COMMENT APPRENDRE A LIRE SANS PROFESSEUR DE LECTURE
J'étais bien sûr, en commençant ces études, que j'aurais mes jeunes lecteurs pour collaborateurs. Je comptais, et j'avais bien raison, sur la sollicitude toujours éveillée des parents ; j'attendais Cxts v.Ojc.t. .r^s, des questions, et voici en efïet une lettre qui me provoque sur un point très important. Cette lettre m'est écrite par une mère, et j'y retrouve ce bon sens pratique, qui est un des caractères de l'cîsprit des femmes. Chose singulière! les apologistes des femmes vantent toujours leur cœur, leur sensibilité, leur imaf^ination, et ce n'est certes ])as moi (lui les contredirai ; mais il est unlait(|u'on ne reniarijue pas: c'est qu'elles
ont éminemment l'esprit pratique. Depuis que les mères se sont emparées des dix ou douze premières années de leurs fils, depuis qu'elles se sont faites leurs institutrices, elles cherclient toujours, dans cette grande affaire de l'éducation, les moyens précis et applicables. Il y aurait à écrire un intéressant article sur le bon sens des femmeSj pour montrer en quoi il diffère de la raison des hommes. N'est-ce pas une femnle qui a inventé les leçons de choses? ne sont-ce pas des femmes que l'intelligent directeur de l'école Monge a chargées des classes des plus petits enfants? Pourquoi? Parce qu'il a bien deviné qu'elles mêlent non seulement de la maternité à l'enseignement, mais encore qu'elles y apportent leurs habitudes de ménagères, c'est-à-dire des qualités d'ordre, d'arrangement, déclassement; elles vont droit au fait.
La lettre que j'ai reçue en est une preuve.
« Monsieur,
« Vos leçons de lecture sont pour moi un plaisir et un tourment. Je demeure à la campagne et j'y élève mes deux enfants. Les douze ans de mon
fils se jetlent sur vos articles dès qu'ils paraissent, el je le vois qui tâche aussitôt d'appliquer vos règles et d'utiliser vos conseils ; je l'entends qui cherche à demi-voix des intonations, et, quand il se trouve dans l'embarras, ce qui est très fréquent, il m'arrive tout courant : « Maman, est-ce bien? Maman, comment faut-il faire? » Et maman se cotise avec lui, maman piocfie avec lui, comme il dit, et maman, bien souvent, ne réussit pas mieux que lui. Pourquoi? Parce que maman n'a pas de principes. C'est là ce que je viens vous demander. Notre petite campagne manque absolument, vous le comprenez, de professeurs de lecture ; et, s'il en existe à la ville voisine, c'est à la façon des maîtres de musifjue : le violon est enseigné par un pianiste. Or, vous l'avez dit, monsieur, la grande difficulté de l'enseignement de la lecture, c'est qu'il est essentiellement oral : il s'adresse à l'oreille, il s'exerce parla bouche, et vos lerons ne s'adressent qu'aux yeux. Trouver une intonation d'nprrs une indication écrit(;, est un travail qui dépasse souvent les facultés de l'imlant et celles do la mère ; je me dépite contre mon incapacité, j'asjiiriî à jouer auprès de mon lils le rôle de votre rép'titeur,
mais je ne peux pas! il faut absolument que vous m'envoyiez une règle qui saute aux yeux, y ai entendu parler d'un docteur qui publia autrefois un livre intitulé : la Médecine sans médecin. Donnezmoi donc, je ne dis pas un traité, mais un chapitre, une page, que vous nommerez : L'art d'apprendre à lire sansmaîtrej et, par conséquent, du môme coup, Vart d'enseigner à lire sans être maître. N'yat-il pas eu un fameux professeur, Jacotot, qui montrait ce qu'il ne savait pas? Voilà mon faitl c'est ma seule chance de pouvoir devenir docteur, et je compte sur vous pour m'aider à gagner mon diplôme.
« Agréez, etc. »
Madame,
Voici ma réponse :
J'ai déjà essayé, dans mon dernier article, de donner une règle qui saute aux yeux. Recommander au petit lecteur de se tenir droit en lisant, et
d'appuyer son dos sur sa chaise, au lieu de pencher sa poitrine en avant, c'était indiquer un précepte de lecture matériel, applicable à tout le monde, par tout le monde, et qui ne demande chez l'élève que de la docilité, chez le maître que de l'attention ; eh bien, voici une seconde règle tout aussi simple, tout aussi pratique, et beaucoup plus féconde et plus utile encore : il suffit de la lire pour être en état de l'appliquer, et il suffit de l'appliquer pour lire clairement et correctement. Cette rc'jle qui saute aux yeux, c'est la règle de la ponctuation.
La ponctuation est, si je puis m'exprinier ainsi, un geste de la pensée. Elle ajoute à la page écrite un commentaire visible. Elle dessine la phrase, elle en iiidi(iue les articulations, la construction, le mouvoincnt. Ponctuer en lisant, c'est décah^uer la |)iiiasc. Il n'est besoin que de regarder ce qu'on voit et d'imiter ce qu'on regarde, jiourbien ponctuer en lisant. Or, savez-vous ce (pfcst la r^gle de la ponctuation dans l'étude de la lecture? Une règle (pii contient en résumé toutes h s autres règles.
En elTet, sur (juels points principiiii\ repose
l'art de la lecture? 1« Sur la prononciation ; 2" sur l'articulation ; 3° sur la respiration, et enfin sur l'interprétation intelligente de la pensée de l'écrivain. Hé bien, il n'est pas un seul de ces objets d'étude, où la ponctuation, scrupuleusement observée, ne vous soit d'un grand secours.
Examinez et jugez :
Ponctuer, c'est forcément respirer, puisque c'est prendre des temps, et, par conséquent, c'est lire avec moins de fatigue. Qui ponctue, se repose. Les virgules, les points, les points et virgules, les deux points, sont autant de petites haltes qui permettent au lecteur de souffler. Vous connaissez ces sièges qu'on échelonne aux divers étages d'un escalier trop élevé, pour donner à celui qui monte le temps de reprendre haleine ; eh bien, tous les signes ponctuatifs sont comme de petits tabourets disposés çà et là avec art, dans une phrase, pour en faciliter le parcours et l'ascension.
En outre, bien ponctuer, c'est prononcer plus clairement, c'est articuler plus nettement. En effet, d'où vient le défaut de prononciation et d'articulation? D'une certaine faiblesse, d'une
certaine mollesse dans les muscles articulateurs, qui empêchent le lecteur de sculpter, si je puis m'exprimer ainsi, chaque mot et de lui donner sa forme; or, si à cette mollesse se joint la précipitation, non seulement le débit devient incertain, obscur, embrouillé, mais la phrase est souvent inintelligible. Donc la ponctuation, par cela seul qu'elle supprime forcément la précipitation, empêche la confusion. Ce n'est pas tout : partageant la phrase en plusieurs membres, isolant les mots ou les rassemblant par petits groupes, elle permet au lecteur de s'occuper de chacun d'eux séparément, de concentrer sur chacun l'effort des lèvres, des mâchoires, de la langue, et, par conséquent, de corriger plus facilement leur mollesse. Il est i)lus aisé de prononcer distinctement deux ou trois mots qu'une page.
La i)onctuation n'est même ])as inutile à l'émission de la voix. Vn des grands vices de la lecture à \\iiuU) voix, telle (ju'on la pratifjue dans les écoles, dans les lycées, c'est celte psalmodie qui cnvclopiie tout le débit de je ne sais quel chantonnenicrit, criaid, pleurard et continu, aui-si insup|i(>rlal)le à l'oreille (pi'an bon sens.
Une ponctuation correcte y remédie en partie. En coupant le fil de cette chanson, elle en rend la reprise difficile ; l'enfant est forcé de changer de ton.
Reste un dernier point plus délicat.
Bien lire, c'est faire tomber sur les mots l'intonation juste. Ici, ce semble, l'observance de la ponctuation ne peut rien; les signes ponctuatifs, qui donnent le dessin de la phrase, n'en donnent pas la musique. Pourtant, deux de ces signes, le point d'exclamation et le point d'interrogation portent avec eux leur intonation. Écoutez-vous vous-même, quand vous vous exclamez, et vous verrez que rexciamation s'exprime toujours par un son identique, et, par conséquent, la seule vue du signe qui la représente, suffit pour vous rappeler le son qui l'accompagne.
Quant au point d'interrogation, il donne lieu à trois remarques curieuses.
La règle de diction, pour toute phrase interrogative, est que le son du premier mot doit correspondre au son du dernier.
Exemple:
46 LA lecturf: en action.
Cro}iez-vous qu'il soit facile de renvoyer cet impor/un?
L'inflexion qui porte sur vous est la même que celle qui porte sur un; la seconde est l'écho de la première; elle la répète; ce sont, si je puis me servir de cette comparaison, deux mains qui se rejoignent par-dessus la tète des autres mots. Disons notes au lieu de sons, et l'explication sera encore plus claire. Si l'inflexion de vous est un dOy l'inflexion de un sera également un do. Vous pouvez en faire l'essai sur un piano.
Mais voici le point vraiment singulier de cette règle.
I.e sens interrogatif de la phrase se marque également bien, si ces deux do sont identiquement les mêmes, ou bien si le premier do commence l'octave et si le second la liiiit; ou bien encore, si le premier la linit, et si le second la commence. Le dessin va rendre cette ('xi)licalion claire. Faisons les trois portraits d'une môme phrase..
Premier portrait :
(do) (do)
Croyez-vous que je sois votre dupe?
Ici le do qui commence et le do qui finit la phrase, ne sont qu'une seule et même note. Second portrait :
{ào)
,olve i'JÎ^ •
Le premier do commence l'octave, et le second la finit. C'est une gamme moulante. Troisième portrait :
^^^oyez^
(do) Vous
Le premier do est en haut et le second en bas. C'est une gamme descendante.
Ces trois formes marquent également Tinterrogation, mais elles n'expriment pas le même sentiment.
La première, celle où les deux notes sont ab-
solument identiques, correspond plus volontiers aux sentiments tranquilles.
La forme de bas en haut indique un sentiment d'impatience, de colère.
La forme de haut en bas exprime à merveille le dédain.
Appliquez à cette même phrase ces trois intonations différentes, et vous reconnaîtrez la justesse de mon observation.
Vous le voyez, madame, notre règle qui saute aux yeux donne lieu à plus d'une remarque utile, et bien appliquée, elle peut, en partie, sup|)léer au maître et aux autres règles. J'espère avoir répondu à votre double question.
Agréez etc.