CHAPITRE V
AUTANT D EPOQUES, AUTANT D ECRIVAINS, AUTANT DE PONCTUATIONS DIFFERENTES
Ma réponse écrite et envoyée, je m'aperçus que j'étais loin d'avoir épuisé l'important sujet de la ponctuation ; et que cette lettre avait besoin d'un post-scriptum.
En effet, la règle de la ponctuation est une règle qui saute aux yeux ; mais elle va plus loin que les yeux. Elle nous conduit à la clarté et à la correction, mais elle nous mène plus loin que la correction et la clarté.
Quelques mots expliqueront ma pensée.
L'art de la ponctuation écrite n'est ni absolu, ni immuable. 11 n'a pas toujours existé, et il n'est le même nulle part. Les auteurs grecs se sont servis
très tardivement, dans leurs manuscrits, des signes ponctuatifs.
L'antiquité latine a connu et pratiqué, dans une certaine mesure, la ponctuation, mais sans la soumettre à des règles. Au moyen âge, les signes ponctuatifs dans les manuscrits sont ou arbitraires ou intermittents, ou tout à fait absents.
C'est l'invention de l'imprimerie, qui a fait une nécessité de la ponctuation, par la diffusion des ouvrages et par le nombre toujours croissant des lecteurs; sont venus alors les grammairiens, qui ont rédigé les règles de la ponctuation écrite d'après les habitudes de la ponctuation parlée : car, il faut bien se le rappeler, les orateurs, les lecteurs et les acteurs ont toujours ponctué; et ce sont les divers temps d'arrêt de leur débit, leurs silences, leurs demi-silences, qui sont devenus des points, des deux points, des virgules.
Le code de la ponctuation écrite est-il absolu? Non.
En dehors de fiuebiues règles sommaires et rigoureuses, chafjue rcrivain a sa ponctuation; chaque genre d'écrire a sa ponctuation, chaciue époque a sa ponctuation. On ne ponctue pas au-
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jourd'hui comme au dix-septième siècle. Nos pères étaient beaucoup plus sobres que nous des points d'exclamation. Corneille a mis une virgule après : Qu'il mourût! Supposez qu'un poète moderne eût trouvé ce cri sublime, il l'aurait fait suivre de quatre points d'exclamation. Un auteur dramatique ne ponctue pas comme un historien. Enfin, on ne ponctue pas en vers comme en prose.
La ponctuation est donc une chose essentiellement personnelle ; de là cette conséquence à laquelle je voulais vous amener, à savoir que le lecteur doit d'autant plus s'attacher à la reproduction scrupuleuse des signes ponctuatifs, que ces signes font partie de la pensée intime de l'auteur; attentivement étudiés et observés, ils nous aident à comprendre et à rendre le sens et la valeur de sa phrase.
Je lis dans Victor Hugo :
L'histoire s'extasie volontiers devant Miciiei .\cy, qui, né tonnelier, devint maréchal de France; et devant Murât, qui, né garçon d'écurie, devint roi.
Ces trois lignes sont caractéristiques, car il suflit de les bien ponctuer pour les bien lire ; et il suflit, pour les mal lire, de les mal ponctuer. Voyez, en
effet, comme la multiplicité des signes ponctuatifs ajoute ici à la mise en relief de la pensée. Marquez, en lisant, une virgule après Michel Ney, une virgule après Murât, une virgule après qui, une virgule après garçon d'écurie, un point après roi, et vous aurez du même coup dessiné nettement toutes les articulations de cette phrase et placé l'accent sur les quatre mots de valeur : tonnelier, maréchal de France, garçon d'écurie et roi. Peutêtre y a-t-il un point et virgule qui vous étonnera, c'est celui qui suit maréchal de France, et précède et Murât. En effet, le et, constituant un lien entre deux membres de phrase, le point et virgule qui marque une sorte de séparation, semble contredire le et qui marque un trait d'union. C'est pourtant lepoint et virgule qui a raison. Pourquoi? D'abord, parce que le temps d'arrêt qu'il nécessite, permet de donner toute son importance au mot maréchal de France : puis, remarquez-le bien, la conjonction et ne lie pas entre eux les deux mots qui se toucliont, maréchal de France et Murât, mais bien, ce qui est fort différent, la ])remière proposition de la j)}irase, commentant i)ar Miciiel Ney, et la seconde, commençant par Murât, ('es deux propo-
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sitions formant les deux parties de la phrase, c'est-à-dire les deux termes de la pensée, il s'agit de les mettre en présence et non de les amalgamer ensemble ; donc le point et virgule est le signe juste.
Les auteurs dramatiques ponctuent dramatiquement. Je veux dire par là que les signes ponctuatifs employés par eux sont rim.age des sentiments exprimés par leurs personnages.
Prenons ces vers du Misanthrope :