COUCY
Sachez que si ma foi dans Lille me ramène, Si du duc de Vendôme embrassant le parti, Mon zèle en sa faveur ne s'est pas démenti, Je n'approuvai jamais la fatale alliance Qui Vunit aux Anglais et V enlève à la France.
Mais dans ces temps affreux de discorde et dliorrem\ Je n'ai d'autre parti que celui de mon cœur! Non que pour ce héros, mon âme prévenue Prétende à ses défauts fermer toujours ma vue! Je ne m'aveugle pas, je vois avec douleur De ses emportements V indiscrète chaleur^ Je vois que de ses sens ^impétueuse ivresse L'abandonne aux excès d'une ardente jeunesse, Et ce torrent fougueux que j'arrête avec soin Trop souvent me VarracJie et l'emporte trop loin !
Ce torrent qu'on arrête avec soin et qui vous emporte trop loin aurait fait bondir Voltaire d'indignation s'il l'eût trouvé dans les vers d'un autre, et il aurait marqué d'un crayon indigné les passages soulignés par nous, comme appartenant à cette phraséologie insupportable qui mêle sans cesse la fausse élégance, la platitude et la convention!
Si brillant fjue soit parfois le style dramatii^uc de Vollaire, il manque de cette qualité supérieure, sans la({uelle il n'y a pas de grand écrivain, l'unité.
Héfugions-nous donc dans sa prose.
Voltaire prosateur se montre à nous sous trois aspects : historien, critique, correspondant, et il porte dans ses lettres, dans ses articles et dans ses histoires les mêmes qualités distinctives : c-arté lumineuse, propriété de termes absolue, brièveté de phrases, rapidité de tournures ; le tout relevé çà et là, et selon le genre, de traits spirituels, concis, profonds, qui, résumant Tidée, semblent la condenser en une goutte de lumière.
Allons à l'exemple; prenons la bataille de Rocroy dans le Siècle de Louis XIV :
Les troupes espagnoles attaquèrent Rocroy et quand elles virent qu'on ne leur opposait qu'une armée inférieure en nombre, commandée par un jeune homme de vingt et un ans, leur espérance se changea en sécurité.
Ce jeune homme sans expérience qu'ils méprisaient, était Louis de Bourbon, alors duc d'Enghien, connu depuis sous le nom du grand Condé. La plupart des grands capitaines sont devenus tels par degrés. Ce prince était né général ; l'art de la guerre semblait en lui un instinct naturel. Il n'y avait en Europe que lui et le Suédois Torstenson qui eussent eu à vingt ans ce génie qui peut se passer de l'expérience.
On remarqua que ce prince, ayant tout réglé le soir,
veille de la bataille, s'endormit si profondément qu'il fallut le réveiller pour combattre. On conte la même chose d'Alexandre. Il est naturel qu'un jeune homme, épuisé par les fatigues que demande l'arrangement d'un SI grand jour, tombe ensuite dans un sommeil plein; il l'est aussi qu'un génie fait pour la guerre, agissant sans inquiétude, laisse au corps assez de calme pour dormir. Le prince gagna la bataille par lui-même, par un coup d'œil qui voyait à la fois le danger et la ressource ; par son activité exempte de trouble, qui le portait à propos à tous les endroits. Ce fut lui qui, avec de la cavalerie, attaqua cette infanterie espagnole jusque-là invincible, aussi forte, aussi serrée que la phalange ancienne et qui s'ouvrait avec une agilité que la phalange n'avait pas. Le prince l'entoura et l'attaqua trois fois. A peine victorieux, il arrêta le carnage; les officiers espagnols se jetaient à ses genoux pour trouver auprès de lui un asile contre la fureur du soldat vainqueur. Le duc d'Enghicn eut autant de soin pour les épargner qu'il en avait pris pour les vaincre.
Le vieux comte de Fnentés, qui connnandait cette infanterie espagnole, mourut percé de coups. Condé, en rapjjrcnant, dit « qu'il aurait voulu être mort comme lui, s'il n'avait j-as vaincu, h
Voilà un inoclèl(3 de récit simple et vivant. Pas un mot de trop, pas un mot de moins'. Toutes
1. .le l'ai un peu abrégé dans la citation, mais il a le même caractère dans son ensembb;.
les circonstances du combat et tout le caractère de Condé y sont représentés en quelques traits rapides et expressifs. Les mêmes qualités que demande la lecture de Fénelon sont ici nécessaires et faciles. Emploi continu de la voix de médium, application aisée des règles de la respiration, observance exacte de la ponctuation; rien de déclamatoire, rien de forcé ; tout dans la mesure, le naturel et la vérité. Ce qu'il y a de plus remarquable dans ce style si simple, c'est qu'il est plein de vivacité et de relief.
L'étude de trois phrases nous montrera le mérite des autres et nous apprendra à bien lire tout le morceau.
Ce jeune homme sans expérience qu'ils méprisaient^ était Louis de Bourbon, alors duc d'Enghien, connu depuis sous le nom du grand Condé.
Faites sentir 5arî5 emphase le contraste entre les deux parties de cette phrase, c'est-à-dire entre le mépris des ennemis et celui qui en est l'objet.
La plupart des grands généraux sont devenus tels par degrés. Ce prince était né général.
Faites valoir le mot ne, c'est le mot de valeur.
Vart de la guerre semblait en lui un instinct natu-
rel. Il n'y avait en Europe que lui et le Suédois Torstenson, qui eussent eu à vingt am ce génie qui peut se passer de V expérience.
On ne peut mieux dire et plus dire en moins de paroles. Tout mot compte, tout membre de phrase a sa valeur propre, et veut être mis en relief, simplement, sobrement et nettement.
On remarque que ce prince ayant tout règle le soir^ mille de la bataille, s'endormit si profondément^ quil fallut le réveiller pour combattre. On conte la même chose d'Alexandre,
La familiarité des termes vous dicte la simplicité du débit et ajoute à la grandeur de l'action; elle met bien sur le môme niveau le héros grec et le héros français ; ils vont de pair.
Il est naturel qu'un jeune homme, épuisé par les fatigues que demande f arrangement d'un si grand jour, tombe ensuite dans un sommeil plein; il Vest aussi qu'un génie fait pour la guerre, agissant sans inquiétude, laisse au corps assez de calme pour dormir.
Je iK' jniis me lasscT d'admirer cette bonhomie et ce bon sens .'ijiiiliqiirs à un récit de bataille, et pour en sentir tout le charme, éludions cette
même victoire de Rocroy racontée par Bossuet. Ce sera la comparaison d'une narration épique et d'une narration historique, et la mise en regard de deux modes de diction.
A la nuit qu'il fallut passer en présence des ennemis, comme un vigilant capitaine, il se reposa le dernier, mais jamais il ne reposa plus paisiblement.
A la veille d'un si grand jour, et dès la première bataille, il est tranquille, tant il se trouve dans son naturel: et on sait que le lendemain, à l'heure marquée, il fallut réveiller d'un profond sommeil cet autre Alexandre. Le voyez-vous comme il vole à la victoire ou à la mort? Aussitôt qu'il eut porté de rang en rang l'ardeur dont il est animé, on le vit presqu'en môme temps pousser l'aile droite des ennemis, soutenir la nôtre ébranlée, rallier les Français ii demi vaincus, mettre en fuite l'Espagnol victorieux, porter partout la terreur, et étonner de ses regards étincelants ceux qui échappaient à ses coups. Restait cette redoutable infanterie de l'armée d'Espagne, dont les gros bataillons serrés, semblables à autant de tours, mais à des tours qui sauraient réparer leurs brèches, demeuraient inébranlables au milieu de tout le reste en déroute, et lançaient des feux de toutes parts. Trois fois le jeune vainqueur s'efTorça de rompre ces intrépides combattants, trois fois il fut repoussé par le valeureux comte de Fontaine, qu'on voyait, porté dans sa chaise, et, malgré ses infirmités, montrer qu'une âme guerrière est maîtresse du corps qu'elle anime, mais en-
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fin il faut céder. C'est en vain qu'à travers les bois, avec sa cavalerie toute fraîche, Beck précipite sa marche pour tomber sur nos soldats épuisés; le prince l'a prévenu, les bataillons enfoncés demandent quartier. Mais la victoire va devenir plus terrible pour le duc d'Enghien que le combat. Pendant qu'avec un air assuré, il s'avance pour recevoir la parole de ces braves gens, ceux-ci, toujours en garde, craignent la surprise de quelque nouvelle attaque; leur effroyable décharge met les nôtres en furie: on ne voit plus que carnage ; le sang enivre le soldat jusqu'à ce que ce grand prince, qui ne peut voir égorger ces lions comme de timides brebis, calma les courages émus, et joignit au plaisir de vaincre celui de pardonner.
La différence de ces deux récits, marque quelles qualités différentes chacun d'eux exige du lecteur. En lisant Voltaire, il ne faut que dessiner; en lisant Rossuet, il faut peindre. La précision, la justesse, la netteté du débit ne suflisent plus à cette prose ardente, où tout est image et mouvemenl. On n'a pas trop de toutes les ressources de la voix pour suivre et exprimer la course impétueuse du prince de Condé sur le champ de bataille. Cette phrase admiral)le : Aussitôt (juHl eut porté de ranrj en rang^ etc., ai)pelle une énergie d'accent, une richesse d(î vibration, ((ui nous emporte bien loin de la diction tempérée. Un mol
surtout, un mot se détache avec un relief merveilleux sur le fond du récit, et devient presque un mot de génie par la seule place qu'il occupe : Restait celle redoutable cavalerie espagnole, etc., etc. Ce restait, ainsi posé tout seul, debout, en tête de la phrase, a je ne sais quel air de forteresse qui représente la résistance et la lutte.
Cette comparaison ne peut pas mieux se terminer que par un passage où éclate et se résume le contraste entre ces deux récits et ces deux génies. Que dit Voltaire? A la veille de la bataille, il dormait profondément. On conte la même chose d'Alexandre... Que dit Bossuet? Le lendemain, à l'heure marquée, il fallut réveiller d'un profond sommeil ce nouvel Alexandre... C'est le même fait, ce sont presque les mômes mots, j'ajouterai c'est la même grandeur. Mais dans l'un, cette grandeur naît de la vulgarité de l'expression; dans l'autre, de son élévation. La lecture parallèle de ces deux récits, vous en révélera toutes les ressemblances et toutes les disparités.
Passons au Voltaire critique et correspondant. Un heureux hasard veut que nous les retrouvions tous deux réunis, dans un chef-d'œuvre de trois pages, la lettre à Déodati (1761, lettre 3236).
Déodati avait écrit un livre sur l'excellence de la langue italienne; il l'envoya à Voltaire. Voici la réponse :
Je suis très sensible h Thonncur que vous nie faites de m'envoyer votre livre sur rcxcellence de la langue italienne; c'est envoyer à un amant l'éloge de celle qu'il aime. Permettez-moi cependant quelques réflexions en faveur de la langue française que vous me paraissez dépriser un peu trop. On prend souvent le parti de sa femme, quand la maîtresse de cœur ne la ménage pas assez.
Ce mélange de badinage et de raison peint tout un coté de Voltaire. Entrer de la sorte dans une dissertation philologique est bien le fait de ce critique qui a toujours été le contraire d'un pédant. Pour tâcher d'attraper, en lisant, ce ton de légèreté et de grâce, rappelez-vous (jue Voltaire écrit à un étranger, à un étranger de distinction : il y
met plus de façon qu'avec un 'compatriote ; il sent qu'il représente la France devant l'Italie; et à chaque page de cette dissertation, se retrouve le sens littéraire d'un critique exquis et le bon goût d'un homme du monde. Voltaire, on le sait, avait vu la meilleure compagnie.
Il me paraît qu'il n'y a dans le monde que deux langues véritablement harmonieuses : la grecque et la latine. Vous avez le droit de dire: La bella lingua toscana è la figlia primogenita del latîno (la belle langue toscane est la fille aînée du latin), mais jouissez de votre droit d'aînesse, et laissez à vos cadettes partager quelque chose de la succession.
Toujours cette même amabilité railleuse, et toujours aussi pour Je lecteur un excellent excercice de souplesse et de grâce.
J'ai toujours respecté les Italiens comme nos maîtres, mais avouez que vous avez fait de fort bons disciples. Presque toutes les langues de l'Europe ont dos qualités et des défauts qui se compensent. Vous n'avez pas les mélodieuses terminaisons des mots espagnols, qu'un heureux concours de voyelles et de consonnes rend si sonores. Los rios, los hornbres, las hislorias, las costumbres.
Cette phrase exige dans la voix une richesse, et
dans les sors une certaine rondeur musicale qui exprime l'harmonie des mots espagnols.
Il vous manque aussi les diphtongues, qui, dans notre langue, font un effet si harmonieux. Les rois, les empereurs, les exploits, les histoires. Vous nous reproclicz nos e muets, comme un son triste et lourd qui expire dans notre bouche, mais c'est précisément dans ces e muets que consiste la grande harmonie de notre prose et de nos vers.
Empire, couronne, diadème, flamme, tendresse, victoires, toutes ces désinences heureuses laissent dans Poreillc un son qui subsiste encore dans l'oreille, après le mot prononcé, comme un clavecin qui résonne quand les doigts ne frappent plus les touches...
Tci, c'est Voltaire même qui est le professeur de lecture. En marquant par une image si ingénieuse et si sensible le caractère euphonique de notre langue, il t)0SG une règle de prononciation qui s'applique à tous les morceaux.
Avouez, monsieur, que la prodigieuse variété do nos désinences peut avoir quelque avantage sur les cinq terminaisons de tous les mots de votre langue. Encore, de ces cinq terminaisons, faut-il on retrancher une. Vu. Vous n'avez guère phis de sei)t ou iiuit mots qui se terminent ainsi. Hcstcnt donc (juatro sons, a, c, i, o, (jui finissent
tous les mots italiens. Pensez-vous que l'oreille d'un étranger soit satisfaite quand il lit pour la première fois :
... il capitarjo Che il grand sepolcro, libéra di Gris^o.
ou bien :
Motto egli opro col senïio, e con la mano
Comparez à la triste uniformité de ces 0, ces deux vers simples de Corneille :
Le destin se déclare, et vous venez d^entendre Ce qu'il a résolu du beau-père et du gendre.
Vous voyez que chaque mot se termine différemment.
Voltaire passe ensuite de la sonorité de la langue italienne à son abondance, et nous allons retrouver là cette raison doublée de science et ornée d'esprit, qui va nous apprendre à lire une dissertation abstraite, avec naturel et agrément, c'est-à-dire comme il sait la faire.
Vous vantez avec raison, monsieur, l'extrême abondance de votre langue, mais permettez-nous de n'être pas dans la disette. Il n'est, à la vérité, aucun idiome au monde qui peigne toutes les nuances des choses.
Toutes les langues sont pauvres à cet égard; aucune ne peut exprimer, par exemple, en un seul mot, Tamour fondé sur restimc ou sur la bonté seule, ou sur la convenance des caractères, ou sur le besoin d'aimer. Il en est ainsi de toutes les passions, de toutes les qualités de notre âme. Ce que l'on sent le mieux est souvent ce qui manque de termes...
Ces idées générales, jetées ainsi au milieu de cette dissertation, lui donnent une gravité simple qui doit se retrouver dans votre diction. C'est une nuance de plus à ajouter à la variété de tons de cette lettre merveilleuse.
Ne croyez pas, monsieur, que nous soyons réduits à l'extrême indigence que vous nous reprochez. Vous faites un catalogue en deux colonnes, de votre superflu et de notre pauvreté. Vous mettez d'un côté orgoglio, alterigia, superbia^ ci de l'autre oï'^'mci/ tout seul. Cependant, monsieur, nous avons orgueil^ supo-be, hauteur^ ficrlt\ morgue, cicvatioji, dédain, arrogance, insolence, gloriole, présomption, outrecuidance. Tous ces mots expriment des nuances dilTércntcs, de môme que chez vous orgoglio, alterigia, superbia ne sont pas synonymes.
Cette énumération donne lieu à deux utiles exercices. D'abord, exercice de ponctuation; il faut séjjarcr clja(iue mot i»ar une virgule; puis
exercice d'intonalion. Doit-on prononcer tous ces mots sur le môme ton? doit-on, au contraire, reproduire par la prononciation, la variété de sentiments qu'ils représentent? Voltaire dit avec raison : ils ne sont pas synonymes; le lecteur doit-il les faire monocordes? il ya là une question de lecture fort (Jélicate. Le pour et le contre peuvent être également soutenus, et la tragédie de Cinna nous offre un exemple, qui peut nous servir de leçon. Vous vous rappelez ces vers célèbres :
De tous ces meurtriers te dirai-je les noms? Procule, Glabrion, Virginian, Rutile, Marcel, Plaute, Lénas, Pompone, Albin, Icile, Maxime qu'après toi j'avais le plus aimé... etc.
Talma mettait beaucoup d'art dans cette énumération : autant de noms, autant d'inflexions différentes; il faisait attendre les uns comme s'il les cherchait; il marquait les autres d'un accent de mépris ou d'indignation. J'ai entendu, au contraire, des acteurs laisser tomber ces noms l'un après l'autre, avec une uniformité de son et une régularité de mouvement, qui les faisait ressembler à des coups de balancier, et l'effet alors
résultait de la monotonie même. De ces deux manières, laquelle est la bonne? Toutes les deux; car toutes les deux sont vraies. C'est affaire de tempérament. Essayez-les toutes deux, voyez celle qui va le mieux à votre sentiment, et appliquez-la ensuite à l'énumération des mots cités par Voltaire. Continuons cette lettre si féconde en enseignements de toute sorte.
Vous nous reprochez, dans votre alphabet de nos mi- Sf^res, de n'avoir qu'un mot pour exprimer vaillant. Je sais, monsieur, que votre nation est 1res vaillante quand elle le veut et quand on le veut; l'Allemaj^ne et la France ont eu le bonheur d'avoir à leur service de très braves et très grands officiers italiens.
L'italico valor non è ancor morto.
La valeur italienne n'est pas encore morte.
Voilà une des phrases les plus agréables et les plus difficiles à lire. Il y faut faire sentir à la fois la grâce courtoise, l'hominage rendu à la valeur italienne, c'est-à-dire ce qui est en dessus, et aussi, mais avec une grande discrétion, ce qui se cache de raillerie sous ces mots: mi peui)le (jui a de la valeur quand ou le veul^ c'est-à-dire dont les grands capitaines n'ont été que des condottieri au service
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des autres nations. Comment rendre cette nuance ? Cherchez. Puisque Voltaire a pu l'exprimer par la plume, on peut l'exprimer par la voix.
Mais, si vous avez ra/cn/e, proc/e, animoso^ nous avons V aillant j 'preux ^ courageux, intrépide^ hardi^ audacieux, brave. Ce courage, cette bravoure ont plusieurs caractères différents, qui ont chacun leurs termes propres, et croyez bien, monsieur, que nous avons dans notre langue l'esprit de faire sentir ce que les défenseurs de notre pays ont le mérite de faire.
Ce petit trait final de fierté patriotique, contraste heureusement avec la technicité du paragraphe qui le précède, et avec la gaieté du paragraphe qui le suit.
Vous nous insultez, monsieur, sur le mot de ragoût. Vous vous imaginez que nous n'avons que ce terme pour exprimer nos mets, nos plats^ nos entrées de table et nos menus. Plut à Dieu que vous eussiez raison; je m'en porterais mieux ! Mais, malheureusement, nous avons un dictionnaire entier de cuisine. Vous vous vantez de deux expressions pour signifier gourmand ; mais daignez plaindre, monsieur, nos gourmands, nos goulus, nos friands f nos mangeurs, nos gloutons.
Vous ne connaissez, dites-vous, que le mot de savant; ajoutez-y, s'il vous plaît, docte, érudit, instruit, éclairé, habile, lettré; vous trouverez parmi nous le nom et la chose. Votre poésie possède des avantages plus réels,
celui des inversions : vous pouvez faire plus facilement cent bons vers en italien, que nous dix en français. Tous vos mots finissant en a. c, i, o, vous fournissent vingt fois plus de rimes que nous n'en avons-, vous êtes moins asservis que nous à l'hémistiche et à la césure; vous dansez en liberté, nous dansons avec des chaînes.
Ces deux derniers paragraphes ne donnent lieu qu'aux mômes remarques; et j'ai hâte d'arriver à la conclusion.
Croyez-moi, monsieur, ne reprochez à notre langue ni la rudesse, ni le défaut de prosodie, ni l'obscurité, ni la sécheresse. Vos traductions de quelques ouvrages français prouveraient le contraire, et je finis cette lettre trop longue par une seule réflexion. Si le peuple a formé les langues, les grands hommes les perfectionnent par les bons livres, et la première de toutes les langues est celle qui a le i)lus d'excellents ouvrages.
Tel est ce chef-d'œuvre de bon sons, de grâce et de raillerie. On y trouve à la fois un grand lettre, un ^rand écrivain, un homine do la meilleure compagnie et un patriote. Oui la lira bien dans toutes ses nuances, sera merveilleusement préparé li rinlorprétation de deux prosateurs plus complexes, et d'une habileté plus recherchée, r[ue nous allons aborder : La Hruyère et iMontesquieu.
LA BRUYERE. 2gD