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I. D'où provient cette activité interne qui est une lutte

Et quel est ce conflit primordial ?

Il est un fait qui nous frappe dès l'abord, lorsque nous envisageons la vie d'un organisme : le fait de la limitation dans le temps. Ce fait est aussi indéniable pour l'organisme social que pour l'organisme physique : leur vie eut un commencement, donc elle aura une fin ; donc aussi, dans l'intervalle, elle sera soumise à des vicissitudes, à des modalités variables. Les adversaires les plus décidés de l'organicisme en conviennent »Toute organisation sociale, tout Etat, toute société, tout droit, toute branche d'économie parcourt un développement. Nous pouvons en distinguer nettement les commencements, les progrès, souvent aussi déjà le ralentissement et l'arrêt' (Gumplowicz — Grundriss.... p. 120.)

De cette limitation dans le temps, de ces vicissitudes, nous tirons la déduction logique que nos entités ne sont pas, ne sauraient pas être simples. Ce sont des composés, dont les éléments préexistaient, différents entre eux ; cette différence essentielle subsiste malgré leur phase de coordination organique.

Nous pouvons en tirer des conclusions au sujet des phénomènes qui nous intéressent. Guniplowicz, qui constate la complexité comme un fait d'observation, en déduit aussi » l'action réciproque des éléments hétérogènes réagissant les uns sur les autres." {Grundriss p. 123.) Mais il se refuse à chercher pour cette action >réciproque une formule générale et précise" et nous donne une fois de plus le spectacle de l'échec dans la recherche de la >loi" sociale, (v. plus loin, III partie — ch. IL). La logique cependant nous permet d'aller de l'avant. Le fait des vicissitudes dans l'expression de la vie nous permet de conclure à la présence, parmi les éléments dissemblables qui composent l'organisme social, d'éléments contradictoires, principes de vie et germes de mort. La lutte, la voilà !

Les modalités successives de la vie de nos organismes refléteront ainsi la force respective de ces agents, leur équilibre instable, leurs triomphes transitoires ou définitifs. Au point de départ, c'est la force de cohésion qui l'emporte. Elle sera seule active ou

abondamment triomphante pendant une première période. Donc il se produira une succession de phénomènes d'accroissement, d'extension, qui est une tendance essentielle de leur vie.

Dans une période ultérieure, les germes nocifs se développeront à leur tour, et il pourra en advenir de nouveaux du dehors. D'où période d'équilibre instable avec des oscillations plus ou moins nombreuses, plus ou moins prolongées; s'opérant lentement, elles peuvent n'être que des facteurs de malaises passagers ou d'évolutions graduelles ; survenant brusquement, elles peuvent affecter l'organisme : ce sont des crises. Dans la période finale, l'équilibre est rompu au profit des germes de destruction. Il peut l'être lentement, avec des retours d'intensité décroi-ssante, il peut l'être brusquement; dans les deux cas, c'est la fin spécifique de l'organisme.

Appuyons notre thèse par trois observations concordantes, très distantes par le temps et l'espace. La première d'Herbert Spencer.

»Les sociétés, comme les autres corps vivants, commencent sous forme de germes et ont pour point de départ des masses extrêmement ténues en comparaison de celles auxquelles elles finissent par arriver." {Prmciples of Sociologie. 1 III Ch. 3).

Voici comment s exprime Ch. Périn :

»La société passe comme l'individu, par divers âges. Elle a de faibles commencements, ce n'est que par le cours du temps qu'elle parvient à son plein développement, et qu'elle atteint son état de perfection". {Les Lois... op. cit. p. 327).

Enfin, tout récemment nous lisions ceci :

»Le cycle que décrit la vie sociale ressemble merveilleusement au cycle de la vie individuelle : les sociétés naissent, se développent, se désagrègent et meurent (P. Evariste — Annales de la Sté. Belge de sociologie t 2 p. 314.)

II. La tendance d'expansion pourrait être considérée comme ne faisant qu'une avec la tendance de lutte interne. C'est, en quelque manière, la manifestation, à l'égard du monde environnant du triomphe de la vie à l'intérieur. Cependant elle constitue une tendance autonome :

»La société humaine tend par elle-même indéfiniment à s'agrandir, à s'unifier, à exercer ses forces, à élever sa fin, puisque tout

être tend à sa propre perfection (Taparelli d'Azeglio — Cours

de droit naturel p. 133).

»lla tendance la plus naturelle à toute communauté sociale

est la tendance à rauj^mentation constante, incessante." (Gumplowicz — Précis de sociologie p. 25g).

M. Duthoit, parlant de la vie sociale, répète cet aphorisme :

»Ici bas, ne pas progresser, c'est mourir.» {Vers l'organisation op. cit. p. 16).

Nous aurons à nous occuper ultérieurement de l'action de cette tendance à l'occasion des fonctions spécifiques de chacune de nos entités sociales. Au point de vue de l'étude des crises, la tendance d'expansion mérite une attention toute particulière. Par cela même qu'elle est une tendance primordiale, on doit admettre que chacune des entités sociales lui -est soumise, d'une façon qui sera en rapport avec sa constitution spécifique, mais d'après une constante commune que Ton peut résumer ainsi : croissance, multiplication, extension dans l'espace. Chacune d'elles et toutes ensemble doivent se prêter avec une souplesse suffisante à l'action de cette tendance. L'une d'elles y manque-t-elle ? Aussitôt nous verrons un arrêt dans l'activité de cette entité. Peut-être un trouble, une crise si le fait est généralisé.

Une force externe en contrarie-t-elle l'action ? Nous verrons bientôt une lutte s'engager entre ces forces opposées. Ce seront des conflits sociaux qui paralj'seront plus ou moins gravement, plus ou moins longtemps, la fonction spécifique de notre entité.

Comme il est constant que, dans la collectivité humaine, il y eut, depuis les temps les plus reculés, coexistence simultanée de plusieurs entités sociales de même degré, il ne sera pas indifférent de laisser agir la tendance primordiale d'expansion d'après n'importe quelle modalité. Car il se fait que certaines modalités d'expansion préparent, occasionnent ou aggravent des conflits entre les réalisations épisodiques des entités. D'où une nouvelle source de troubles sociaux, moins graves peut-être au point de vue thérapeutique, parce qu'ils ne sont qu'occasionnels, mais dont les effets peuvent être tout aussi nuisibles. Un exemple fera mieux comprendre notre pensée.

La tendance d'expansion se trouve à la base de l'entité sociale »famille» avec une évidence qui rend superflue toute démonstration. La procréation est la source de la famille, qui sera à son tour, multiplication et expansion. Il est, pour cette expansion nécessaire, des modalités normales. Nous en toucherons un mot plus loin, quand nous envisagerons les relations entre la multiplication des individus et celle des richesses c. à. d. des choses dont ils ont besoin.

Il y a par contre des modalités vicieuses, par ex. 1 expansion concentrique : aussitôt nous voyons la famille en question entrer en conflit avec les familles voisines. Et sur ce conflit externe se greffera, par voie réflexe, une crise interne.

Vainement les familles comprimées chercheront par un effort plus intense ou par une patience extrême à conjurer la situation: tout pour elles se traduira en souffrance, en misères morales et physiques, jusqu'à ce qu'une crise en anéantisse quelques unes ou que l'usure plus rapide les étiole et les fasse disparaître silencieusement. C'est que, par une organisation sociale malencontreuse, la force d'expansion à laquelle la famille doit se soumettre, se trouvait contrecarrée dans chacune de ses manifestations.

La multiplicité des enfants fait chavirer le budget, amène la maladie ensuite de l'insuffisance d'alimentation, d'air et d espace.

L expansion des énergies de travail, dans le sens qualitatif se trouve contrecarrée par la pauvreté, le besoin immédiat, la division du travail, l'intensité de la production; l'expansion dans le sens quantitatif n'aura d'autre résultat qu'une baisse dans le salaire, suite de la surproduction, et une usure plus rapide de l'organisme physique surmené.

Pour saisir la valeur de notre argumentation, il suffit de comparer le sort de deux familles fécondes, également prolétaires, dont l'une vit dans les ^'slwns" de Londres ou de New- York, l'autre dans les grandes plaines du Canada ou de Nouvelle Zélande.

Cet exemple nous permet de faire entrevoir dès à présent la thèse que nous développerons plus loin au sujet des crises et de leur caractère anormal. Si nous affirmons et si nous prouvons que la tendance d'expansion est primordiale, qu'elle est une manifestation nécessaire de l'activité essentielle qualifiée vie pour chacune de nos entités, il -n'en découle nullement que cette tendance soit par elle-même une source nécessaire de conflits entre les réalisations épisodiques concomitantes (^).

Il y a plusieurs directions à l'évolution de cette tendance et il appartient à ceux qui conduisent une entité sociale de choisir avec sagesse, avec prudence, avec justice. C'est la raison suprême de 1 existence d'une série d'autorités, la justification de la nécessité de l'organisation des pouvoirs, (v. notre Ille Partie)

(i) Contra: «Les peuples dans leur période d'expansion ne sauraient pas être parifiques". (Steinmetz op. cit. p. 308).

Lorsque Gumplowicz et après lui M. del Vecchio (') enseignent que la tendance d'expansion dans l'ordre des entités »groupes régionalisés" justifie et nécessite l'absorption des petites nations par les grandes (cf. Der Rassenkampf) ils produisent une affirmation gratuite, contredite par la raison et l'histoire. Cliose curieuse pour Gumplowicz : le voilà donc qui tombe à son tour dans le Darwinisme sociologique, pire que l'organicisme, auquel il décrocha parfois ses traits les plus sarcastiques !

Tous deux confondent la thèse et l'hypothèse, l'usage et l'abus, l'agent externe et la tendance intrinsèque.

Nous verrons plus loin combien il est aisé de donner dans les circonstances dans lesquelles évoluent nos entités contemporaines une direction harmonique à la tendance d'expansion dont nous ne voulons méconnaître ni la puissance, ni la légitimité.

Mais n'eussions-nous pas réussi à fournir cette preuve, pour un cas déterminé, il n'en résulterait pas moins que la doctrine du conflit nécessaire des expansions est illogique et qu'une évolution normale, sans conflit, est possible.

S'il en était autrement, on devrait conclure que l'Auteur de l'Univers aurait manqué d'intelligence ou de puissance. Or cette preuve est encore à faire, et ce ne sont certes pas les astronomes qui, péniblement et à tâtons, en sont arrivés à soupçonner le comment du mouvement merveilleux des soleils et des planètes, leur vitesse effi*ayante et leur harmonie inflexible, fourniront les éléments de pareille démonstration !

Celui qui a pu harmoniser les manifestations de la tendance externe, force et mouvement, de tous les mondes, a dû pouvoir et vouloir l'harmonie dans la tendance externe d'expansion de ce petit fourmillement que nous appelons l'humanité. L'argument a été mis en relief par le grand Pape du XIXe Siècle.

En rappelant ce qui se passe dans tous les domaines où la liberté humaine n'a pas la faculté de troubler l'ordre, de vicier la vie normale, Léon XIII nous fournit à la fois la démonstration de la possibilité, de la vie normale sociale et l'indication de la

source responsable des troubles: «les forces et causes naturelles

ou physiques, que Dieu a fait s'accorder les unes avec les autres d'une façon si admirable, qu'aucune n'est un obstacle à l'action de ses voisines.» (Encyclique Imtnortale Dei.„. p. 25 de l'Ed. f.)

(i) Il fenomeno délia Guerra — op. cit.

Et ailleurs (Encyclique Rertim Novaruni) :

»De même que, dans le corps humain, les membres, malgré les diversités s'adaptent merveilleusement l'un à l'autre de façon à former un tout exactement proportionné et qu'on pourrait appeler symétrique : ainsi dans la société les deux classes sont destinées par la nature à s'unir harmonieusement et à tenir mutuellement dans un parfait équilibre." (i)

De son côté Gabriel Tarde fusionne les notions mêmes de vie et d'accord : ce qui revient à dire que l'absence de trouble, de crise est l'état normal :

>La vie c. à. d. la plus haute et la dernière production de la nature semble n'être que la réalisation graduelle de l'accord logique et téléologique le plus parfait, terme ultime de notre série". {^)

C'est dire aussi que toute crise est la négation de la vie.

Nous reviendrons ailleurs sur les conséquences des actes vicieux de ceux-là qui exercent une influence directrice sur la vie des entités sociales. Tout ce que nous devons retenir ici, c'est qu'une vie normale n'est possible ; qu'en analysant les tendances fondamentales de cette vie, même celles qui, comme la lutte et l'expansion, ont prêté le plus à des interprétations pessimistes, on doit reconnaitre qu'il est possible de leur donner tout le champ d'action qui leur est nécessaire ou utile, sans recourir à l'hypothèse du conflit. (3)

Il nous reste à préciser la troisième tendance fondamentale qui conditionne la vie normale. Nous l'avons appelée : la solidarité, et ce nom seul écarte l'idée de crise, de conflits sanglants. Encore convient-il de la définir de plus près, afin de nous fixer sur les agents qui peuvent l'entamer, paralyser son action, détruire son oeuvre même sans retour.

Vers le milieu du XIXe Siècle, une génération s'attacha avec passion aux problèmes sociologiques, aux phénomènes d'évolution de la vie de peuples aux moyens de les influencer dans un sens ou l'autre.

Dans les milieux mêmes où vivait la pensée d'Auguste Comte,

(i) Cf. P. ad. Romanos, XII, 4.

(2) G. Tarde Logique sociale Conclusion du ch. m : Etats historiques de la logique.

'(3) Pour les arguments de la thèse contraire, v. l'étude de M. G. del Vecchio : // /enomene délia guerra op. cit.

de tous les descendants des philosophes sociaux du XVIIIe Siècle qui avaient prétendu refondre l'Europe, et des socialistes philosophes qui se préparaient à régenter le monde, Lacordaire proclama solennellement l'équivalence des termes : solidarité et société. »L'unité des esprits est la société même... Tant qu'un peuple n'est pas un par la pensée, ce n'est pas un peuple mais un carrefour de marchands, un ramassis de corps et de convoitises» {^Conférences de Notre Dame, à Paris carême de 1845).

De l'autre côté des Aires, un philosophe spéculatif P. Taparelli d'Azeglio arrivait à la même formule : »La société humaine est une union d'esprits, de volontés, de forces entre les hommes pour un bien commun» {Cours de droit naturel Prop. CXIX p. 131.)

Ailleurs il revient sur cette doctrine dans les termes suivants :

»La société consiste surtout dans l'union des volontés, dans cette coopération sociale qui vise à l'obtention d'un même bien.» (I)

A l'université de Louvain, Périn donnait de la solidarité cette paraphrase lumineuse :

»Une communication réciproque de mouvement et de vie, une pénétration mutuelle de chacun à tous et de tous à chacun, en vertu de laquelle tous les membres d'une société se font réciproquement, à la longue du moins et dans une certaine mesure, les uns aux autres leur destinée et par suite de laquelle rien de ce qui affecte l'ensemble ne peut rester étranger aux individus, pas plus que rien de ce qui affecte les individus ne peut être indifférent à la prospérité de l'ensemble.» (Périn, Rich. I p. 36).

Si la solidarité n'est pour ainsi dire qu'un autre aspect de la sociabilité humaine, on doit reconnaître en elle l'expression d'une loi naturelle fondamentale, et comme telle proclamer qu'elle doit être universelle et constante. S'il faut, avec d'aucuns, la rattacher à la loi cosmique d'attraction, observons que cette loi est l'égale, sinon la dominatrice, de la loi de répulsion.

Comment expliquer que l'observation des faits, surtout à grande distance, après quelques siècles, nous oblige à confesser que la solidarité eut des limites, des faiblesses, qu'elle disparut même de certaines réalisations d'entités sociales ? On peut trouver à cela diverses raisons.

En voici une que nous croyons péremptoire : C'est la limitation nécessaire de tout être créé. Si l'homme est limité, ses actes.

(i) Essai théorique du Droit naturel Liv. iii p. m.

avec leurs cortèges de conséquences, le seront comme lui. Son amour et ses haines ne sauraient s'étendre très loin, ni durer longtemps. Et avec l'agent agissant, avec la cause efficiente, disparait l'effet actuel, si quelque force comme la tradition, n'intervient pour les perpétuer. On peut, à un autre point de vue, en déduire encore ceci :

Limités dans leur nature, les hommes le sont aussi dans leurs qualités. Or la solidarité s'affaiblit, s'éteint lorqu'elle ne rencontre, au lieu d'écho, que l'indifférence, l'hostilité ; la répulsion engendre la répulsion, comme tous les vices engendrent des luttes, dans la vie individuelle et dans la vie collective.

Nous en pouvons conclure, soit dit en passant et sans vouloir entamer l'objet propre de notre Ille partie, qu'il est possible, et dès lors désirable, de travailler à la conservation, à l'extension de cette solidarité.

Nous le ferons en reculant les bornes de nos qualités individuelles : en augmentant nos forces d'attraction, qui nous rendent utiles à la collectivité, en réduisant nos sources de répulsion, qui font désirer la dissociation autour de nous.

L'observation des faits et l'expérience de l'histoire confirment ce que la logique nous démontre au sujet de l'importance de la solidarité, au point de vue de la vie d'une entité sociale.

Familles, ou groupes régionalisés, il leur faut également pour exercer une activité spécifique, la solidarité complète, c. à. d. le fait de l'existence de cette solidarité et la conscience de cette existence dans le chef des membres individuels de cette famille, de ce groupe.

Cette double condition constitue aussi le diagnostic certain de la vie d'une entité. Voulez-vous savoir où en est une entité sociale, si la maladie qui la mine, si la crise qui la secoue ont entamé le principe vital ? Observez les manifestations de solidarité qu'elle donne. Les membres s'affligent-ils en commun d'un malheur qui survient à leur famille, à leur groupe ? Sont-ils disposés à traduire en actes leurs protestations de solidarité, soit par une oeuvre d'expansion, soit pour le travail modeste de la survivance quotidienne ?

Rassurez-vous le coeur bat : quelles que soient les apparences, la vie est présente. Vous en mesurerez la vigueur à l'étendue de la ckpacité de travail, de la générosité et la spontanéité des sacrifices qui surgiront à l'heure où il le faudra.

Voici, pour finir, quelques citations établissant que nos contemporains, dans leurs recherches analj'tiques, sont arrivés aux mêmes conclusions en ce qui concerne le rôle de la solidarité. Nous les choisissons, comme d'ordinaire dans des milieux différents.

De Gabriel Tarde : »Une société vit de dévouement {Logique sociale p. 389.)

D'Alfred Fouillée : »Pas de vraie société sans un accord interne des membres, sans un désir d'unité plus ou moins conscient, et sans une représentation plus ou moins vague du tout dont ils font partie.» {Socialisme et sociologie réformiste, p. 67.)

De M. John E. Boodin :

»People may be formally married without being a family; they may live in a country and even hurrah for it, without any sensé of its common responsabilities and ideals.... We must be able to trace a living consciousness of loyalty in order to be warranted in holding to one life.... (John E. Booding op. cit. p. 30.)

Ayant ainsi constaté quelles sont les tendances primordiales de la vie des supraorganismes sociaux, nous sommes en possession d'un critère pour déterminer quelle sera la nature de l'influence exercée par l'un ou l'autre facteur externe que la vie sociale nous fait apparaître, et nous pourrons le qualifier bon ou mauvais.

Facilite-t-il le triomphe de la vie interne, l'expansion externe, la puissance de solidarité? Nous pourrons conclure avec confiance que ce n'est pas de lui que proviendra la crise; et, au point de vue de notre étude, nous l'appellerons » germe de vie«. Contrariet-il une ou plusieurs de ces tendances? Nous conclurons que son introduction sera une cause de trouble dont les conséquences pourront être d'autant plus graves qu'il aura l'occasion d'agir plus puissamment, et sans le contre-poids occasionnel de quelque autre facteur.

Nous l'appellerons » germe nocif«.

§ 2. De la nature et du rôle des crises sociales.

A partir de ce moment nous entrons dans le coeur même de notre sujet. Si notre titre préjugeait la qualification sociologique qu'il convient de donner à la situation présente, c'était provisoirement, et en attendant que nous fussions en mesure de justifier pourquoi le qualificatif »crise« appartient aux faits dont nous voulons tirer une leçon.

Sachant ce qu'il faut entendre par >vîe sociale* et à quels critères ou doit s'arrêter pour juger ce qui la favorise ou ce qui la contrarie, nous pouvons désormais fournir les éléments d'une démonstration de ce que, auparavant nous »sentions« être la vérité, par le témoignage intime psychique, seul témoignage réel, s'il faut en croire M. Bergson.

Cette nouvelle démonstration n'est pas inutile : nous allons voir en effet que les doctrines les plus contradictoires ont surgi non seulement au sujet du rôle des crises (téléologie) mais encore à pro[)os des faits qu'il convient de ranger dans cette catégorie, si tant est qu'on admette que la catégorie existe.

Parmi ceux qui reconnaissent la possibilité de l'existence des crises sociales et consentent à appliquer ce terme aux conflits sanglants des partis ou des nations, il en est qui en dénient le caractère anormal, sans s'arrêter à la contradiction que leur donnent les mots eux-mêmes.

Aux controverses sur l'existence et sur la nature des crises, viennent s'en ajouter d'autres sur le rôle de ces crises. Elles proviennent surtout des auteurs qui empruntent leurs conceptions sociologiques au monde physique et suivent plus volontiers un parallélisme dans l'ordre mécanique que dans l'ordre organique.

Or, qu'on veuille bien l'observer: ces querelles d'école influencent directement les idées et les actes de tous les jours. Les solutions sont acceptées et traduites en pratique par toutes les masses, implicitement, parce qu'il n'est pas possible de ne pas agir soit conformément, soit contrairement à ce que nous croyons être la vérité! Ces systèmes, à notre insu, se trouvent au fond des programmes politiques.

Autant valait les discuter franchement, n'est ce pas?

Nous devions donc savoir d'après quel critère nous appelions i crises* une série de faits sociaux. Et pour cela il était indispensable de chercher à savoir ce qui se passe dans l'être même des sociétés, de quels éléments elles se composent, et comment ces éléments en réagissant les uns sur les autres, produisent des phénomènes aussi dissemblabes que la vie et la mort, l'harmonie et le conflit, le progrès et la décadence.

Voilà pourquoi nous nous sommes attachés à mettre en évidence la nature et les tares de l'être humain, facteur des faits sociaux, la nature et les tares des actes humains, matière de faits sociaux. Les plus importants d'entre ces actes humains, c'étaient ceux

qui étaient générateurs d'entités sociales ; il fallait donc pour ces entités, comme pour les hommes, se poser des questions relatives à leur nature, à leur œuvre spécifique.

Tout cela était indispensable pour justifier l'objet de notre étude et son titre ; pour qualifier de crise sociale, les événements qui se déroulent devant nous et pour en tirer les conclusions pratiques qui s'y trouvent.

Mais ces leçons elles-mêmes existent-elles? Comment les dégager? Nous avons émis là-dessus quelques considérations initiales, en traitant de la méthode que nous allions adopter (v. plus haut).

Maintenant cest la question de fond qui se pose et qu'il faut résoudre.

Une leçon ? Il n'y en aura pas, si la crise n'existe pas, ou si les conflits contemporains sont le produit de forces cosmiques, de nécessités aveugles. Enfin, si les conflits sont une source de progrès, la leçon, c'est qu'il faut les souhaiter, les laisser se produire, les multiplier même.

A. Notre thèse sur la nature et sur le rôle des crises sociales.

Les prémisses que nous avons posées nous amènent aux conclusions que voici : ce qui contrarie l'évolution normale des entités sociales doit être, par cela même, une source de trouble. Si outre la compression des fonctions spécifiques des entités sociales, les organes constitutifs se trouvent atteints, il y aura péril grave; le degré d'acuité décide du qualificatif » crise».

La possibilité du trouble, de la crise, dérive directement de la liberté morale. Chaque homme ayant la faculté de violer le programme que lui trace sa conscience, peut accomplir des actes, contraires à l'ordre social, actes dont les conséquences vont créer un état anormal.

Cette possibilité fut réalité dans tous les temps et en tous lieux, mais avec une intensité variable. Nous avons appelé de trois noms différents, pour nous conformer aux manières de penser de la plupart des hommes, la tendance antisociale. L'avarice-cupidité, la luxure, l'orgeuil sont les versants différents d'une même masse, qui barra la route de l'Humanité dans la voie harmonique qui est le plan divin.

En elle-même donc, par son origine et par ses effets, la crise est un état indésirable, anormal, un mal spécifique au point de vue de l'évolution des sociétés humaines. Elle est l'œuvre de ten-

dances viciées, elle manifeste des activités entachées par des tares, elle place les hommes dans des conditions particulièrement pénibles, elle est l'illogisme sociologique. »Etant donné l'homme avec sa raison, ses sentiments et ses affections, il n'y a pas moyen d'expliquer comment la guerre est possible humainement.» [^)

Reprenons notre parallélisme organique ; la méthode nous servira encore cette fois pour expliquer par quoi nous distinguons la crise proprement dite de l'ensemble des troubles de la vie sociale.

Nos entités sociales présentent des phénomènes de vitalité parallèles à ceux que nous observons dans les êtres vivants physiques, avec lesquels nous leur avons reconnu une communauté de structure, la structure organique.

Les fonctions des organismes physiques sont altérées par la présence de certains agents nocifs sociaux. (^)

Que pouvons-nous savoir de la marche de cette contamination ?

Dans l'organisme physique, nous observons ceci: Les êtres, condamnés à disparaître au bout d'un nombre restreint d'années, c'est un fait d'expérience hélas ! présentent rapidement des phénomènes précurseurs de la dissolution finale: les manifestations de croissance cessent, les manifestations d'activité vitale ralentissent, jusqu'à ce qu'elles atteignent l'imperceptible. Un jour elles s'arrêtent tout à fait, en suite d'un mystère impénétrable, et il survient des phénomènes d'un autre ordre caractérisant la désagrégation matérielle.

Ce processus, nous l'appelons l'usure normale. Si, à plusieurs égards, la mort peut nous apparaître comme un fait anormal, d'autre part, la raison nous enseigne que tout ce qui eut un commencement doit avoir une fin, et nous nous sommes habitués à considérer comme normale, une fin progressive, lentement pré parée et annoncée par les phénomènes que nous appelons usure, ralentissement de la vie, dégénérescence sénile.

A côté de cette dissolution graduelle, universelle, nous observons encore deux phénomènes occasionnels : des altérations subites de la fonction vitale, suivies ou non, de leur suppression brusque, imprévue.

1) Comte Jos. de Maistre Soirées de St. Petersbourg VIII* Entretien, (sur la guerre).

2) «Les sociétés peuvent, comme les organismes vivants, être le siège de tro'ubles qui constituent ce que par analogie, on peut appeler la pathologie sociale* (Bauer Essai de classification des faits sociaux op. cit.)

A celles-ci nous réservons l'appellation de maladie, et nous considérons ces phénomènes comme anormaux, indésirables. Si haut que remontent les traditions de la société nous y trouvons la trace d'efforts pour écarter les maladies sociales d'abord dans leurs manifestations, ensuite dans leur origine.

Ces altérations ne sont pas toutes les mêmes à en juger par leurs manifestations et par leurs solutions.

La maladie est-elle grave, aigùe, on parlera de crise ; selon la solution toujours rapide, de cette période de crise, on pourra opérer un classement: il y aura des crises d'assainissement, des crises d'affaiblissement, des crises mortelles.

Avant la maladie, il y avait au moins équilibre entre la puissance de vie et celle de mort. L'équilibre se trouve-t il rétabli surabondamment après la crise? On s'en félicitera comme d'un événement favorable, on dira: c'est une crise d'assainement ! on pourra constater en ce cas que le germe nocif, cause de tout mal, se trouve expulsé. Dans l'ordre physique, les crises d'assainissement sont plutôt rares.

Il se fera plus souvent hélas ! que le germe nocif est seulement paralysé dans son activité, ou que son expulsion tardive a laissé l'organisme dans une situation moins bonne. L'équilibre des forces se trouve rétabli pour un instant ; mais bientôt une oscillation en sens contraire se produira, le point d'arrêt se trouvera plus bas, la reprise sera plus lente, moins complète; c'est une crise d'affaiblissement, qui précipitera l'action ininterrompue de l'usure et contribuera ainsi à préparer la crise finale.

Telles sont les crises dans la vie des êtres physiques.

L'histoire des manifestations de la vie de nos entités sociales enregistre des phénomènes parallèles.

Si nous voyons vieillir et s'épuiser lentement, comme par l'usure du temps, la puissance vitale des familles, des groupes et des collectivités raciales, nous voyons aussi, à certains moments, des bouleversements violents dont l'importance, l'étendue, l'acuité font qu'on les appelle crises sociales.

Je pense que cette explication analogique servira à justifier notre point de vue et que l'énorme homicide collectif commencé en 1914 ne saurait être accepté comme un phénomène d'usure normale.

Un mot encore au sujet de l'explication du terme «crise». Plus d'une fois il est arrivé, au cours de cette étude, que l'argument

ou l'observation était applicable à tout un groupe de phénomènes, embrassant outre l'ensemble de la classe »crise« quelques faits limitrophes.

Il doit rester entendu que nous avons pris pour sujet de notre étude des faits précis : la collision internationale sanglante. Par conséquent notre argumentation s'inspirera toujours de ce point de vue, lors même que nous ne nous en exprimons pas. C'est lui aussi qui doit décider de la valeur de conviction insérée dans les arguments.

Cela dit, reprenons notre notion de la crise, en envisageant leur solution. Pour la raison que nous venons d'exposer à l'instant, voyons principalement ce qu'il advient à l'entité groupe régionalisé.

Les entités sociales » groupe régionalisé» connaissent des crises d'assainissement, parce que, grâce à la commotion, une réaction énergique s'est dessinée ; parce que cette réaction s'est attaquée à la source du mal, qu'elle a réussi à éliminer le germe nocif.

Et il pourra se faire que, dans cette opération d'assainissement, d'autres germes plus latents, moins vivaces, se trouvent entraînés eux aussi : Bienheureuses pareilles crises !

Elles sont d'ailleurs plus fréquentes dans les groupes régionalisés que dans les organismes physiques sans doute parce que les destinées des entités s'étendent bien au delà des limites posées à la vie physique.

Les entités sociales «groupes régionalisés» connaissent aussi des crises d'affaiblissement, et, lorsque nous en trouvons les symptômes, nous pouvons nous tenir pour assurés que la reprise sera précaire, parce que les germes nocifs sont toujours là, tenus en échec par un effort intermittent, qui bientôt sera insuffisant. Dans un retour offensif nouveau, la résistance sera moindre, le trouble plus profond, la force nocive plus active. Tout sera à recommencer, et avec moins de chances de succès, dans une entité moins résistante. En attendant, il faudra se contenter de vivoter, renonçant désormais aux vastes espoirs et aux grandes oeuvres.

Pareils retours à la vie sont aussi inquiétants, que la crise ellemême ; parce qu'ils prédisposent à un optimisme endormeur, à des illusions qui couvrent complaisamment la paresse du manteau d'une fallacieuse expérience. Puisque tout est bien qui finit bien, dira-t-on, puisqu'après telle ou telle crise, la reprise s'est faite toute seule, à quoi bon s'imposer du travail, une contrainte, en vue d'en prévenir le retour ?

Les doctrines économiques du laisser laire, laisser passer, avec la thèse si commode des «Harmonies» économiques, naturelles, automatiques, répondent parfaitement à cet état d'âme.

Vient enfin l'heure où, dans la grande collectivité humaine, une entité sociale aura cessé de compter. Il est rare, surtout s'il s'agit d'un groupe régionalisé que cette disparition se fasse sans quelque collision sanglante : c'est la crise mortelle.

Voilà ce que nous apprend cette observation, prolongée à travers les siècles qu'on appelle l'histoire, et voilà comment le raisonnement analogique nous facilite l'intelligence de l'histoire.

On a fait remarquer non sans raison, que l'évolution de nos entités sociales comprend une série de facteurs autres que ceux que nous trouvons dans la vie matérielle, où se déroule l'ordre biologique. (^)

Constatons donc que notre parallélisme peut encore se poursuivre sur ces points.

L'agent fondamental de la vie morale, c'est la justice, avec son corollaire, la sanction. Ces «impondérables» comme on aime à s'exprimer aujourd'hui, se trouvent sans doute dans toutes les crises sociales-

Nous en trouvons l'image dans l'ordre biologique.

La justice biologique, c'est l'emploi normal de l'organe en vue de la fonction qui lui est assignée. On la viole en restant en deçà: aussitôt apparaît le phénomène » atrophie.* On la viole en allant au delà: survient l'usure prématurée. Dans les deux cas, la sanction est la même : privation de la faculté fonctionelle.

Cette privation sera définitive ou transitoire, tout comme les crises sociales.

Tant qu'une limite de morbidité n'est pas atteinte, on peut revenir au fonctionnement normal par le retour à l'usage légitime, ce que, dans l'ordre moral, on nomme «la conversion».

Ce n'est pas tout, les nombreux faits d'atavisme physique nous initient au mystère de la solidarité morale des générations successives, solidarité dans le mal ou dans le bien, dans la récompense ou dans l'expiation.

Tout ceci, bien entendu sous la réserve d'usage : comparaison n'est pas raison !

Ce n'est pas » parce que« les choses se passent ainsi dans l'ordre biologique qu'elles «doivent» se passer de même dans

(i) Contre le matérialisme historique et l'explication économique de l'histoire cf. Victor Brants, op. cit.

l'ordre sociologique. On pourrait tout aussi bien renverser la proposition et prétendre que c'est »parce que« les crises ont pareille nature et pareil rôle dans l'ordre sociologique qu'elles les auront également dans l'ordre biologique.

Est-ce tout ce qu'on peut dire sur le rôle des crises sociales?

Sont-elles seulement des phénomènes sporadiques, sans lien entre elles ?

Sont-elles seulement des sanctions ?

Le problème ainsi posé est grave, il ne serait pas digne de nous, de chercher à l'esquiver.

Comme éléments de solution, nous avons deux considérations. La première appartient à l'ordre logique : il semble qu'il y ait une disproportion entre la cause et l'effet, entre tout ce qui engendre ou pourrait engendrer une crise et la part que prend cette crise dans la suite des temps.

Additionnez tout ce que nous pouvons trouver de facteurs aux crises sociales : hommes libres posant des actes anti-sociaux, actes antérieurs coulés en institutions, lois, moeurs exerçant sous cette forme une pression sur les générations nouvelles, tendances d'équilibre instables entre les actes viciés et les actes expiatoires : tout cela nous laisse un déficit entre la cause et les effets.

Cette disproportion arracha, à Gumplowicz ce cri de désespoir : «Entre l'âme humaine et cette force que nous nommons l'âme collective, s'ouvre un abîme mystérieux qui pour nous reste une énigme éternelle.» (i)

Le second élément de solution appartient à l'ordre historique.

A considérer les crises sociales du passé dans leur suite et dans l'évolution totale des sociétés humaines, on découvre quelque chose qui ressemble à s'y méprendre à un certain ordre provenant d'un plan conscient, supérieur.

A la génération qui nous précéda à Louvaiu, Charles Périn enseignait que: '<Dieu imprime à l'activité humaine un certain cours; qu'il tourne dans un certain sens les affections des peuples; qu'il donne à leur vie collective une certaine forme et une certaine suite, qui décident de leur caractère et de leur rôle dans les affaires du monde» (Périn La Richesse op. cit. p. 311)

Devant une génération précédant Pérrin, Lacordaire proclamait du haut de la chaire de Notre Dame à Paris:

(i) Annales Institut intern. de Sociologie XI p. 136.

«Soit qu'un empire se fonde ou s'écroule, qu'un soleil s'éteigne ou s'allume.... c'est toujours Dieu qui arrive, encore que la poussière soulevée par son passage nous dérobe longtemps Sa figure et Son secret. (XXIVe Conférence).

Nous ne croyons pas que Bismarck venait de relire Lacordaire lorsqu'il dictait, pour l'édification de notre génération, cette phrase

de ses Mémoires: «l'Homme d'Etat ne fait rien il entend

résonner dans les halles de l'histoire le pas de Dieu. .. il se place sur Son passage et saisit le pan de Son manteau.»

Le fait historique est si clair, si convaincant, que Gumplowicz oublie un moment son système matérialiste pour accepter à son

tour la présence «d'un grand principe inconnu, moteur du monde

principe tout-puissant, présent partout et si l'on veut, omniscient

qui pratique, pour ainsi dire, une politique logique.» {Grundriss op. cit. p. 12g.) Vingt ans de recherches ne lui ont pas appris le nom de ce grand principe tout puissant, et discourant, la veille de sa mort, sur le rôle des crises sociales, il professe la même foi avec la même ignorance ;

«La nature prend soin.... du genre humain qu'elle pousse par de continuelles luttes sociales, dans la voie du progrès de la

civilisation Quand les luttes sociales sont dans l'ordre de la

nature, les vaincus le sont au même degré que les vainqueurs.

«Nous n'avons qu'à suivre la tendance naturelle de notre groupe.... la Nature elle-même fera le reste.... L'aspiration à cet idéal nous rend la vie précieuse. Poursuivant ainsi la voie que la Nature nous indique par notre intérêt, inné, nous nous soumettrons aux destinées qu'elle nous a adjugées....

Le but suprême de la Nature, son idéal, nous ne le connaîtrons jamais, et c'est peut-être le plus grand bonheur qu'elle nous a donné en partage.» (i)

Bismarck et Lacordaire, Gumplowicz et Périn, quelle stupéfiante association n'est-ce pas? Cependant ce consentement n'étonnera pas ceux qui, comme le Cte Joseph de Maistres, ont «médité longtemps toute leur vie, sur le problème de la guerre,» car, leur conclusion, comme la nôtre, «c'est que toutes les nations de l'univers se sont accordées à voir dans ce fléau quelque chose de plus particulièrement divin que dans les autres. > (^)

(i) Annales Institut intertuit. de Sociologie t. XI, p. 140). (2) Soirées de St. Pétersbourg Vile entretien, op cit.

Nous croyons donc que, si l'on veut connaître le dernier »pourquoi» des crises sanglantes de la vie sociale, il faut s'élever jusqu'à l'orde supra-naturel (^).

Là nous trouvons la réponse qui satisfait pleinement l'intelligence au sujet de l'origine de la guerre: «Coupables mortels et malheureux parce que coupables ! C'est nous qui rendons nécessaires tous les maux ph)'siques mais surtout la guerre.» (de Maistre, ibidem). Là aussi nous trouverons une explication du rôle mystérieux «de l'Ange exterminateur tournant comme le soleil autour de ce malheureux globe.... N'attendez pas que les nations fassent aucun effort p 'ur échapper à leur jugement ou pour l'abréger. On croit voir ces grands coupables, éclairés par leur conscience, qui demandent le supplice et l'acceptent pour y trouver l'expiation.» (de Maistre, Ibid.)

Que si maintenant, pour les besoins de la polémique quotidienne auxquels notre étude prétend satisfaire, on nous demande une illustration historique de nos thèses, nous croyons pouvoir la trouver sans peine dans des livres dont l'authenticité résiste à une critique qui n'a pas désarmé depuis mille ans: l'Ancien et le Nouveau Testament.

Pour peu qu'on s'élève de l'épisode à la généralité du fait, on se trouve frappé du souci qu'ont pris les rédacteurs successifs de ces annales, de retrouver ou de mettre en évidence les liens des effets aux causes, pour la plupart des crises sanglantes qu'ils relatent.

Or ces causes ressemblent à s'y méprendre à celles, que nous donnions plus haut comme étant les génératrices de toutes les crises sociales, historiques et possibles. Si l'on s'écarte de la cause

(i) Dans un livre de pur mysticisme *Le Sacré Coeur dans le discours après la Cène* un modeste capucin semble assister, douze ans avant la terrible échéance, aux péripéties de la crise actuelle:

«Des choses épouvantables pour le monde chrétien se préparent, les horreurs de l'invasion des barbares se renouvelleront et pis encore; et quand l'Eumpe épouvantée, râlant, étrouffée dans une boue sanglante, se demandera pourquoi elle meurt sans gloire, sans honneur, sans obtenir la pitié du Ciel, ni la compassion de la terre, une Justice lui répondra: Caïn, qu'as-tu fnit de ton frère? Tu devais être son gardien tu as été son meurtrier, la justice vengeresse s'est abattue sur toi."

Le crime social, supra-naturel, auquel l'auteur attribue pareil châtiment c'est «■l'attitude des peuples baptisés à l'égard de ceux qui ne le sont pas. Là est l'outrage Sans nom fait à l'amour, là est le crime que les révolutions et les guenres punissent sans l'expier».... Comment se peut-il que l'humanité révoltée ne jette pas un cri d'horreur tel que les meurtriers savants et froids qui, déjà en Afrique sont à leur œuvre, reculent épouvantés?» (op. cit.)

occasionnelle, épisodique, 4)our pénétrer jusqu'aux causes réelles, on leur trouve des communs dénominateurs: les tares de la luxure, de l'avarice-cupidité, de l'orgueil.

Il y a plus, voici qu'à un moment précis, à la sortie d'Israël de l'Egypte, la loi naturelle est rédigée en formules, en préceptes, dont la violation aura pour sanction prédite, la crise sociale.

Or voici l'illustration par l'expérience: Chaque siècle de la vie nationale d'Israël et de Juda fournit quelques épisodes confirmatifs de cette prédiction et quelques applications de ces crisessanctions.

Aux périodes d'observance, succèdent des périodes de relâchement, d'oubli de la loi, de violation. Et nous voyons, comme par le déclanchement d'un mécanisme automatique, se dérouler les conséquences des pratiques vicieuses. La loi, c'était la paix; la violation, c'est la révolution et la guerre. Puis, voilà qu'en pleine crise, par une cause qu'aucune science humaine n'a trouvée, les conséquences suspendent le cours de leur évolution normale ; elles cessent d'agir. Sans doute on peut constater aussi que ces faits coïncident avec un retour à la loi: mais le changement est si soudain, que le jeu naturel des effets et des causes, n'a pas eu le temps de se produire, et l'explication la plus simple comme la plus logique, c'est d'y voir quelque chose d'anormal, qui ressemble à une intervention supérieure.

A l'ère juive, on peut comparer l'ère chrétienne, qui, elle aussi, a son histoire.

Une nuit, un Enfant nait dans un coin de Judée. Le prophète l'a vu mille ans d'avance et l'a qualifié «Le Prince de la Paix» (Isaïe, ch. VI) et à l'instant de sa naissance sur son berceau vient planer une annonce mystérieuse: «Paix aux hommes de bonne volonté.» (Luc. II, 14.)

Effectivement, dans le code individuel et social promulgué par le Fils de l'Homme, tout conspire à assurer la paix: paix universelle, paix sans limites, paix au dedans dçs âmes, paix au dehors dans les relations réciproques. C'est une société nouvelle qui va surgir, et dans l'économie de son fonctionnement, la crise est impossible, d'impossibilité logique bien entendu !

Loin de placer le progrès dans la crise, dans l'écrasement des faibles par les forts, ce Réformateur social, dont la science ne connait pas une lacune, affirme l'action nocive, le caractère mortel pour l'entité sociale, de l'une et de l'autre forme des crises: «Tout

Roj'aume divise contre lui-même périra. (Matth. XII, 25) «Celui qui vit de l'cpce périra par l'épée.» (Matth. XXVI, 5-)-

Il inaugure Son enseignement par ces mots: «Bienheureux les pacifiques!» c'est encore la dernière ligne qu'il met dans son testament, au soir de sa mort «Je vous laisse ma paix.» Et plus tard (car des témoins, qui ont scellé de leur sang la vérité de ce qu'ils ont vu, affirment avoir revu cet Homme après sa mort) jamais II n'aborde quelqu'un sans lui dire «la paix soit avec vous!» comme si, dans l'ordre humain, tous les biens qu'on peut souhaiter à ses amis, à ses enfants étaient contenus dans celui-là.

Voilà ce que nous apprend l'histoire. Il n'est pas difficile de retrouver dans toutes les crises qui ont bouleversé les familles, les nations et les races de la chrétienté, des conjonctures occasionnelles nées directement de l'oubli, de la violation de ce Code nouveau.

Il serait à tout le moins intéressant et peut être sage, de faire la contre-épreuve: de remettre en vigueur le Bon Message de la Paix, de se concerter pour régler la vie individuelle et sociale sur ce Code. On pourrait alors voir si vraiment il assure un fonctionnement normal, sans heurts et sans crises, de la vie des entités sociales,

B. Contradictions politiques.

Des corollaires intéressants se dégagent de notre thèse sur la nature et sur le rôle des crises sociales.

Si, en elles-mêmes et à ne considérer que le fonctionnement des entités sociales, les crises constituent un mal actuel, il en résulte que nul n'a le droit de préparer délibérément une crise, de poser tous les actes capables de la faire naître, de la rendre inévitable, de la déchaîner.

Au contraire chaque homme aura le devoir de diriger son activité individuelle dans le sens de l'harmonie sociale, et, en tant que participant ou dirigeant, d'une entité sociale, d'imprimer à l'évolution actuelle de cette entité une direction harmonique capable d'assurer sa collaboration à l'ordre normal des entités humaines.

Ces propositions ont été méconnues par les politiciens et par les docteurs. Plus d'une fois au cours de l'histoire ceux qui dirigeaient la vie des nations crurent habile de déchaîner une crise pour en éviter une autre. Leurs adversaires politiques, à leur exemple, cherchèrent à se venger de leur infériorité occasionelle, par les mêmes méthodes.

Les uns et les autres trouvèrent d'ailleurs toujours des docteurs pour les absoudre, en cas de succès, et pour les inciter au besoin.

Occupons-nous des contradictions politiques d'abord.

Elles ne nous retiendront pas longtemps, car, tentatives de démonstration par le fait, elles reçoivent de l'expérience une réplique significative, péremptoire et dépouillée de tout voile sybillin.

Les deux excuses qu'on invoque habituellement à l'appui de pareille politique sont ou la nécessité de l'expansion ou la recherche du moindre mal : jusqu'à présent le type du politicien professant la recherche du mal pour le mal nest pas classé parm' les catégories normales.

Les hommes qui fomentent des crises sociales d'expansion s'appellent conquérants. Ils portent jusque dans leur extérieur physique les traces d'une passion dominante, celle-là que Lacordaire appelait antisociale au premier chef et dont nous avons décrit ailleurs (ch. II) les effets sociaux Qu'est-il advenu de leur oeuvre, pour eux-mêmes, pour leur postérité ? En quoi la nation qu'ils lancèrent dans l'aventure de la conquête mondiale en profita-t-elle ? Voici l'enseignement de l'histoire universelle avant David. Ce Roi-poète avait d'ailleurs pas mal d'expérience personnelle et une connaissance complète de l'évolution de la civilisation primitive.

Après avoir beaucoup guerroyé, et beaucoup appris, il nous assure que la guerre est une cause de dissolution pour la nation, que la génération des conquérants est vouée à la disparition, tandis que l'avenir est aux enfants de paix.

T> Junior fui: etenim senui.... Gladium evaginaverunt pcccatorcs... injusti autem disperibunt simid : reliqiiae impiorum intcribunt.. .. Mansueti autem hercditabunt terrayn. ^Ps XXXVII).

Ce que M. Edmund Klapper du Bund der Landivirte de Berlin exprimait ainsi, hier encore » C'est un grand fait historique, clairement établi par l'expérience universelle, à savoir que le premier pas vers la conquête de la domination mondiale est aussi le premier clou enfoncé dans le cercueil de la nation intéressée* (Edmund Klapper : Leitgedanken op. cit. p. 34).

Tandis que M. Emile Worms, secrétaire de la Société de Sociologie de Paris, classait »la guerre parmi les erreurs les plus néfastes d'un passé éteint sans retour*. {Annales internationales de sociologie t. XI p. 312).

Il ne faut pas être très versé en sociologie pour écrire une dissertation sur le legs funeste que laissèrent à leur famille, à leur nation, et à leur collectivité raciale Alexandre, César, Napoléon.

Montesquieu félicitait Louis XIV d'avoir échoué: »Le Ciel, qui connait les vrais avantages, l'a mieux servi par des défaites, qu'il n'aurait fait par des victoires.... S'il y avait réussi, rien n'aurait été plus fatal à l'Europe, à ses anciens sujets, à lui, à sa famille. « (^Esprit des Lois, p. 169).

D'autres politiciens se crurent très malins en fomentant la crise extérieure pour éviter la crise interne: guerres de consolidation d'un trône mal assis, dérivatifs des mécontentements populaires, etc.

Les épisodes fourmillent, car malgré cent expériences malheureuses, il s'est trouvé toujours une classe dirigeante désespérée ou insouciante pour reprendre la même récette, en se flattant d'un autre résultat.

Je me souviens que, pas bien longtemps avant l'explosion de la crise actuelle, un fonctionnaire supérieur d'un des grands belligérants me développait la thèse du dérivatif sanglant devenu l'unique remède social, pour son pays et pour notre civilivation en général.

Et un mois, jour pour jour, avant la mobilisation de l'Europe, M. Erich Zechlin publiait ces lignes :

«L'accroissement des troubles politiques (en Russie) constitue un élément inquiétant ; il n'est nullement impossible que le gouvernement (russe) sous la pression combinée des difficultés internes et des agitations nationalistes, se trouve amené à chercher malgré lui une digression internationale». (i)

En signalant ces doctrines, nous ne partons donc pas en guerre contre des antiquités machiavéliques, extraites des musées sociologiques.

Puisque nous avons le choix entre beaucoup de répliques données par l'expérience à l'aveuglement des politiciens, prenons très loin de nous un exemple soustrait à l'athmosphère passionnante.

Le cas de Milet présente plusieurs avantages au point de vue de notre étude. D'abord cette cité grecque réalisait à l'époque ce que nous entendons par «groupe régionalisé» entité sociale.

Ensuite la relation entre la cause et l'effet fut très apparente en l'occurence.

Enfin la solution fut définitive ; la crise suscitée par les politiciens fut mortelle.

i) {Weltwirischaftliches Archiv. n» du i Juillet 1914).

Voici l'épisode.

On ne connait rien de bien précis sur la préhistoire de Milet.

Il faut supposer que son évolution fut parallèle à celle d'autres cités; il est certain qu'elle arriva à une grande puissance d'expansion puisqu'on lui attribue, au Ville siècle a. Chr. la fondation d'une centaine de colonies (essaimage).

On peut lire dans Ruhland {System, A. II) comment l'industrialisation mina la cité, et rendit la situation interne insupportable.

Un fait assez curieux se produisit en l'an Ç40 : nous voyons les deux classes en lutte, les riches et les pauvres, s'entendre sur une trêve et sur un arbitrage: Milet demande à la cilé voisine, Paros.j de rétablir sa paix intérieure. L'arbitrage ne pouvait aboutir l'élimination des germes nocifs. Un bon gouvernement fut installé,! mais les mauvaises passions se remirent à l'œuvre. Alors, et c'est ici que se place l'exemple que nous cherchons, un moins bon gouvernement chercha la diversion externe. Milet agita la coalition Ionique et il advint ce qu'on sait.

Pour avoir voulu essayer de la guerre dérivative, Milet perdit son existence nationale. (494 a. Chr.)

Ainsi donc, l'expérience apprend qu'il n'est pas bon de déchaîner de gaité de cœur, une gueire dérivative.

Elle apprend aussi que la méthode présente d'autres inconvénients: c'est d'être praticable aussi bien par la minorité qu'un gouvernement prétend soumettre, que par ce gouvernement même, organe de la majorité.

Ici aussi les exemples historiques abondent, fertiles en enseignements sociologiques. En voici deux, convaincants, rapides dans l'accomplissement de leur évolution: l'un est emprunté à l'histoire des Juifs et un autre à celle d'Athènes.

Les réformes de Néhémie, en ravivant la loi mosaïque dans sa partie économique aussi bien que dans ses prescriptions mystiques, avaient brisé radicalement l'hégémonie de la concentration financière. Ceux-là à qui elle profita, rejetés à leur tour dans l'opposition, s'adressèrent aux Assyriens. Antiochus-Epiphane porta un édit abolissant tout le bloc de la législation mosaïque et amena en Palestine des forces militaires pour assurer l'exécution de cet édit. Ces politiciens passèrent aussitôt dans le camp des envahisseurs apportant toutes leurs richesses en esclaves et numéraire. Leur plan cependant ne réussit pas : les Macchabées l'em-

portèrent et refoulèrent les Assyriens. Et, de la crise qu'ils avaient suscitée les financiers ne receuillirent que l'exil.

A Athènes, la lutte des pouvoirs publics contre la concentration connut trois étapes : Drakon (624 a. Chr.) Solon (594 a. Chr.) Pisistrate (560 a. Chr.)

Lorsque Cléosthènes reprit l'oeuvre de Solon en l'accentuant (509 a. Chr.) les opposants étaient définitivement minorité. Ils intriguèrent à Spartes, et provoquèrent l'invasion de leur pays. Moins heureux que les banquiers juifs, les seigneurs Athéniens furent saisis et massacrés, tandis que l'armée Spartiate était battue.

L'histoire des groupes régionalisés qui occupaient l'Italie au Moyen-Age et dans les débuts de l'époque moderne, fourmille d'exemples analogues. La tentative des royalistes français de 1790 n'en clôtura pas la liste.

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