L ART POETIQUE D. AUTREFOIS. III
Pendant les premiers ans du Parnasse français,
Le caprice tout seul faisait toutes les lois.
La rime, au bout des mots assemblés sans mesure,
Tenait lieu d'ornement, de nombre et de césure.
Villon sut le premier, dans ces siècles grossiers,
Débrouiller l'art confus de nos vieux romanciers;
Marot, bientôt après, fit fleurir les ballades,
Tourna des triolets, rima des mascarades,
A des refrains réglés asservit les rondeaux
Et montra pour rimer des chemins tout nouveaux.
Enfin Malherbe vint et, le premier en France, Fit sentir dans les vers une juste cadence. D'un mot mis h. sa place enseigna le pouvoir. Et réduisit la muse aux règles du devoir. Par ce sage écrivain la langue réparée N'offrit plus rien de rude à l'oreille épurée. Les stances avec grâce apprirent à tomber, Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber.
Que remarquez-vous dans ce morceau? Des vers devenus proverbes :
D'un mot mis à sa place enseigna le pouvoir.
Des vers préceptes :
A des refrains réglés asservit les rondeaux^ OU bien :
El le vers sur le vers n'osa plus enjamber.
Des vers frappés comme des médailles :
Et réduisit la muse aux règles du devoir,
Enfin une grande harmonie générale. En quoi consiste cette harmonie? dans la régularité du rythme. En quoi consiste ce rythme? dans le balancement méthodique des deux hémistiches, dans l'observance exacte de la césure au sixième pied, dans la justesse des termes unie à l'élégance des tours. Comment faut-il lire ce morceau? avec la même correction qu'il est écrit. Tout, dans le débit, doit être pondéré, précis, clair et équilibré.
Laissons maintenant parler Victor Hugo :
Quand je sortis du collège, du thème,' Des vers latins, farouche, espèce d'enfant blême Et grave, au front penchant, aux membres appauvris; Quand, lûchantdc coni|)rendro et de juger, j'ouvris Les yeux sur la nature et sur l'art, Tidiome Peuple et noblesse, était l'image du royaume; La poésie était la monarchie ; un mot Etait un duc et pair, ou n'était (ju un i^^rimaiid; Les syllabes, pas plus que Paris et (jiin Loiidro, Ne se mMaient; ainsi ,#.rc,haienL sans se c.onrondre Piétons et cavaliers traversant le pont Neuf; La langue ctaiL TÉLat avant qualro-vingt-neuf I
l'art poétique d'autrefois. If3
Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes-,
Les uns, nobles, hantant les Phèdres, les Jocastes,
Les Méropes, ayant le décorum pour loi,
Et montant à Versaille aux carrosses du roi!
Les autres, tas de gueux, drôles patibulaires,
Habitaient les patois : quelques-uns aux galères
Dans l'argot; dévoués à tous les genres bas,
Déchirés en haillons dans les halles; sans bas,
Sans perruque-, créés pour la prose et la farce ;
Populace du style au fond de l'ombre éparse;
Vilains, rustres, croquants, que Vaugelas leur chef
Dans le bagne lexique avait marqué d'un F;
N'exprimant que la vie abjecte et familière,
Vils, dégradés, flétris, bourgeois, bons pour Molièje.
Racine regardait ces marauds de travers;
Si Corneille en trouvait un blotti dans ses vers.
Il le gardait, trop grand pour dire : Qu'il s'en aille :
Et Voltaire criait : Corneille s'encanaille!
Le bonhomme Corneille, humble, se tenait coi.
Alors, brigand, je vins; je m'écriai : Pourquoi
Ceux-ci toujours devant, ceux-là toujours derrière?
Et sur l'Académie, aïeule et douairière,
Cachant sous ses jupons les tropes elTarés,
Et sur les bataillons d'alexandrins carrés,
Je fis souffler un vent révolutionnaire.
Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.
Plus de mot sénateur, plus de mot roturier !
Je fis une tempête au fond de l'encrier.
Et je mêlai, parmi les ombres débordées.
Au peuple noir des mots, l'essaim blanc des idées;
Et je dis : Pas un mot où Fidéc au vol pur Ne puisse se poser tout humide d'azur!
Ces vers constituent une révolution complète. A'ous l'avez là tout entière en théorie et en action. Au lieu de la régularité, la liberté. Ce n'est plus îa muse qui est réduite aux règles du devoir, ce sont les règles du devoir qui sont soumises à la muse. Le poète est maître absolu de tout Tintérieur du vers, il y dispose les mots à son gré, les onze premiers pieds de l'alexandrin lui appartienrent, il n'est esclave que du dernier. Ce n'est pas Tavènement de l'enjambement et la suppression de la césure ; c'est l'enjambement partout, et la césure partout. Le vers se coupe tantqt au second pied, tantôt au troisième, tantôt au quatrième, tantôt au cinquième, tantôt même, comme autrelois, au sixième. Est-ce donc la destruction de l'harmonie? non, c'en est la transformation. Autrefois riiarmonie naissait de l'uniformité du rythme et du jiériodifjue retour des mêmes coupes, aujourd'hui elle doit naître de leur diversité. Le maniement de cette diversité étant cliose tout arbitraire;, les lois de l'harmonio ne sont plus écrites dans un co !e, eUe^ irexisleiil que
l'art poétique d'autrefois. ii5
dans la tête du poète. Il est son propre législateur, et par conséquent, cette législation varie avec lui ; autant de poètes, autant de poétiques. C'est le self government appliqué à la poésie. Toutes les règles sont condensées dans une seule, la richesse de la rime ; aussi cette règle est-elle absolue. Quand un code se réduit à un article, ce article doit être draconien.
Écoutons M. Théodore de Banville dans son spirituel et souvent profond traité de la poésie française.
« La rime est l'unique harmonie du vers français; elle est tout le vers. Aussi la rime doit-elle être brillante, exacte, solide, riche, variée, implacablement variée et riche, c'est-à-dire accompagnée^ toj^ours de la consonne d'appui; la consonne d'appui est la consonne qui, dans les deux mots rimant ensemble, se trouve placée devant la der-nière syllabe. Pour rimer avec ja/oux, il faut /oups; / est la consonne d'appui, coups serait une rime incomplète. Pour rimer avec devise, il faut improvise; v est la consonne d'appui; sans consonne d'appui, pas de rythme, par conséquent, pas de poésie. Le poète consentirait plutôt à per-
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dre en route un de ses bras ou une de ses jambes, qu'à marcher sans la consonne d'appui. »
Si paradoxale dans la forme que semble cette théorie, elle est rigoureusement vraie dans le fond, et quand vous aurez joint à ces lignes un autre précepte, également emprunté à M. de Banville, vous posséderez toute la poétique des vers alexandrins modernes. Voici cette phrase :
« Les mots courts appellent des mots longs, qui à leur tour appellent des mots courts; cette combinaison produit l'harmonie, et les vers librement coupés doivent nécessairement se reposer de temps en temps sur un grand ver^ jailli tout d'une pièce, qui hardiment frappe du pied la terre et s'envole. ^>
Voici donc les trois points où se résume la loi nouvelle. — Libre arrangement des mots dans le cadre des douze pieds. — Richesse implacable de la rime. — Jaillissement de temps en temps, d'un grand vers qui sert de base à toute la période.
En face de cette poétique cl de cette poésie nouvelle, quel est le devoir du lecteur? Chercher une diction nouvelle. 11 ne s'agit pas de soumettre les vers de Victor Hugo à la régularité des vers de
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Boileau, d'y rétablir la césure, d'en supprimer l'enjambement, non; en voulant les redresser, on les estropierait. Il faut prendre bravement son parti, oublier l'harmonie classique, s'abandonner à toute la liberté du rythme, tâcher de retrouver et de faire valoir par la diction la combinaison des mots longs et des mots courts, et surtout, avant toute autre loi, faire vigoureusement et toujours sonner la rime, lui sacrifier même, quand il le faut, les lois de la syntaxe. Qu'on ne l'oublie pas, la rime, dans le déploiement de la phrase poétique, est l'agrafe d'or à laquelle se rattachent sans cesse les plis flottants de ce manteau toujours prêt à tomber et qu'elle relève toujours.
Victor Hugo nous offre à chaque vers la démonstration de cette règle :
Quand, trichant de comprendre et de juger, j'ouvris Les yeux sur la nature, et sur l'art, ridiomc, etc.
La syntaxe grammaticale vous commande de joindre le verbe au régime et de dire :
Quand, tâchant de comprendre et de juger, J'ouvris les yeux sur la nature et sur l'art.
Oui, la syntaxe le commande, mais la poétique actuelle vous le défend; vous n'avez pas le droit de lier par la diction f ouvris les yeux, car alors la rime disparaît, et avec la rime, le rythme. Il faut après le mot, f ouvris, laisser un léger temps, plutôt senti que perçu, mais qui suffit pour mettre la rime sur son trône, et faire de f ouvris^ l'écho d'appauvris.
De même dans ces vers :
La poésie était la monarchie : un mot
Était un duc et pair, ou n'était qu'un grimaud.
Que VOUS commanderait l'ancienne prosodie? De mettre la césure au sixième pied.
La poésie était.
Ce qui serait liorrihle. Que vous commande la loi nouvelle? De mettre la césure après la poésie^ c'est-à-dire au quatrième pied.
h.i s\ ntaxe vous oblige à lier un mot, et était un duc et pair, et j)ar conséfjuent. de dire : Un mot Unit un duc et pair, ce (jui délruit ahsolumeni le rythme. La poétique actuelle vous ordonne de
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mettre un mot en vedette, comme s'il était en tête de phrase, et de façon à répondre à grimaud.
Prenez tous les vers de ce morceau, l'un après l!autre, et vous verrez qu'il faut leur appliquer à tous cette double règle : mettre la césure partout, et subordonner tout à la rime.
Quant aux grands vers jaillis j ils se détachent sur le fond de ce style éclatant, comme des pierres précieuses sur l'or d'un diadème.
La langue était l'État avant quatre-vingt-neuf;
: * Et montant à Versaiile aux carrosses du loi
Dans le bagne lexique avait marqués d'un F. ,
Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.
Et surtout cet admirable dernier trait :
. . . Pas un mot où l'idée au vol pur Ne puisse se poser tout humide d'azur 1
Il est impossible de couronner un plus beau morceau par un plus beau vers. Le génie de l'image y éclate avec une grâce incomparable, et il sufGt à vous faire comprendre avec quelle largeur
la voix du lecteur doit te répandre sur ces grands vers jaillis.
Je me suis souvent demandé quel effet un tel morceau, présenté à Voltaire, à Corneille, à Boileau, à Molière, à La Fontaine, aurait produit sur ces illustres représentants du vieil alexandrin. Voltaire est celui qui aurait le plus crié; il eùl trépigné de rage, lui qui a appelé Shakespeare un barbare frotté de génie, en face de telles énormités il eût été capable de se signer. Boileau aurait bondi, mais pourtant je m'imagine que son jugement, poussé jusqu'au génie, aurait deviné et admiré cette inconcevable puissance d'exécution. Quant à Molière ou à La Fontaine, ils auraient dit tout bas : Nous en avons quelquefois fait autant. Les vers d'Ampli}trion défient toutes les poésies modernes en fait de liberté d'allure et de souplesse de rythmes, et je ne vois nulle part plus d'audace d'enjambement (jue dans le discours de la Vaclie.
Enfin nie voilà vicilio, il me laisse en un coin, Sans herbe! s'il voulait du moins me lais-er paître, Mais je suis attachée, et si j'eusse (!U pour maître Un serpent! eiU-il pu jamais pousser plus loin I/ineralilude!
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Oue conclure? Que Viclor Hugo était contenu dans La Fontaine et dans Molière? Non. Que Victor Hugo est supérieur à GorneiUe? Non. Que l'auteur des Contemplations a déformé le vieil alexandrin? Non. Réformé? Non. Transformé? Non. H a créé un moule nouveau à côté de Tancien, et celle création suffit à sa gloire. M. de Banville, dans son traité, nous dit que les poètes du dix-septième siècle ont été grands malgré leur instrument poétique, que cet instrument était misérable, mesquin, tronqué? Je réponds à mon cher confrère par les vers d\it halle.
J'ai mon Dieu que je sers, vous servirez le vôtre. Ce sont deux puissants dieux.
Chacun de ces dieux veut son culte particulier. L'alexandrin du dix-septième siècle est un vers magnifique, dont la forme a enchanté la France pendant près de deux siècles, et dont la juste adoration n'est pas près de finir. L'alexandrin du dixneuvième siècle, tel que Victor Hugo l'a construit, est un instrument nouveau et puissant, mais dont le maniement est plus difficile et pour le poète et pour le lecteur. L'interprète qui cherche à ren-
dre un morceau de Racine ou de Corneille s'appuie sur un rythme précis et réglé; mais l'interprète des vers de Victor Hugo est souvent forcé de s'en fier à sa propre inspiration; c'est une œuvre presque personnelle. Ce qui reste incontestable, c'est qu'on ne peut pas plus lire Racine ou Corneille comme Victor Hugo, que Victor Hugo comme Corneille ou Racine, et il faut bien poser comme règle, notre maxime : A poésie nouvelle, diction nouvelle.