LE VASE BRISE
Le vase où meurt cette verveine, D'i^in coup d'éventail fut fêlé; Le coup (lut reffleurer «'i peine, Aucun bruit ne l'a révélé.
Mais la légère meurtrissure, Mordant le crislal chaque jour, D'une marche invisible et sûre Ln a fait lentement le tour.
Son eau |)ure a fui proutlc h. goutte, Le suc des (leurs s'est épuisé; l'ersonnc encore no s'en doute, N'y touchez pas, il est brisé !
ORDONNANCE d'uN MORCEAU. ût
Ainsi parfois la main qu'on aime, Effleurant le cœur, le meurtrit!
Puis le cœur se fend de lui-même, La fleur de notre amour périt!
Encore intact aux yeux du monde, Il sent croître et pleurer tout bas Sa blessure fine et profonde...
Il est brisé... n'y touchez pas!...
Ce charmant morceau se récite partout. Je l'ai entendu dire en public par des lecteurs habiles; hé bien, faut-il l'avouer, aucun d'eux ne m'a satisfait complètement. Il m'a semblé que, faute d'avoir recherché l'ordonnance générale du morceau, ils tombaient tous dans la même erreur. Entraînés par le charme poétique répandu sur toute la pièce, ils enveloppent ces cinq strophes dans la même harmonie mélancolique; or c'est enlever à ce morceau son principal caractère, le contraste. Rien de plus différent que la première partie et la seconde^ que les trois premières strophes et les deux dernières, et l'efTet est précisément dans l'imprévu de la comparaison. De quoi s'agit-il en efTet dans les premières strophes ? D'un vase fêlé. Il n'y a pas là de quoi s'attendrir.
Ce qui convient dans les quatre premiers vers, c'est donc le ton simple du récit. La seconde strophe est une description, une description pleine de pittoresque et de relief. Peignez avec la voix, ne craignez pas dans ces deux vers :
Mais la légère meurtrissure Mordant le cristal chaque jour,
ne craignez pas, dis-je, de faire senUr discrètement l'harmonie quelque peu stridente de cette accumulation d'r-, meurtrissure, mordant, cristal. 11 y a, là-dessous Je ne sais quel petit grincement de scie qu'il faut laisser deviner. A.u contraire, dans les deux suivants :
D'une marche invisible et sîlre La a lait lentement le tour,
ayez l)i(.'n soin d'exprimer, par la souplesse de la voix, par le déroulement sinueux de la phrase, la marche de la fêlure ; ne vous arrêtez pas après 4Ûrc, ne faites (pTun vers de ces deux vers, c'est un enlacement.