LA BRUYÈRE
mon, M""' de Sévigné, Voltaire, sont de grands écrivains. La Bruyère, Montesquieu, Massillon, J.-J. Rousseau même, malgré toute son éloquence, sont de grands stylistes. La méthode de travail de Jean-Jacques suffit à le prouver. Il composait sa prose comme on compose des vers, en promenade, combinant, limant, raffinant, et rapportant le soir une page travaillée comme une strophe. On ne sent pas chez lui l'inspiration de la plume.
De notre temps, presque tous les écrivains sont des stylistes; Chateaubriand a donné l'exemple, on Ta suivi. Les plus différents de lui, les plus spontanés, Michelet, par exemple, appartiennent à la même école. Bien différente cependant est leur manière d'écrire. Autant la phrase de Chateaubriand est harmonieuse, pondérée, équilibrée, autant celle de Michelet est abrupte, coupée, pleine d'angles et de soubresauts; n'importe, le chemin est différent, le but est le môme, ce sont des coquets de style.
Ce genre de talent d'écrire exige un genre de diction particulier. Il ne s'agit pas de simplifier ces écrivains, ce serait les affaiblir. Autant Fénelon et Voltaire veulent être lus avec naturel ^t
laisser aller, autant il faut avec les autres de relief et de mordant. Le débit doit être ciselé comme la forme; la fidélité de l'interprétation est à ce prix, et comme ces maîtres sont pleins d'originalité, d'audace, de brillant, la voix acquiert, en les étudiant, des souplesses et des énergies d'allures qui font de cette étude une excellente gymnastique. Ajoutons que, comme il faut beaucoup d'art et de travail pour les bien lire, l'effort même que leur génie vous impose, vous aide à les pénétrer plus profondément.
La Bruyère et Montesquieu sont les deux premiers et les deux plus brillants chefs de cette école. Ils en ont toutes les qualités et presque aucun de ses défauts. L'étudier en eux, ce sera donc l'étudier sous sa plus pure forme.
La Hruycre est né en 1G39; son livre parut en 1687 et il mourut, lui, en 1G96. Toute sa vie s'écoula donc dans la pleine s[)lendeur de Louis \IV; son style cependant n'est déjà plus celui du dix-septième siècle, et lui-même nous l'a prouvé dans ces lignes :
L'on écrit n^gulièrcinent depuis vingt ans, l'on est