‹ La leçon d'une criseChapitre 7 sur 22 · C. Contradictions doctrinales · texte numérisé non relu

C. Contradictions doctrinales

Les contradictions doctrinales constituent un fouillis inextricable, par leur nombre, leur enchevêtrement, leurs antinomies

Et cependant, elles sont les plus dangereuses, parce qu'elles se cachent sous des raisonnements captieux, et passent de là dans les actes des hommes d'Etat, des majorités politiques, traiteusement anonymes et sans responsabilité. Les faits ne réussissent même pas à dessiller les yeux : si l'expérience réussit mal, c'est la faute à ceux qui ont mal conduit les affaires, mal interprété la doctrine : n'y a-t-il pas, dans toute doctrine, l'esprit et la lettre ?

Nous allons essayer d'orienter nos lecteurs en opérant un groupement plus ou moins arbitraire, nous le reconnaissons entre les doctrines actuelles. A côte de chaque opinion nous noterons les critiques auxquelles elle a donné prise, sans espérer d'ailleurs épuiser la querelle.

i^. La crise sociale, et spécialement la guerre, source dé tout progrès. Lester F. Ward, qui enseigna successivement dans plusieurs universités Américaines, résume assez fidèlement le point d'aboutissement de l'école (^) qui défend la thèse que nous venons d'énoncer.

(1) Cf. Bagehot — Physics and Politics. Il est à remarquer que ce traité a été réimprimé à Londres en 1912. On y trouve (p. 49) la thèse suivante : «Le progrès dans l'art de faire la guerre est le fait le plus admirable de l'histoire de l'humanité.»

Il sera intéressant de noter son opinion.

Comme pour Gumplowicz dont il se vantait d'ailleurs d'être le disciple, nous trouvons dans l'oeuvre de Lester F". Ward d'insolubles contradictions.

M. John Gilette, son collègue de North Dakota, a fait observer récemment (i) comment, après avoir professé, dans sa Dynamic Sociology que «la guerre était l'ennemie de la civilisation et une des formes de l'exploitation du peuple par les classes privilégiées et par l'oligarchie régnante.» (-) Lester F. Ward changea d'avis et enseigna dans sa ^Pîire Sociology» que «la guerre non seulement donne la clef du progrès social dans le passé,» mais qu'il «faut espérer que le monde n'atteindra jamais l'ère de rivalité pacifique et d'émulation amicale.» (Ed fr. t I. p. 269)

Retenons le fait : nous en ferons plus loin un article de notre acte d'accusation contre les docteurs.

L'hypothèse du Darwinisme social ne concordait avec aucun des principes que Lester F. Ward avait placés à la base de sa sociologie. Voilà pourquoi, à côté des a[)plications à la nature et au rôle des crises sanglantes internationales tirées de l'idée de la lutte nécessaire, nous trouvons maintenue dans le dernier ouvrage, cette doctrine fondamentale du rôle indésirable et de la nature anormale des crises, qui est la nôtre :

»De même que la statique sociale traite de la création d'un équilibre entre les forces de la société humaine, de même on peut supposer d'avance que la dynamique sociale aura à traiter

de la manière dont est troublé cet équilibre social Aucun

phénomène dynamique ne peut se produire avant que les structures ne soient formées.... Des forces sans frein, qui détruisent et disparaissent, ou bien produisent des effets destructifs sur toutes les structures qu'elles rencontrent sur leur route, sont des manifestations cinétiques de la force. Elles ne construisent rien.... Les

structures sont le résultat normal de l'équilibration des forces

en conflit.

>Le fait important à noter est que pas un seul instant la nature organique de la structure ne doit être perdue ou mise en danger. « (Sociologie pure. t. I ch. XI : passim).

Cette démonstration logique nous parait bien autrement scien-

(i) Critical Points — The American Journal of Sociology July 1914. (i) Lester F. Ward Dynamic Sociology t. II p. 237.

tifique que des affirmations comme celle-ci: «Il est évident que la guerre et les luttes sociales ont fortement fait avancer la civilisation.» (Louis Gumplovvicz.) »Le peu de progrès qu'on a atteint a émané de cette lutte.* (Lestr. F. Ward.)

Au congrès de l'Institut International de Sociologie, M. Xénopol, professeur à l'Université de Jassy, tenta un peu plus de précision et refit sur ce thème : «Le rôle de la guerre dans l'histoire de la civilisation* un autre «Discours sur l'histoire Universelle.»

L'entreprise est délicate et plus d'un sociologue, qui la tenta, a réussi seulement à mettre en évidence l'arbitraire des affirmations, soit lorsqu'il affirme la relation de cause à effet entre une guerre et un progrès, soit lorsqu'il qualifie un état social de progressif.

A tous les exemples allégués par M. Xénopol à l'appui de sa thèse, une simple dénégation suffit pour leur ravir leur force probante, car ils n'avaient d'autre appui que l'opinion subjective de leur auteur. Une réplique ad hominem de M. Novicow mit les rieurs de son coté. (^)

Un mois avant la guerre, M. Steinmetz publia dans la Zeitschrift f. Soziahvissenschaft une apologie de la guerre. Il voudrait bien, lui aussi, rééditer la vieille thèse de Gumplowicz, et de ci de là, il l'insinue. Mais, lorsqu'il est face à face avec le problème, sa logique recule. »Nul homme, dit-il, n'est en état de savoir ce qui serait le plus profitable pour l'humanité. « Et il pose à titre d'exemple le cas que voici: supposez que, par l'intervention d'une force morale supérieure, les Germains eussent respecté scrupuleusement les limites territoriales de l'Empire romain : qui dira si c'eut été là le bien suprême de l'Humanité ?

Et il conclut, sagement cette fois : »Qu'on se pénètre donc une

(ij Nous extrayons du compte-rendu de cette séance de Londres le passage suivant qui montre avec quelle naïveté certains sociologues fabriquent des arguments pour les besoins de leurs thèses:

Réplique de M. Novicow à l'exposé de M. Xénopol :

»M. Xénopol trouva la guerre bienfaisante, par patriotisme. Il se dit que sans la guerre de Crimée et celle de 1877 la Roumanie n'aurait pas retrouvé son indépendance. Mais M. Xénopol oublie que sans les guerres des Turcs, la Roumanie ne l'aurait pas perdue.

Actuellement encore, il y a 3 millions de Roumains qui languissent sous le joug magyar et un million qui languissent sous le joug russe. Si tous les enfants de la Roumanie voulaient s'unir à leur mère-patrie, qui les empêcherait? La Guerre! On voit donc que, par patriotisme, M. Xénopol aurait dû être l'adversaire le plus déterminé de la guerre et non son partisan. (An. Inter. XL 304).

bonne fois de notre impuissance à juger et à trancher de pareilles questions, sans erreur ni partialité.» (')

Ainsi donc «il n'est pas avantageux pour la thèse « de passer à son application ! L'illogisme fondamental qui la vicie fut ainsi dénoncé par M. Novicow: «Il faut prouver d'abord que tous les progrès sociaux ont été réalisés par la guerre, et par elle seule. Puis il faut prouver que la guerre n'a réalisé que des progrès et enfin qu'aucun progrès n'a été réalisé sans la guerre.» (-)

C'est exactement de la même manière que M. John M. Gilette infirme la doctrine de Lester F. Ward au sujet du rôle civilisateur de la guerre à notre époque. Après avoir observé qu'aucune des guerres modernes ne s'est présentée accompagnée des conditions que son auteur exigeait pour qu'il y ait progrès, il conclut à l'existence d'autres véhicules du progrès. ('^)

Le point faible de la doctrine du progrès par la guerre, c'est la notion même de progrès, indispensable pour la valeur probante des déductions qu'on prétend tirer de l'expérience du passé.

Ici, comme dans tous les systèmes basés sur ce que nous avons appelé ailleurs des jeux d'esprit linguistiques, les définitions se suivent et s'entre-détruisent. Sans entrer dans la controverse philosophique de la nature du progrès, nous pouvons cependant fournir un argument ad hominem aux besoins de la polémique quotidienne.

Voici un auteur qui prétend prouver une relation de cause à effet entre les crises sociales et telle série de phénomènes qu'il qualifie progrès. Un autre survient, qui refait la même démonstration pour une autre série de phénomènes, auxquels d'ailleurs il applique le même qualificatif. Qui croire? Des choses opposées peuvent-elles être produites en même temps par les mêmes causes?

Ceci nous remet en mémoire la boutade de Pope «chacun croit en son horloge et pourtant il n'en est pas deux qui marquent la même heure !»

La question touche de si près au cœur de notre étude, à savoir la leçon qu'on doit tirer de la crise, qu'on nous pardonnera sans doute d'allonger notre exposé par deux exemples.

Prenons donc les deux affirmations de Gumplowicz et de son disciple Lester Ward au sujet du rôle des crises sociales.

(i) Steinmetz, Die Bedeutung des Kriegs, loc. cit. p. 392.

(2) Annales de l'Institut Intern. de Sociologie, t. X. p. 304.

(3) American Journal of Sociology, Juillet 1914, p. 55 — 57-

Voici comment Gumplowicz établissait la connexité étroite qu'il voyait entre la guerre et les luttes sociales d'une part, la culture d'autre part.

«En quoi consiste la culture? A l'observer objectivement et à parler sans phrases, la culture est la vie sur la base d'une multiplicité de besoins s'augmentant et croissant sans cesse, dont la satisfaction exige une division du travail qui se spécialise sans fin.

«Division du travail, cela veut dire que les uns travaillent pour les autres. Personne ne voudrait choisir les travaux plus lourds, plus difficiles, plus périlleux et avant tout plus bas. Mais comme l'exécution de ces travaux est absolument nécessaire pour la culture..., il est évident que la culture est conditionnée par une organisation de contrainte.... et c'est pour cela que l'Etat ne pouvait pas être jamais fondé autrement que par la violence, par la guerre, par l'asservissement des uns par les autres, et qu'il ne peut pas être conservé sans les moyens par lesquels il était fondé.» (Gr midis s der Soziologie, p. 238.)

C'est évidemment une entreprise périlleuse que de baser toute une démonstration sur une notion aussi discutée et aussi subjective que celle de »progrès«. Combien d'écoles philosophiques s'inscriraient en faux contre la notion matérialiste du progrès telle que l'entendait Gumplowicz? Même dans son application au domaine sociologique, l'entente n'est pas plus près de se faire au sujet de la notion du «progrès» (v. Les discussions de la Sté de Sociologie de Paris: 14 déc. 19 10, il Janv., 8 févr., 8 mars, 12 avril, 10 mai, 14 juin 191 1.)

Cependant si l'histoire peut servir d'argument à l'appui d'une de ces conceptions, elle fournit aussi les objections qu'on leur oppose.

Que vaut dans ces conditions l'appel à l'histoire?

Le raisonnement de Gumplowicz contient un vice logique qui suffit d'ailleurs à énerver sa valeur probante:

C'est la substitution, au cours de la démonstration, d un terme à un autre, d'une chose à une autre.

Il commence par l'ordre économique pour conclure en matière internationale : la nécessité de l'un ne signifie rien pour la nécessité de l'autre. Le premier est un phénomène individuel normal, le second un phénomène social anormal. Pour passer ainsi de l'un à l'autre, il faut commencer par supposer que dans toute société pratiquant la division du travail, le choix des professions n'est

'\Jv\iversitas B13L10THECA

C ttav ens\*c^

lOO

possible que i<> à l'intervention d'actes de contrainte, 20 par la contrainte de l'Etat.

Cependant nous voyons progresser tous les jours la technique dite de la division du travail, et cela sans l'intervention d'aucun pouvoir organisé.

Après avoir accepté cette première hypothèse, que les faits infirment, nous ne serions somme-toute que dans le domaine des crises internes. Dans ces conditions, comment expliquer le passage à l'ordre international ?

Constatons que si l'affirmation allait jusqu'au bout, la démonstration ne la suivit que de fort loin.

Passons à notre deuxième exemple, et vo}'ons comment Lester F. Ward s'y prendra pour établir la connexité entre les crises sociales et le progrès.

Dans sa Sociologie pure, nous trouvons d'abord cette définition du progrès: »L'ordre social.... de même qu'un organisme, se compose de structures sociales et est complet dans la mesure où ces structures sont intégrées; il est élevé dans la mesure où ces structures sont différenciées et multipliées et encore parfaitement intégrées, (i)

Cette définition, remarquons-le en passant, rapprochait singulièrement Lester F. Ward du P. Taporelli d'Azeglio.

A un autre endroit notre auteur adhère au principe fondamental sur lequel repose tout le système d'Aug. Comte:* Le progrès est le développement de Tordre. (-)

Avec ces deux définitions il est évidemment impossible de prouver ni que la crise est un progrès, ni qu'elle a produit ce qu'elle n'est pas elle-même.

Tournons quelques pages. Nous rencontrons les phrases que voici : «En faisant cette étude, elle (la sociologie pure) trouve en réalité que la guerre a été la condition maîtresse et principale du progrès humain.... Quand les races cessent de lutter, le progrès cesse.... Etant donné ce principe cosmique, il semble que l'on perde son temps et sa peine à réclamer la paix, la justice, l'humanité.... La plus grande partie de l'agitation en faveur de la paix est caractérisée par une complète méconnaissance de tous les faits et principes cosmiques plus larges, et ceci explique son impuissance complète>.

i) Lester F. Ward. Pure Sociolog. p. 228. 2) Comte. Politique positiviste. I. p. 494.

lOI

Je ne me charge pas de concilier ces deux opinions contradictoires. M. Gillette malgré son vif désir de faire apprécier la contribution de son collègue défunt à la science sociologique, ayant tenté de le faire, avoue avoir échoué. Ces «principes cosmiques» dont Lester F. Ward se réclame, si l'on scrute le contexte, se ramèneraient somme toutes, au premier d'entre les trois principes d)'namiques, que voici: la différence du potentiel, l'innovation, la conation. Je ne me charge pas davantage d'expliquer comment la mécanique sociale «s'étant divisée en» statique sociale, et »dynamique sociale« ces stades seraient à la fois concomitants et successifs, catégories purement -logiques et cependant historiques.

M. Muller-Lyer que l'importance et l'ampleur de son œuvre doctrinale nous permet d'appeler le principal représentant de la sociologie allemande contemporaine, a consacré le premier volume de son traité à la recherche des tendances du progrès, de la direction suivie par les sociétés dans la marche vers la civilisation.

Voici sa formule définitive : ^)

«Les conditions premières du progrès de la civilisation se trouvent dans les qualités physiques et psychiques de l'homme, dans ses instincts sociaux, dans son langage, son intelligence, etc. Mais la force agissante ne se trouve ni dans l'individu, ni dans les groupes pris isolément, mais dans le contact des groupes et dans l'union subséquente».

Ce contact peut être violent: c'est un accident, un stade primitif, correspondant à une civilisation inférieure.

«La guerre est la forme la plus inférieure de la lutte pour l'existence. Elle sera remplacée par la forme intermédiaire, l'entente pour l'entre-aide, que nous voyons déjà pratiquée dans l'ordre économique, au lieu et place de la guerre économique». 2)

2e Les crises sociales^ phénomènes nécessaires de lois cosmiques.

A force d'user de raisonnements analogiques, diverses écoles ont passé de la métaphore à l'assimilation, du parallélisme à l'identité.

Les phénomènes sociaux ont été rattachés, avons-nous dit plus haut, parfois à l'ordre mécanique, parfois à l'ordre biologique.

La contradiction dont nous nous occupons en ce moment nous met en présence de la première de ces écoles.

1) Phasen der Kultur, op. cit. p. 315.

2) Ibid. p. 351.

Gumplowicz, qui professait à l'université de Graz, a synthétisé et coordonne toute évolution sociale autour de cette thèse :

«Les actions des hordes sauvages, des sociétés et des Etats sont régies par une loi naturelle et aveugle». {Grundriss der Soziologie

Il n'est évidemment pas en droit d'affirmer ensuite le caractère

bienfaisant des crises sociales; car, dans l'ordre cosmologique, tout étant nécessaire, rien ne saurait être qualifié autrement. Nous reviendrons ultérieurement [v. Ille partie-Ch. II] sur la responsabilité qui incombe aux docteurs du déterminisme, et sur l'impuissance où ils ont été de préciser quelles sont ces lois cosmiques. Lester F. Ward, mélangeant les doctrines que nous avons exposées avec celles que lui suggère Gumplovvicz, nous donne un exemple curieux du désarroi qui règne dans la sociologie déterministe.

Sa démonstration au Congrès de Londres (1907) n'est plus que la reproduction de l'argument de Gumplowicz cité plus haut : »Le phénomène social appelé ordinairement la guerre est regardé.... comme spécialement irrégulier.... mais comme l'histoire tout entière de l'humanité est caractérisée par une guerre incessante, il s'ensuit que la maladie a été la condition prédominante de la société humaine.... Il est donc évident.... que ce qu'on appelle la guerre doit être dans un certain sens une condition normale, l)

Quoiqu'il en soit de l'histoire de ces variations, la conclusion que nous en devons retenir ici, c'est que, s'il affirme sans broncher la nécessité et la bienfaisance des crises, leur caractère normal, sitôt qu'il esquisse une démonstration directe. Lester F. Ward s'embrouille dans une série de métaphores, juxtaposées sans lien logique, parlant à la fois mécanique et biologie ; créant une terminologie qu'il viole le premier, comme il ne se soucie guère du fait, qu'avant lui les expressions «mécanisme» et «organisme» s'appliquaient à des notions qui s'excluaient.

Il en est résulté ceci : après avoir accumulé des phrases obscures en des pages contradictoires, Ward est mort laissant ses lecteurs aussi ignorants que lui-même au sujet de ce que pourraient bien être cette «loi naturelle» ou «ces principes cosmiques» en vertu desquels des crises seraient normales, bienfaisantes et en même temps fatales, nécessaires.

Parmi les tentatives faites pour préciser la nature et les opéra-

i) Annales de Plnstitut International de Sociologie, t. XI p. 125.

tions de ces lois cosmiques nous voulons nous arrêter au système de Bruck à laquelle M. Millard a donné un vêtement sociologique très séduisant, dissimulant les défauts de la structure, à s'y laisser tromper vraiment au premier abord.

Bruck entrevit, bien avant les recherches des biologistes contemporains le rôle joué par le magnétisme Q) dans les manifestations de la vie ph\-sique. Nous ne faisons aucune difficulté pour ajouter »et de la vie morale« nos cerveaux étant matière et nerfs même au point mystérieux où s'établlit le contact avec la force immatérielle, l'âme.

Partant des déviations quotidiennes de l'aiguille aimantée, et mettant les phénomènes magnétiques en rapport avec la position astronomique de la terre, Bruck conclut à des faisceaux magnétiques de nature et d'importance diverses, apparaissant par périodes de I20 ans, de 516 ans, de 1032 ans. La présence de ces forces magnétiques produirait des effets physiologiqus, et ceux-ci des actes sociaux, les périodes d'éclat ou de décadence des peuples. (-)

Les périodes magnétiques coïncidant avec les périodes solaires, M. Millard complète ainsi la collectivité des systèmes :

i'' Système journalier.

2° Système annuel.

3O Système quadriennal (hypothétique, que les observations magnétiques ne confirment pas encore.)

La répercussion de ces trois marées se trouve dans la vie individuelle. Il y aurait cependant une concordance avec la période des crises économiques telle que l'entrevoyait Clément Juglar, et le système quadriennal de Millard. (Millard, La loi historique t. IV p. 90).

4O Système trentenaire (hypothétique aussi) où commencerait la répercussion sur l'histoire, c'est-à-dire sur la vie des entités sociales.

5O Système séculaire, établi par les observations magnétiques.

6^ Système quinquaséculaire.

7O Système millénaire.

La répercussion sur l'histoire est ainsi formulée par M Millard : «Nous ne prétendons pas que les faits historiques et physiologi-

(i) 1854: Recherches sur le tnagnétisme.

(2) L'humanité, son développement et sa durée op. cit.

ques sont directement produits par le magnétisme, mais que leurs maxima et minima résultent de changements magnétiques». (Millard, opus cit. t. IV p. 126).

Cette formule vient discrètement corriger l'impression générale, la conviction latente, dirions-nous, qui se dégage de trois volumes où l'histoire des Chinois, des Italiens, des Français, des Allemands, des Anglais se trouve découpée exactement entre les 5 phases de plusieurs générations historiques d'une durée de 1250 années chacune.

Il semble même qu'effrayé par les conséquences du déterminisme, M. Millard soit prêt à sacrifier jusqu'au terme «loi» : nous trouvons en effet, dans une publication plus récente, cette phrase: «Quant à savoir jusqu à quel point ces causes physiques peuvent être contrariées ou annihilées par les influences morales.... je ne m'en suis pas préoccupé* (Millard — Loi historique. Fascicule d'annexés daté 1909. Remarque finale p. 54.)

Mais ces hésitations postérieures laissant subsister la thèse générale, le système, la prétention à la découverte de la «Loi» de l'histoire, voyons comment M. Millard traduit l'hypothèse de Bruck en langage sociologique, et ce qu'on peut attendre de pareille «loi»,

«La vie des peuples se partage en phases successives, savoir :

10 une phase de formation ou de réorganisation, se distinguant par un progrès continu, malgré d'éventuels moments de crise ;

20 Une phase d'activité ou d" agrandissement marquée par un premier moment d'éclat ;

30 Une phase de malaise ou de faiblesse, pendant laquelle se révèlent les germes de la décadence future ;

40 Une phase de grand éclat ou de conquêtes, dont la considérable activité physique et morale recouvre une décadence qui s'accentue rapidement ;

50 Uue phase de décadence ou de dissolution pendant laquelle l'activité physique est nulle, l'activité morale intense mais parfois maladive, (i)

Les dimensions de chacune de ces phases sont étroites et dangereusement inflexibles. M. Millard a donc imaginé un double correctif: il nous dit que les tranches de 250 années s'enchevêtrent, c'est-à-dire que les phases empiètent l'une sur l'autre ;

(i) Ern. Millard: Une loi historique op. cit. I, p, 3.

ensuite que la succession des phases avec leurs caractères respectifs n'est pas d'une régularité mathématique et n'est démontrable que pour l'ensemble des faits (la moyenne des statisticiens).

Le premier correctif est justifiable. La frontière factice, tirée au cordeau, n'existe nulle part ailleurs que dans les abstractions des théoriciens. La vie et la mort, le jour et la nuit, la jeunesse et la vieillesse, l'été et l'hiver, pour différents qu'ils soient, se compénètrent en des régions frontières indéfinissables. On peut donc admettre qu'une crise de la 5e phase apparaisse dès avant la fin de la 4e phase et sera suivie de manifestations brillantes appartenant à celle-ci : mais il faut en conclure que l'interprétation des faits devient dès lors singulièrement délicate, surtout pour celui qui cherche un enseignement, une ligne de conduite.

Le second correctif est également admissible, car l'on se trouve ici matière morale, c'est-à-dire dans un ordre où l'intervention d'un facteur mouvant, insaisissable, fausse les plus sages prophéties. Mais il faut avouer : que la valeur de la «loi historique» se trouve dès à présent singulièrement amoindrie, par les restrictions mises à son intelligibilité et à son efficacité.

Avec ce double correctif, il devient plus facile de répartir l'histoire de chaque peuple en tranches de 2 à 3 siècles, en leur donnant à chacune une étiquette correspondant à l'une des 5 phases. Reste la contre-épreuve par les faits objectifs.

C'est ici le point délicat, où le subjectivisme règne en maître et affaiblit toute la valeur probante du système.

Activité, malaise, éclat, décadence : autant de qualifications ! Mais qui les décerne ? En vertu de quelle autorité ? D'après quel critère ? La conquête militaire, que M. Millard, un soldat qui peutêtre à l'heure où j'écris ces lignes aura déjà donné sa vie pour la défense de la Patrie, considère comme l'expression évidente d'un grand éclat, n'apparait aux yeux de Montesquieu, un sociologue parti des régions du droit, que comme un grand crime, une oeuvre de décadence devant amener une rapide dissolution.

Les années de domination étrangère, d'oppression politique s*jnt pour M. Millard constitutives de la 3e phase, appelée «malaise ou faiblesse-» tandis que le sociologue qui s'attache à l'intensité de la vie des entités sociales, à la grandeur, à la noblesse, à la pureté des manifestations de la vie sociale, constatera que telle nation ne fut jamais plus grande, plus unie, plus féconde en hommes de premier ordre, qu'en face de la persécution ; que son rôle, dans

io6

l'histoire de la race à laquelle elle appartient ne fut jamais plus décisif, plus remarqué qu'aux jours d'épreuve, de pauvreté, de lutte. Platon voulant décrire le sommet idéal de la perfection humaine pose l'hj'pothèse du juste persécuté. Appréciations subjectives, si vous le voulez ! Mais le système Bruck-Millard ne saurait échapper à ce subjectivisme, et c'est cet écueil qui le brisera !

Non seulement les faits ne prennent un qualificatif qu'à travers le prisme d'une opinion, et apparaissent causes ou effets selon le point de vue auquel se place celui qui les interroge, mais le groupement même des faits, le choix qui préside à leur relation est encore une fois oeuvre subjective. Que de choses se passent en un siècle, en une année, en un jour! On ne saurait les relater toutes: il faut choisir! Lesquelles prendre? Pourquoi l'oeuvre d'une bataille serait-elle plus importante que celle de vingt années de paix ?

La sociologie n'a que faire des vicissitudes politiques, qui attribuent un lambeau de terre à l'un ou à l'autre »Peuple-chef« comme s'exprime M. Millard. Les »Etats composés de fragments disparates, sont condamnés à la paralysie ou à la dissolution : Montesquieu l'avait observé et Gumplowicz le confirme. Pareils Etats ne sont plus à proprement parler l'entité sociale, tandis que les groupes régionalisés conserveront leur vie malgré la conquête, M. de la Tour du Pin l'établit très justement, (v. plus haut.... ch. III § i)

Les historiographes, en alignant les victoires, les alliances et les plans dynastiques ont rendu la tâche pénible aux historiens, et M. Millard, dans son honnêteté foncière, jette de temps à autre un cri de désespoir devant le truquage des documents dont il doit se servir pour sa démonstration. Nous partageons son indignation et nous croyons qu'on ne saura jamais tout le mal que la rédaction vicieuse des livres d'histoire a causé à l'esprit humain, faussé dans ses tendances, et aux sociétés, conduites à l'abîme par les erreurs des docteurs, (v. plus loin.... 3e partie, ch. II.)

Le fascicule complémentaire publié par M. Millard après la guerre russo-japonnaise, nous fournit une illustration significative (^)

Dans ce Post-Scriptum, M. Millard nous raconte qu'il vient •d'avoir communication du système de Ruhland dans lequel il voit une confirmation de sa «Loi historique». Cette confirmation, assez plausible d'après le résumé rédigé par M. Millard, devient problé-

fi) Millard — Une loi historique — Fascicule d'Annexés 1909, p. 19 à 32.

matique lorsqu'on inédite patiemment les trois volumes du s)-stème, et s'évanouit lorsqu'on en possède l'esprit, comme j'ai pu l'acquérir au cours de plusieurs années d'une collaboration qui tut parfois polémique, parfois constructive.

Le seul argument que nous voulons tirer de ceci, c'est que voilà établie par l'exemple de deux contemporains également loyaux dans leur recherche de la vérité, la part prépondérante de l'élément subjectif, dans la relation historicjue des faits (]ui doivent composer les phases et nous prouver l'existence de la loi. Une loi sociologique qui se ramène à une démonstration pareille ne saurait être prise pour guide de notre conduite dans l'avenir. Elle ressemble un peu aux horoscopes des batteuses de cartes, que les événements confirment toujours, pourvu qu'on mette une suffisante bonne volonté à les interpréter; elle a les mêmes inconvénients au point de vue de l'affaiblissement du sentiment de la responsabilité, et par conséquence de l'énergie dans l'action. La part du subjectivisme dans la démonstration apparaît plus manifeste encore lorsqu'on se rapporte au point de départ de ce découpage en phases. La palethnographie n'a sans doute pas dit son dernier mot. lèvera-t-elle jamais le voile d'oubli derrière lequel gisent des siècles? Pourquoi, dans sa démonstration, M. Millard commence-t-il ici par une phase de formation, ailleurs, par une phase d'activité?

Les arguments statistiques impressionnent aisément ceux qui ne sont pas habitués à les manier. M. Millard parait convaincu par les tableaux qu'il a établis sur les heures et les saisons des naissancesi de décès et suicides. De ces événements individuels il veut con" dure à l'existence de sa loi historique millénaire.

Entre tous les actes humains, il choisit adroitement ceux sur lesquels l'influence magnétique est la plus vraisemblable. Mais ils sont foncièrement individuels ; s'ils intéressent la dépopulation, ce n'est point comme la stérilité systématique. D'ailleurs la valeur des généralisations statistiques au point de vue de la découverte de la loi sociale, à peine était-elle affirmée par Quételet, qu'elle fut révoquée en doute par Rumelin. (Discours cité de 1868) Gumplowicz en fait une critique acerbe : «A la vérité, les nombres sont généralement complaisants» ; ailleurs, allant au fond des choses, il écrit : «Constater la régularité des phénomènes naturels, est-ce expliquer la loi qui les régit? Du tout!» Et il conclut : En ce qui concerne spécialement... le système social, tous les résultats de la statistique ne peuvent nous découvrir ou

io8

nous expliquer la plus petite loi», (i) (Gumplowicz, Précis, 168-169)

J'avoue mon incompétence absolue pour apprécier la sous-structure cosmologique de notre loi historique. C'est à cette incompétence que j'attribue la difficulté que j'éprouve à admettre des effets aussi diamétralement opposes sur un coin tellurique aussi restreint que le triangle Berlin-Paris-Londres, par une force ph)'sique que nous sommes habitués à voir agir sous forme de courants gigantesques, de fuseaux. Faut-il se la représenter au contraire comme une collection de rayons différents, envoyés directement du soleil, sur chaque coin de terre ? Mais alors, quelle adresse dans le choix des rayons ! Quelle prudence dans la répartition des dimensions de chacjue rayon selon les limites des frontières politiques !

Tout cela me parait bien vétilleux pour une grande force cosmique comme l'est le magnétisme solaire !

30 La crise sociale, phénomène biologique normal, utile.

Nous avons relaté successivement les deux qualificatifs : utile et normal Par le premier, les sociologues qui admettent cette thèse se rattachent au groupe précédent ; par le second, ils se constituent un peu en dehors.

Dans ce que M. Achille Loria a qualifié de Darwinisme social {^') l'évolution, la lutte pour la vie, la survivance du plus apte jouent un rôle capital.

Herbert Spencer leur avait ouvert la voie par une affirmation ainsi formulée: »Nous devons reconnaître que la lutte pour l'existence entre les sociétés a été l'instrument de leur évolution", phrase ambiguë d'ailleurs : Car si vous entendez » évolution* dans le sens de fait accompli, modification acquise, tout le monde peut y souscrire. Il y a eu des luttes et des crises, c'est très certain et ces crises ne sauraient pas ne pas avoir influencé le sort des entités sociales : c'est non moins évident.

La question de savoir si c'est en bien ou en mal n'est pas

(i) Ou consultera avec fruit l'étude récente de M. Lottin «L<t% régularités statistiques» op. cit. au sujet des régularités statistiques et de leurs hâtives transformations en »Lois«.

(2) Problèmes sociaux contemporains op. cit. Vie Leçon p. 1 13-135.

résolue par cette affirmation, pas plus que celle de la fatalité biologique de toutes les crises.

S'il faut entendre par «évolution» la survivance des plus aptes, l'élimination des spécimens inférieurs, il est évident que la crise, telle que nous l'entendons, ne saurait être l'artisan de pareille sélection.

lo La crise sociale, épisode de violences, a pour effet ordinaire la destruction des plus aptes.

Si l'on considère l'aptitude physique, on constate que les crises sanglantes éliminent prématurément les jeunes, les forts, ceux-là qui sont toujours au premier rang de bataille ou de la barricade, en laissant pour compte à la nation les vieux, les tarés, les malades: une régression à coup sûr!

Si l'on envisage l'aptitude morale, la conclusion n'est pas autre. Dans les premières victimes d une crise sanglante se trouvent toujours les vaillants, les courageux ceux qui placent l'honneur, la conviction, les biens moraux (selon l'idée qu'ils s'en font) au dessus de la jouissance.

Un dicton français, d'expression pittoresque dit «ce sont toujours les mêmes qui se font tuer. »

A côté de ceux-là, tous les temps et tous les pays connaissent d'autres hommes, qui n'ont à aucun degré la vocation du sacrifice. En temps de crise ils se terrent, villégiaturent sous des cieux plus cléments, ou préparent adroitement leur évolution. Ce sont ceux-ci qui survivent en masse, et c'est avec eux qu'il faudra recommencer la vie sociale. Faut-il vraiment féliciter le groupe régionalisé de pareille transformation ?

Dans une étude récente M. David St. Jordan professait l'opinion après Seeck (^) «que la décadence des races n'a pas de cause plus efficiente que la survivance des moins aptes.» Après avoir rappelé la phrase de Sophocle «La guerre ne détruit pas de préférence les méchants mais toujours les bons,» il applique à Rome ce que le professeur Seeck avait dit de la Grèce. Un trésor de force intellectuelle et morale fut englouti dans la guerre, ce suicide national.»

«Dans les conquêtes de Rome, « Fzr» partit pour la bataille, thomo^ resta à la ferme et engendra de nouvelles

(i) Dr. Otto Seeck, Der Untergang der Antikenwelt.

no

générations. Les fils des vrais hommes cédèrent la place aux fils de valets, d'esclaves, d'écumeurs de camp.»

cQuand les véritables hommes tombaient sur les champs de bataille.... la vie de Rome n'en continuait pas moins, mais c'était un autre type de Romains qui la continuait et ce nouveau type reproduisit dans l'histoire de Rome, la faiblesse des ancêtres.» (i)

20 11 faut observer qu'outre la destruction des meilleurs, la crise ébranle les fondements de la sociabilité. Il faudra un nouvel effort d'enseignement pour réintroduire le respect des personnes et des biens, pour faire accepter la distinction spécieuse entre l'homicide individuel et l'homicide collectif, entre le vol et la réquisition. Il faudra rendre l'amour du travail aux victimes découragées et, ce qui sera plus difficile encore, aux vainqueurs habitués au processus simpliste de la spoliation. A la thèse biologique de Darwin, on a répondu en invoquant d'autres thèses biologiques. «En réalité, un être vivant est le résultat de la lutte de deux facteurs: la substance localisée dans le contour de l'animal, le milieu ambiant.» (-)

D'oià M. Novicow, au Congrès de Londres de l Institut international de sociologie (1906): «La grande erreur fondamentale des darvvinistes sociaux consiste à ne pas comprendre cette vérité de premier ordre et à confondre la lutte contre l'ambiance, qui est la base de la vie, avec la lutte contre le prochain, qui est un cas sporadique et relativement assez rare, comme on le verra plus loin.» (^)

De même que nous avons vu (sub lo) révoquer sérieusement en doute que la guerre ait été, en fait et sans préjudice aux doctrines diverses sur son origine et sa nature, le grand et l'unique véhicule du progrès social, de même nous constatons que dans l'école évolutioniste-transformiste, on est très divisé sur le qualificatif qu'il convient de donner à la crise sanglante. Car dans la biologie, on constate aussi des phénomènes régressifs, et le point en discussion n'est pas de savoir si la crise vient après un autre état social qu'il transforme, mais bien de déterminer si cette évolution est un progrès ou un regrès. Or voici ce qu'enseigne à

(i) David St. Jordan, op. cit. p. 679.

(2) Félix Le Dantec, op. cit. p. 73.

(3) Annales intern. t. XI, p. 83.

Bruxelles M. G. De Greef, après avoir consacré un livre important à l'étude des progrès et des regrès sociaux :

«Toutes les fois que surviennent des régressions morales, elles sont bien réelles. Ainsi les guerres extérieures et les guerres sociales ou civiles ont une influence rétractile fatale sur toutes les formes les plus élevées acquises en dernier lieu par les civilisations... par la guerre, l'équilibration ne peut se faire que par le retour à des formes inférieures ; agression et régression sont fonctions l'une de l'autre > {Tra)isformisme social p. 501).

A l'autre bout de l'Europe, M. Halpérine enseigne semblablement «que les antagonismes ethniques représentent un phénomène rétrograde». {})

Gabriel Tarde s'exprime en termes identiques. Après avoir fait, en un autre endroit, la démonstration directe que le «militarisme... et le caractère des nations en temps de guerre» sont des régressions il dénie l'antériorité. «Quand les sociologues... remontent jusqu'à l'état de guerre appelé par eux originel et constant entre les premiers groupes d'hommes,... ils croient avoir touché le point de départ de l'évolution qu'ils étudient.... Cependant peut être n'est-ce que le second. Peut être et même probablement l'hétérogénéité des éléments et des phénomènes est elle quelque chose de plus primordial que leur opposition». (2)

M. Novicow base sa démonstration sur des arguments économiques pour aboutir à cette conclusion :

»Ainsi donc l'état de guerre permanent.... provient simplement d'une erreur de notre esprit.... « qui préparerait le retour à l'animalité pure.« (3)

Nous avons rencontré bien des divergences sur la façon de concevoir l'évolution progressive : nul cependant, à notre connaissance, ne propose comme idéal le retour à l'animalité pure !

40 La crise, œuvre spécifique d'une âme collective.

Gumplowicz, ainsi que nous l'avons fait observer en un autre endroit, suppose qu'il existe une âme collective, dont l'activité spécifique manifeste des tendances contradictoires à celles que

(i) Annales de Plnst. int. de Sociologie t. XI, 212.

(2) 'Tarde. La Logique sociale p. 136.

(3) Annales Inst. Inter, t. XI p. 104-5.

décèle l'activité de l'âme individuelle. Toutes les idées individuelles sur la morale, la justice, le droit, sont contredites par les actions collectives; toutes les tendances individuelles, notamment l'aspiration à la paix, sont contrariées par les tendances et les actes de l'âme collective.

Ce que pourrait être cette âme collective, Gumplowicz renonce à le savoir, sinon qu'elle est «toujours brutale.» (i)

Ce qu'elle est au fond? Nous le dirons: c'est tout simplement une image littéraire! Images littéraires encore, la «ps}chologie des foules», «la conscience collective» et quelques mots analogues qui exercent leur fascination sur nos générations, comme le mot «liberté» sur les générations du XVIIIe siècle mourant.

Toujours la »piperie des mots« déjà dénoncée par le vieux Montaigne !

Les disciples de M. Durkheim ont tenté une démonstration de l'existence de ce qu'ils appellent «la nature du groupe» d'après la doctrine du maître. (-)

La démonstration commence par cette affirmation:

«....Parmi les faits qui se passent au sein des groupes, il en est qui manifestent la nature du groupe en tant que groupe et non pas seulement la nature des individus qui les composent....»

L'affirmation est suivie aussitôt de la conclusion que voici :

»0n sent parfaitement que le groupe, foule ou société, a vraiment une nature propre.... qu'il détermine chez les individus certaines manières de sentir.... «

Laquelle conclusion reçoit alors une formule généralisée et définitive:

«Entre les idées qu'aurait, les actes qu'accomplirait un individu isolé et les manifestations collectives, il y a un tel abîme, que ces dernières doivent être rapportées à une nature nouvelle, à des forces sui generis, sinon elles resteraient incompréhensibles.»

Il suffit, croyons-nous, de donner ainsi le squelette du raisonnement pour faire apparaître l'insuffisance de la démonstration. L'impressionnisme est une pauvre méthode sociologique. Il s'agit

(i) «L'âme sociale est toujours brutale: elle agit comme les forces brutales de la nature».

«Et c'est parce que la marche de l'évolution sociale ne dépend pas des individus qu'elle est si peu conforme aux aspirations et aux sentiments individuels». (Annales Institut Inter. de Sociologie t. XI p. 136.) /

(2) Grande Encyclopédie : V" Sociologie.

précisément de se défier de ces illusions subjectives, qui font que chaque auteur de système »sent parfaitement» que les faits rentrent dans sa thèse et contredisent celle de son voisin !

Supposer gratuitement l'existence »d'une nature nouvelle* rien que parce qu'on ne trouve pas d'autre explication, est une pétition de principe.

Tarde a donné une explication de la psychologie des foules: la loi de l'imitation. Si cette explication peut paraître insuffisante, elle n'en contient pas moins une bonne dose d'objectivité.

Tout homme est le produit d'une conscience réagissant sur une matière traditionnelle, fournie par l'enseignement et le milieu. Tout homme est sujet à la contagion de l'exemple, à l'influence de l'exhortation. Ces phénomènes universels décèlent la nature psychologique de l'homme.

Mais restons dans le domaine des crises sociales, internes ou externes, et analysons les faits précis que des relations historiques sans nombre nous ont fournis. Trouvons-nous l'activité spécifique d'une «nature nouvelle» qui suppose évidemment un principe autonome, une âme?

I. Dans la période d'incubation du phénomène «guerre» nous voyons :

lo Qu'il y a des hommes, lesquels, étant en possession du droit de commander aux autres hommes dans leur groupe régionalisé, les avaient obligés à se constituer, en nombre toujours croissants en armées permanentes.

Cet effort traditionnel, au bout de peu de générations, produit une mentalité particulière, que caractérisent: a) la soumission aveugle, appelée discipline militaire ; b) l'admiration de l'homicide collectif; c) la tendance à entrer en action, (i)

20 Qu'il y a des hommes lesquels, étant en possession de la faculté d'enseigner aux autres hommes de leur groupe régionalisé, ont faussé les leçons de l'histoire et les lois de la morale en vulgarisant les thèses connues de l'éthique de la force, du progrès par la crise, de l'antinomie des races, etc.

Rien de tout ceci ne ressemble à un acte collectif: c'est un

(i) Dans l'une des premières études parues sur la présente guerre, nous lisoi}S : «L'armée tend à faire naître la guerre.... en vertu de la loi naturelle qui pousse tout être à réaliser sa fonction» (Edw. Szabô Kriegu. Wirtschaftsverfassung.... Arch f. Sozialwissenschaft Juillet 1915 p. 655).

ti4

concert, intentionnel ou occasionnel, d'actes individuels, aboutissant par leur nature et leur tendance, à une fin commune.

II. Dans la période immédiatement préparatoire, nous observons une nouvelle série d'actes, dont les auteurs responsables se mettent rarement en évidence : campagnes de presse, activité soudaine d'associations d'excitation, intrigues de courtisans ou de parlementaires influents, etc.

Beaucoup d'individus s'agitent autour de ces prodromes ; un nombre restreint les dirigent. Tôt ou tard, l'histoire les nomme, sur le vu de documents dépourvus de toute allure sibylline.

Mais tous les documents du procès sont rarement accessibles, car ceux-là qu'ils concernent se rendent compte qu'ils sont médiocrement édifiants, et comme le criminel, ils s'appliquent avec adresse à faire disparaître l'instrument du crime.

Il serait infiniment intéressant d'avoir accès aux documents qui concernent la vie intime des associations curieuses auxquelles nous venons de faire allusion, et dont les noms sont dans toutes les chroniques politiques.

Ce que nous pouvons observer, c'est qu'elles sont disposées avec parcimonie, aux bons endroits (comme ferait un employeur économe de ses deniers s'il avait à localiser des agents !) il y en a une par pa)'s. Elles semblent indestructibles, survivant à leurs fondateurs, se recrutant par des modes qui échappent au contrôle du public. Leur activité témoigne d'ailleurs de budgets solides et leur effervescence est un indice infaillible de l'approche de la crise.

Celui-là qui écrira la monographie de quelques-unes de ces associations aura probablement déchiffré du coup l'énigme de < l'âme collective» cause de la guerre !

En ce qui concerne la crise interne, M. Arthur Bauer s'est livré à des analyses où l'on trouve tout, sauf »râme collective.* {Essai sur la révolution op. cit.)

Les crises internes sont ou des révolutions, ou des émeutes.

La révolution, au sens strict, est laborieusement préparée par des individus appelés conspirateurs s'ils échouent, héros s'ils réussissent : concert conscient d'actes individuels !

Ces crises peuvent aussi être l'acte collectif, spontané en apparence, l'émeute, celui-là qui sert le plus souvent à la thèse que nous critiquons en ce moment. M. Bauer détaille d'une plume impitoyable :

«Dans une émeute populaire, il semble que la foule, ramassée au hasard, soit formée d'éléments hétérogènes... La foule ameutée rejette, par une sélection demi-consciente, les éléments indifférents ou hostiles, et se grossit au contraire des parties qui sont en harmonie avec l'ensemble. Elle revêt alors une sorte de personnalité, de personnalité inférieure, où les idées tiennent moins de place que les passions, les désirs, les appétits. Et c'est sous cette sorte de poussée instinctive.... que la foule... accomplit des actes en rapport... avec ses tendances obscures....»

^vElle circule dans la rue, s'impatiente... le mécontentement, la colère, la haine.... s' accumulent dans chacun... sous la pression de sentiments identiques dont ils voient la manifestation chez les autres... L'esprit... finit par être envahi par une idée unique, l'idée de son mal... Puis la foule se met en mouvement...» (op. cit. p. 26 et suiv.)

Je voudrais, pour ma part, ajouter encore ceci : dans cette foule, d'où les gens paisibles ont fui, qui n'est plus qu'un groupe homogène, il y a quelques violents, et leur exemple entraîne : acte individuel ; la garantie de l'impunité par suite de l'anonymat dans les masses, révèle l'immoralité foncière d'un grand nombre d'individus, chez lesquels le gendarme remplissait l'office de volonté, en temps normaux. Pas de crise, guerre ou révolution, sans larcins ou attentats à la pudeur, pillages ou viols. Ce n'est guère «l'âme collective» qui tend à ces satisfactions-là, n'est-ce pas ?

Y-a-t-il eu récemment des observations de faits qui vérifieraient, dans un cas donné, l'exactitude des thèses générales que nous recommandons, à l'encontre de la doctrine de la guerre «oeuvre d'une âme collective» ?

Au moment où j'écris cette page, j'ai connaissance de trois documents : je m'exprime de la sorte parce que j'ai la conviction qu'il en existe bien d'autres et qu'il en surgira sans doute en grand nombre, en suite de la faveur dont jouissent actuellement les études sociologiques.

Le premier document concerne la guerre franco-allemande de 1870. C'est un livre de M. Welschinger, qui met au passif d'une douzaine de personnes, tout au plus, l'homicide collectif de 1870.

L'auteur, un historien de profession, a eu accès à toutes les sources écrites conservées dans les chancelleries, aux mémoires d'hommes d'Etat, etc.

C'est beaucoup : ce n'est pas assez pour connaître toute la

Ii6

vérité sur les mystérieuses inspirations de l'âme collective ; mais il résulte de cette lecture une conviction suffisante concernant la non-intervention, en 1870, d'une décision collective. (H. Welschinger. op. cit.)

Le second document, c'est l'enquête de M. Georges Bourdon à laquelle nous avons fait plus d'un emprunt. Elle fut entreprise au lendemain d'Agadir et les déclarations qu'il prête à un nombre considérable de personnes n'ont pas été taxées d'apocryphes.

Nous y trouvons la constatation d'une stupeur presque générale lorsqu'on apprit, dans le grand public, que tel jour, à telle heure, la paix ou la guerre se jouait à pile ou face, entre trois ou quatre personnes : C'était bien là l'inverse d'un acte concerté par des âmes collectives nationales ! Un écho de cette stupeur se retrouve même dans des documents parlementaires. {IJEnigme alle^nande, op. cit.)

Nous y trouvons encore un essai, dans le sens que nous indiquions, à propos de cet acteur masqué qui, en Allemagne s'appelle Pan-Germanisme ; en Russie, Panslavisme ; en Italie, Irrédentisme ; etc. Mais M. Bourdon n'a pas eu accès aux pièces de caisse, les seules probantes en l'espèce ; et s'il démêle quelque chose de l'intrigue, il ne sait nous donner que des conjectures (op. cit. ch. IX.)

Le troisième document paraissait à l'heure même où j'écrivais ceci.

M. Lederer, un sociologue allemand, fait sur les six premiers mois de guerre une série d'observations dont la science sociologique aura à s'occuper dans la suite.

Parmi ces observations, quelques-unes contredisent la doctrine que nous combattons en ce moment, d'autres se rapportent aux «antinomies collectives» dont il sera question plus loin. (Dr Lederer, Zur Soziologie des Weltkriegs. Dans : Archiv f. Sozialwissenschaft etc.)

Elles sont présentées avec la discrétion que les circonstances expliquent, mais sont d'ailleurs très intelligibles.

Une première observation : l'Etat «à l'intérieur» a cessé d'exister : à sa place, il y a la force militaire, l'armée, «Etat à l'extérieur». Il n'y a plus ni Parlement, ni citoyens porteurs de droits (op. cit. p. 365) (1)

(i) Le 10 Mars 1915 M. Delbruck, ministre, déclara textuellement au Parlement impérial »Das Heerwesen ist StaaU l'armée, c'est l'Etat.

Deuxième observation : à quel moment s'opère cette substitution ? Question délicate ! Cet Etat à l'extérieur n'est pas né le jour de la déclaration de guerre: il n'aurait su s'organiser ainsi en une minute, ni entrer en action avec une toute-puissance qui dépasse tout ce qu'on a vu depuis la chute de Rome. Donc il existait, mystérieux, un Etat dans l'Etat, lequel vivait, affranchi de «l'Etat à l'intérieur», dans une dictature non moins mystérieuse, et se préparait à agir, sans tenir compte d'une volonté nationale ofifî" cielle: «aucun parlement ne décide de la politique extérieure» (op. cit. p. 363). M. Lederer met également un point d'interrogation, lorsque surgit la question: qui donc décide qu'une tension est devenue intolérable? (op. cit. p. 380) Il est moins réticent lorsqu'il s'agit d'observer les rapports de cet Etat dans l'Etat avec la concentration capitaliste, mélange d'industrialisme et de finances. Nous reviendrons sur ces constatations en un autre endroit.

Ce que nous avons rapporté suffit pour démontrer qu'en l'espèce» non seulement l'âme collective n'a pu s'exprimer sous la forme parlementaire de la volonté nationale, ni sous une forme plébisci-' taire occasionnelle, mais qu'un autre acteur était là, plus puissant que «l'Etat à l'intérieur» longuement préparé à se substituer à lui C'est la confirmation de notre thèse sur le concert d'actes, concert qui s'observe dans la période d'incubation de toute guerre ayant le caractère de crise sociale.

50 La guerre, manifestation nécessaire des antinomies collectives .

On a encore présenté la guerre comme étant la manifestation inévitable de certaines antinomies essentielles, déposées dans les réalisations épisodiques des entités sociales de même degré.

Cette thèse diffère de la précédente, parce qu'elle se rapproche davantage de l'analogie biologique et admet implicitement une forte dose de déterminisme. Pour parler le langage courant, il y aurait donc, de par le monde, des peuples qui ne savent pas se sentir; cjui, dès qu'ils sont en contact, se jettent l'un sur l'autre comme un coq sur un coq rival, comme un loup sur une brebis, comme un lion sur un homme.

Tout cela sans passion, sans intention de vol ou de pillage rien que par le jeu des forces naturelles, par l'instinct de la race

Je' sais bien qu'on ne trouvera guère d'auteur qui formule la thèse avec la franchise et la précision que nous venons d'adopter.

ii8

Mais, lorsqu'il s'agit d'expliquer une crise ou de la précipiter, les conclusions pratiques offertes à l'opinion publique sont bien celles qui dériveraient de la thèse ci-dessus.

*.Homo homini lupusy> avait dit le philosophe Hobbes.

Ratzenhofer n'eut qu'à traduire cette formule en langage sociologique moderne, pour donner cette réponse à tous les problèmes que posent les crises sociales et notamment la guerre: »rinimitié absolue que la nature met au fond de l'individu contre l'individu» (op. cit. p. 5).

De cette antinomie individuelle, d'autres ont conclu à la nécessité des antinomies collectives: de famille à famille, de nation à nation, de race à race. Gumplowicz fait la route en sens inverse ; il part des antinomies collectives {Ras sert kampf) et plus tard aboutit à l'hostilité individuelle {Grundriss, p. 145) qu'il explique par le polygénétisme.

Mais la philosophie de Hobbes est contredite par mille observations psychologiques et heurte la conscience universelle dans son point le plus sensible, la logique. Le polygénétisme, proclamé comme hypothèse, n'a pas trouvé d'appui dans la science. Si Gumplowicz avait pris la peine de continuer sa vie, il le saurait maintenant.

La vérité historique, c'est le couple unique, dispensateur d'une nature identique. La vérité psychologique, c'est l'homme sociable et bon, déformé en suite par des tares antisociales, héréditaires dans leur germe, personnelles dans leur activité épisodique. La vérité biologique, c'est la vie s'alimentant, se manitestant autrement que par la destruction du semblable. La vérité sociologique, c'est l'expansion se faisant, normalement et mieux lorsqu'elle ne comprime pas des entités sociales correspondantes.

L'inexistence de ces antinomies collectives est démontrée tous les jours par la condition très satisfaisante, tant au point de vue social qu'au point de vue biologique, des relations entre les individus engagés dans un mariage de nationaux différents, entre les familles des régions frontières, entre les mélanges dans les pays de colonisation.

C'est l'argument d'observation ajouté à l'argument de logique.

M. Holsti, par ses recherches ethnographiques récentes, aboutit à la même conclusion pour les groupes vivant «dans l'état de nature» chez lesquels les sociologues modernes vont si volontiers chercher les bases de leur argumentation (R. Holsti, op. cit.)

Tout ce travail scientifique n'empêchera pas que cette fois, comme les autres, la doctrine des antinomies naturelles n'ait été tirée pompeusement de sa poussière. Et nous constatons que la presse s'en sert, comme elle se sert des nouvelles propres à influencer la Bourse en temps de paix : la matière diffère, la manière est la même.

Nous rappelons Ici pour finir, les considérations que nous avons émises plus haut, à l'occasion de l'étude des caractères et du rôle des collectivités raciales, (ch. II, parag, i). Il n'en va pas autrement pour les groupes régionalisés, Gumplowicz en convint luimême un jour. Ayant pris pour exemple les affirmations courantes au sujet de ce que serait la psychologie de la nation allemande au XIXe siècle, au sujet de ce qu'aurait été la psychologie de certaines cités grecques de l'antiquité, il établit le peu de consistance de toutes ces conjectures.

De l'exemple, il passe à la thèse que voici : «c'est l'effet d'une lacune scientifique que de donner ces phénomènes sociaux universels comme des particularités individuelles des peuples chez lesquels on les a observés accidentellement. » {Grzindriss op. cit. p. 1 38).

Or, redisons-le dans les termes mêmes de Gumplowicz : «sans particularités individuelles des peuples» pas d'antinomies !

M. Erwin Szab6, étudiant la guerre actuelle résume ainsi l'état de la science : «la théorie mystique d'un instinct guerrier inné ne tient plus debout. > [Krieg u. Wirtschaftsverfassung op. cit. p. 652).

Page 1