CHAPITRE VII
LE MOT DE VALEUR. — SON IMPORTANCE SON CARACTÈRE. — SOUVENIR DE l'ACADÉMIE
Voici une règle presque aussi importante que la règle de la ponctuation, mais, au lieu de sauter aux yeux, elle s'y cache. Aucun signe matériel ne la signale; il faut aller la chercher dans tous les coins de la phrase ; tantôt elle est au commencement, tantôt à la fin, tantôt au milieu; elle porte tour à tour sur un adjectif et sur un substantif; sur un verbe et sur une préposition ; elle repose, je ne dirai pas indifféremment, mais successivement, sur un mot éclatant ou sur un mot ob-
scur, visible seulement to the mincVs eye, comme dit Shakespeare, à l'œil de l'esprit.
Cette règle est la règle du mot de valeur.
Talma disait: « Il y a dans tout rôle bien fait, un vers, un cri, une parole, qui résume le rôle tout entier. Quand j'étudie une pièce, mon premier soin est de découvrir ce vers révélateur, au milieu des trois ou quatre cents que je dois débiter, et, une fois ce vers trouvé, je m'applique à y conformer pour ainsi dire tous les autres; je veux que mon personnage entier lui ressemble. Ainsi, dans Oreste, au troisième acte, dans la scène entre Pylade et Oreste, je trouve un alexandrin qui prépare le meurtre, qui peint la fatalité descendue sur ce malheureux, et raconte tous les orages de cette àme dévouée à la fois à la passion et au crime...
Mon innocence enfin connnicnrc h me peser!
« Pour bien jouer Oreste, il faut porter ce vers écrit sur le front. »
Or, c(3 qui est vrai pour les rôles est vrai i)Our la plui)art d(is phrases. Il y a dans la plupart des phrases bien faites, je pourrais prcsijue dire dans
toutes, un mot où se résume le sens entier de la phrase, la pensée de l'auteur, c'est le mot de valeur. La difficulté est de le trouver, et, une fois trouvé, l'important est de le mettre en lumière par la diction, de le distinguer des autres mots, de l'élever pour ainsi dire au milieu d'eux, comme un phare qui éclaire tout ce qui l'entoure. II est bien entendu que cette mise en relief doit être proportionnée à l'importance du mot et à l'importance de la phrase elle-même. Tous les mots de valeur n'ont pas la même valeur; mais, éclatants ou à demi voilés, simples ou extraordinaires, ils jouent, dans toute proposition, un rôle qui, bien compris et bien rendu par le lecteur, donne à son débit une clarté et une force singulières.
Rien de tel que les exemples comme preuves. Citons donc quelques passages d'auteurs connus et commençons par les plus simples :
Sous le nom de liberté, les Romains se figuraient un état, où les hommes ne sont esclaves que de la loi, et où la loi est plus puissante que les hommes.
Quel est le mot de valeur de ces quelques
lignes? Il y en a deux : liberté et loi. Ce sont comme les deux pôles de cette phrase; c'est sur eux qu'elle repose. Il faut donc prononcer ces deux mots avec un accent plus marqué que les autres, les placer en vedette, si je puis m'exprimer ainsi. Autrement votre phrase pourra être claire, mais elle ne dira pas tout ce qu'elle veut dire. Elle ne se gravera pas fortement dans l'esprit de l'auditeur.
Je lis dans Fénelon ;
Il n'est pas naturel de remuer toujours les bras en parlant; il faut remuer les bras parce qu'on est animé, mais il ne faudrait pas les remuer pour paraître animé.
Quel est le mot de valeur de cette phrase? (Vest paraître. Car que veut prouver Fénelon/' Que les gestes de l'orateur ne sont bons qu'à la condition d'être sincères, c'est-à-dire en accord avec ses sentiments réels, lié bien, accentuez le iiioL yaraître, et soudain la pensée de l'auteur se manifeste dans toute son évidence.
La Jlniyère lait ce portrait d'un riche imbécile :
I/or ériato, dites-vous, sur les liabils de Philémon?
11 éclate de même chez les marchands. Il est habillé des plus belles étoffes? Le sont-elles moins, toutes déployées dans les boutiques ou à la pièce?
Quel est mot de valeur de cette phrase, le mot qui résume l'idée de La Bruyère? Vous me direz peut-être que c'est l'or éclate, car La Bruyère se propose de peindre la magnilicence des habits de Philémon; sans doute; mais il se propose autre chose : Vor éclate est un des mots de valeur de la phrase, mais ce n'est pas le mot caractéristique. — C'est peut-être : toutes déployées dans les boutiques? — Non! Sans doute, là encore, il faut un certain déploiement de voix; mais Vaccent, Vintonation dominante doit porter ailleurs. — Où donc? — Sur... de même... et sur... moins. Voilà où est cachée l'idée de La Bruyère. Son dessein n'est pas de peindre un homme bien liabillé, mais un sot dont la personne n'est que le portemanteau de ses habits, et il assimile cette personne au comptoir du marchand et à la table d'une boutique. Seulement, au lieu d'élever la voix sur de même., et sur moins, il faut l'abaisser, prendre un ton très simple, car il s'agit de rabattre la vanité de ce richard imbécile.
8o LA LECTURE EN ACTION.
Je me rappelle quatre vers d'Alfred de Vigny, très beaux et très caractéristique au point de vue da ton qu'on doit mettre au mot de valeur :
Pleurer, gémir, prier, est également lâche !
Fais énergiquement ta dure et lourde tâche
Dans la voie où le sort a voulu t'appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler.
Le mot de valeur est évidemment sans parler. faut-il le marquer en élevant la voix ? non, car le mot ainsi prononcé aurait un air de forfanterie,, ce qui est le contraire du stoïcisme. Le stoïque est calme. Il faut dire, sans parler, dans le bas de la voix, et simplement.
La Fontaine, dans son admirable fable « le Lion ^>^ met dans la bouche du renard consulté par le léopard :
i*'i) vain nous appelons mille gens à noire aide, Plus ils sont, plus il coiUol Et je ne les liens bons
Ou'i manger leur part de moulons 1 Apaisez le lion! seul il passe on puissance Ce monde d'alliés, vivant sur notre bien.
Quel est le mot de valeur? Kst-ce... plus ils sont, plus il coule? Non. I^st-ce manger leur part de
T,E MOT DR VALEUR. 8l
moutons, qui peignent si bien la gourniandise des parasites? Non. Est-ce ce beau vers :
Seul il passe en puissance Ce monde d'alliés, vivant sur notre bien.
— Non. — Qu'est-ce donc? — C'est apaisez! Que se propose le renard? Que conseille-t-il? La prudence, voire même un peu de platitude. Apaisez le lion.
Encore une citation bien caractéristique dans Britannicus, acte IV% scène d'Agrippine et de Néron :
Vous régnez ! Vous savez combien votre naissance, Entre l'empire et vous, avait mis de distance; Les droits de mes aïeux, par Rome consacrés, Étaient même, sans moi, d'inutiles degrés.
Quel est le mot de valeur de ces quatre vers? C'est : sans moi. Il résume non seulement cette phrase, mais tout le discours d'Agrippine, qui n'a pas moins de quatre-vingts vers; car pendant cette longue récrimination, elle ne prononce pas une syllabe où elle ne dise à Néron : Tu me dois tout. Ce mot, sans moi, détaché avec une grande force, éclairera donc la scène tout entière.
Je pourrais multiplier les exemples. J'aime mieux vous laisser le soin et le plaisir de les trouver vous-même. Car il n'y a pas de travail plus intéressant et plus profitable. Cette recherche vous donne des' yeux de lynx, pour fouiller du regard dans tous les coins de la phrase. Vous voilà forcé de scruter la pensée de l'auteur, de peser toutes ses paroles. Autant de voyages de découvertes très fructueux! Puis, les mots de valeur une fois trouvés, vous verrez comme les accents ainsi répandus sur les paroles caractéristiques, étoilent la phrase, et donnent de grâce, de variété et de vérité au débit! Quelquefois cette lumière jette sur une pensée un jour inattendu.
Il y a quelques semaines, à l'Académie nous travaillions au dictionnaire historique*. Nous
1. Le Dictionnaire historique est dilTércnt de ce qu'on appelle le Dictionnaire de VAcadcniic; en ce sens que celui-ci est le dictionnaire d'aujourd'hui, et que l'autre est le dictionnaire d'autrefois. L'un constate le sens, l'usage actuel des mots; l'autre s'occupe de leur histoire, de leur biographie; il iii;ui]iig à (jucllc éj)oquc ils sont entrés dans la langue, les diverses acceptions (ju'ils ont prises successivement, et cela, au moyen de citations chronolopicjues (ju'on emprunte aux divers (écrivains do tous les temps.
nous occupions du mot artistes; on énumérait toutes les significations de ce mot au xviii^ siècle. Arrive cette citation tirée de Voltaire : « Il est « rare qu'un homme puissant, quand il est « artiste, favorise les bons artistes. » La phrase, lue à haute voix, plut médiocrement à l'assemblée. Cette répétition du mot artiste parut lourde, et on ne parlait pas moins que de biffer ces deux lignes ; je me permis alors de dire à mes confrères : ce La faute n'est peut-être pas à la phrase, mais à la façon dont elle a été lue.
— Gomment cela?
— Mettez en relief par Taccent, le mot de valeur, et vous verrez que la phrase est signée de l'esprit de Voltaire comme de son nom.
— Quel est donc le mot de valeur ?
— C'est bons. Qui a inspiré en effet cette réflexion à YoUaire ? Cest le cardinal de Richelieu, et sa sévérité à l'égard de Corneille. L'auteur de Pyrame ne por, ait pas pardonner à l'auteur du Cid. Hé bien, la jalousie du cardinal •3t la malice de Toltaire sont écrites dans le mot bons. Faites le valoir, marquez-en fortement le sens moqueur, et ia phrase aura tout son
])nx. » Ma remarque parut juste, et la citation' fut maintenue.
Le lecteur ne trouve pas de pareilles bonnes fortunes dans toutes les phrases, et il y aurait autant de puérilité que d'affectation, à vouloir clouer des accents intentionnels, sur des mots insignifiants ! Mais voulez-vous, pour l'application de cette règle, un guide sûr, infaillible? Ecoutez parler les enfants. Pourquoi? A cause de leur vérité d'accent. Ce ne sont pas eux qui laissent échapper le mot de valeur. Ils tombent dessus avec une justesse et une audace d'intonation qui m'émerveille toujours. C'est en les écoutant que je me suis rendu compte de cette règle. Les enfants sont les premiers maîtres de lecture du monde... quand ils ne lisent pas.
ORDONNANCE d'uN MORCEAU. 85