ALCESTE
Mais ce flegme. Monsieur, qui raisonne si bien, Ce flegme, pourra-t-il ne s'échaufi'er de rien?
Philinte, l'homme paisible, laisse tranquillement échapper son vers, sans le couper par aucun signe ponctuatif. Mais que répond l'impétueux Alceste? Mais ce flegme, (virgule), Monsieur ^ (virgule), qui raisonne si bien ^ (virgule), ce flegme^ ^virgule), pourra-t-il, etc.
Ces virgules répétées ne sont-elles pas comme autant de signes d'impatience? n'entendez-vous
pas, en le lisant, l'accent de colère d'xVlceste? Ne portent-elles pas avec elles l'intonation des mots qu'elles séparent? Faites donc attention, en lisant les auteurs dramatiques, à leurs signes ponctuatifs : car, comme ils écrivent pour être lus tout haut, ils entendent ce qu'ils écrivent, et leurs virgules, leurs points et virgules, leurs points d'exclamation, sont des indications de diction.
Je vous ai dit que la ponctuation reilétait le génie même des écrivains.
Prenons pour exemple Fénelon et Pascal.
Fénelon est un génie essentiellement lluide; paroles et pensées s'écoulent de sa plume avec le mouvement calme et continu de l'eau d'une source; pas de points d'arrêt, pas de heurts, pas de chocs d'idées, pas de contrastes violents, pas d'efforts; donc peu de ponctuation. Il faut le lire comme il écrit, et mettre dans la reproduction des signes ponctuatifs la sobriété qu'il met dans leur emploi.
Lisez ces admirables lignes de Télcmaquc sur les champs Elysées :
Une luriiiùre piirci et douce se rc^pand .uitour des corps de ces lionimes justes, et If.'s environne de ses rayons comme (run vèt<;ment. Cette lumiùro iTosl pas
AUTANT d'i-POQUES, AUTANT D^IÎCR l VAINS 55
semblable à la Uiiiiièrc sombre qui éclaire les yeux des misérables mortels, et qui n'est que ténèbres; elle pénètre plus subtilement les corps les plus épais que les rayons du soleil ne pénètrent le plus pur cristal; elle n'éblouit jamais, au contraire elle fortifie les yeux et porte dans le fond de l'âme je ne sais quelle sérénité.
Examinez cette phrase et remarquez avec quelle mesure les signes ponctuatifs y sont espacés. Imitez cette mesure. Le lecteur qui mettrait une virgule après cette lumière de la seconde phrase, ou après les corps les plus épais de la troisième, ou après elle fortifie les yeux, détruirait tout le charme de cette incomparable effusion de langage.
Voici maintenant un passage de Pascal, dans la Provinciale sur r homicide :
Concevez donc que, pour être exempt d'homicide, il faut agir tout ensemble, et par l'autorité de Dieu, et selon la justice de Dieu, et que, si ces deux conditions ne sont jointes, on pèche, soit en tuant avec son autorité, sans sa justice, soit en tuant avec justice, mais sans son autorité. De la nécessité de cette union, il arrive, selon saint Augustin, que celui qui sans autorité, tue un criminel, se rend criminel lui-même, par cette raison principale, qu'il usurpe une autorité que Dieu ne lui a pas donnée, et que les juges, au contraire, qui ont cette autorité, sont néanmoins homicides, s'ils font mourir un innocent contre les lois qu'ils doivent suivre.
Que de virgules! que de temps d'arrêt! Que de signes qui vous disent : N'allez pas trop vite. Le lecteur doit bien se garder d'en omettre un seul. Chacun a sa valeur et sa fonction dans la puissante construction de cette phrase. Deux mots la dominent; le mot justice et le mot autorité; ils se répètent, l'un six fois, l'autre trois fois, en huit lignes; eh bien! il faut chaque fois les remettre en relief, non seulement par l'accent, mais parla ponctuation. Le lecteur qui croirait alléger la phrase, en supprimant quelque temps d'arrêt, lui ôterait toute sa force et toute sa clarté.
Je vous ai dit que la poésie a sa ponctuation particulière. Souvent cette ponctuation est toute de sentiment; Tauteur ne la marque pas; c'est au lecteur à la trouver, en consultant le rythme et la rime.
Prenons ces vers de Lamartine :
Ainsi tout change, ainsi tout passe.
Ainsi nous-même nous passons, Hélas! sans laisser phjs de trace, iJuG celte barque où nous f^^iissons, Sur cette mer où tout s'cIVacc.
Supposez cette phrase en prose ; évidemment