FRAGMENT DES PENSEES. — ÉBAUCHE
La distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité, car elle est surnaturelle.
Tout l'éclat des grandeurs n'a point de lustre pour les gens qui sont dans les recherches de l'esprit. La grandeur des gens d'esprit est invisible aux rois, aux riches, aux capitaines, à tous ces grands de chair. La grandeur de la sagesse qui n'est nulle part sinon en Dieu, est invisible aux charnels et aux gens d'esprit : ce sont trois ordres différents en genres.
Les grands génies ont leur empire, leur éclat, leur grandeur, leur victoire et leur lustre, et n'ont nul besoin des grandeurs charnelles où elles n'ont nul rapport. Ils sont vus non des yeux mais des esprits, c'est assez. Les saints ont leur empire, leur éclat, leurs victoires, leur lustre, et n'ont nul besoin des grandeurs charnelles ou sf)irituclles, où elles n'ont nul rapport, car elles n'y ajoutent ni (Mont. Dieu leur suffit.
L'alliance de la géométrie cl de la poésie n'estelle pas là, visible à chaque ligne? Un cadre rif,Mde ! tout pour l'argumentation, rien pour l'éléganco. Le mot grandeur ou grande, répété huit fois en dix lignes! des ellipses (jui sont des incorrcclions, 1ÙJ (ijnutcnt ni aient : i)uis à tout moment, des exi»r<!ssi()iis de génie.... Tous ces grands de
chair OU des tournures qui voussaisissejit. Ils sont vus, non des yeux, mais des esprits, c'est assez! Continuons:
Archimède, sans éclat (il était parent du roi Iliéron) sera en môme vénération. Il n'a pas donné de batailles pour les yeux, mais il a fourni, à tous les esprits, ses inventions. Oh! qu'il a éclaté aux esprits! Jésus-Chrisl, sans biens et sans aucune production en dehors de science, est dans son ordre de sainteté. Il n'a pas régné, mais il a été humble, patient. Saint, saint, saint à Dieu ! Terrible aux démons, sans aucun péché. Oh! qu'il est venu en grande pompe, et en prodigieuse magificence aux yeux de ceux qui voient la véritable sagesse.
Les beautés se multiplient et le caractère de ces beautés s'accentue. Ces trois mots : Saint, saint 5ai/U à /)iew.' jaillissent comme un cri d'adoration passionné. Cette exclamation : Oh ! quil a éclaté aux esprits! Et cette dernière phrase : Oh! qu'il est ve)iu en grande pompe! où soudain la majesté de la pensée revêt le style d'une splendeur inaccoutumée, tout cela est d'un ordre, pour parler comme Pascal lui-même, où les stylistes n'ont aucun rapport.
Continuons encore :
Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses
3l8 LA LECTURE EN ACTION.
royaumes ne valent pas le moindre des esprits. Car il connaît tout cela, et soi; les corps, rien.
Quelle vigueur d'ellipse! Quelle brusque fierté! On sent l'impatience de la plume, où plutôt l'impatience du génie qui force la plume à marcher de son pas à lui. Molière a dit de la peinture à fresque:
Elle veut une main Maîtresse de l'art jusqu'à le gourmander, Et dont, comme un éclair, la justesse rapide, Répande dans ses fonds, à grands traits non talés. De ses expressions les sublimes beautés...
Or, comment faut-il lire ce morceau ? A grands traits non talés: MM. de Port-Royal ont eu peur de ces rudesses. Dans leur édition des pensées de Pascal, au lieu de : OJi! qu'il éclate aux esprits! ils mettent : Quilest grand et éclatant aux yeux de C esprit! Ils n'ont pas osé répéter trois fois le mot saint. A la place de : // na pas donné des batailles pour les yeiix^ mais il a fourni à tous les esprits ses invcntio7îSy ils écrivent : Jl n'a pas donné des batailles; mais il a laissé à tout l\iniv ers des inventions admirables^ suhslituani ainsi la platitude à la hardiesse. Vous, lecteurs, en récitant ce morceau, faites exacte-
ment le contraire de MM. de Port-lloyal. Au lieu de Talténuer, acceniuez-le. Gardez-vous bien, sous prétexte d'élégance, d'en dissimuler la raideur géométrique, accusez les reliefs, dessinez les arêtes. Tâchez seulement, de faire sortir de temps en temps de votre voix, comme Pascal de sa plume, de ces accents de grandeur, qui ressemblent à des jets de lumière!
Prenons un morceau plus achevé.
Je ne sais qui m'a mis au monde, ni ce que c'est que le monde, ni que moi-même. Je suis dans une ignorance terrible de toutes choses. Je ne sais ce que c'est que mon corps, que mes sens, que mon âme, et cette partie de moi-même qui pense ce que je dis, qui fait réflexion sur tout et sur elle-même, et ne se connaît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces de l'univers qui m'enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue sans que je sache' pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu'en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m'est donné à vivre, m'est assigné à ce point [)lutot qu'en un autre, de toute Téternité qui m'a précédé, et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts qui m'enferment comme un atomo, et comme une ombre qui ne dure qu'un instant sans retour. Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir; mais ce que j'ignore le plus est cette mort môme que je ne saurais éviter 1
Où est le poêle qui a jamais trouvé d'images plus effrayantes et plus grandioses que ces infinités de toutes parts qui m'enferment comme un atome! Et où est le mathématicien qui a marché d'un pas plus sûr, plus prudent, plus maître de lui, de calcul en calcul, dans Texposition d'un problème?
Comme je ne sais d'où je viens, aussi je ne sais où je vais-, et je sais seulement qu'en sortant de ce monde, je tombe pour jamais, ou dans le néant, ou dans les mains d'un Dieu irrité, sans savoir à laquelle de ces deux conditions je dois être éternellement en partage. Et de tout cela je conclus que je dois donc passer tous les jours de ma vie sans songer à chercher ce qui doit m'arriver. Peut-être que je pourrais trouver quelque éclaircissement dans mes doutes; mais je n'en veux pas prendre la peine, ni faire un pas pour le chercher-, et après ce, traitant avec mépris ceux qui se travaillent de ce soin, je vais sans prévoyance et sans crainte, tenter un si finaud événement, et me laisser mollement conduire à la mort, dans Tincertitude de réternitô de ma condition future.
Je ne puis transcrire ces lignes sans que la main me tremble, et que le zniuv me batte d'admiration! (k't bumme n'a pas son pareil! Ouelle i)rofonde originalité! Uucl mépris de la petite élégance ! Connne sa pensée seule le possède ! Comme
ces trouvailles d'expression, me laisser mollement conduire à la mort^ qui sortent spontanément de ce style austère et géométrique, nous disent bien qu'un tel écrivain réclame un genre de diction absolument particulier comme son génie. Oui! II y faut l'emploi rigoureux des règles les plus sévères de l'art de la lecture! Oui! on a besoin de la science la plus profonde et la plus pratique de l'art de l'articulation, de la ponctuation, de la respiration, du mot de valeur, pour traduire ce style d'une construction si forte, mais en même temps le lecteur doit faire appel à toutes ses qualités d'inspiration et d'éclat. Il y a là un fait littéraire si nouveau, que je n'ai pas trop d'un troisième exemple tiré des Provinciales, dans la lettre sur l'homicide, pour vous faire faire un pas de plus dans la connaissance de ce génie étrange, et dans la manière de l'interpréter.
Il est certain, mes pères, que Dieu seul a le droit d'ôter la vie, et que néanmoins, ayant établi des lois pour faire mourir les criminels, et ayant confié ce pouvoir aux rois, il les oblige à Texercer ainsi qu'il le ferait luimC-mc, c'est-à-dire avec justice; selon cette parole de saint Paul au morne lieu : « Les princes ne sont pas éta-
blis pour se rendre terribles aux bons, mais aux méchants, car ils sont ministres de Dieu pour le bien. 2> Et cette restriction rabaisse si peu leur puissance, quelle la relève au contraire beaucoup davantage; parce que c'est la rendre semblable à celle de Dieu, qui est impuissant pour faire le mal, et tout-puissant pour faire le bien-, et que c'est la distinguer de celle des démons, qui sont impuissants pour le bien, et n'ont de puissance que pour le mal. Il y a seulement cette différence entre Dieu et les souverains, que Dieu étant la justice et la sagesse même, il peut faire mourir sur-le-champ qui il lui plaît, et en la manière qu'il lui plaît; car, outre qu'il est le maître souverain de la vie des hommes, il est sans doute qu'il ne la leur ôte jamais ni sans cause, ni sans connaissance, puisqu'il est aussi incapable d'injustice que d'erreur. Mais les princes ne peuvent pas agir de la sorte, [larce qu'ils sont tellement ministres de Dieu, qu'ils sont hommes néanmoins, et non pas Dieux. Les mauvaises impressions les pourraient surprendre, les faux soupçons les pourraient aigrir, la passion les pourrait emporter; et c'est ce qui les a engagés eux-mêmes à descendre dans les moyens humains, et à établir dans leurs Étals, des juges auxquels ils ont communiqué co pouvoir, afin que cette autorité (juc liicu leur a donnée, no soit employée que pour la lin pour laqu- Ile ils l'ont reçue.
Je n'ai pas liéslté ù citer cette longue page tout enlicTc, parce (lu'elle est typi(|ue. Soyons sincères, la plupart des lecteurs vn seront choqués
et rebutés. Nos habitudes de vivacité dans le tour, et de grâce dans l'expression, sont si violemment déconcertées par cette pesanteur de construction, par cet enchevêtrement d'incidences, par cette multiplicité de formules conjonctives, par ces car, et ces outre que qui recommencent à chaque instant la phrase quand on la croit finie, que j'entends d'ici certains critiques comparer tout bas cette période à une charrette embourbée, et marchant lourdement de cahots en cahots. Or, l'avouerai-je? elle me paraît admirable, en raison même de sa lourdeur et de sa lenteur. Car, qu'est-ce que sa lourdeur, sinon sa puissance de musculature? qu'est-ce que sa lenteur, sinon l'irrésistible force du pas à pas, de la progression ininterrompue, qui tire ainsi son invincible ascendant, des lois de la pesanteur unies aux lois de la vitesse! Ajoutons que cette tranquillité de marche, donne quelque chose d'indéfini, et de mystérieux au but que l'on poursuit. « Où nous mène-t-il? » se demande-t-on avec une sorte d'inquiétude, et cette inquiétude augmente l'intérêt.
Eh bien, maintenant, vous, lecteurs, chargés
de réciter ce morceau, comment allez-vous vous y prendre? Tâcherez-vous de l'alléger? C'est le meilleur moyen de l'alourdir? Essayerez-vous de l'accélérer? C'est le meilleur moyen de le faire paraître plus long. Imaginez-vous un peintre, chargé de copier un dessin de Michel-Ange, et s'avisant d'en arrondir les contours, d*en dissimuler les muscles. Il défigurerait le maître. Ainsi feriez-vous en èlègantisant Pascal. Savez-vous à quoi ressemble cette page pour moi? à un escadron de grosse cavalerie, se mettant en marche pour quelque charge décisive. Il part d'abord au pas, faisant résonner lourdement le sol sous le bruit régulier, calme et rythmé de ses mille chevaux. Rencontre-t-il en route quelques groupes de cavaliers épars, il se les incorpore, à peu près comme Pascal enrégimente dans sa période les idées incidentes qui s'offrent à lui, do façon qu'à mesure qu'il marche, il grossit, et à mesure (ju'il grossit, son pas s'accélère un pou, car lo but approche! il quitte le simple pas, et prend le pas pressé, j)uis il ])ren(l le jiotit trot; et cependant la torre conimonce à trembler plus fortement! VA\ bien, chors loclcurs, c'est là (pio nous en
sommes avec la phrase de Pascal; elle vient de prendre le trot, car le moment de la charge décisive n'est pas loin!... Nous y voici! le but se découvre!...
La vie des hommes est trop importante, mes pères, pour qu'on n'y agisse pas avec plus de respect : les lois ne Tont pas soumise à toutes les personnes, mais seulement aux juges dont on a examiné la probité et la naissance. Et croyez-vous qu'un seul suffise pour condamner un homme à mort? Il en faut sept pour le moins, mes pères. Il faut que de ces sept il n'y en ait aucun qui ait été offensé par le criminel, de peur que la passion n'altère ou ne corrompe son jugement, l'^t vous savez, mes pères, qu'afin que leur esprit soit aussi plus pur, •on observe encore de donner les heures du matin à ces fonctions : tant on apporte de soin pour les préparer à une action si grande où ils tiennent la place de Dieu dont ils sont les ministres, pour ne condamner que ceux .fju'il condamne lui-même.
La lecture doit faire sentir cette répétition du mot : mes pères, qui a une intention et demande une intonation discrètement ironique.
Dans vos lois à vous, il n'y a qu'un juge et ce juge est celui-là mémo qui est l'oftensé. Il est tout ensemble le juge, la partie et le bourreau. Il se demande c\ luimême la mort de son ennemi, il l'ordonne, il l'exrcute sur-le-champ; et sans respect ni du corps, ni de l'àme de son frère, il tue et danme celui pour qui Jésus-rlii'ist
est mort: ot tout cela pour éviter un soufflet ou une médisance, ou une parole outrageuse, ou d'autres oflonsessemblables pour lesquelles un juge, qui a l'autorité, serait criminel d'avoir condamné à mort ceux qui les auraient commises, parce que les lois seraient très éloignées de les y condamner. Et enfin, pour comble de ces excès, ou ne contracte ni péché, ni irrégularité, en tuant de celte sorte sans autorité et contre les lois, quoiqu'on soit religieux et même prêtre. Où en sommes-nous, mes pères? Sont-ce des religieux et des prêtres qui parlent de cette sorte? Sont-ce des chrétiens, sont-ce des Turcs? Sont-ce des hommes? Sont-ces des démons? Et sont-ce là des mystères récelés par V agneau à ceux de sa société, ou des abominations suggérées par le Dragon ;i ceux qui suivent son parti.
La charge est-elle assez terrible! I/ennemi est-il assez culbuté?... Et comprenez-vous maintenant <iiiG ccUl' impétuosité finale et irrésistible, n'est >[uc le résultat de la lenteur du début? L'accumulation de forces, condensée dans cette dernière page est l'héritage des |)remières! Tâchez donc (le rendre ce trij)le mouvement, cette len- Irur de dépari, celte progres>ion, et enlin cette explosion! Et ai)rès avoir fait sentir dans le premier et le second fragment de Pascal, la poésie sortant de la LM'omélrie, montrez dans ce derni;jr la géoniélric produisant Téloquence!