LA BRUYÈRE
esclave de la construcLion -, l'on a enrichi la langue de nouveaux mots, secoué le joug du latinisme, et réduit le style à la phrase purement française. L'on a presque retrouvé le nombre que Malherbe et Balzac avaient les premiers rencontré, et que tant d'autres, depuis, ont laissé perdre. L'on a mis enfin dans le discours tout Tordre et toute la netteté dont il est capable. Cela conduit insensiblement à y mettre de l'esprit.
Voilà La Bruyère peint sur le vif, et peint par lui-même. Une autre phrase complète ce renseignement précieux :
Celui qui n"a égard en écrivant qu'au goût de son siècle songe plus h sa personne qu'à ses écrits. H faut toujours tendre à la jierfection...
Ainsi la perfection du style, pour La Bruyère, ne se rencontre ni dans Bossuet, ni dans Fénelon, ni dans Pascal. Il y veut encore quelque chose de plus. Quoi donc? Il nous Ta dit lui-même : de l'esprit. Par esprit, il ne faut pas entendre les traits d'esprit, mais le caractère même du style, ringéniosilé du style: ce caractère se retrouve dans La Bruyère critique, moraliste et peintre do portraits. Clioisissons dans La Bruyère critique, son parallèle entre Racine et Corneille.
§ 1. LA I3RUYÈRE CRITIQUE
Parallèle entre Racine et Corneille,
S'il est permis de faire entre eux quelque comparaison, et de les marquer l'un et l'autre par ce qu'ils ont de plus propre, et par ce qui éclate le plus ordinairement dans leurs ouvrages, peut-être pourrait-on parler ainsi : Corneille nous assujettit à ses caractères et à ses idées-, Racine se conforme aux nôtres. Celui-là peint les hommes tels qu'ils devraient être; celui-ci les peint tels qu'ils sont. Il y a plus dans le premier de ce que Ton admire, et de ce que l'on doit môme imiter. Il y a plus dans le second de ce que l'on reconnaît dans les autres, et de ce l'on éprouve de soi-même. L'un élève, étonne, maîtrise, instruit-, l'autre plaît, remue, touche, pénètre. Ce qu'il y a de plus beau, de plus noble, de plus impérieux dans la raison, est manié dans le premier; et par l'autre, ce qu'il y a de plus fUilteur et de plus délicat dans la passion. Ce sont, dans celui-là, des maximes, des règles, des principes, et dans celui-ci, du goClt et des sentiments. L'on est plus occupé aux pièces de Corneille, on est plus ébranlé, filus attendri à celles de Racine; Corneille est plus moral. Racine plus naturel. II semble (pio l'un imite Sophocle, et l'autre doit plus à lùiripide.
Uue (l'art dans ce; morceau! Je ikî lui trouve (ju'un dclaul, c'est de me donner troj) raison. Ce
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qu'il a de symétrique et de raffiné justifie trop bien le nom de styliste, que j'ai donné à La Bruyère, et l'adjectif dï^î^eniewo; que j'ai donné à son style. Sans doute, toutes les pages sorties de sa plume ne portent pas ce caractère au même degré, mais elles le portent toutes. Gomment fautil lire ce morceau? Comme il est écrit. Pas un terme qui n'ait sa valeur significative; pas un mot qui n'ait son intention. Pour peindre la continuelle mise en regard des deux poètes, le lecteur doit donc sauter à tout instant d'une voix à l'autre ; il doit sans cesse changer non seulement d'accent, mais de timbre, car La Bruyère appelle à son aide la musique des mots tout autant que leur signification. Par exemple, voyez la différence musicale de ces différents verbes : Corneille nous assujettit à ses idées, Racine se conforme aux nôtres. L'un élève^ ctorine^ maîtrise, instruit; l'autre 'plaîl^ remue, touche, pénètre. Il est évident que les verbes appliqués au génie de Corneille demandent des sons brillants, énergiques, je dirais volontiers impérieux, et que dès qu'on arrive à Racine, on éprouve le besoin de changer de registre et de chercher dans sa voix les notes
moelleuses et pénétrantes. A mesure que le parallèle se poursuit, le contraste s'accentue davantage. Les phrases de la première partie du morceau ont une certaine longueur, un certain nombre, et la première, entre autres, se développe magistralement; mais à la fin, les antithèses se pressent, les contrastes se multiplient, les deux figures apparaissent, disparaissent, reparaissent; c'est une sorte de volte-face continue qui exige une prestesse de voix, une rapidité de changement de ton, et une netteté d'accent dont on retrouve l'emploi dans l'interprétation de toute l'œuvre de La Bruyère.