THÉOPHILE GAUTIER
A M. Th. de Banville.
Avez-vous fait une remarque, mon cher confrère? C'est qu'à Paris, pour peu qu'on ait d'imagination et de loisir, si l'on sort de chez soi en disant : « Je vais à tel endroit, « on vt presque toujours ailleurs. Paris est un si grand tentateur! Les rues de Paris, les magasins de Paris, les murs de Paris sont si pleins d'objets de surprise et d'attraction, qu'à peine le pied sur le trottoir, on appartient, malgré soi, à un ami qui vous aborde, à une œuvre d'art qui vous frappe, à un spectacle singulier qui vous arrête, à un rayon de soleil
qui VOUS attire, de façon que parti pour l'Arc de l'Étoile, vous vous trouvez, sans savoir comment, au Luxembourg. Pour moi, je l'avoue humblement, maintenant j'en ai pris mon parti, quand je sors, je mets à la loterie; je suis à la merci du hasard. Je gagne parfois un bon numéro, comme, par exemple, quand je vous rencontre, mon cher confrère, et que nous nous arrêtons, vous et moi, à causer de notre passion commune, la poésie et la diction poétique ^ A'ous rappelez-vous une de nos stations, sous un parapluie, sur la place de la Bourse, où nous nous sommes indignés, une demiheure durant, contre la manie qu'ont certains comédiens de prosaïser Corneille et Racine ? Hé bien ! liier, en me promenant sur le boulevard, la vue du théâtre du Gymnase me rappela notre conversation, et me donna le désir de la reprendre, à proi)OS d'une étude de lecture assez curieuse que m'.'i inspirée un poèle que vous admirez beaucoup eî moi aussi. Th. Gautier.
Tli. Gautier passe généralement pour l'élève
l. Nous nci saurions trop rcconinKindor lo Petit traité fjr, verbificatiu)!, do M. de rtanvillc. Il est impossible, ce me genible, d'unir plus de science à plus d'esprit.
de Victor Hugo. Le mot élève n'est pas juste, il faut dire son parent. Il lui ressemble, non comme un imitateur à son maître, mais comme un petitneveu à son grand-oncle; ils sont de la même lignée : malheureusement Th. Gautier n'a recueilli qu'une partie de l'héritage. La plume dans sa main est un outil si merveilleux qu'on peut l'appeler également et tour à tour un crayon, un pinceau, un burin, une brosse, un ébauchoir, voire même un stylet, stylus; seulement, il faut bien le dire, le poète lui-même n'est trop souvent qu'une plume. Chez Victor Hugo, la puissance de l'invention égale la puissance de l'exécution; le pathétique marche de pair avec la virtuosité ; chez Théophile Gautier, l'émotion humaine et la force créatrice font un peu défaut; trop souvent son imagination n'est que le génie de l'image; il me fait l'effet... (deux passionnés de poésie comme vous et moi peuvent bien parler de V Iliade), — il me fait l'effet de Patrocle; il aies armes d'Achille, mais il n'a que ses armes. Je trouve pourtant dans son œuvre une pièce de vers où résonnent toutes les cordes de la lyre : ce sont les Vieux de la Vieille. Mon admiration pour ce morceau
date de loin : un soir, il y a quelque quinze ans, je le lus haut, chez moi, en présence de plusieurs de mes confrères que je voulais acclimater à l'idée de la candidature académique de Th. Gautier; les vers firent merveille, et pourtant, je ne les ai vraiment compris et possédés à fond que l'été dernier, à la campagne, en m'étudiant à les dire tout haut. Là, pour la première fois, et sous le coup de mon travail, m'apparut la singularité de composition de ce petit poème; il est formé de trois parties, à la fois fortement contrastées et admirablement unies entre elles; les sept premières strophes ressemblent à un Corot^ les cinq suivantes à un Charlet, les sept dernières à un Delacroix, et de ces oppositions violentes sort un tableau d'une harmonie et d'une unité vraiment rares. Voulez-vous que je vous raconte mon petit voyage de découverte à travers ce })oème?
L'ébaltcmcnt ponnail vous en ùtre agréable,
comme dit La Fonlaine, et je serais heureux de causer de ce sujet avec un virtuose lel ({ue vous.
Par l'ennui chassé de ma chambre J'errais le long du boulevard; il faisait un temps de décembre, Vent froid, fine pluie et brouillard,
Et là je vis, spectacle étrange.
Echappés du sombre séjour.
Dans la bruine et dans la fange.
Passer des spectres en plein jour!
Pourtant, c'est la nuit, que les ombres Par un clair de lune allemand.
Dans les vieilles tours en décombres, Reviennent ordinairement.
C'est la nuit, qu'a lieu la revue De la ballade de Scldlitz, Où l'empereur, ombre entrevue, Compte les ombres d'Austerlitz.
Mais des spectres près du Gymnase !
A deux pas des Variétés!
Sans brume ou linceul qui les gaze; Des spectres mouillés et crottes I
La chose vaut qu'on la regarde.
Trois fantômes de vieux grognards, En uniforme de l'ex-garde, Avec deux ombres de hussards!
On eût dit la litliopraphie, Où, dessinés par un rayon, Les morts que Raffet déifie, Passent criant : Napoléon !
Ce n'étaient pas les morts qu'éveille Le son du nocturne tambour, Mais bien quelques Vieux de la Vieille Qui célébraient le grand retour.
Quel tableau! Avais-je tort de prononcer le nom de Corot? Les vers du poète ne sont-ils pas tout baignés dans la brume, comme les toiles du peintre? Rien donc de plus indiqué au lecteur, que de voiler, d'estomper, de poétiser sa voix. Mais voici où commence la difficulté, et où commença mon travail. Au milieu de ce paysage crépusculaire éclatent, comme autant de tons criards {A discords, quatre ou cinq mots du plus vulgaire prosaïsme: Grognards^ crottés , Variétés, Gymnase f N'étes-vous pas choqué de leur côte à côte avec ZQs vers si poétiques :
Ou ren]j)ercur, oiiil>ro entrevue, Compte les ombres d'Austcrlitz!
N'y a-t-il ji.is là une dissonance blessante?
Comment donc les rendre? Faut-il mettre leur vulgarité en relief pour arriver à un effet de contraste? Mais alors, adieu tout le charme mystérieux du tableau! La poésie disparaît, ce n'est plus qu'un effet de brouillard de rue, troué par trois ou quatre feux de réverbère. Doit-on, au contraire, esquiver, atténuer, pardonnez-moi l'expression, escamoter ces syllabes discordantes, et les noyer dans le courant du débit? Mais que devient la pensée du poète? Ce n'est certes ni par busard, ni par négligence, qu'un artiste aussi habile s'est servi de telles expressions. Quelle a été son intention? C'est cette intention qu'il faut découvrir pour la rendre. J'étais très perplexe, quand, au dernier vers, à la deuxième strophe, un mot me frappa soudainement comme un trait de lumière :
Passent des spectres en plein jour.
C'est le mot spectres. Ce mot demande l'accent de stupéfaction, de demi-crainte, qu'inspire tout ce qui est surnaturel. Hé bien, voilà tout le secret. Il faut dire Grognards, crottés, Gymnase! Variéics comme on dit spectres. C'est un contre-
sens de diction en apparence; mais, en réalité, c'est une traduction rigoureuse. Ces mots nous font entrer dans le monde de l'apparition, de la vision ; ils réclament donc une voix contenue, voilée, poétique. Qu'importe qu'ils soient vulgaires, leur vulgarité n'est pas réelle, puisqu'elle n'est pas dans l'idée qu'ils représentent. Les mots ne sont rien par eux-mêmes. Ils tirent toute leur valeur de la place qu'ils occupent et du sens qu'y attache le poète. Il y a des trivialités de paroles qui sont sublimes. Victor Hugo a exprimé cette pensée dans ces vers :
Pas de mot sénateur 1 pas de mol roturier!
Et plus loin :
...Pas de mol où l'idée au vol pur Ne puisse se poser, loiil Immithî (ra/ur!...
Image charmante qui est une admirable leçon de lecture. Le lecteur doit teindre les mots des couleurs de l'idée. Après ('orot, Gharlet :
Depuis la dcrnii'.Te bataille, L'un a maigri, l'aulr(3 a grossi.
L'habit, fait jadis à Iciii- taille, Lst trop gran<l on Irop ii'-lrcci.
LES VIEUX DE I.A VIEllIE 23l
Leur plumet énervé palpite Sur leur kolbach fauve et pelé, Près des trous de balle, la mite A rongé leur dolman criblé.
Leur culotte de peau trop large, Fait mille plis sur leur fémur.
Leur sabre rouillé, lourde charge, Embarrasse leur pied peu sûr.
Ou bien un embonpoint grotesque, Avec grand'peine boutonné, Fait un poussah, dont on rit presque Du vieux héros tout chevronné.
Ici, la besogne de lecteur était facile. Il ne s'agissait que d'être aussi hardi que le poète.
Rien à interpréter, rien à transposer, comme dans les strophes précédentes. Pas de dessous à mettre en dessus! Il faut bien se garder de sauver le côté grotesque. Le grotesque fait ici partie de l'héroïque. Scribe disait un mot profond : « Au théâtre, ce qui produit TefTet, ce n'est pas le coup, c'est le contre-coup. » Eh bien, dans ces vers, le coup^ c'est le grotesque. Il faut donc l'assener vigoureusement, accentuer sans pitié, Poussah; fémur ^ culotte^ pelé! et le contre-coup se produit
dans les strophes suivantes, dont le grandiose et la beauté épique éclateront plus vivement par le contraste : le grotesque sert de tremplin.
Un des vers de ces strophes me donna pourtant quelque peine.
Leur plumet énervé palpite.
L'image est saisissante. On voit le ballottement du vieux plumet à moitié cassé ; j'en cherchai longtemps le son traducteur, et je lé trouvai dans la construction même du mot palpite. Cette répétition de la lettre p placée au commencement du mot et au milieu, cette alliance de la voyelle a et de la voyelle i, renferme je ne sais quelle sonorités pittoresques qui ne vous étonneront pas, vous dont la plume sait si bien chanter et ])eindre.
Nous voici enfin à la troisième partie : après (lorot et Gliarlet, Delacroix.
Ne les r.'iilW'/ p.is, camarades, Saluez plutôt chapeau bas Ces Achilles d'une Iliade Qirilonièrc n'iiivculerait pas.
Respectez leur tête chenue -,
Sur leur front par vingt cieux bronzé,
La cicatrice continue
Le sillon que l'âge a creusé.
Le beau vers ! Je prolongeai la syllabe finale de continue et j'enlaçai le troisième vers dans le quatrième, pour peindre la poétique union de la cicatrice et de la ride :
Si leurs mains tremblent, c'est sans doute
Du froid de la Bérésina,
Et s'ils boitent, c'est que la route
Est longue du Caire à Wilna.
S'ils sont perclus, c'est qu'à la guerre Les drapeaux étaient leurs seuls draps.
Et si leur manche ne va guère, C'est qu'un boulet a pris leur bras.
L'ironique et amère familiarité, qui se mêle ici au pathétique, demande une assez grande finesse d'exécution. Ce sont des vers tragiques qu'il faut dire comme des vers de comédie, sans leur rien ôter de leur âpreté douloureuse.
Ne vous moquez pas de ces hommes Qu'en riant le gamin poursuit-, Ils furent le jour... dont nous sommes Le soir et peutrètre la nuit.
Quand on oublie, ils se souviennent :
Lancier rouge et grenadier bleu, '
Au pied de la colonne, ils viennent Comme à l'autel de leur seul Dieu.
Là, fiers de leur longue souffrance, Reconnaissants des maux subis, Ils sentent le cœur de la France Battre sous leurs pauvres habits.
Et l'aigle de la grande armée, Dans le ciel qu'emplit son essor.
Du fond d'une gloire enflammée, Étend sur eux ses ailes d'or.
Ainsi finit, presque comme une ode, ce petit poème, qui part du rêve, traverse la réalité grotesque, s'élève à la réalité pathétique et se termine dans une belle explosion lyrique. Le lecteur est ici tellement porté par le poète, que je n'eus qu'à le suivre pour l'interpréter; seulement dans ces vers :
Ils furent le jour... dont nous sommes Le soir, et pout-ùtre la nuit,
il faut oublier, en les disant, les lois ordinaires de la césure et détacher ces trois mots, le joui\ le
soir, la nuit, comme les trois étoiles d'une constellation ; puis, à partir de là tâchez de monter, par une émotion graduée, jusqu'à la dernière strophe qui demande un riche déploiement de voix. Le sentiment n'y suffît pas, il faut de la grandeur.
Je revins à Paris tout plein de mon travail de lecteur. Je ne parlais que du poème de Th. Gautier : c'était mon Baruch.
Je rencontre un des plus habiles virtuoses de ces séances de lecture publique, qui ont tant popularisé la poésie depuis dix ans. — Connaissezvous les Vieux de la vieille ? — Oui. — Les avezvous jamais lus en public? — Non. — Pourquoi? — Parce que je n'y aurais aucun succès. — Mais c'est un petit chef d'œuvre ! — Soit, mais ce petit chef-d'œuvre célèbre l'empire. — Eh bien? — Eh bien, tout ce qui célèbre l'empire est à l'index devant l'admiration publique, et, comme je ne suis pas impérialiste... — Mais moi non plus! je ne le suis pas, m'écriai-je! Mais qu'importe? Est-ce que l'imagination a une cocarde? Est-ce que l'héroïsme, quel que soit son drapeau, ne plane pas au-dessus des partis? Est-ce que le beau n'a pas
son domaine à lui, où il règne seul? Le public ne vous suivrait pas, dites-vous? Eh bien ! forcez-le à vous suivre. Battez-vous avec lui. Emportez-le dans votre admiration. S'il sent en vous un homme convaincu, vous le convaincrez, et il comprendra que la poésie ressemble à l'aigle de la grande armée, qu'elle aussi elle emplit de son essor le ciel tout entier, et qu'elle étend sur tout ses ailes d'or!