RACINE. — SHAKESPEARE
toute cette scène un cri, un mot d'amour ou de regret fraternel... Mais l'idée du blâme public l'arrête; la dernière vertu du coupable est souvent la crainte de l'opinion.
Mais de tout l'univers, quel sera le langage? Sur les pas des tyrans veux-tu que je m'engage? Et que Rome, effaçant tant de titres d'honneur, Me laisse pour seul nom celui d'empoisonneur. Ils mettront ma vengeance au nom des parricides
Ce dernier vers est sublime de naïveté scélérate. Si j'assassine mon frère, ils m'appelleront assassin.
A cette nouvelle résistance de la part de Néron, nouvelle attaque de la part de Narcisse. Il la divise en deux parties. Dans la première, il culbute les scrupules de Néron ; dans la seconde, il les mine, il les sape :
Et prenez-vous, Seigneur, leurs caprices pour guides? Avez-vous prétendu qu'ils se tairont toujours? Est-ce à vous de prêter l'oreille à leurs discours? De vos propres désirs pcrdrez-vous la mémoire ? Etserez-vous le seul que vous n'oserez croire?
Puis soudain, après cette apologie de la passion et de ses droits, il s'en prend à la conscience pu-
blique elle-même! Il la nie ! Il déshonore l'humanité aux yeux de Néron, pour l'amener à se déshonorer lui-même 1 Jamais courtisan n'a corrompu plus profondément un souverain, en lui
prêchant avec une ironie cynique, le mépris des hommes :
Mais, Seigneur, les Romains ne vous sont pas connus.
Non, non, dans leurs discours ils sont plus retenus.
Tant de précaution affaiblit votre règne :
Ils croiront, en effet, mériter qu'on les craigne.
Au joug, depuis longtemps, ils se sont façonnés-,
ils adorent la main qui les tient enchaînés.
Vous les verrez toujours ardents à vous complaire :
Leur prompte servitude a fatigué Tibère.
Moi-même, revêtu d'un pouvoir emprunté,
Que je reçus de Claude avec la liberté,
.rai cent fois, dans le cours de ma gloire passée,
Tenté leur patience et ne l'ai point lassée!
hun empoisonnement vous craignez la noirceur?
l'aites périr le frère, abandonnez la sœur;
Home, sur ses autels j)r(»diguaMt les victimes,
Fussent-ils innocents, leur trouvera des crimes.
Vous verrez mettre au rang des jours infortunés
Cleux où jadis la sœur cL le frère sont nés!
Sliakespuare n'a ni dans îlichard llf^ ni dans YdfjOy étale plus cnergi(iuement le cynisme insolent des grands corniplciirs. Aussi, semhle-t-il (|ue
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pour le coup, la luUe est Unie! Tous les obsLacles qui séparent Néron du parricide sont renversés! Non! 11 en reste encore un, un seul! Mais plus fort que les autres, car il est vivant, Burrlius! Rien ne sauve ou ne perd plus sûrement un homme, qu'un homme.
Narcisse, encore un coup, je ne puis l'entreprendre.
J'ai promis à Burrhus, il a fallu me rendre :
Je ne veux point encore, en lui manquant de foi,
Donner à sa vertu des armes contre moi.
J'oppose à ses raisons un courage inutile,
Je ne l'écoute point avec un cœur tranquille.
Remarquez ce dernier vers. Racine y a mis cet art qui lui est propre, d'augmenter l'impression en atténuant l'expression. Supposez qu'il eût écrit :
Je ne l'écoute point sans un trouble profond.
Le terme aurait été plus fort; l'effet eût été plus faible. Ce cœur qui n'est pas tranquille vous représente quelque chose de mystérieux, d'indélini, qui ajoute à l'émotion. C'est le mot tranquille qui exprime l'agitation... et c'est cette agitation qu'il faut rendre par le son, comme Racine par le
mot. Yoilà donc le nouvel adversaire qui s'offre à Narcisse. Ce n'est plus l'univers, et ce vague personnage qu'on appelle la foule... C'est le seul être que Néron ait aimé, car il n'a jamais aimé sa mère... Il en avait peur.
Mon génie étonné tremble devant le sien.
Mais il croyait en Burrhus; il aimait en Burrhus ce qui lui restait encore de bon à lui-même; c'est par Burrhus qu'il tenait encore à un des sentiments les plus saints de l'âme humaine, le respect pour la vertu. 11 s'agit donc de ruiner Burrhus dans l'esprit de Néron, comment? En le calomniant? en le ridiculisant? Non, en faisant ridiculiser Néron par lui! Là est le trait de génie de Racine. On se rappelle le mot de Néron en mourant : Qualis arlifex pereo! Quel artiste meurt en moi! Ainsi son dernier regret n'est pas pour la vie qu'il pord, pour le pouvoir qu'il (juitte, pour les j)laisirs (\u\ le fuient, i)our ses vengeances (jui lui échappent, non, c'est pour son talent de chanteur! Néron est un ténor couronné. C'est donc le ténor (jue Narcisse va exaspérer! C'est dans sa vanité de ténor qu'il va le
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frapper! Pour le dégoûter de Burrhus, il va lui montrer JUirrhus se moquant de ses prétentions de ténor.
Citons cette étonnante tirade.
Burrhus ne pense pas, Seigneur, tout ce qu'il dit.
Ayez bien soin de vous arrêter sur ce nom et après ce nom de Burrhus 1 Prononcez-le avec tout e que vous pourrez trouver dans votre voix d'ironie voilée et contenue.
PiUrrhus ne pense pas. Seigneur, tout ce qu'il dit.
Son adroite vertu ménage son crédit.
Ou plutôt ils n'ont tous qu'une môme pensée.
Ils verraient par ce coup leur puissance abaissée!
Vous seriez libre, alors. Seigneur, et devant vous.
Ces maîtres orgueilleux fléchiraient comme nous.
Igporez-vous, Seigneur, tout ce qu'ils osent dire?
Néron, s'ils en sont crus, n'est [«oint né pour rempire.
Il ne dit, il ne fait que ce qu'on lui prescrit.
Burrhus conduit son cœur, Sénèque son esprit.
Pour unique talent, pour vertu singulière,
11 excelle à conduire un char dans la carrière,
A disputer des prix indignes de ses mains,
A se donner lui-même en spectacle aux lîomains,
A venir prodiguer sa voix sur un théâtre,
A réciter des vers qu'il veut qu'on idolâtre,
i:''^ LA LECTURE EN ACTION.
Tandis (|Lie îles soldats, de moments en moments, Vont arracher pour lui des applaudissements. Ah ! ne voulez-vous pas les forcer à se taire?