LA BRUYÈRE MORALISTE
Il y a, en effet, bien de la variété dans celle uniformité, bien des sous-manières dans celte manière d'écrire. Si ce parallèle de Corneille et de Racine nous la montre sous forme d'antithèses, elle se manifeste quelquefois, surtout dans les études morales, par la délicatesse ou la hardiesse de l'expression ou du sentiment, ])ar la vivacité des tours, par le sens un peu détourné des mots, par le Irait linal d'un morceau, l.a
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Bruyère se plaît beaucoup à combiner, à construire tout un passage, parfois fort long, en vue d'un mot très court qui le termine et le résume. On dirait un dernier vers de couplet. Cet artiûce a sous sa plume un agrément ou une finesse infinis. Je choisis, dans son chapitre sur les femmes, un exemple entre mille. C'était le temps de la manie des directeurs.
Qu'est-ce qu'une femme que l'on dirige? Est-ce une femme plus complaisante pour son mari, plus douce pour ses domestiques, plus appliquée à sa famille et à ses affaires, plus ardente et plus sincère pour ses amis, qui soit moins esclave de son humeur, moins attachée à ses intérêts, qui aime moins les commodités de la vie, qui soit plus exempte d'amour de soi-même et d'éloignemcnt pout les autres, qui soit plus libre de tous attachements humains? Non, dites-vous, ce n'est rien de toutes ces choses. J'insiste et je vous demande : qu'est-ce donc qu'une femme que l'on dirige? Je vous entends, c'est une femme qui a un directeur. »
Rien de plus mordant que cette longue énumération suspensive, qui parcourt toutes les vertus que devrait donner à une femme une sage direction, pour se terminer brusquement par celte courte ligne si amèrement ironique dans sa sim-
plicité apparente. La lecture de ce morceau n'est pas très difficile. Le point d'interrogation, dominant la phrase entière, vous donne l'intonation qui doit se retrouver au bout de chaque membre en particulier. L'effet consiste dans la répétition de cette même note; répétition avec crescendo; crescendo qui s'accentue à mesure que les questions se prolongent et se marquent d'un certain accent d'impatience ; impatience qu'augmente le petit ton dédaigneux de cette réponse ; « Non, ce n'est rien de toutes ces choses! » réponse à laquelle succède une interrogation plus vive... : Mais qu'estce donc qu'une femme qu'on dirige ? le tout se dénouant avec une bonhomie sarcastique, par: Ah! f entends, c est une femme qui a un directeur,
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La IJruyère, moraliste, n'a rien ni d'un Nicole, ni d'un Vauvenargues, ni même d'un Sénèque, ou d'un IMutarquc : il ne s'occupe i)as de réformer le cfj'ur humain, il le met à nu et le fustige; c'est un satirifiue. Mais voici le fait caractéristifjuc et particulier à La Bruyère, ce satirique est
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doublé d'un auteur comique qui, à son tour, est quelque peu croisé de comédien. En effet, que sont ses portraits? Des abstractions philosophiques? Nullement. Ce sont des personages de théâtre. Gnathon, Giton, Ménalque, Diphile, parlent, s'agitent, vivent comme Sganarelle, Harpagon, ou Lycidas. L'auteur ne se contente pas de les peindre, il les met en scène. Quand il a voulu parler d'un faux dévot, il a refait le rôle de Tartuffe; il lui a prêté un costume, des actions scéniques, à la façon du personnage de Molière.
Ce n'est pas tout ; ses caractères une fois tracés se contentait-il de les livrer à la publicité sous forme de livre? Non; il les représentait lui-même dans le monde ; il les jouai l. Gestes, physionomies, poses, exclamations, cris, tout l'appareil de la mimique lui servait pour figurer ses personnages. On raconte même que cet homme, si sérieux d'esprit, si réservé par devoir (sa place un peu " subalterne dans la maison des Condé lui commandait une grande tenue et une grande retenue), on raconte, dis-je, que quelquefois, mis en spectacle par la récitation de ses œuvres, le fond caché de
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comédien qu'il y avait en lui éclatait tout à coup, et il se mettait à danser comme un bouffon. Quoiqu'il ait signalé V extrême pente des grands à rire aux dépens d'autrui. il ne pouvait résister au désir de faire rire, dùt-il, pour être risible, arriver à être ridicule. Le succès des plaisants de société le rendait jaloux, et cette passion du comédien pour l'éclat de rire, était telle chez lui, que son ami M. Valincourt a pu écrire : « M. La Bruyère était un bonhomme dans le fond, mais que la crainte de paraître pédant jetait dans un autre ridicule opposé, de sorte que pendant tout le temps qu'il a passé chez M. le duc, où il est mort, on s'est mcquê de lui ^
Ce fait étrange, ce tempérament d'auteur cl d'acteur comique étouffant dans La Bruyère jusqu'au sentiment de sa dignité, jette un grand jour sur son (luvre et sur la manière de rinlerprétcr. Ce n'est pas seulement un styliste, ce n'est pas seulement un satirifjue, c'est un salyrique et un styliste dramali(iue. Toul chez lui est à la fois en
1. .l'ompciintci CCS diUails si curieux au rcniartiuablo. livre du savant M. Éd. Fournicr : la Comédie de La Druvùre.
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action et à FeUet. Je choisis dans son livre deux exemples entre mille :
Les hommes parlent de manii'îre, sur ce qui les regarde, qu'ils n'avouent d'eux-mêmes que de petits défauts, et encore ceux qui supposent en leurs personnes de beaux talents ou de grandes qualités. Ainsi l'on se plaint de son peu de mémoire, content d'ailleurs de son grand sens et de son bon jugement; l'on reçoit le reproche de la distraction et de la rêverie, comme s'il nous accordait le bel esprit; l'on dit de soi qu'on est maladroit et qu'on ne peut rien faire de ses mains, fort consolé do la perte de ces petits talents par ceux de l'esprit et par les dons de l'Ame que tout le monde nous connaît; l'on fait l'aveu de sa paresse, en des termes qui signifient toujours son désintéressement, et qu'on est guéri de l'ambition. L'on ne rougit pas de sa malpropreté, qui n'est qu'une négligence pour les petites choses et qui semble supposer qu'on n'a d'application que pour les solides et essentielles.
Je ne sais rien de plus joli que ce morceau. La Bruyère y est tout entier, avec sa fine moquerie, son style achevé et son talent de mise en scène. Ces quatre hypocrites y sont peints d'un trait, et vivants. Pour les peindre comme lui, ayez bien soin de prendre l'air désolé, en parlant de la maladresse de vos mains ! Plaignez-vous, avec un regret sincère, de votre peu de mémoire !
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Avouez votre paresse avec confusion !... Enfln, soyez sans pitié pour les petits défauts qu'on vous prête, pour retomber plus béatement dans le contentement intime des grandes vertus que vous vous attribuez. Ce morceau donne lieu à mille trouvailles de diction. Il me semble, en le lisant, que j'entends La Bruyère, que je le vois I L'autre passage est plus expressif encore.
Parlez à cet homme de la richesse des moissons, d'une ample récolte, d'une belle vendange; vous n'articulez pas, vous ne vous faites pas entendre, il est curieux de fruits. Parlez-lui de figues et de melons 1 dites que les poiriers rompent de fruits cette année , que les pêchers ont donné en abondance; il ne vous répond pas, c'est pour lui un idiome inconnu, il s'attache aux seuls pruniers. Ne l'entretenez même pas de vos pruniers , il n'a de l'amour que pour une seule espèce ; toute autre le fait sourire et se moquer! 11 vous mène à l'arbre, cueille artistement cette prune exquise; il l'ouvre, vous en donne la moitié, et prend raulr( : « Quelle chair! dit-il, goûtezmoi cela! cela est-il divin! Voilà ce (pic vous ne trouverez pas chez un autre!... » Et là-dessus ses narines s'cnllent. 11 cache avec peine sa joie et son orgueil [)ar quelques dehors de modestie !
C'est une scèn(! comjjlète en vingt lignes. Tout y est dialogue. L'auteur y entre lui-même comme
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interlocuteur. Il interpelle le lecteur, il fait parler l'amateur de prunes, et chaque mot du tableau final est une image. Je suis sur qu'en cueillant artistement cette prune^ en en prenant la moitié, La Bruyère vous faisait venir l'eau à la bouche ! N'oubliez pas de bien détacher ce charmant trait de vanité, au milieu de la sensuahté, voilà ce que vous ne trouverez pas chez un autre! Mais à quoi bon vous donner des conseils de diction ? La Bruyère s'en est chargé! Rien ne manque à ce petit chefd'œuvre, pas même la façon de le dire, car, après avoir peint le personnage, il le joue, et ces narines qui s'enflent, cet orgueil si mal caché sous des dehors modestes sont la meilleure leçon de lecture et de jeu. Jouez donc ce caractère ainsi que l'auteur, mais ne le jouez pas autant que lui. Rappelez-vous la différence entre le comédien et le lecteur ; môme quand il figure un homme de théâtre, le lec,teur doit rester homme du monde.