CONCORDANCES CATHOLIQUES
L'intitulé de ce chapitre doit signifier, dans notre pensée, que nous n'entendons pas faire ici un exposé doctrinal de la théologie catholique concernant les crises sociales en général ou la guerre en particulier.
Nous nous en excusons, n'étant pas docteur ès-sciences théologiques et n'ayant reçu aucune mission pour parler au nom de l'Eglise catholique. L'Eglise a traversé les siècles comme une société sui-generis, un groupement supérieur à tous ceux que la main de l'homme a édifiés ; à toutes les époques elle a eu son chef autorisé, successeur de Pierre, et du consentement de celui-ci, ses docteurs officiels.
Qui veut connaître l'ensemble de la doctrine catholique doit écouter ceux qui ont qualité de docteurs, dans son sein.
L'expression «concordances catholiques» signifie que, de même que nous avons consulté l'opinion de plusieurs écoles sociologiques ou philosophiques sur les questions soulevées par notre matière, aussi nous voulons réunir en un seul chapitre, la doctrine catholique étant admirablement une dans la variété des matières, un certain nombre de citations qui font partie du trésor doctrinal de l'Eglise.
Nous ne l'eussions pas fait par respect pour «la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde,» Q) que nous aurions été amenés à le faire par besoin dialectique.
Il est stupéfiant, en effet, de voir comme on jette l'Ecriture Sainte, et les écrits des Saints dans les débats quotidiens, au hasard de phrases ceuillies de-ci de-là, sans intelligence du contexte, sans souci du fait qu'à côté de la lettre, il y a l'esprit.
Nous devions donc, pour être complets, documenter également nos lecteurs sur la somme d'erreurs contenues dans cette partie
(i) Joan. I. 9.
de la littérature sociologique, telle qu'elle se trouve répandue à foison autour de nous.
C'est là ce que nous appelons «concordances catholiques. > Ces concordances pourraient viser l'ensemble des doctrines exposées par nous dans cette première partie : sur la conception de la société civile, sur le rôle qu'y joue l'acte humain, sur la liberté des actes humains et par conséquent sur la responsabilité de chacun de nous en matière politique et sociale, sur la grande source des maux qui affligent les sociétés humaines.
Nous aboutirions, à peu près, à un traité de morale et de droit public chrétien : d'excellents livres, écrits à l'intention des laïques, ont été écrits sur ce double programme, et il ne sera pas malaisé à nos lecteurs désireux de s'orienter de ce côté, de trouver pareils ouvrages à tous les âges de l'Eglise catholique.
Restons dans notre sphère de témoin de la lumière (Joann. I. i) et suivons, dans un ordre moins méthodique, le courant des discussions contemporaines. Elles se groupent toutes, ou à peu près, autour de la controverse sur la nature et le rôle de la guerre dans l'histoire de l'humanité, (v. ci dessus ch. III).
On part de là pour émettre des idées sur la nature des maux, sur la conduite de la Providence, et aboutir à la négation de Dieu : car dénier une partie (pour parler le langage d'homme) de son Etre, c'est dénier nésessairement l'Etre divin pour le tout.
Suivons cette filière, mais non sans nous être munis d'un critère, sans avoir une étoile vers laquelle, quoiqu'il survienne d'obscurités autour de nous, nous puissions asseoir un jugement, orienter une conduite.
Nous n'avons pas à chercher longtemps : un Homme, un jour, a dit une parole que jamais être humain n'avait dite et que personne n'a répétée : «Je suis la Voie, la Vérité, la Vie», (i)
Je crois en la réalité de cette parole ; je crois, avec tout l'occident chrétien, dans la mission divine de Celui qui l'a dite. Je crois aussi dans l'authenticité des Evangiles et dans l'Infaillibilité du Successeur de Pierre lorsqu'il s'agit de discerner ce qui, dans la tradition, vient de Dieu.
J'ai donc dans l'Evangile mon critère assuré et ma source d'informations pure. Je tiens, avec ceux qui dissertèrent en ce sens au Congrès évangélique de Paris (1902) que nous avons grand
(i) Joan. XIV, 6.
besoin de retourner à cette source, et que nous y trouvons tout ce qu'il nous faut pour nous guider, même dans l'ordre humain. Je ne crois pas qu'il faille rejeter du domaine sociologique ces chefs d'oeuvre de la littérature historique, sous prétexte qu'ils concernent seulement l'ordre surnaturel.
Beaucoup ont manié ces Livres avant moi : quelques-uns les manient autour de moi, avec une inintelligence parfaite. La chose n'a rien d'étonnant : car dans l'Evangile, il y a l'esprit et il y a la lettre. Les pharisiens, les scribes et les docteurs en Israël ont médité attentivement, longuement, passionnément tous les discours du Maître : ils n'en ont tiré qu'un aveuglement plus profond, (i) Ainsi en est-il autour de nous des modernes docteurs, parce qu'ils n'ont point mérité l'esprit de l'Evangile, (2) esprit indispensable même aux honnêtes gens qu'étaient les disciples choisis par le Christ pour enseigner toutes les nations (Joann. XVI. 12-13).
I. A la lumière de l'Evangile, faut-il aimer la crise comme une source féconde de tout bien, choyer la guerre comme l'occasion des plus hautes vertus ?
Y-a-t-il dans l'Evangile un précepte la dessus ?
Si nous prenons la succession chronologique des événements relatés par les récits évangéliques nous constatons que la première proclamation du corps de doctrines qui deviendront la Loi nouvelle, se fit sur le mont Kourn-Hattim, à l'aurore du Ministère doctrinal du Christ.
Et ce discours débute ainsi :
Beati mites, quoniam ipsi possidebwit terrant.
Beati pacifici, quoniam filii Dei vocabuntur . (Matt. V. 4, q).
C'est la caractéristique des discours du Christ, que d'opérer dans l'Humanité une division bipartite absolue, sans transaction possible: d'un côté le monde, dont le chef est Satan, de l'autre les enfants de Dieu. Nul ne sert deux maîtres (Matth. IV, 24), Celui qui n'est pas avec le Christ est contre lui (ib. XII, 30). Or le premier discours du Christ attire l'attention sur ceci : seuls les pacifiques sont les enfants de Dieu.
Nous constatons aussi que le dernier discours du Christ reprend
(i) Excoecavit oculos eorum et induravit cor eorum : ut non videant oculis et non intelligant corde. Joan. XII. 40.
(2) Spiritum veritatis quem mundus non potest accipere, Joan. XIV, 17.
cette affirmation, dans les circonstances les plus solennelles, au moment de l'adieu suprême, lorsque déjà II se considère comme n'étant plus de cette terre :
«/^ hoc cogHOSccnt omnes quia discipuli ntci estis, si dilectionent habiieritis ad invicem.^^ (Joan. XIII, 35).
Et avec la même affirmation pacifique, la même opposition :
y Quia vero de mundo non estis,.... pr opter ea odit vos viundus.^ (Joann. XV. 19).
C'est l'alpha et l'oméga de la doctrine nouvelle, et cette pensée traverse tous les entretiens du Christ avec ses disciples et avec les foules.
Ce que nous avons reçu, c'est l'Evangile de la paix, entrevue par les prophètes (i) chantée par les Anges au dessus de la crèche de Bethléem (2) parce que le Christ, fils de Dieu, devait être le Prince de la Paix (3) comme les enfants du monde devaient tenir de leur père, Satan, l'instinct de l'homicide et du mensonge. (•*)
Si l'on cherche un ordre formel, authentique, on le trouve sous sa double expression, négative et positive.
a) Défense formelle est faite de tuer : le droit de vie appartient au seul maître de la vie. De peur qu'on s'y méprenne, tant la question était essentielle, le divin Législateur promulgue à nouveau l'ancien décret, tout en le renforçant de beaucoup, car II est venu «pour compléter la Loi» (Matth : V, 17).
«■Aiidistis quia dictum est antiquis : non occides... Ego autem dico, quia omnis qui irascitur fratri suo reus eritjudicio.^ (ib. 22). La même sanction, et elle était sévère, est étendue, de l'homicide effectif, à tout acte de colère. C'est sans doute ce qui porta le Disciple qui pénétra le plus avant dans la pensée du Maître, à nous laisser ce commentaire :
Qui non diligit, manet in morte : omnis qui odit fratrcm suum homicida est. (Epist. Joan. I, 3).
b) Ordre formel est donné d'aimer : la mesure est nouvelle, incroyable.
{\) Quant speciosi pedes evangelizantium pacem. Is : LU, 7.
(2) Et in terra par hominibus bonae volontatis, Luc. II, 14,
(3) Isaie, VI.
(4) Vos ex pâtre diabolo estis, et desideria patris vestri vultis facere. Ille homicida erat ab initio... cum loquitiir mendacium ex propriis loquitur, quia mendax est et pater ejus. Joa. VIII. 44,
Audistis quia dictian est : diliges proxhnuni tuum et odio habebit inimicuni tuum. Ego autem dico vobis : diligite ininiicos vestros. (Ibid. 43, 44).
En cette matière encore, répétitions inlassables de cet ordre nouveau, jusqu'au discours suprême, où par trois fois, exhortant, commandant, suppliant presque, le Christ signifie qu'il veut l'union universelle dans l'inflexible charité :
Hoc est praeceptum ineum ut diligatis invicem, sicut dilexi vos.... Haec mando vobis ut diligatis invicem. (Joan. XV, I2, 17).
Non pro eis autem rogo tantum, sed et pro eis qui credittiri sunt per verbutn eorum in me : ut omnes unum sint, sicut tu, Pater in me, et ego in te.... (Joan. XVII, 20, 21.)
Mesure incroyable, qui devait dépasser les forces humaines, dans toutes les générations ; réédition de l'ordre désespérant qui nous convie à être parfaits comme le Père céleste est parfait ! (i)
C'est pour cela aussi que la paix chrétienne était la pierre de touche des Enfants de Dieu, de ceux qui, en petit nombre, marchent dans la voie étroite (^) car, et c'est là le mystère de l'Esprit de l'Evangile ('^) ; on n'entre dans la vie que par un acte d'adoration, c. à d. la reconnaissance de notre dépendance absolue à l'égard du seul Etre essentiel (■^) ; et c'est un acte de l'eapèce que de tendre, avec confiance, vers un idéal supérieur aux forces humaines (5), sur la parole de Celui qui commande : in verbo tuo laxabo rete.
Une des pensées dominantes de la Loi nouvelle, c'est la substitution des sanctions : le Christ, fils de l'homme innocent, se substitue comme victime à l'Humanité coupable. Et semblablement, toutes les dettes inter-humaines doivent être liquidées par la substitution du pardon à l'exigence de la répression.
(i) Estotc ergo vos perfecti, sicut et pater vester coelesth perfectus est (Matth : V. 48.)
(2) Matth. VII, 14.
(3) Confiteor tibi, Pater. Domine coeli et terrae quia abscondisti haec a sapietitibus et priidentibtis et revelasti ea parvulis. fMatth. XI, 25.) Et voici le commentaire autorisé : q7iae stulta sunt mundi elegit Deus ut confundat sapicntes, et infirma 7mindi elegit Deus ut confundat fortia... ut non glorietur omnis caro in conspectu ej'us. fEp. P. ad Corinthios, Prima I.).
(4) Quae impossibilia sunt apud homines, possibilia sunt apud Deum (Luc. XVIII).
(5) Ut non glorietur omnis caro in conspectu ejus : P. ad. cor. Prima. î.
Cette pensée plonge ses racines dans l'insondable mj'stère de la Fraternité universelle et de la solidarité humaine. L'Eglise a soulevé un coin du voile, par sa doctrine de la Communion des Saints.
On a caractérisé très justement la Loi nouvelle en l'appelant la Loi de grâce, de pardon.
L'ordre formel est donné dans ce premier discours du Mont Kourn-Hattim, où se trouvent condensés, avec l'essence du Christianisme, des règles admirables pour un système sociologique.
Relinque ibi munus tuum ante altare, et vade prius reconciliari fratri tuo et tune veniens offeres inu?ius tuum. Esto consentiens adversario tuo cito dum es in via cum eo.... (Matth. V. 25).
Audistis quia dictum est : oculum pro oculo, et denteni pro dente. Ego autem dico vobis non resistere malo (ibid. 38, 39.)
Nous voulons voir dans cette double expression, les deux hypothèses possibles de conflits interhumains : par notre faute, par la faute de notre adversaire. La solution est d'ailleurs la même : satisfaction est donnée à la justice par le pardon spontané sinon du regret, du repentir.
Des menaces terribles, le plus grand de tous les malheurs qui peuvent arriver à un homme, sont données comme sanction à cet ordre absolu : St e?tim dimiseritis hominibus peccata eorum : dimittet et vobis pater vester coelestis delicta vestra. Si autem non dimiseritis hom.intbus, nec pater vester dimittet vobis peccata vestra. (Matth. VI. 14, 15).
Nous trouvons dans les récits évangéliques un cas d'application qui nous intéresse, puisqu'il s'agissait dans l'espèce d'un cas d'homicide légal, l'application de la peine de mort à la femme surprise en flagrant délit d'adultère. Par une première application du régime futur de la Loi nouvelle, la peine est commuée : l'expiation morale volontaire, plus intéressante parce que plus conl'orme au régime de l'épreuve qui explique le mystère de la liberté humaine, remplacera l'expiation violente et forcée.
II. Dans le premier traité de sociologie que la science chrétienne fit écrire (i), nous ne pouvons manquer de trouver des
(i) De civitate Dei, écrit entre 413—427, synthèse de philosophie antique et de théologie chrétienne par le savant Evêque d'Hippone.
doctrines quant au problème de la guerre selon l'esprit de l'Evangile.
On nous permettra de ne pas scinder la pensée de St. Augustin, bien que le brillant docteur de philosophie profane à Milan se retrouve constamment par des arguments de droit naturel, à côté du commentateur autorisé des enseignements apostoliques.
Quelles sont les causes profondes des grandes crises sociales ?
Ce sont celles que nous avons placées au premier rang des causes de la crise actuelle : l'orgueil, la luxure, l'avarice. Aurelianus Augustinus pour les dénoncer, n'invoque pas d'autre argument que celui de la révélation par les prophètes: donc un argument spécifiquement catholique : Propter quorum horrendam superbiam, luxuriam et avaritiam.... Deus, sicut tninando praedixit, co7iterit terras.... (i)
Que penser de la guerre ? Est-ce un bien, est-ce un mal ?
Ici se place naturellement la question préalable : Qu'est-ce que le bien ? Qu'est-ce que le mal ?
Au point de vue chrétien tout ce qui arrive dans l'ordre naturel tourne à l'avantage des bons, c'est à dire de ceux qui se servent des choses terrestres conformément à l'Evangile. (^)
C'est pour cela que la guerre, un mal en soi, ainsi que l'auteur le démontre, sert utilement aux bons. Et si l'on veut quelques spécifications, St. Augustin, le théologien, vous donnera au moins trois considérations :
10 La guerre, fléau de Dieu, exerce les bons à la patience. (^)
20 La guerre, affliction temporelle commune aux bons et aux méchants, nous permet d'apprécier si nous servons Dieu pour lui-même ou seulement pour les avantages temporels que nous attendons de son service. (*)
(i) Aur. August. De civitate Dei. Lib. I, 9.
(2) Scimus quia diligentibus Deunt omnia cooperantur in bonum. P. ad Rom. VIII, 28.
(3) Aur. Aug. Lib. I, 8: Flagellum Dei ad patientiam eriidit botios. Cf. Ep. Pauli ad Rom. V, 3 — 4 : Scientes quod tribulatio patientiam operatur, patientia autem probationetn.
(4) Aur. Aug. ibid. Lib. I, 9: Ut sit probatus... quanta virtitte pietatis gratis Deunt diligat.
3° Le fléau de la guerre est une expiation pour l'insuffisance de l'esprit évangélique. (i)
Cet aspect finaliste n'empêche qu'il faut tenir pour certain qu'il y a des maux spécifiques dans l'ordre temporel, et parmi ceux-ci, la mort et la guerre.
La mort ? Sans doute c'est la fin de l'épreuve dans l'ordre de la vocation divine, et comme telle un événement heureux : St. Paul a là dessus des élans d'une intuition supérieure (v. nos citations plus haut). Mais en soi, c'est un mal, et rien, pas même la gloire du martyre, ne lui enlève ce caractère douloureux (2). Il devait en être ainsi puisque la mort est le châtiment du péché (^).
La guerre aussi est un mal spécifique.
Et puisque plusieurs sociologues affirmèrent, il y a quelques années, que la guerre est un bien, la source de tout progrès, un état normal de l'humanité, nous donnerons avec quelque détail la doctrine d'Aurelianus Augustinus basée conjointement sur la philosophie humaine et sur l'enseignement apostolique.
lo La guerre est un phénomène sociologique anormal, comme le sont les troubles atmosphériques, les tempêtes dans l'ordre cosmique. (*)
20 La guerre est un mal, un fléau, un châtiment divin, soit qu'on l'attribue aux divinités païennes, soit qu'on y reconnaisse la main du seul vrai Dieu. (5)
Et les arguments ne vont pas manquer sous la plume du savant dialectitien. En voici quelques uns.
(i) Ib. Lib. I, 9 — lo. Flagellantur... simul... quia simul amant temporalem vitam. Oportebat enim ut eis adderetiir etiam experimentorum disciplina a quitus fuerat tant diu neglecta verborum.
(2) Aur. A. Ita nec mors bonum est, quando auget patientium gloriam : Lib. XIII, 5. — Justi bene (utatitur) non tantum bonis sed et malis. Hinc fit ut... boni bene moriantur quamvis sit mors malum... : Lib. XIII, 5.)
(3) Stipendium peccati mors. Ep. Paul, ad Rom....
(4) Sicut solet orbis terrarum velut procellosissimum pelago varia taliutn malorum. tempestate jactari: Aur. Aug. : Lib. V, 22.
(5) Nondiuturno tetnpore tractum esthoc mabim (x.ç.. bellum italicum) Lib. V, 22. Sic etiam tempora ipsa bellorum sicut in ejus (i. e. Dei) arbitrio...velatterere, vel consolari genus humanum fibid). Ita verus Dominus gubernatorque rerum et Romanos cum misericordia flagellavit (ib. Lib. V, 23) ceci à propos de la guerre des Goths et de la victoire d'Alaric : Nisi forte quispiam sic defetidat istos deos, ut dicat eos ideo mansisse Romae quo passent Romanos magis punire suppliciis quam beneficiis adjuvare (ib. Lib. III, 15).
T. La paix est un bien (^), l'objet des aspirations universelles tant de l'humanité, que de chaque homme en particulier. Le monstre Cacus, inventé par les poètes (-), n'aurait su exister sans une aspiration intime à la paix. (Ibid. L. xix, 12-13).
La cité terrestre aspire à des biens par cela même à la paix. (^) On ne fait la guerre que pour avoir la paix, et celui-là même qui rompt la paix se propose d'obtenir une autre paix, plus conforme à l'idée qu'il s'en fait. (4) La thèse lui parait si importante qu'il la développe longuement , empruntant même une argumentation analogique d'ordre biologique (Loc. cit. nos 12, 13, 14). Et il termine par cette conclusion: tout nous ramène à l'aspiration vers la paix. (5)
II. La félicité dans la guerre est une impossibilité, (6) parce que la guerre est la contradiction des lois divines et humaines qui défendent de se plonger dans le sang humain (") et qu'il ne saurait y avoir de bonheur pour les impies (cf. Aur. Aug., L. T. XIX); une impossibilité, parce que la guerre soulève les plus violentes passions, ennemies de la félicité (®) et que même, en cas de succès, la durée du succès apparaît comme devant être en raison inverse de son étendue. (^)
III. Toutes les excuses inventées pour colorer la guerre sous des aspects plus séduisants sont vaines.
(i) Magnum beneficium est pax: A. Aug.; Lib. III, 9.
(2) A la description que fait Aur. Augustinus de la psychologie de cet être abstrait,, nous reconnaissons la méthode qui fit surgir, il y a un siècle, l'Homo oeconomicus pour les besoins d'un système «d'économie pure.»
(3) Non autem recte dicuntur ea bona non esse quae concupiscit haec civitas (i. e. terrena), Concupiscit enim terrenam quatndam... pacem. Aur. Aug.: ib. LXV, 4.
(4) Nemo est qui pacem habere nolit... et ipsi qui bella volunt... ad gloriosani pacem bellando pervenire cupiunt. Pacis intentione gérant ur bella... nam et illi qui pacem, in qua sunt, perturbari volunt, non pacem oderunt sed eam pro arbitrio suo cupiunt commutari: Aur. Aug.: loc. cit. Lib. XIX, 12.
{5) Omnis igitur usus rerum temporalium refertur ad fructum terrenae pacis in civitate terrena: ibid. Lib. XIX, 14.
(6) Cum hominum felicitatem non possis ostendere semper in bellicis cladibus : ibid. Lib. IV, 3.
(7) In sanguine civili vel hostilii tamen humano... versantium : ibid.
(8) Cum tenebroso timoré et cruenta cupiditate versantium : Ibid. Lib. IV, 3.
(9) i/t vitrea laetitia... fragiliter spiendida, cui timeatur horribilius ne repente frangatur : Ibid.
Et d'abord, il ne faut pas se payer de mots: gloire, empire, domination sont des expressions sonores, un peu de vent! (}) Il faut envisager les choses qui se cachent sous ces mots. Pour se faire comprendre, Aur. Augustinus, le philosophe, recourt au parallélisme psychologique, à la comparaison de la conduite d'un homme sage et modéré avec celle d'un ambitieux furieux. (De Civ. Dei. Lib. IV, 3).
La réalité, c'est que la conquête militaire ne diffère du brigandage que par le nombre des acteurs et des victimes, par la sécurité de l'impunité finale. (~)
Direz-vous que vous avez été amené à faire la guerre par nécessité de justice? Cette nécessité elle-même ne serait qu'un événement déplorable en soi. (3)
Direz-vous que vous faites la guerre par amour de la gloire?
Cet amour de la gloire n'est pas une vertu, c'est un vice : un grand poète du paganisme, Horace, l'avait reconnu. ("*) Que dironsnous lorsque, à la lumière de l'Evangile, nous avons enfin connu ce qu'est la vertu? St Augustin, le théologien, donne là-dessus d'admirables commentaires de la doctrine évangélique exprimée aux ch. V et XII de St Jean; V, VI et X de St Mathieu; XII de St Luc. {De Civ. Dei, Lib. V, 13 à 20).
Il faut donc résister à l'amour de la gloire, et il est aussi honteux d'y asservir les actes humains et nos vertus chrétiennes que de les asservir à la volupté {De Civ. Dei, Lib. V, 20).
La doctrine devait paraître dure à ces Romains, si fiers de leur universelle domination, si remplis encore d'illusions sur l'avenir de leur Empire. Aurelianus Augustinus, intransigeant dans l'enseignement de la vérité, n'admet même pas l'excuse patriotique d'un passé puissant, dû au succès des armes. Il recourt encore une fois à. l'argument analogique, au parallélisme biologique: Une stature moyenne avec la santé ne vaut-elle pas mieux qu'une
(i) A^on vanescamus inani iientositate jactati, atque obtundamus ititentionis aciem altisonis vocabulis rerum : Lib. IV, 3.
(2) Inferre autem bella finitimis... ac populos sibi non moUstos sola regni cupiditate conter ère... quid aliud quant grande latrocinium nominatidum est? De Civ. Dei IV, 6.
(3) Procul dubio félicitas major est vicinum bonunt habere concordent quant vicinum malum subjugare be Hantent: Ib. Lib. IV, 15.
(4) Sanius videt qui et amorem laudis vititwi esse cognoscit : Aur. August. loc. cit. Lib. V, 13.
taille gigantesque... avec des crises sans repos? [De Civ. Dei, Lib, III, lo). Plus loin, revenant sur cette idée, il demande qu'on examine de sang froid le résultat de tant de siècles sanglants, et si la condition des Romains est vraiment meilleure que celle des peuples subjugués et assimilés? Leurs terres sont-elles exemptes du tribut? Ont-ils le droit exclusif d'apprendre ce qui est interdit aux autres? Ne sont-ils pas soumis à ces lois qu'ils imposent aux autres? {De Civ. Det, Lib. V, 17).
IV. L'état normal de l'Humanité, c'est la multiplicité de nations de dimensions modérées, vivant en harmonie, non par la concentration du mpnde entre les mains d'une seule nation. Q)
Cet argument, d'ordre sociologique pur, n'appartient pas en propre au présent chapitre. Nous n'avons pas cru pouvoir l'éliminer pour qu'il témoigne de la profondeur de vues de notre auteur en qui s'était condensée la science humaine et l'illumination surnaturelle dans toute l'ampleur du siècle.
III. Mille ans après ce traité de sociologie selon l'Evangile, la Scolastique s'occupe plus explicitement de la guerre, et on cite couramment un certain nombre de phrases empruntées aux docteurs de l'époque, de St Thomas d'Aquin à St Raymond de Pennafort.
Nous ne saurions reproduire ici les textes concernant les commentaires des canonistes de cette époque. (^)
Ils développent, ainsi que nous l'avons dit, le thème de la responsabilité, de la culpabilité en conscience, et discutent en sens divers des hypothèses ou des applications.
Les règles qu'ils appliquent peuvent se ramener aux suivantes :
1° La culpabilité préalable de l'autre partie, (laquelle par conséquent sera inexcusable) : Iniquitas partis adversae justa bella ingerit gerejida sapienti. C'est dans S* Augustin qu'ils puisent cette formule. (3)
(i) Felicioribus rebits humants omnia régna parva... concordi vicinitate lœtantia... et ita.., in mundo régna piuritna gentiutn, ut sunt in Urbe domus plurimœ civium: ibid. Lib. IV, 15.
(2) M. Vanderpol, dans le livre cité à la Bibliographie annexée a réuni 200 pages de citations.
(3) Aur. Augustinus De civitate Dei. Lib. XIX, 7.)
20 L'intention droite, p. ex. celle de châtier une violation du droit public: Secundo requiritur justa causa ut scilicet illi qui impugnantur propter aliguavi culpam impugnationem mereantur. (l)
30 L'impossibilité d'obtenir la paix par une autre voie (^). La formule primitive se trouve dans une Lettre de S^ Augustin à Bonifacius: cNous ne devons faire la guerre que par nécessité afin que Dieu nous délivre de cette nécessité et nous conserve dans la paix.» (^)
Un caractère leur est commun qui échappe habituellement aux polémiqueurs pacifistes et antipacifistes : c'est que la plupart de ces passages appartiennent à la théologie morale, chapitre des applications ou casuistique.
Le point de vue qui domine, c'est celui de la responsabilité de telle personne déterminée, c'est à dire l'imputabilité à titre de péché. Lorsqu'il parle des cas qui se présentaient dans la société humaine de l'Occident moyen-âgeux, St Thomas examine comment il pourrait advenir qu'on ait sur les bras une guerre juste: ces termes indiquent bien le point de vue en discussion. Il s'agit avant tout du sujet, de celui qui a cette guerre sur les bras, non pas de la valeur, de la qualification, du rôle de la guerre considérée en elle-même, comme phénomène sociologique. On comprendra la portée de notre observation par l'exemple parallèle de l'excusabilité de l'homicide individuel: cas de légitime défense, exécution des ordres des pouvoirs judiciaires, absence d'intention de donner la mort, accident chirurgical, etc. Dans tous ces cas l'homicide reste homicide, la matérialité de l'acte n'a pas changé : elle est indépendante de l'imputabilité personnelle de l'auteur.
IV. L'Eglise catholique, disions-nous plus haut, est une société vivante, agissante. Elle peut parler, elle parle de nos jours comme autrefois, elle a un langage authentique : la liturgie.
Ecoutons comment elle s'exprime à l'endroit de la guerre, et par antithèse, à propos de la paix.
I. La Sacrifice expiatoire s'élève sans interruption à chaque heure que Dieu donne, selon la suite de la naissance des jours et des aurores. C'est donc sans cesse que, les mains levées vers
(1) .Thomas Aq. Summa Theol. 2. 2, XL, art. i.
(2) Raymond Pennaf. Summa, Lib. II, Tit. V, Quaest. 5.
(3) Aur. Augustinus. Epistola 205.
le ciel, l'Eglise demande comme un grand bienfait, la paix : Domine Jesu Christe qui dixisti Apostolis tuis : Pacem relinquo vobis, pacevi meam do vobis, ne respicias peccata mea sed fidem Ecclesiae tuae, eamqiie secundum voluntatem tuam pacificare et adunare digneris.... {Canon missae).
Comme elle terminait, ainsi elle commençait cette partie invariable de l'Office par excellence.... quant pacificare, custodire, adunare et regere digneris.... (ibid) et au moment suprême, immédiatement avant le miracle de la Transsubstantiation : quaesumus... diesqiie nostros in tua pace disponas... (ibid). Dans les hymnes officiels, il y en a un pour la paix : Da pacem, Domine...
Le nombre de prières pour la paix, dans les messes propres des saints ne se compte plus.
Le missel romain contient un office votif pour la paix. La prière officielle, caractéristique du propre, range le désir de la paix parmi les choses saintes, justes, conformes au droit : Deus a quo sancta desideria, recta consilia et Jus ta sunt opéra : da servis tuis illam quam mundus dare non potest pacem.... La Secrète nous apprend que la paix est un bienfait de la Providence envers ceux qui observent la loi : Deus qui credentes in te populos nullis sinis concuti terroribus... ut pax a tua pietate concessa... La Postcommunion affirme que la paix est l'oeuvre que Dieu aime de réaliser : Deus auctor pacis et amator.,..
2. Tel est le langage de l'Eglise catholique en ce qui concerne la paix. En sens inverse, aucune prière ne demande la guerre, ne vante l'origine divine de la guerre.
La guerre peut survenir, comme la famine et la peste, fléaux qui ont leur répercussion dans la Liturgie {missa pro vitanda mortalitate vel tempore pestilentiae) : aussitôt nous voyons les textes se faire humbles, reconnaître la justice d'une expiation, demander la commutation des sanctions par un acte spécial de miséricorde.
Reminiscere miserationum tuarum, Domine, et misericordiae tuae. {Mis s a tempore belli : Introitus.)
L'Eglise affirme alors la puissance divine sur le cours des événements humains : Deus qui conteris bella... (ibid. Oratio).)
Elle rappelle que les violations de la loi divine sont les causes de la guerre et méritent ce châtiment : Domine, 7ion secundum peccata nostra quae fecinius nos, neque secundum iniquitates nostras rétribuas nobis. (Ibid. Tractus).
Puis, plus catégoriquement, elle déclare que la guerre est un mal: Sacrificiiim... ab omni nos eniat bcllorum nequitia (xh. Sccretà) et nous en donne le sens profond : Dens rcgnoriim omnium regumquf dominator , qui nos et percutiendo sanas et ignoscendo conservas : prœtende nobis misericordiam tuam, ut tranquillitate pacis tua potcstate servata ad remédia corrcctionis utamur (xh. Postcommu?iio).
V. A\'ant recueilli des citations authentiques, abondantes, concernant le caractère propre de la guerre, un bien ou un mal, un événement désirable ou un châtiment, nous pouvons traiter plus sommairement les autres sujets de la controverse contemporaine.
Qu'est-ce que le bien ? qu'est-ce que le mal ?
C'est une question plutôt philosophique. A ceux qui aiment profiter de l'insuffisance de nos connaissances sur tous les problèmes fondamentaux, sur la science de l'être, sur la notion du mouvement dans le temps ou dans l'espace, nous répondrons qu'ils feraient bien de scruter la littérature philosophique ; elle est plus abondante dans notre siècle que dans ceux qui l'ont précédé, tant à cause des erreurs professées avec éclat par certains esprits distingués, que par la réaction énergique de la philosophie catholique, qui traduit en langage moderne le trésor des vérités anciennes. (')
Dieu est-il l'auteur des guerres ? Pourquoi laisse-t-Il affliger tant de justes, s'il faut admettre que la guerre est le châtiment des méchants ?
Objections fastidieuses, toujours réitérées au cours des siècles! Faut-il toujours recopier les réponses dont on ignore ou fait semblant d'ignorer l'existence ?
Dieu ne saurait être l'auteur d'un mal, car tout ce qui émane de Lui est être, et tout ce qui est, est bon. La qualification ne se trouve que dans l'homme parce que seul l'homme se trouve placé pendant quelques instants dans une hypothèse d'épreuve terrestre. Le développement de ces idées appartient à la théologie : <]u'on veuille bien ne pas se servir d'arguments de cet ordre sans
(i) Cf. l'ensemble des Encycliques de Léon XIII et la création auprès de l'Université de Louvain de l'Institut de philosophie selon St. Thomas d'Aquin.
avoir étudié sérieusemeut la science qui y correspond : c'est la plus vulgaire honnêteté qui nous le commande !
Aurelianus Augustinus a entrepris d'écrire cet important traité De Civitate Dei, précisément pour satisfaire aux nécessités de la polémique de son temps, soulevée par des crises analogues. Alaric avait saccagé Rome : C'est la faute aux chrétiens ! disait-on de toutes parts. Les dieux antiques ont abandonné leurs temples déserté et retiré leur protection séculaire. Le Dieu des Chrétiens n'est pas très puissant ! disait-on encore ; il n'a su défendre ni ses prêtres, ni l'Etat.
Si j'en parle ici, c'est pour insister sur ce point qu'il vaut mieux prendre les arguments catholiques dans la formule qu'a donnée St. Augustin, dans un style d'une élégance cicéronienne, plutôt que dans la transcription qu'en fit, il y a un siècle, un écrivain d'ailleurs bien intentionné, le Cte Joseph de Maistre. (i)
Quant à entrer en discussion avec ceux qui prétendent redresser le cours des événements, corriger et juger l'oeuvre de la Providence dans la conduite supérieure de l'Humanité, je m'en garderais bien !
0 komo, écrivait l'Apôtre aux intellectuels de son temps, tu guis es gui respondeas Deo r Nuniguid dicit figmentunt ei gui se finxit : guid me fecisti sic ? (P. ad. Romanos IX, 20).
N'est-ce pas le cri de la sagesse dans tous les temps, la réponse du plus naïf bon sens? Quis consiliarius fuit ejus ? Aut guis prior dédit illi et retribuetur ei ? (Sap. IX, 13. Isaïe XL, 43).
Ou niez que Dieu soit Dieu, ou admettez que votre intelligence ne saurait égaler la Sienne, ni votre justice, Sa justice !
0 altitudo divitiarum sapientiae et scientiae Dei : guant incotnprehensibilia sunt judicia ejus et investigabiles viae ejus ! (P. ad. Romanos XI, 33).
Lorsque les auteurs accusent «les porte-parole du Christianisme d'avoir trahi l'éternelle vérité au profit d'intérêts et de passions terrestres» (2) dès le début de cette crise, nous pouvons les renvoyer avec la même sérénité à toute la tradition et à toute la liturgie catholique, dont nous venons de donner des extraits authentiques. Ces prières sont celles qui se disent tous les jours dans toutes les églises catholiques romaines. Et s'il est question du
(i) Soirées de St. Pétersbourg. op. cit.
(2) Fr. Forster. V. aussi Dr. Lederer, op. cit.
langage des porte-paroles du christianisme, nous les renvoyons à l'Encyclique de Benoit XV: le Pape a qualité pour parler au nom de l'Eglise.
Il est vrai que les mêmes auteurs ont découvert que cette Encyclique est entachée de matérialisme historique! (Dr. Lederer op. cit. p. 375)-
Nous arrêtons ici nos citations concernant le caractère et le rôle des crises sociales selon l'esprit évangélique et la tradition catholique.
Une question connexe se trouve beaucoup agitée en ce moment et ce sera notre excuse pour ajouter quelques brèves considérations qui seront utiles à nos lecteurs dans la controverse quotidienne.
Cette question est celle de la justice dans l'histoire.
Gumplowicz enseignait assez vaguement que cette justice n'existait pas, ou qu'elle était d'une autre nature que les rapports humains envisagés sous ce nom. Il argumentait de son ignorance des sanctions. (Op. cit. p. 360).
C'est sur ce dernier point que nous allons répondre.
Qu'il y a une justice historique, que ses normes sont immuables comme l'Auteur et la Cause suprême de toute justice : ce sont des vérités auxquelles je suis heureux de pouvoir croire. Leur démonstration n'appartient pas au cadre de cette étude.
Qu'il y a des sanctions, c'est la conséquence de l'existence de la justice. Que nous ne les voyons pas? Cela ne prouverait pas qu'elles n'existent pas !
Rien de plus logique d'ailleurs, si l'on veut bien y réfléchir et nos livres inspirés par une Lumière surnaturelle contiennent des textes concordants en abondance.
I. L'édiction de la sanction, comme celle de la norme, échappe à notre compétence: c'est affaire à Celui qui a le droit de juger, parce qu'il a créé: titre indiscutable et fait évident! ^Mihi vindicta dicit Dominus: Ego rétribuant (Deutèronome XXXII. 35. 41) f-Judicabit m nationibus : implebit ruinas (Psalm CIX) ^Filius Hominis venturus est in gloria Patris sui cum angelis suis: et tune reddet unicuique secundum opéra e jus-» (Matth. XVI, 27). Et congregabuntur ante eum omnes génies (Matth. XXV, 32). Or il est un caractère propre à tous les actes de la Divinité : c'est que le <comment> nous échappe. Même les choses visibles, les faits les plus, palpables sont réalisés sans que nous apercevions la main qui les dispose: iQui etiatn visibilia invisibiliter efficit.y (Aur. Augustinus. Op. cit.)
2. Notre connaissance est trop limitée dans le temps. Dans ses rapports avec l'Ordre sociologique, une des normes apparentes de la Justice incréée c'est le développement logique des conséquences insérées dans les actes humains: Justifia élevât gente s, miseras autem facit peccatum populos. (Prov. XIV, 33.)
Pour qu'on n'allègue pas que ces expressions étaient simplement allégoriques, se rapportant à la seule «^Cité de Dieu> ou qu'elles n'aient de valeur que sous le régime de l'ancienne Loi, nous ajouterons les textes évangéliques suivants.
Le Fils de l'Homme appartenait, dans la forme humaine, à une entité sociale, la nation juive, synthétisée dans la cité de Jérusalem. La seule fois où les récits évangéliques nous Le montrent s'intéressant à un groupement politique, c'est lorsqu'il pleure sur la cité en prévision de sa destruction prochaine. Cette destruction était-elle inévitable? Non. Elle devait être la conséquence du plus grand des forfaits, un homicide sans pareil, et ce forfait n'était pas accompli, et l'Evangile apportait le remède à toute la désorganisation sociale déjà si accentuée, et avec lui, la paix: Videns civitatem flevit super illam dicens : Quia si cognovisses et tu, et quidein in hac die tua quae ad paceni tibi. (Luc. XIX, 42) La prédication de l'Evangile et son observation eussent assuré la survivance de Sodome : Quia si in Sodomis factae fuissent virtutes quae factae sunt tn te, forte vtansissent usquc in hanc diein. (Matth. XI, 23)
*Dans le monde visible Dieu a créé des causes secondes où, d'une certaine manière, se reflètent la nature et l'action divines, causes qui concourent à réaliser la fin en vue de laquelle le monde existe» (Léon XIII, De civitatum constitutione christiana.)
Or cette évolution des causes en effets, des antécédents en conséquences, appliquée à l'humanité, prend une ampleur à laquelle doit correspondre une durée qui nous dépasse, autant que la profondeur de la justice dépasse notre jugement. C'est la loi de la politique divine: ^Patiens quia aetermis.^ Et l'Evangile contient un enseignement formel à cet égard : Les hommes sont pressés, nerveux: ils vont trouver le Père de famille et le prient de juger tout de suite, d'arracher tout de suite l'ivraie « Fzj-, ibimus et colligemus ea.* Et la réponse ?> Sinite utraque crescere usque ad messem> (Matth. XIII, 30). C'est le secret du Père, la date de la moisson pour chaque homme, pour chaque entité sociale, comme pour l'Humanité dans sa collectivité universelle: <i.Non est vestrum scire tenipora vel montenta quae posuit Pater in sua potestate^
De die autem illa et hora nemo scit neque angeli coelorum, nisi soins Pater. (Matth. XXIV, 36)
Le temps est d'ailleurs une notion purement humaine, inventée pour les besoins de l'épisode terreste et correspondant au perpétuel devenir humain. Ces tranches, successives pour nous, sont la simultanéité de l'omniprésence devant Dieu, et c'est ce qui déroute notre compréhension de la Justice.
3. Notre connaissance actuelle est trop superficielle. La Justice des hommes doit s'arrêter aux apparences, et c'est pourquoi elle se trompe parfois. Les praticiens du Palais affirment même qu'elle se trompe souvent. La Justice éternelle est infaillible; elle doit donc pénétrer le secret des pensées, le mystère des coeurs et attendre l'acte dans son essence. Cependant, puisque la violation apparente de l'ordre est arrivé à la connaissance des hommes, il parait appartenir à la nature des sanctions et de l'idée de justice que la connaissance des sanctions soit répandue semblablement. Et c'est précisément ce que nous dit l'Eglise en son langage officiel, liturgique: Jiidex ergo cmn sedebit, Qiiidqidd latet apparebity Nil imdtum remanebit (Office pro Defunctis), expressions qu'autorisaient ces affirmations du Christ: Nihil est opertum quod non revelabitur et occultum quod non scietur. (Matth. X, 26 et cf. ibid. XXVI.)
4. Notre connaissance est trop limitée en ce qui concerne la nature des sanctions. Ce qui nous manque, c'est le critère divin. Quel est le fait qui, dans tel cas déterminé, serait l'expression de la récompense, d'un châtiment ? Nous qualifions les événements sur leur apparence et du côté humain : c'est dire que nous n'en connaissons qu'un fragment. La richesse, la santé, le succès sontils toujours des récompenses ? Même au point de vue naturel Platon n'a t-il pas vu l'idéal humain dans la personne d'un juste persécuté ? Quelles sont les qualités humaines qui amènent le degré le plus éminent du développement spécifique ? Laissons les philosophes prouver, par leurs controverses, que les plus sages n'y voient goutte, et concluons que nous n'avons aucun critère pour décider si tel sort fait à un individu ou à une société est une sanction définitive ou l'acheminement vers une récompense, vers un châtiment. Surtout, n'oublions pas la subordination fondamentale de l'orde matériel à l'ordre immatériel, du temps à l'éternité. Or là dessus l'Eglise possède des lumières spéciales : le passage terrestre n'est qu'une transition, une épreuve qui présente
le double caractère d'être méritoire et d'être expiatoire. Par delà la responsabilité actuelle, elle nous montre l'atavisme originel et explique ainsi comment en apparence et en réalité la terre est une vallée de larmes pour le corps : *.gementes et fientes in hac lacrytnarum valiez (Salve Regina liturgique) tandis qu'elle est un champ de bataille pour l'âme : <Militia vita hominis super terramt (Job).
Avouons-le, pour toutes ces raisons réunies, nous sommes de détestables juges en la matière ; notre incompétence est vraiment juste, logique. Et c'est avec infiniment de raison que l'Eglise nous invite à ne pas abuser des expressions «récompense, châtiment», à ne pas prononcer de jugement, d'ailleurs sans valeur: Nolite jiidicare ut non judicemini. (Matth. VII, i) Tu auteni quid judicas fratrem tuum? (Paul, ad Romanos XIV, lO) Itaque nolite antc tempus judicare quoadusque veniat Dominus : qui illuminabit abscondita tenebraruni (Paul, ad Corinthios Prima, IV, 5).
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