‹ La lecture en actionChapitre 14 sur 81 · AUTANT D EPOQUES, AUTANT D ECRIVAINS D · texte numérisé non relu

AUTANT D EPOQUES, AUTANT D ECRIVAINS D

VOUS ne mettrez pas de virgule après « plus de trace», vous en mettrez une après «cette barque », vous direz :

« Ainsi nous-même nous passons, hélas! sans laisser plus de trace que cette barque, où nous glissons sur cette mer où tout s'efface. »

Yoilà la véritable ponctuation correcte et grammaticale. Mais la poésie a sa grammaire à elle, et vous vous arrêtez en lisant après trace^ après glissonSj pour laisser au vers sa délicieuse harmonie qui naît de l'entrelacement des rimes.

Je vous ai dit (fue la ponctuation se modifiait selon les époques. Les petits points sont inconnus au dix-septième siècle. Que représentent les petits points? Une phrase inachevée. Qu'exprimentils? Plusieurs sentiments divers. Ce qu'on hésite à dire, ce qu'on rougit de dire, ce qu'on redoute de dire, ce qu'on n'ose pas s'avouer à soi-même, ce dont on ne se rend pas compte, ce qu'on veut laisser deviner, se rend à. merveille par les petits points. Les petits points vont bien au l)albutiement de la colère, au bégayement de la peur, au trouble de la passion, à la menace contenue. Le Quos ego.... de Virgile, nous en oilre un

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admirable exemple. C'est surtout dans le dialogue dramatique qu'ils trouvent place. Diderot est le premier que je vois en faire usage, et abus. Le Père de famille en est rempli, c'était chez lui parti pris et système. Laharpe disait : Diderot multiplie les petits points dans le dialogue écrit, pour qu'il représente plus au naturel le dialogue parlé. Scribe, de notre temps, a été le grand inventeur des petits points. Ils correspondent à la nature de son esprit et au caractère de son théâtre. Sa préoccupation principale est d'aller vite. Il a toujours peur de laisser languir l'action, et de faire languir le spectateur. La crainte d'impatienter le rend impatient. Un jour que je lui reprochais une tournure tro[) elliptique. — « Oh! mon cher ami, je n'ai pas le temps, il faut que je marche, l'action me presse; c'est ce que j'appelle le style économi(|ue. » Or, les petits points sont ce (pTil y a de plus économique en fait de langage, puisqu'ils suppriment les mots. La comédie de Scribe, courante et toute d'action, en dit le moins (ju'elle ])eut. Klie est j)lL'ine de sous-entendus. Elle compte sur le jeu de racieiir, jiour compléter la pensée; parfois même, les petits [loints ne sont

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qu'une liabiLude de sa plume. Lisez ce passage dans le quatrième acte de la charmante comédie de Bertrand et Raton.

RATON (seul).

Cela ne fera pas mal !... Je ne serai pas fâché de savoir ce que j'ai à faire!... Car tout retombe sur moi et je ne sais auquel entendre... Maître, oîi faut-il aller?... Maître, qu'est-ce qu'il faut dir3?... Maître, qu'est-ce qu'il faut faire?... Est-ce que je sais? Je leur réponds toujours : Attendez!... Je ne risque rien d'attendre... il peut arriver des choses... Tandis qu'en se pressant...

Hé bien, ôtez tous ces petits points, sauf peutêtre les derniers, et le sens de la phrase n'en sera pas moins clair, la phrase elle-même n'en sera pas moins vive. Ils n'expriment que l'ardeur naturelle de l'esprit de l'auteur. Aujourd'hui où l'on lit beaucoup de comédies dans les réunions de famille, il faut tenir grand compte des petits points. Ils offrent parfois d^heureuses ressources au lecteur. Ils l'aident à exprimer l'inexprimable. Chose singulière, il est même bon de temps en temps, en poésie, de convertir les virgules en petits points.

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Permettez-moi de vous en citer un curieux exemple. Je l'emprunte à un passage adorable d'André Chénier.

Parfois, las d'être esclave et de boire la lie

De ce calice amer que l'on nomme la vie,

Las du mépris des sots qui suit la pauvreté,

Je regarde à la tombe, asile souhaité!

Je souris à ma mort volontaire et prochaine,

Je me prie, en pleurant, d'oser rompre ma chaîne;

Le fer libérateur qui percerait mon sein,

Déjà frappe mes yeux et frémit sous ma main ;

Et puis mon cœur s'écoute et s'ouvre à la faiblesse;

Mes écrits imparfaits, mes amis, ma jeunesse,

L'avenir incertain, car à ses propres yeux

L'homme sait se cacher d'un voile spécieux;

A quelque noir chagrin qu'elle soit asservie,

D'une étreinte invincible il embrasse la vie.

Et va chercher bien loin, plutôt que de mourir,

Quelque prétexte ami pour vivre et pour souffrir.

Voilà certes un délicieux morceau. Mais croyezvous que dans ces vers, mes écriis, ma jeunesse^ ravenir inccrlain, croyez-vous que les virgules placées entre ces trois mots sufiiseril à en marquer le caractère suspensif? Non î 11 y faut les petits points; s'ils n(; sont pas écrits (lai. s le texte, c'est au lecteur à Icf y introduire. Lj lecteur est un

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traducteur. Or les virgules, les points, les points et virgules, ont quelque chose de sec et de positif. C'est une série de petites barrières posées sur la route. Mais les petits points ne se contentent pas de suspendre le mot, ils prolongent le son ! Ce son. moditié par eux, exprime musicalement les sentiments cachés dans les mots. Ayez donc bien soin, si vous lisez tout haut ces vers de Chénier, de mettre des petits points au commencement du neuvième vers... après: «Et puis mon cœur, etc. »

Mettez-les entre tous ces mots :

« Mes écrits imparfaits,... mes amis,... ma jeunesse,... l'avenir incertain... »

Enfin, ne les oubliez pas après :

« Quelque prétexte ami... pour vivre... et pour souffrir. »

Ajoutons bien vite que les petits points, dans le style, ne doivent être employés que par exception et avec une grande mesure. Multipliés, ils ressemblent à une prétention ou à une nc^gligence; ils ôteraientau langage, toute sa solidité, et toute sa gravité.

Vous trouveriez peut-être quelque intérêt à voir, comme il est impossible, sans la ponctuation, de

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mener à bien la lecture de quelqu'une de ces longues phrases de Montaigne, tout enchevêtrées d'incf.dences et toutes bourrées de citations. Mais j'en ai assez dit pour vous faire sentir que la règle de la ponctuation ne saute pas seulement aux yeux, qu'elle va jusqu'à l'esprit et jusqu'au cœur. Nous finirons ce chapitre par deux exemples assez piquants de son importance.

Dans l'un ce sont deux amants reconciliés par un point d'exclamation, et dans l'autre, c'est un duel empêché par une virgule. Vhomme à bonnes fortunes est une comédie célèbre de la fin du dix-septième siècle. Baron, l'élève de Molière, en était l'auteur et y jouait le premier rôle. Au second acte, un Ijillet écrit par lui à Araminte, est remis perfidement par elle, à Lucinde, dont Moncade, l'homme à bonnes fortunes, recherchait la main. Armée de cette lettre écrite à sa rivale, Lucinde arrive à lui, furieuse.

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