LA BRUYÈRE. — MONTESQUIEU
On peut diviser nos grands prosateurs en écrivains et en stylistes.
Cette distinction, quoique légère en apparence, est profonde dans la réalité. Ce sont deux formes du talent, très différentes. Elles partent de deux sortes de natures d'esprit, de deux procédés de travail, de deux idéals dans l'art. Le grand styliste est à la fois plus et moins que le grand écrivain. Il arrive à des beautés, à des effets que l'écrivain n'atteint pas; ajoutons, parce que celui-ci les dédaigne et les domine. Sans doute, en effet, le grand écrivain travaille sa phrase avec art, pour la forcer à exprimer toute sa pensée. Si l'idée est
profonde, il veut que la forme en soit profonde ; si l'idée est piquante ou ingénieuse, il veut que la forme soit ingénieuse et piquante; si l'idée est poétique, il veut que la forme soit poétique; il ne néglige rien de ce qui peut l'aider à faire passer dans les mots ce qu'il a dans lame et dans l'esprit. Naît-il des fleurs sous sa plume? il ne les rejette pas, mais à la condition qu'elles soient nées du sol et non transplantées. Ses règles se réduisent à une seule : il veut que son expression ne reste jamais en deçà de son impression, mais aussi qu'elle n'aille jamais au delà, car rester en deçà, c'est trahir sa pensée; aller au delà, c'est la forcer ou l'agreaienter. On ne dira jamais de lui : materiam superat opus (le travail surpasse la matière).
Tout autre est le styliste. L'art ciiez lui se complique d'arLilice. Il recherche reflet, il vise à l'imprévu, il aime lo pi(|uant, il se plaît à étonner. Ouoifju'il i)uissc y avoir telle ou telle de ses pages qui touche au génie, il n'écrit pas de génie^ c'est le talent, c'est l'art (jiii chez lui tient la ])lume.
Prenons des exemjiles :
Montaij^^ne, Pascal, Hossuet, Fénelon, Saint-Si-