répercussion sociale nécessaire, parce que les actes posés sous l'influence de ces tares, présentent des caractères antisociaux et contiennent des germes dont le développement ultérieur sera antisocial.
Nous ne donnerons qu'un minimum de considérations pour développer ces idées fondamentales de notre thèse : leur démonstration complète appartient au domaine de la philosophie ; aussi est-il indéniable que la sociologie n'est qu'un chapitre de la science philosophique, ou si l'on aime mieux, une série de corollaires des principes fondamentaux que la philosophie livre à nos méditations.
A. De la luxure.
La luxure est une tare.
Pour l'individu, c'est la déformation la plus manifeste des énergies vitales.
Demandez aux médecins ce que la luxure fait des corps les plus robustes, des intelligences les plus saines, et avec quelle prodigieuse rapidité elle accomplit son oeuvre de destruction.
Demandez aux psjxhologues ce qu'il advient des forces psychiques, la mémoire, la volonté, l'imagination, la compréhension, lorsque la luxure gouverne.
L'influence nocive de la luxure ne s'arrête pas à l'individu.
Voici deux individus, cofondateurs d'une famille, livrés égalemenjt à la luxure, par hypothèse. Que vaudra pareille famille ? qu'adviendra-t-il de sa vigueur, de ses capacités d'expansion ?
Comment accomplira-t-elle sa fonction spécifique, en tant qu'élément du groupe régionalisé où elle se trouve placée ?
En dénonçant les ravages de l'Avarie, la littérature (^) n'a signalé qu'une fraction des conséquences de la luxure, celles qui se rapportent à la transmission héréditaire des tares physiques.
Si nous envisageons les conditions essentielles de la vie de notre entité »famille", nous reconnaîtrons sans peine que la domination de la luxure signifie pour elle la désagrégation et la mort à brève échéance : (cf. infrà Chap. III).
La désagrégation, par l'impossibité du maintien de l'autorité dans la personne du chef, par la multiplication des occasions de discorde entre les membres.
La mort, par la disparition de la fécondité et la débandade prématurée, la vie en commun étant intolérable.
En tous cas, tant, qu'elle existe, pareille famille sera dans l'impossibilité de remplir sa mission sociale, parce que son activité spécifique sera paralysée à la fois par l'indignité de ses agents extérieurs et par la lutte interne de ses éléments constitutifs.
Et bientôt, comme pour l'individu, la loi naturelle se vengera de la famille luxurieuse en l'anéantissant. C'est aux annales médicales, à l'histoire de la criminalogie qu'il faut demander la confirmation expérimentale de l'action de la luxure dans la famille.
L'histoire politique n'enregistre pas d'ordinaire le détail des causes qui opèrent sur le sort d'une famille en particulier, sauf s'il s'agit de quelque famille particulièrement en évidence, comme, c'est le cas pour les familles régnantes. Mais il fut, dans l'histoire des nations, des époques où les ravages opérés par la luxure dans les familles préparaient si visiblement la crise finale, que les historiens contemporains ne peuvent s'empêcher de le noter. Les avertissements n'ont pas manques à la Rome décadente.
Tacite (Dialogue de Oratoribus XXVIII) se plaint qu'il n'y a plus de familles.
»A mesure que l'on avance, le mal grandit, et le sentiment de la famille, des devoirs qu'elle impose, s'efface des âmes, où il n'y a plus de place que pour les émotions du cirque, les plaisirs de la table." (Cf. Périn : Rich. I p. 268.)
Observons maintenant le prolongement social des actes luxurieux
(i) Brieux : Les Avariés, Paris.
en tant qu'il s'agit de cette entité que nous avons appelée le groupe régionalisé.
Les actes ont pris naissance dans les individus : les individus sont le substratum des groupes comme ils le sont des familles. Que pourrait valoir un groupe composé d'individus tarés? Ces individus tarés ont transmis aux familles 'des vices et des tares héréditaires : le groupe ne trouve plus des éléments spécifiques tels qu'ils pourraient servir à sa fin propre.
C'est un premier aspect de l'action de la luxure sur la vie du groupe régionalisé.
Prenons un autre aspect: les manifestations de la vie du groupe. Ces manifestations sont internes ou externes ; les unes et les autres intéressent directement la durée de la vie du groupe, autant que l'intensité de cette vie.
Manifestations internes, disons-nous. Nous en pourrions énumérer un grand nombre ; tenons nous aux principales, la solidarité et la collaboration harmonique des membres.
La solidarité survivra-t-elle entre des individus qui tous et chacun sont dortiinés par l'égoïsme le plus féroce, première et nécessaire manifestation de leur luxure individuelle? La collaboration harmonique se peut-elle concevoir au milieu du déchaînement d'appétits qui nécessitent des conflits incessants, des rivalités perpétuelles. Comme la luxure ne vit que d'oppressions, morales aussi longtemps que le gendarme est visible à l'horizon, physiques dès que la moindre chance d'impunité se présente, ainsi l'insécurité des relations sociales sera la règle, et les réactions violentes seront le sort nécessaire des groupes où les individus et les familles agissent sous l'influence dominante de la luxure.
Manifestations externes, disions-nous. Ici on pourrait suivre deux séries de conséquences ; les unes, dérivant du fait que les individus dans lesquels s'incarnent les fonctions publiques et qui sont ainsi constitués les organes de la vie des entités, se laissent absorber par leur égoïsme luxurieux et rapportent tous leurs actes, toute leur puissance, à la satisfaction de leurs appétits individuels ; les autres, dérivant du fait que le groupe, composé en majorité d'individus et de familles tarées, est voué à une disparition rapide, dont l'échéance est ordinairement hâtée par quelque groupe voisin. Ce groupe, conduit par de tels chefs, en proie à pareille désorganisation interne, est impuissant, paralysé dans les manifestations spécifiques de sa vie d'entité sociale.
Montesquieu avait résumé en ces termes la confirmation historique de ces tendances: »Les peuples corrompus font rarement de grandes choses." (II Esprit des lois v. 7.)
Périn en condense ainsi les raisons profondes :
iViennent les tentations de la civilisation, viennent les exigences
de l'orgueil et de la sensualité et il se produira au sein des
sociétés comme deux courants, marchant en sens contraire: un
courant de progrès et un courant de décadence on verra alors
la société devenue stationnaire et bientôt rétrograde, s'éteindre lentement et tristement (Périn. Richesse I — 146.)
»Une fois parvenu au succès, l'amour des jouissances se repose dans ses conquêtes. Pourquoi irait-il affronter des labeurs dont
l'habitude des jouissances lui rend la peine plus difficile à porter?
Le sensualisme consomme et ne produit pas." (Périn, Rich. I 148.)
La luxure prolonge son action nocive jusque dans la vie de l'immense entité sociale que nous avons dénommée ^collectivité raciale."
Le plan de cette étude, et l'opinion que nous soutenons quant au rôle de la collectivité raciale dans une crise sociale en particulier, nous dispenseraient d'insister. Ce que nous voulons en dire, c'est en vue de parfaire la valeur de persuasion des observations que nous avons faites sur la vie des groupes régionalisés.
Il nous semble qu'on sera d'autant plus convaincu de l'existence d'une influence sur la vie de l'entité sociale »groupe" qu'on verra les actes entachés de luxure prolonger leur influence jusque dans le sort fait aux diverses races.
A mesure que nous nous éloignons du point où l'influence individuelle est immédiate et par conséquent rapide, il faut tenir compte des courants inverses, existant dans toutes les masses. Il y a toujours eu, il y aura toujours, des justes : l'honnêteté naturelle l'emporte chez les natures d'élite, et les familles constituées par celles-là luttent avec d'autant plus de succès contre l'ambiance qu'elles survivent par leur vigueur à beaucoup d'autres. C'est donc plus lentement que les tares de l'hérédité s'infiltreront chez elles et les réduiront à merci.
Mais pour être plus lente, l'oeuvre de la luxure dans la race n'en est que plus grave et plus irrémédiable.
Or, l'histoire universelle et la palethnographie qui a réconstitué d'importants fragments de la vie intime des civilisations disparues, nous offrent un domaine suffisant pour suivre l'évolution et les manifestations de vie des collectivités raciales. Et ce que nous y
trouvons de plus apparent, de plus régulier, c'est la relation qui existe de tous temps entre l'extension de la luxure et la marche de la désagrégation finale.
Parfois, les symptômes sont si caractéristiques que les contemporains eux-mêmes les aperçoivent et les comprennent. »Ce ne sont pas les barbares qui ont détruit l'Empire romain, ce sont les vices qui ont vaincu les triomphateurs du monde." (Senèque. L. Epist. 71.)
»La luxure, plus formidable que les armes, écrasa (Rome) et l'univers asservi y trouva son vainqueur." (Juvénal. Satire VI v. 292.)
Les sociologues recherchent, avec raison d'ailleurs, le plus grand nombre possible de cas dans lesquels deux faits se suivent avec une précision presque automatique, avec une constance qui s'impose à l'attention.
Nous signalons aux monographistes la matière actuelle comme l'une des plus fécondes en exemples de concomitance.
Dans toutes les nations, à travers toutes les latitudes et à toutes les époques, à peine avons-nous vu la luxure d'une famille régnante, ou d'une classe importante par le nombre ou par la puissance, s'étaler publiquement, avec une crudité et une intensité qui en faisaient un scandale avéré, qu'aussitôt nous voyons apparaître la crise sociale.
Si nous en croyons l'Ancien Testament, et rien n'infirme la valeur de ce document, la seule catastrophe qui ait englobé l'humanité entière, le déluge, survint lorsque > toute chair avait corrompu sa voie." (Genèse).
Reprenez par le détail, si vous en avez le loisir, l'épisode de David après le meurtre d'Uri, la sécession d'Israël après le règne voluptueux de Salomon et l'histoire de chacune des familles régnantes depuis le Moyen Age jusqu'au sort des Bourbons, après la Régence, des Bragance après Manuel.
Pour les groupes, voyez comment finissent les cités italiennes après la licence inouïe de la Renaissance, les villes allemandes après la période incroyable du XVe siècle, la noblesse française du XVIIIe siècle et la société créée par Napoléon III.
Pour les races, relisez les circonstances des sacs de Rome par les barbares, celles de la prise de Byzance ,par les Turcs, pour apprécier le caractère social de la tare de luxure au moment de l'agonie suprême de la race romaine dans ses deux branches et vous direz avec Charles Périn : »I1 ne se rencontre dans l'histoire
rien d'aussi extraordinaire et d'aussi frappant que ce lent et complet anéantissement de l'Empire romain par la mollesse et par l'orgueil " (Périn, Rich. I. 216.)
Cinquante ans avant Perin, Lacordaire, examinant le problème sociologique que nous nous posons en ce moment, avait dénoncé à son tour l'oeuvre de la luxure :
>Le vice a passé dans ces races et en a rongé les fibres vives. Il n'épargne pas les nations. Un temps vient où l'histoire civilisée succède à l'histoire héroïque ; les caractères tombent, les corps diminuent, la force physique et morale s'en va d'un même pas et l'on entend de loin le bruit du barbare qui s'approche et qui regarde si l'heure est venue d'enlever du monde ce vieillard de peuple." (Lacordaire, XX Conférence).
Un siècle avant Lacordaire, Montesquieu avait souligné la correlation entre la luxure, poussée au degré de mal social et la crise. sOn peut regarder l'incontinence publique comme l'indice certain d'un changement dans la constitution". (»Esprit des lois" op. cit. p. 140.)
B. De r avarice.
En adoptant le terme »avarice" pour cette tendance que les siècles ont appelée de noms différents selon les manifestations dominantes de sa présence, nous avons cherché le terme générique le plus ancien.
Le Nouveau Testament nous fournissait les noms de »Mammonisme" (i) de ^cupidité"; la littérature contemporaine, celui de » capitalisme". (Ruhland, Ch. Antoine, M. de la Tour du Pin).
C'est une tare individuelle, parce qu'elle part de l'individu et ramène tout à lui ; elle est, à certains égards, une déformation de la tendance naturelle à chacun de s'approprier le fruit de son travail.
Moins encore que la luxure, l'avarice ne saurait borner son influence à la vie de l'individu qu'elle domine. Les actes dont elle est le principe générateur ou dans lesquels elle insère ses tendances nocives se prolongent nécessairement dans la vie des entités sociales.
L'individu livré à l'avarice-cupidité, s'il fonde une famille, se guidera non d'après un idéal physique ou moral, mais en vue d'une opération mathématique, une addition, capable de produire multiplication de l'avoir de deux séries de personnes (familles).
(i) D'après le syriaque, dieu de l'argent.
Ce choix est une base détestable pour assurer les qualités physii]ues et morales des enfants et, par eux, des nations et des races : tous les biologistes l'enseignent.
Au sein de cette famille régnera la discorde, puisque chaque branche, paternelle et maternelle, se donnera pour but dans la vie et surtout en prévision d'une survie espérée, de tromper l'autre, de s'assurer des avantages sans compensation.
L'avenir de l'enfant sera considéré au point de vue du rendement personnel immédiat, car les auteurs avares sont nécessairement égoïstes.
Inutile, l'enfant sera sacrifié; ainsi en ont agi de tous temps les familles païennes; ainsi en agissent les familles avares contemporaines : Asiatiques, elles égorgent les filles ; Européennes, elles préviennent la naissance et même la conception.
Quant aux éléments de perfectionnement intellectuel, moral, aux nobles dévoûments et aux sacrifices féconds, cela ne se chiffre pas, donc n'existera pas.
Tout dans le mode de vie et d'activité de pareille famille sera vicié : ses conditions de logement, d'alimentation, d'éducation, de travail.
Transportant dans les relations avec les familles voisines ces mêmes habitudes, ces mêmes tendances à s'approprier des avantages injustes, notre famille cupide rencontrera la réaction, engendrera la lutte et servira principalement à amener les crises, au lieu d'exercer un rôle actif dans la vie de l'entité sociale >groupe régionalisé".
■ Survivra-t-elle longtemps pareille famille ? ne trouvera-t-elle pas dans des oppositions d'intérêts, chez le père, la mère, les enfants, l'occasion d'une dissolution anticipée, par exemple pour permettre la conclusion d'une union plus avantageuse ? La chose nous importe peu : pareillle famille conservera les apparences de la famille factice du droit civil, elle aura cessé (si jamais elle le fut) de constituer la famille »entité sociale".
ÉÈ Voyons ce qu'il en est de la vie du groupe régionalisé.
Que peut faire, que fera, une nation composée d'individus, de familles, livrés à l'avarice-cupidité, menée par des chefs qui n'ont d'autre souci que d'accumuler des richesses ?
Nous ne concevons pas la collaboration harmonique de pareils éléments constitutifs : leur lutte âpre, irrémédiable, est bien la conséquence immédiate de l'hypothèse donnée. La formule de
Hobbes ^Homo homini lupus'' est la constatation des faits ; on l'a rajeunie dans le langage sociologique » la lutte de tous contre tous." C'est l'écrasement de toutes les faiblesses par toutes les forces ; l'âge, le sexe, la pauvreté, sont la matière première d'où les exploiteurs tireront leur opulence. Il y aura des collaborations sporadiques, celles de la meute lancée à la curée, suivies de luttes plus acharnées pour le partage du butin. Et cela se passera ainsi entre concurrents économiques comme entre parents et enfants, entre partis politiques comme entre branches de production ou régions spécialisées. C'est à dire que la paix est à jamais absente au sein de pareil groupe régionalisé. Quelle activité spécifique peut-il produire ? On connaît la politique interne des chefs de nations que l'avarice domine. Satrapes asiatiques, ils ruinent leurs sujets ; chefs de partis parlementaires, ils vendent leur vote. Et la réaction ne s'est jamais fait attendre, sous sa forme la plus sanglante.
Quant à la politique externe, le sujet est plus grave encore. Le groupe régionalisé ne sera orienté dans ses relations avec les groupes voisins que sur les principes qui ont cours à l'intérieur : écrasement des plus faibles, alliances pour le butin, enrichissement par tous les moyens sauf par la patiente justice du labeur.
Dans le groupe régionalisé, l'avarice joue un rôle si actif qu'on a pu s'y méprendre et professer qu'elle est la cause unique de tous les maux contre lesquels se débat la société actuelle.
Nous admettons volontiers qu'elle se trouve au fond de toutes les crises du groupe régionalisé, et nous tiendrons compte de ce fait dans la réorganisation de demain.
Faut-il aller plus loin et reconnaître à l'avarice le caractère de générateur unique des maux sociaux?
Ruhland, et un demi siècle avant lui, Périn paraissent professer cette opinion.
Le Système d'économie politique de Ruhland repose tout entier sur cette thèse: à l'origine le capitalisme est à l'état latent dans les sociétés; à mesure qu'il se développe, le malaise, les crises surgissent; à la dissolution finale, on constate que le capitalisme a déformé tous les organes sociaux.
Deux volumes sont consacrés à suivre dans un certain nombre de nations la marche parallèle de la décadence et du capitalisme. De ces recherches monographiques, Ruhland en arrive à décrire un processus commun à presque tous les peuples.
Le voici :
lo La tendance dominante.- gagner beaucoup d'argent n'importe par quels moyens. Les intérêts de l'agriculture ne comptent plus dans les conseils des dirigeants, dévoués aux banquiers; tout devient une marchandise.
20 Endettement progressif, par la liberté donnée aux pratiques usuraires. Anéantissement des classes moyennes, accroissement du prolétariat.
30 L'enrichissement engendre le luxe. La concentration financière anéantit la classe paysanne. Désertion de la terre et concentration urbaine.
40 Les manifestations du capitalisme deviennent plus radicales : plus de scrupules ! Apreté au gain. L'argent corrompt les élections et l'opinion publique.
50 Tributaire de l'étranger pour les approvisionnements, le pays voit se multiplier les années de crise, s'aggraver les fluctuations des prix.
60 Les pouvoirs publics s'occupent moins d'assurer le règne de la justice que de servir les intérêts des riches. La guerre ellemême devient une affaire.
70 Pour amener le nombre croissant de prolétaires à laisser se poursuivre pareille politique, on puise dans le Trésor. Les fonctions de l'Etat-Providence s'étendent rapidement.
80 Les traités de commerce, une politique coloniale pleine de périls, une politique mondiale multiplient les guerres.
9"- Mécontentements populaires, socialisme, communisme, anarchisme. Dépopulation systématique, guerres civiles.
100 Dissolution de la nation.
Quelle chose Ruhland entendait-il sous le nom «capitalisme" ?
Satisfaisant à des doutes que les vol. I et II avaient fait surgir, il formula vers la fin de son Système (i) la définition que voici :
»Par capitalisme nous entendons un système social qui admet dans une mesure plus ou moins étendue la liberté de l'usure."
Les définitions, on peut l'observer en mainte occasion, constituent toujours un exercice linguistique délicat et dangereux. Toutes les utopies nous viennent des définitions.
Ici encore nous constatons que la formule concise ne correspond pas aux descriptions multipliées à travers l'oeuvre, ni à l'impression générale qui s'en dégage. Le mal social, que Ruhland poursuit.
(i) t. III p. 202. paru en 1908.
présente un mélange d'éléments dissemblables; il y a un élément technique, lois et institutions, rendant possible un abus moral et lui servant d'instrument, en même temps qu'un élément moral, la concentration capitaliste, forme moderne de l'avarice-cupidité. (^)
La liberté légale de l'usure, une des manifestations de la cupidité, sans des hommes vicieux qui s'en prévalent, n'aurait aucune influence sur l'évolution sociale. Tout le processus que nous venons de résumer, d'après Ruhland, nous montre des hommes, imprimant aux entités sociales dans lesquelles ils agissent, une tendance d'avarice, et déposant dans les actes sociaux, qu'ils posent, les germes nocifs d'une cupidité prédominante.
A travers une définition inadéquate nous apparait donc une cause seconde, la concentration capitaliste, laquelle se rattache directement à la cause première, l'avarice-cupidité.
Aussi voyons-nous Ruhland, dans l'un des derniers écrits sortis de sa plume, serrer de plus près l'essence sociale de son terme favori et dire : >Le terme capitalisme signifie davantage ; il comporte une soif de lucre sans scrupule ; il comporte aussi une soif de domination.... Par capitalisme nous entendons la domination des capitalistes sur l'ordre économique."
(Rapport comparé, op. cit. p. 15).
>Par capitalisme, écrit le P. Charles Antoine, nous entendons un système de rapports économiques sociaux dans lesquels le capital mobilier et les classes qui le détiennent jouent un rôle non seulement prépondérant mais encore abusif et souvent illégitime.
10 II s'agit ici de ce capital mobilier dont les deux organes de concentration et de circulation sont la haute banque et la bourse.
20 Ce capital a en grande partie une origine injuste par le fait de spéculations malhonnêtes, de monopoles omnipotents : c'est là un fait prouvé par l'histoire et l'expérience de chaque jour.
30 Issu d'une source impure, le capitalisme exerce une fonction qui n'est pas en harmonie avec la fin naturelle du capital."
(Cours, op. cit. p. 349).
Cette unité de point de vue est-elle une force ou une faiblesse dans la doctrine de Ruhland ?
11 semble, à y voir de plus près, que cette unité n'est pas synonyme d'exclusivisme. Dans les faits historiques qui servent de base à son système, il en est qui laissent apparaître claire-
(i) V. plus loin Ile partie chap. 2.
ment l'action d'autres germes nocifs. Lui-même en tiendra compte d'ailleurs, lorsqu'il constatera comment la corruption engendra la ' malhonnêteté et à quel point s'entremêlent, dans le diagnostic de la société d'hier, les ravages de la luxure et ceux de la cupidité. (^)
Si, dans le plan de l'ouvrage, l'avarice se trouve placée au premier plan dans l'ordre des agents nocifs, c'est sans doute parce que Ruhland se laisse impressionner par ce qu'il voit autour de lui. Je ne crois pas qu'il se trompe là dessus et, tout en reconnaissant une influence égale à la luxure, je ne voudrais pas trancher le point de savoir laquelle, de la luxure ou de la cupidité, possède actuellement la plus grande puissance et la triste primauté antisociale. Bien hardi sera l'observateur qui affirmera que c'est pour jouir qu'on accumule l'argent par tous les moyens, ou inversement, que c'est parce qu'on a accumulé l'argent qu'on cède si universellement à la folie luxurieuse.
Un demi siècle avant Ruhland, Périn avait acquis la même conviction, et c'est aussi à l'avarice qu'il ramenait la crise sociale. »De toutes les passions de notre temps, la passion des richesses est peut-être la plus influente et la plus générale. En elle se résument tous les mauvais instincts.» (Richesse op. cit.) Comme Ruhland, il en appelait à l'histoire pour confirmer par la leçon de l'expérience ce que sa raison lui faisait démêler dans l'étude des maux présents. Ce n'est pas la première fois que la passion des richesses apparait dans le monde avec caractère d'un fait général et d'un péril sérieux. Et il résume ainsi le processus historique : j>D'ordinaire aux périodes de grande énergie morale et d'une grande expansion intellectuelle succèdent des périodes d'amollissement, de corruption, dans lesquelles les richesses, fruits des conquêtes accomplies dans l'ordre moral, font oublier à l'homme les véritables conditions de son perfectionnement, et le précipitent vers la décadence par l'eflet même de ces progrès e^ par l'abus qu'il fait des forces dont ses progrès l'ont pourvu.»
La question de primordialité, que nous posions ci-dessus, il la résoud à charge de l'avarice : »En s'emparant des coeurs, la passion des richesses en bannit toute énergie et toute générosité... l'utile prend la place du noble et du juste.
»Le naturalisme, au lieu de l'affranchissement qu'il lui promet-
(i) Ruhland, Système 111 p. 221-223).
tait ne lui avait donné que la plus abjecte des servitudes : la servitude des appétits de la matière."
>Les idées s'avilissent avec les sentiments ; tout, dans la politique comme dans les lettres, comme dans les arts, offre le caractère de la spéculation.
»De là le radicalisme et de là aussi l'individualisme, ces maladies mortelles du corps social.» Pourquoi l'avarice et ses dérivés sont-ils appelés des maladies mortelles de l'organisme social ? Parce que la vie en commun est devenue impossible, parce que le lien de solidarité a cessé d'exister et que dans ces conditions il ne reste plus que la dislocation.
>Une société où chacun ne songerait qu'à amasser du capital aurait bientôt perdu tout ce qui fait la noblesse et le charme de la vie humaine. L'intérêt, la dureté, l'égoïsme y régneraient sans partage et amèneraient inévitablement la séparation et souvent l'hostilité de tous contre tous." (Richesse, op. cit I. p. 251),
C'est non seulement le lien moral qui est dissous, c'est encore le lien matériel, comme le fit remarquer M. Novicow à la session de l'Institut International de sociologie en 191 1,
>L'idée qu'on peut s'enrichir plus vite en dépouillant le voisin qu'en se livrant à la production économique se manifeste par les actes suivants: le vol, le brigandage armé, la conquête militaire...." Ce qui amène naturellement la dissolution des entités sociales car, »si tout le monde s'occupait à spolier le voisin.... il n'y aurait aussitôt, plus rien à spolier : cela serait le retour à l'animalité pure..." (Annales t. XI, p. 104-105).
Si nous appliquons à celle d'entre les crises sociales que nous étudions ici, les principes ci-dessus, nous aboutissons à la conclusion qu'il faut retenir l'avarice parmi les causes premières de toute guerre.
Or, telle est précisément l'opinion de tous ceux qui ont observé la suite des événements historiques en se plaçant au point de vue sociologique.
Platon, résumant l'histoire universelle de son temps affirme >que toutes les guerres sont venues par la soif de l'or" (i)
Gumplowicz nous a laissé la formule que voici : »Les groupes et les collectivités sociales luttent en vérité toujours pour leur intérêt égoïste". (Annales Inst. Int. de Sociol. XI 135).
(i) Cit. Ruhland. Système III, 298.
Et Ruhland >Le capitalisme tel qu'il régit actuellement la société, signifie la guerre à perpétuité", (Système III 297).
La fin d'Athènes nous fournit l'un des exemples les plus caractéristiques où l'on peut suivre l'action nocive de l'avarice dans un groupe régionalisé, (i)
A l'époque de Periclès le germe se manifestait par l'ensemble de ses symptômes ordinaires.
La terre était désertée par les paysans, sa propriété concentrée par les banquiers qui en faisaient un article de luxe ; Athènes (v siècle A. C.) était devenu le centre du monde financier, au point que la monnaie attique était véritablement internationale. Les classes moyennes autonomes avaient disparu. Toute la politique était dominée par la nécessité d'importer tout le blé nécessaire au meilleur marché possible.
Il fallut entreprendre les guerres hasardeuses d'Egypte et de Sicile, pour ouvrir de nouveaux marchés ; il fallut détruire Corinthe dont la concurrence commerciale pouvait mettre en question l'existence de ces masses industrielles ou oisives, qui avaient cessé de produire les fruits de la terre.
Cet envahissement intolérable provoqua, comme toujours, la coalition des tributaires et des colonies ; plus d'importations de blé et plus d'argent pour nourrir les citoyens! Ce fut le déchainement de la crise ; les luttes sanglantes des pauvres contre les riches ne cessèrent plus et bientôt la conquête étrangère fut envisagée comme la seule solution d'une anarchie devenue intolérable. Periclès entreprit de conjurer la maladie sociale dont il ne soupçonnait d'ailleurs ni la cause, ni la gravité.
Le politique en accéléra la marche.
Il fit de la démocratie pour amener les prolétaires à se tenir pour satisfaits. Sur 35.000 citoyens adultes, 20.000 étaient nourris au frais du Trésor; en 5 années, il décréta pour 16 millions de francs équivalence appr(oximative) des travaux somptuaires ; toute la machine administrative était mise à réquisition pour assurer le bon marché du pain.
Il put se flatter quelque temps d'avoir assuré à son régime capitaliste le moyen de poursuivre l'ère de la concentration ; c'était rendre la crise mortelle, le jour où le Trésor serait à sec. Et comme l'accroissement rapide des charges de la politique démocratique de
(i) Système, t. p. 286-305.
l'Etat-Providence épuise les budgets les plus solides, ce jour arriva plus vite qu'on ne le croyait.
A la nature du remède appliqué et aux résultats obtenus on peut diagnostiquer la cause de la crise finale d'Athènes.
La relation directe entre les crises sociales et l'avarice-cupidité avait été proclamée par Sophocle dans cette strophe lapidaire :
»De tout ce qui a cours parmi les hommes, rien ne leur est plus funeste que l'argent ; il détruit les cités, il dépeuple les maisons, il corrompt les mortels les plus vertueux "
L'orgueil aussi est une tare individuelle, par son point de départ et sa téléologie ; mais, si l'on considère la matière sur laquelle elle agit, les relations d'homme à homme, et le milieu dans lequel se produisent ses manifestations, on admettra sans peine que sa présence ne saurait rester sans influence sur la vie sociale des entités.
Lacordaire en fit jadis une démonstration magnifique lorsqu'il développa Q) la thèse que voici :
»L'orgueil n'est que la forme de l'égoïsme, la passion du néant qui se ramasse en soi et qui veut opprimer tout le reste."
>L'orgueil est un sentiment faux, inhumain, malheureux qui dénature toutes nos relations avec la hiérarchie des êtres."
»L'orgueil trouble tous les êtres à commencer par lui-même."
Dans la famille, l'orgueil d'un membre détruit l'harmonie, le désir de collaborer les relations hiérarchiques. La crainte qu'inspirent les machinations de celui qui veut asservir, produit partout la réaction autour de lui, d'où lutte sourde, mauvaise volonté persistante, paralysant l'action sociale de la famille, l'acculant peut-être à une dissolution anticipée.
Dans le groupe régionalisé, l'orgueil d'une famille produit des résultats analogues.
L'orgueil des individus tend à créer une caste hégémonique ; il produit des réactions, des luttes intestines ; aussi longtemps que la caste se maintient, l'orgueil déforme la hiérarchie interne, fait produire à l'opération collective du groupe des effets anormaux, notammant au point de vue des luttes de nation à nation. Puis un jour la caste sombre dans la révolution interne ou dans la coalition des voisins obsédés d'une violation prolongée des bons rapports réciproques: c'est la crise.
(i) Conférences de Notre Dame Paris. XXle Conf.
Il semblerait à première vue, que l'orgueil n'intervient comme facteur social, que d'une manière épisodique ; que son influence augmente à mesure que la vie sociale, comme c'était le cas au Moyen Age, s'alimente d'idées, de doctrines, de controverses philosophiques ; qu'elle diminue dans la proportion où la société se matérialise, cherchant l'acquisition de richesses plutôt que la réalisation de quelque doctrine, la jouissance physique dans le repos, dans la mollesse appelée confort, plutôt que la vigueur intellectuelle et morale. Et dans ces conditions, nous étions disposés à faire assez bon marché, aux fins de la présente étude, de ce que l'orgueil pouvait avoir contribué à la crise.
Cependant un observateur éclairé et qui se trouve bien placé pour juger l'ensemble des événements mondiaux, le Pape Benoit XV, insiste sur l'oeuvre néfaste de certains facteurs sociaux qui constituent à toute évidence les formes actuelles de la tare fondamentale d'orgueil. Se proposant de son côté de tirer la leçon de la crise présente, le Pape nous dénonce quatre chefs de désordre, dont deux au moins se rattachent à l'orgueil : l'absence de bienveillance mutuelle dans les rapports des hommes entre eux, et le mépris de l'autorité.
Voici la filiation de la première cause : » Cependant à vrai dire, jamais la fraternité, n'a été moins pratiquée que de nos jours. Les haines de races sont portées au paroxysme ; les peuples sont divisés par leurs rancunes encore plus que par leurs frontières ; au sein d'une même nation et dans les murs d'une même cité, les différentes classes de citoyens se jalousent mutuellement et chez les individus tout est réglé par l'égoïsme devenu la loi suprême."
Et voici plus apparente encore, la filiation de la seconde cause : >Un souffle d'indépendance, accompagné d'un orgueil obstiné a pénétré peu à peu dans tous les esprits, sans épargner même la société domestique où la puissance paternelle découle si clairement de la nature elle-même. De là provient le mépris des lois, de là l'insubordination des masses, de là cette critique effrontée de ce qui est commandé, de là ces mille prétextes imaginés pour énerver la force du pouvoir, de là les forfaits atroces de ceux qui, faisant profession de ne reconnaitre aucune loi, ne respectent ni les biens, ni même la vie de leurs semblables." (Encyclique citée.)
Cencluons.
Nous disions plus haut qu'il y a des tendances individuelles
qui sont, pour chaque individu, une cause de désordres moraux et physiques, lesquels désordres se prolongent dans les entités sociales, y opèrent à la façon d'un agent de dissolution.
Nous avons commencé notre démonstration en étudiant l'action spécifique de trois d'entre ces tendances, qualifiées vices dans l'individu, tares ou germes nocifs dans les entités sociales.
Nous allons la continuer dans le chapitre suivant en constatant que les conditions normales d'évolution de ces entités ne s'accommodent en aucune façon des tendances en question.
La relation entre les crises sociales et nos trois vices capitaux se trouvera ainsi établie une fois de plus. Le plus éminent sociologue de la Grèce antique était arrivé à la même conclusion, il n'est peutêtre pas inutile de le rappeler à nos lecteurs :
»Si la République est vertueuse, elle jouira d'une paix inaltérable; si elle est corrompue par les vices, elle aura la guerre civile et la guerre étrangère." (Platon — De Leg. L. VIII).