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lire comme une scène de comédie. Le meurtrier futur se présente sous les traits du railleur. Remarquez bien cette parenthèse :
J'ose ici vous le dire entre nous.
« Quel bon lils ! il craint de blesser sa mère. Et ce mot :
Et sans vous fatiguer du soin de le redire.
« Quelle allusion moqueuse à la longueur du discours ! Et ces deux vers :
Non que, si jusque-là j'avais pu vous complaire, Je n'eusse pris plaisir, Madame, à vous céder Ce pouvoir...
« On n'est pas plus courtois ! Il est vrai qu'il ajoute aussitôt :
Ce pouvoir que vos cris semblaient redemander.
« Remarquez encore ce vers si i)ersilleur :
Mais Rome vont un maître et non une maîtresse.
a Enfin j'appelle toute votre attention sur un petit vocable bien modeste, mais où se révèle un
des traits les plus particuliers du style de Racine. « Racine n'est pas moins fort que Corneille mais il est fort à sa façon. Chez Corneille, la vigueur saute aux yeux ; ses personnages ont parfois une telle puissance de relief, de telles saillies de musculature, si j'ose ainsi parler, qu'on dirait des statues de Michel-Ange. Cléopâtre dans Roclogune est sœur des sibylles de la chapelle Sixtine.Ghez Racine, la force, au lieu de se montrer, se dissimule. Toutes ses audaces sont en dessous. Nul grand poète n'a jeté dans le style élevé plus de formes familières, plus cV expressions parlées; mais il les fond si habilement dans l'harmonie générale, qu'il faut y regarder de près pour les découvrir. Vous rappelez-vous ^wcis Andromaque^ au quatrième acte, au milieu de la terrible scène d'Hermione et d'Oreste, quand elle lui demande d'assassiner Pyrrhus, ce vers :
Mais enfin, réglez-vous là-dessus.
« La vulgarité de ce terme ne donne-t-elle pas tout à coup à cette proposition de meurtre une réalité sinistre ? On ne s'en rend pas compte au premier regard ; mais un lecteur habileté décou^
vre dans le coin où il se cache et ie met cnlumière. Hé bien, Racine est plein de ces effets cachés.
« La réponse de Néron nous en offre un frappant exemple dans le premier mot de ces vers :
Aussi bien, ces soupçons, ces plaintes assidues.
« Cet avssi bien vous semble peut-être une particule insignifiante; c'est elle, cependant, qui, par son tour familier,par son laisser aller, vous donne pour ainsi dire le la des huit vers qui suivent. Cherchez bien l'intention qui répond à cette intention, et pour vous y aider, permettez-moi de vous expliquer ma pensée par un exemple.
« Un jour, un Anglais de mes amis, professeur d'anglais à Paris depuis quatorze ans, mais très ve rsé dans notre littérature et initié à toutes les linesses de notre langue, vint réclamer mes conseils pour la récitation de ces délicieux vers de La Fontaine:
Je suis cliose légère et vole à tout sujet;
Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet;
A bcaucouj» do plaisir jf mcle un peu do gloire;
J'irais plus haut pcut-/^tre au temple de M(^.moiré
Si dans un genre soûl j'avais usô mus jours;
Mais ipidi' je suis volaL-"*' (Ml vors ooiuiU(.' ru amours.
F. A MKRE ET LE FiLS. 2l3
« Je l'écoutai attentivement, et je lui dis :
ce C'est bien lu; mais pourquoi n'avez-vous pas fait sentir la grâce d'un des mots les plus importants de ce morceau exquis ?
^< — Quel mot?
« — Le premier du dernier vers...
Mais quoi!
« — Comment! reprit-il stupéfait, ce... mais quoi! a une importance quelconque dans le vers ?
« — Une importance capitale.
« — Laquelle?
« — C'est ce petit adverbe dont la gentillesse et l'insouciance résument tout le charme des cinq premiers vers et déterminent l'allure du dernier.
« — Je ne comprends pas, me répondit-il.
« J'essayai de le lui faire comprendre, en répétant ce mot avec l'accent qu'il demande; mais je perdis mon temps, et je me convainquis qu'il y a dans toute poésie des beautés qui sont, ce semble, des beautés de terroir. Il faut, pour les apprécier, les avoir respirées avec l'air natal. Notre langue maternelle est comme toutes les mères: il y a entre elle et nous des. secrets, des intimités d'où les
2 14 ï'-^ LECTURE EN ACTION.
étrangers sont exclus, et mon ami le professeur d'anglais en était là. Mais vous, monsieur, qui êtes Français, vous m'avez compris, n'est-ce pas, vous avez senti le charme indéfinissable de ce : Mais quoi ! Or, le aussi bien de Racine est de la même famille que le mais quoi de La Fontaine. « Achevons le discours de Néron : Dans la seconde partie, changement complet. 11 se justifiait, 1 accuse. Agrippine avait passé elle-même de 'apologie à l'accusation, et vous vous rappelez avec quelle véhémence !... Voyons de quel ton va parler le reproche dans cette bouche filiale :
Vous entendiez les bruits qu'excitait ma faiblesse : Le Sénat, chaque jour, et le peuple, irrités De s'ouïr par ma voix dicter vos volontés, Publiaient qu'en mourant Claude avec sa puissance M'avait cncor laissé sa simple obéissance. Vous avL'Z vu cent fois nos soldats en courroux Porter en murmurant leurs aigles devant vous, Honteux de rabaisser par cet indigne usage Les héros dont encore elles portent l'image.
« Quelle accumulation do termes méprisants ! Autant de mots, autant d'injures : honteux^ ]>rO' faner, indigne. Gardez-vous, en étudiant ce inor-
LA MÈRE ET LE FILS. 2l5
ceaii pour le dire, d'ajouter à la dureté de ces termes par la dureté de l'accent. Mettez plutôt la sourdine à votre voix ; prononcez ces vers un peu bas, avec une sorte de honte ; l'atténuation, en ce cas, est un affront de plus; Néron a l'air de rougir pour sa mère :
Toute autre se serait rendue à leurs discours : Mais si vous ne régnez, vous vous plaignez toujours.
« Encore une de ces familiarités de tours ou «d'expressions qui abondent dans Racine :
Avec Britannicus contre moi réunie.
Vous le fortifiez du parti de Junie;
Et la main de Pallas trame tous ces complots!
Et lorsque je prétends assurer mon repos,
On vous voit de courroux et de haine animée!
Vous voulez présenter mon rival à l'armée ;
Déjà jusques au camp le bruit en a couru.
« Nulle remarque à faire sur la façon de dire ces vers : ils sont si simples, si vrais, si forts, qu'ils se disent tout seuls. Ayez soin seulement de laisser toujours à ces reproches l'accent du dédain qui naît de la sécurité. Néron n'a nullement peur des trames de sa mère. Que va-t-elle répondre
La voilà/' en cause à son tour ! D'accusatrice, la voilà accusée. Tout à l'heure elle avait parlé en mère outnjgée, en impératrice oilensée... Va-t-elle poursuivre sur le ton de l'indignation et de la hauteur? iNon. Le moyen ne lui a pas réussi. Elle en change ; et, après quelques vers de raisonnement vigoureux et pressant, elle se jette tout à coup dans l'attendrissement, elle pleure, elle veut toucher Néron et son émotion vous gagnerait presque, si... Mais attendons la Un ;
Moi, le faire empereur? Ingrat! Tavcz-vous cru? Quel serait mon dessein? Qu'aurais-je pu prétendre? Quels honneurs, dans sa cour, quel rang pourrais-je
I attendre?
Ml 1 si sous votre empire on ne m'épargne pas, Si mes accusateurs observent tous mes pas, Si de leur empereur ils poursuivent la mère, Que ferais-je au milieu d'une cour étrangère? Ils me reprocheraient, non des cris impuissants. Des desseins élouiïés aussilAt que naissants, Mais des crimes pour vous commis à votre vue, Et dont je ne serais que trop tôt convaincue. Vous ne me trompez point, je vois tous vos détours, Vous êtes un ingrat, vous le fûtes toujours!
<' Ici, lai (es attention !
«c Voilà le moment du coup de thuà-tre ! voilà
l'entrée en scène de la sensibilité ! Prononcez donc le premier hémistiche : Vous êtes un inrjrat, fortement, comme la conclusion de tout ce qui précède; puis après un court silence, jetez avec un accent de douleur, avec larmes :
Vous le fûtes toujours!
« C'est l'image du passé qui envahit tout à coup Agrippine. Ce sont les premières années de Néron qui se dressent devant elle. Cet appel à ce doux souvenir enfantin donne subitement à ses paroles le laisser aller touchant , l'abandon familier d'une mère vis-à-vis de son tout jeune enfant...
Vous le fûtes toujours !
Dès vos pkis jeunes ans mes soins et mes tendresses N'ont arraciié de vous que de feintes caresses. Rien ne vous a pu vaincre, et votre dureté Aurait dû dans son cours arrêter ma bonté. Que je suis malheureuse! Et par quelle infortune Faut-il que tous mes soins me rendent importune? Je n'ai qu'un fils; o ciel qui m'entends aujourd'hui, T'ai-je fait quelques vœux qui ne fussent pour lui? Remords, crainte, périls, rien ne m'a retenue; J'ai vaincu ses mépris; j'ai détourné ma vue Des malheurs qui dès lors me furent annoncés; J'ai fait ce que j'ai pu : vous régnez, c'est assez!
2l8 LA LECTURE EX ACTION.
Avec ma liberté, que vous m'avez ravie, Si vous le souhaitez, prenez encor ma vie, Pourvu que par ma mort tout le peuple irrité Ne vous ravisse pas ce qui m'a tant coûté.
« Jamais une mère n'a parlé avec plus d'effusion simple et vraie. Les mots les plus familiers et les plus touchants sortent de son cœur et de ses lèvres :
J'ai fait ce que j'ai pu; vous régnez, c'est assez. Je n'ai qu'un fils!...
« A tout moment on est presque tenté de dire non seulement : Quelle bonne mère ! mais quelle ])onnc femme ! Où est l'orgueil ? où est l'ambition ? ÏAi dernier vers est admirable de désintéressement. Dans sa mort, prochaine i)eut-ètre, elle ne redoute ({u'une chose : c'est que son lils ne se lasse du tort en la tuant ! Vous l'avouerai-je pourtant ? C'est ce vœu qui me met en suspicion pour tout le reste. 11 est bien sublime, sans doute, ce vn-u, mais il est bien adroit! Jeter ainsi négli- ^M'mment à Néron la pL'rsiM3ctive de son détrunement, comme consé^iucncc possible de son ingra-
titude, est un moyen bien habile de le ramener à la reconnaissance. Est-ce que tout ce déploiement de sensibilité maternelle n'aurait été qu'une manœuvre, qu'une tactique ? Nous allons bien le voir. Néron, pour toute réponse, se remet, en un seul vers, sous sa dépendance :
Mais, enfin, ordonnez; que voulez-vous qu'on fasse ?
« Sans doute à cette parole toute filiale, Agrippine va se jeter dans les bras de son fils, presser sur son cœur ce cœur si heureusement reconquis, se dédommager de dix mois de contrainte et de privation de caresses.
<c Écoutez :
De mes accusateurs qu'on punisse l'audace;
Que de Britannicus on calme le courroux;
Que Junic à son choix puisse prendre un époux ;
Qu'ils soient libres tous deux, et que Pallas demeure ;
Que vous me permettiez de vous voir à toute lieure;
Que ce même Burrhus, qui nous vient écouter,
A votre porte enfin n'ose plus m'arrêter.
« Quel trait de lumière et quel trait de génie ! Ce masque de tendresse subitement jeté, ces larmes subitement séchées, ces vers brefs, secs,
hautains, succédant sans transition à ces effusions, ne jettent-ils pas un jour effrayant sur le caractère d'Agrippine ? L'ambitieuse n'est-elle pas tout entière dans ce contraste ? Aussi, ne craignez pas d'accentuer un peu vivement dans le couplet précédent, la douleur et la tendresse maternelles; les gens qui jouent un sentiment en exagèrent toujours un peu l'expression; ils ont peur qu'on ne les croie pas. Puis arrivé aux derniers vers, prenez une voix impérieuse, je dirai prcscjue impériale, dictez des ordres ! Cette opposition doit produire un immense effet ; c'est un coup de théâtre moral.
« Reste la dernière réponse de Néron. Je l'attends avec une certaine impatience. Tant d'arrogance doit le blesser. Le Néron railleur de la première réplique va sans doute se réveiller. Ecoutez :
Oui, Madame, je veux que ma reconnaissance
Désormais dans les cœurs fçravc votre puissance ;
Et je bénis déjà celte licureusc froideur
Oui (le noire amitié va rallumer l'ardeur.
Quoi (jue i'allas ait fait, il suffit, je Tonblie :
Avec hrilannicus je me ri^eoncilie ;
El quant k cet amour qui nous a séparés,
Je vous fais notre arbitre et vous nous ju^^crez.
Allez donc, et portez cette joie à mon frère. Gardes, qu'on obéisse aux ordres de ma mère!
« Qu'en pensez-vous ? La soumission est-elle assez complète ? S'avoue-t-il assez vaincu? Quelques artistes, qui jouent Agrippine, sortent alors la tôte haute, radieuse, et jetant à Burrhus, qui entre, un regard de mépris et de triomphe ! Je doute qu'elles aient raison de tant triompher. Néron en dit trop pour me convaincre. Les grâces félines de ses protestations, le rafflnement de ses sentiments :
Et je bénis déjà cette heureuse froideur Qui de notre amitié va rallumer Vardeur;
sa facilité à tout abandonner :
Quoi que Pallas ait fait, il suffit, je l'oublie; Avec Britannicus je me réconcilie;
et l'accent déclamatoire de ce dernier vers : Gardes, qu'on obéisse aux ordres de ma mère!
tout cela sonne faux à l'oreille. On y sent, non pas le fils convaincu, mais le cœur lâche qui n'ose
engager la lutte avec sa mère et qui s'en tire par l'hypocrisie.
« La scène suivante nous le montre d'une façon évidente. Dès le premier vers, éclate le vrai Néron dans ce cri sauvage :
J'embrasse mon rival, mais c'est pour l'étouffer.
« La crédulité d'Agrippine serait inexplicable si elle n'était aveuglée par les deux passions qui nous dupent le plus : l'orgueil et l'ambition ! Ainsi s'achève, par ces deux derniers traits, la peinture effrayante de ce fils et de cette mère ! A vous maintenant, interpète, de les exprimer par la voix. Vous m'avez demandé de la besogne, en voilà! »