‹ La lecture en actionChapitre 21 sur 81 · ESPRIT ET ORDONNANCE D UN MORCEAU · texte numérisé non relu

ESPRIT ET ORDONNANCE D UN MORCEAU

Un des plus grands avantages de la lecture à haute voix, est de nous fournir un excellent moyen de critique littéraire. Apprendre à lire un morceau, c'est apprendre à le juger. L'étude des intonations devient forcément l'étude des intentions. On ne peut arriver à bien exprimer la pensée de l'auteur, qu'en s'en pénétrant profondément, et on s'en pénètre d'autant plus, qu'on cherche à la bien exprimer. Il y a des beautés cachées, qui ne se révèlent qu'à celui qui veut les traduire par les sons; les sons donnent une vie nouvelle aux mots, et la voix les revêt comme d'une lumière qui les fait mieux voir. Souvent aussi, votre étude

VOUS aide à découvrir des défauts inaperçus ; tel passage qui vous avait séduit, telle expression qui vous avait ébloui, vous apparaît déclamatoire ou fausse à cette décisive épreuve. Deux exemples, vous montreront comment la lecture à haute voix nous initie à l'esprit, à la composition, à l'ordonnance d'un morceau. Quel est le premier devoir du lecteur? De rechercher avant tout le dessin général du fragment qu'il veut lire, ce que j'appellerai son architecture intérieure; il doit voir quel plan l'auteur a adopté, dans quel ordre les idées se sont présentées à lui, et comment il a réalisé cet ordre de façon à donnera sa pensée toute sa force et tout son éclat. Pcnsez-y bien, l'ordre n'est pas seulement la clarté, il est aussi la progression, c'est-à-dire le mouvement et l'intérêt.

Kn voici deux exemplaires frappants :

RACINE. — Alhahe.

Le quatrième acte d'Athalir contient une scène très admirée, souvent citée, ot dont cependani, selon moi, on n'a j).'is mis 'Mi lumière loute la

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beauté; c'est celle de l'allocution de Joad à Joas au moment où il lui remet la couronne.

Joad réunit en lui, à ce moment, trois caractères. Il est père et éducateur, il est grand prêtre^ il est prophète. Joas est à la fois, pour lui, un enfant, un élève et un roi. De là, dans son langage, un singulier et nécessaire mélange de tendresse, de respect, de gravité, et j'ajoute, de crainte. Car, ne loublions pas en étudiant ce morceau, Joad n'interroge pas seulement l'avenir avec les yeux de la prévoyance paternelle, il a l'œil du devin, il voit ce qu'il prévoit, confusément sans doute, mais cette obscurité même ajoute à son pressentiment une terreur mystique. Figurez-vous donc bien ces traits si divers de la figure de Joad, puis voyez quelle progression Racine a suivie pour rendre la poétique complexité de ces sentiments, et après cette étude, commencez la lecture à haute voix.

0 mon fils! de ce nom j'ose encor vous nommer! Souffrez cette tendresse, et pardonnez aux larmes Que m'arrachent pour vous de trop justes alarmes. Loin du trône nourri, de ce fatal honneur Hélas! vous ignorez le charme empoisonneur,

Du pouvoir absolu vous ignorez l'ivresse, Et des lâches flatteurs la voix enchanteresse.

C'est le fère dans ce début, qui parle. Que votre voix soit familière, votre ton affectueux, comme lorsqu'on s'adresse à un petit enfant, avec un mélange de déférence, comme quand on parle à un souverain.

Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois, Maîtresses du vil peuple, obéissent aux rois; Qu'un roi n'a d'autre frein que sa volonté même, Qu'il doit tout immoler à sa grandeur suprême-, Qu'aux larmes, au travail le peuple est condamné, Et d'un sceptre de fer veut être gouverné; Que, s'il n'est opprimé, tôt ou tard il opprime I

Ici c'est Yéducateur qui parle. Ces paroles ne sont que la continuation des leçons qu'il a déjà données à Joas. Le ton doit être grave, et reproduire avec une certaine amertume, la cynique et cruelle morale des courtisans.

Ainsi de pi<'gc en piège et d'abîme on abîme, (corrompant do vos mœurs l'aimable pureté, Ils vous feront enfin haïr la vérité,

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Vous peindront la vertu sous une affreuse image. Hélas! ils ont des rois égaré le plus sage.

Le prophète entre en scène. Il prévoit vaguement que Joas sera un tyran; son accent doit être celui de l'indignation, de ia crainte, et le dernier vers veut être dit avec une explosion de douleur.

Jurez donc sur ce livre et devant ces témoins, Que Dieu fera toujours le premier de vos soins; Que, sévère aux méchants, et des bons le refuge, Entre le peuple et vous, vous prendrez Dieu pour juge; Vous souvenant, mon fils, que, caché sous le lin, Comme eux vous fûtes pauvre, et comme eux orphelin.

Ici, changement complet de ton. C'est le grand prêtre qui parle, et c'est un serment solennel qu'il requiert. Autorité, gravité pleine de force, voilà le ton nécessaire, avec un accent de douceur compatissante sur le dernier vers.

Vous le voyez, ces diverses indications ne sont que le décalque des quatre caractères de Joad dans cette scène; mais pour le bien dire, il ne suftit pas de reproduire ces quatre aspects. ïalma , qui était sublime dans cette scène, faisait sentir ces contrastes, mais il les noyait dans une effusion

générale, à la fois paternelle et religieuse, qui ajoutait la beauté de l'harmonie à la puissance de l'expression. Voilà où il faut tendre.

Passons maintenant à une pièce de vers très célèbre d'un poète moderne, M. SuUy-Prudhomme. C'est le Vase brisé. Nous y trouverons, je crois, la matière d'une excellente leçon sur le même sujet.

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