‹ La lecture en actionChapitre 44 sur 81 · DEUX SCENES SŒURS · texte numérisé non relu

DEUX SCENES SŒURS

Il y a dans Corneille et dans Racine deux scènes sœurs et également admirables. Toutes deux sont à deux personnages ; toutes deux ont pour principal interlocuteur un souverain, empereur dans l'une, impératrice dans l'autre; toutes deux portent sur le même sujet, suivent la même marche et tendent au même but. Dans Corneille, c'est Auguste et Cinna (jui sont en présence; dans liacine, c'est Agrippine et Néron. Uue veut Auguste ? Ecraser Cinna sous la preuve de son ingratitude et de sa trahison. Que veut Agrippine ? Accabler Néron sous la monstruosité de son ingrat oubli. (Juefait Auguste? Il énumère un à un tous les bienfaits dont il a comblé Cinna, et termine lout à couj)

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cette longue récapitulation par ce seul vers terrible, qui éclate comme un coup de tonnerre.

Cinna, tu t'cMi souviens... et veux m'assassiner.

Que fait Agrippine ? Elle récapitule plus longuement encore tout ce que lui doit Néron, tout ce qu'elle a fait pour xNéron, tout ce qu'elle a supporté pour Néron, elle y ajoute tout ce qu'elle a souffert par Néron, et conclut ce double récit par cette brusque et amère apostrophe qu'elle lui lance au visage :

Et lorsque, convaincu de tant de perfidies, Vous ne deviez me voir que pour les expier. C'est vous qui m'ordonnez de me justifier!

On le voit, c'est le même objet et le mêmedénouement. J'ajoute, c'est le même art démise en scène. Cet empereur et cette impératrice sont deux grands comédiens. Ils préparent leurs effets: cette scène de vengeance est ce qu'on appelle au théâtre une scène filée ; tout y est calcul et préméditation. En vain arrivent-ils tous deux outrés d'indignation et de colère, la violence de leur ressentiment leur donne la force de le dissimuler, et cette dissimula-

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tion est encore de la vengeance. Auguste savoure l'inquiétude, la surprise, la crainte, la confusion de Cinna ; Agrippine se repaît de l'irritation, du malaise de Néron. Tous deux tiennent longtemps le coup suspendu pour qu'il frappe plus sûrement et plus à fond.

Qui ne sait par cœur ce début de la scène d'Auguste :

Prends un siège, Cinna, prends; et sur toute chose Observe exactement la loi que je t'impose-, Prête, sans me troubler, l'oreille à mon discours, D'aucun mot, d'aucun cri n'en interromps le cours, Tiens la langue captive; et si ce long silence A ton émotion fait trop de violence.

Tu pourras me répondre après, tout à loisir; Jusque-là, seulement, contente mon désir 1

Comme la scène est bien posée ! Comme Ton sent que quelque terrible tempête couve sous cette apparente tranciuillité! i^eetlioven a rendu cette impression d'une façon admirable, dans le linale de la symplionie pastorale. Avant l'orage, grondent dans l'orcliestre des accords sourds, des notes étoulfécs 011 se })eint C(;ttc sorte de stupeur, de silence qui p(îse sur la campagii avant l'explosion

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