CHAPITRE XXVII
LES GRANDS PROSATEURS
Au moment de commencer ce dernier chapitre, j'ai éprouvé un peu d'hésitation.
Comment parler d'un tel génie en quelques pages, même au point de vue restreint de la diction ? Comment déterminer assez nettement les caractères principaux de ce style, pour apprendre à lire non pas seulement un morceau de Bossuet, mais Bossuet? J'en étais là de mon embarras, quand le souvenir d'un entretien que j'eus autrefois sur lui avec un de? plus grands hommes que j'aie connus, lit revivre devant moi l'ensemble de cette figure immortelle, avec une vivacité que j'ai essayé de lairc passer dans ces pages. Ce sera une
étude de lecture qui ira un peu au delà d'un enseignement purement technique ; mais elle n'en rentrera que mieux dans l'esprit de ce livre, puisque mon ambition serait de pouvoir y mettre pour devise : Apprendre à lire, c'est apprendre à penser.
Cet interlocuteur, ce grand homme, n'était pas moins que Daniel Manin.
Le dictateur de Venise vivait à Paris du prix de quelques leçons d'italien ; il fut pendant troi-s ans le maître de ma fille, et dans les bouts de conversations qui précédaient ou suivaient les leçons, j'aimais à le faire causer sur nos écrivains célèbres. Rien de plus instructif que d'entendre juger le monde où l'on vit, le pays auquel on appartient, les personnes que l'on admire, par un grand esprit qui les voit du dehors. Son opinion a toujours quelque chose d'imprévu qui nous éclaire même en nous choquant. Or Manin était un esprit de premier ordre ; joignant à la hnesse italienne une hauteur de sens moral, un prime-saut de jugement et une brusfiue franchise d'appréciation (jui faisaient de lui un causeur absolument original. Ajoutons (ju'il savait et parlait le français
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comme un Parisien, et n'oublions pas ce qu'il disait de lui-même, avec un petit zézaiement vénitien, tout à fait singulier dans cet homme de Plutarque :
« Vous savez, moi, ze suis razmr.^-> (Je suis rageur.)
Un jour donc, venant quelrpie peu avant la leçon, il me trouva en train de lire l'admirable lettre de Bossuet, sur la comédie, adressée au Père CafTaro.
« Ahl que je suis aise devons voir', m'écriaije, écoutez cela. « Et je commençai à lui dire avec enthousiasme un passage de cet étonnant morceau. Mais lui, à la troisième ligne, m'interrompant brusquement :
« Laissez-là votre Bossuet, me dit-il, je le déteste.
— Détester Bossuet! le plus grand écrivain de la langue française I
— Soit ! un grand écrivain 1 Mais un esprit étroit, qui n'a rien compris aux temps passés, qui n'a pas su juger son temps, et qui n'a rien prévu des temps à venir I Un fanatique qui a damné Molière, déclaré Socrate exclu de la présence de Dieu, qui
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a Lire sa politique de l'Écriture sainte, qui a poussé à la révocation de l'édit de Nantes, et en a absous les sanglantes exécutions, un complaisant du despotisme, qui a adoré toutes les volontés du maître, et enfin un écrivain qui n'a jamais travaillé que dans le faux.
— Oh! pour le coup! répliquai-je, je ne puis vous laisser continuer! Ce sont des blasphèmes que vous prononcez là ! Attaquez la politique de Bossuet; soit. Ses idées sociales; j'y consens. Mais son génie? Mais prétendre qu'il n'a travaillé que dans le faux?
— Je le prétends et je le prouve! Prenons-le comme historien, comme orateur et comme sermonnaire. Je n'élude pas les difficultés, vous le voyez. Qu'est-ce que son Histoire universelle? Une puérilité. Écrire ce grand mot: ÏHistoirede Vuniversy et faire tourner cet univers, avec ses quatre mille ans d'existence, avec tous les événements qui les ont remjjlis, avec toutes les vertus, toutes les grandeurs, tous les écroulements de plusieurs millions de peufjles, de royaumes et de civilisations, faire tourner tout cela autour d'une mi- .•-érable tribu perdue dans un coin (hi monde.
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comme un grain de sable dans 1 Océan! Nous donner pour les desseins de Dieu dans la création, rabaissement ou la prospérité de quelques Juifs ! Ne tenir compte ni des siècles, ni des pays, ni des sciences, ni des arts, ni des faits, ou ne les mentionner que pour les faire servir, en dépit de la vérité, à la démonstration de sa misérable théorie! Savez-vous ce qu'il fait votre Bossuet? 11 rapetisse Dieu ! Il rapetisse le monde! Il rapetisse les hommes! Et le tout, pourquoi? Pour servir à l'éducation d'un fils de souverain!... De façon que, si le Grand Dauphin avait vécu, il serait monté sur le trône de France, en plein dix-septième siècle, avec la conviction que le peuple juif joue dans l'histoire le rôle du soleil dans notre système planétaire, qu'il est le centre du monde! Et vous ne voulez pas que je m'écrie que c'est taux ! faux! archifaux !
— Ile bien, mon cher ami! laissez-moi m'écrier à mon tour, lui dis-je, que c'est là précisément qu'éclate toute la grandeur de ce génie ! Son point de départ est erroné? soit. Son cadre est étroit et tronqué? j'en conviens. Il a laissé de cùté dans son histoire universelle les neuf dixièmes de l'uni-
vers, il n'a représenté qu'un peuple sur cent mille?... je le veux. Mais comme il parle de ce dont il parle! Avec quelle force! quelle autorité! Lapolitique des Romains, leur constitution sociale lui suggèrent des vues d'une profondeur que n'a pas dépassée Montesquieu. La gravité du Sénafe semble empreinte dans ses pages. Pour peindre riigypte, ses monuments, ses institutions, il a trouvé un langage où se reflète la grandeur des Pyramides. Quand il raconte l'histoire des prophètes, des Rois, son style...
— Son style! son langage, reprit impétueusement Manin, c'est-à-dire la forme! Toujours la forme ! C'est le fond, qui me choque. Vous admirez beaucoup ses sermons? 3Iais savez-vous rien de plus irritant, de i)lus factice que cet éternel artifice de composition, (jue cette façon de prendre une parole de la Bible ou de l'Évangile, de la torturer, (b; l'alambiquer, d'en tirer mille inductions bizarres et contournées, ({ue cette division en trois points, subdivisés à leur tour en cinq ou six autres points, dont chacun devient le sujet de raisonnements sul)tils et de sentiments sophistiqués!... Oli ! c'est Irrs ingénieux, j'en con-
-viens ! C'est un très joli petit exercice de rhétorique; mais où est la grandeur, où est le génie?
— Il est, répondis-je vivement, dans des peintures incomparables de l'âme humaine, dans des analyses psychologiques d'une telle vérité et d'une telle force, qu'elles vous font frémir sur vousmême ! Il est dans des tableaux de la vie, de la mort, de la terre, qui vous ouvrent tout à coup au milieu de vos misères les plus consolantes espérances, ou vous jettent dans les plus utiles remords, qui vous avertissent, vous consolent, vous effrayent, vous guident!
— Oui, par passages ! par fragments ! Il y en a d'admirables, même dans les oraisons funèbres. Et pourtant quoi de plus faux et de plus immoral? La chaire de vérité devenue la chaire du mensonge! l'histoire non seulement altérée, mais tra vestiel la parole du ministre de Dieu, transformée en une voix de courtisan! N'est-ce pas Bossuet qui nous a peint Michel Letellier comme un grand ministre? n'est-ce pas Bossuet qui nous a montré cette infirme d'esprit nommée Marie- Thérèse comme un ange de dignité? n'est-ce pas Bossuet qui nous a donné une Henriette de France
douce, sainte, utile à son mari? n'est-ce pas Bossuet qui, dans l'oraison du prince de Condé, a passé l'éponge sur cet orgueil destructeur de toute idée de justice, sur cette absence de patriotisme? La bataille de Rocroy lui a fourni un tableau admirable. Le portrait de Cromwell est un chefd'œuvre. Mais le fond, toujours faux!
— Et l'oraison funèbre de Madame, répliquai-je avec véhémence, est-ce faux aussi, cela? Mon cher ami, un des plus grands compositeurs de notre temps me disait un jour, en me jouant le premier acte de Don Juan : « Mozart, n'eut il écrit que ces vingt-cinq pages, serait le plus grand génie musical du monde ! » lié bien, sachez-le, Bosteuet, n'eùtil composé que l'oraison funèbre de Madame, resterait le plus grand écrivain de la France ! Il n'y a pas d'artifice de composition dans ce chefd'œuvre, pas de rhétorique. Frappé par cet épouvantable coup de foudre, témoin de cette touchante agonie, confident de ces dernières heures, consolateur de ces dernières soulfrances, il monta cette fois dans la chaire, le c(i ur et les yeux encore tout [)leins des larmes versées par lui dans cette nuit lugubre.... Ft tous les détails, tous les sou-
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venirs de ce spectacle de désespoir le poursuivant au milieu de la cérémonie, se jetant à tout moment au travers de son discours, lui arrachèrent de si éloquents cris de regret, que cette oraison funèbre reste un poème de douleur, une élégie épique qui n'a son pendant dans aucune langue! Lisez-la, mon cher ami.
— Je l'ai lue, me répondit Manin avec un accent plus contenu, et je l'admire comme vous. Ce que vous dites, je l'ai éprouvé, et cette œuvre sublime plaide bien haut pour Bossuet. Mais voulez-vous savoir d'où me vient à moi, homme politique, homme moderne, mon irritation contre lui? Je vais vous le dire.
Pour moi, la grandeur des hommes se mesure non à leur éclat pendant leur vie, mais à leur influence après leur mort; non à ce qu'ils font, mais à ce qu'ils laissent. Eh bien! qu'est-ce que Bossuet a laissé? Quelle est la partie de la pensée de Bossuet qui soit encore vivante aujourd'hui? Qu'a-t-il ajouté d'immortel au patrimoine de l'humanité? Voltaire, Rousseau, Montesquieu, Fénelon même sont encore nos donateurs aujourd'hui. 11 y a quelque chose d'eux qui a combattu jadis
pour nous, et qui combat encore avec nous. Maisque reste-t-il de Bossiief? »
Je le regardai un moment en silence et je lui dis avec force :
« Eh! que reste-t-ii de Dante?
— Dante! répondit-il, en se levant en sursaut.
— Oui î Dante ! Y a-t-il rien de plus mort que sa théologie? Y a-t-il rien de plus pédantesque que sa philosophie? Riemde plus comique que sa cosmogonie? Rien de plus inexplicable que sa métaphysique? L'ensemble de ses vers est-il autre chose qu'un amalgame l)izarre de ses rêves, de ses haines, de ses préjuges... et pourtant Dante est votre idole.
— Dante a été un grand patriotel II a aimé passionnément ritalic! Il l'a rêvée, il l'a voulue, agrandie, une, libre 1
— Ce n'est pas pour cela seulement que vous l'aimez, repris-je, ce n'est pas pour cela ({ue votre enthousiasme en revient toujours à lui! Mon cher airii, j'ai assisté 'à vos leçons, je les écoute religieusement, et j'y apprends beaucoup. Or je vous .'',i \u essayer i]c temps en temps de prendre
le Tasse, Pétrarque, Silvio Pellico ; mais au bout d'un quart d'heure, rindiflërence vous gagne, vousvous retournez vers votre élève, vous lui dites : Est-ce que vous ne trouvez pas ces gens-là un peu ennuyeux, ma chère enfant? Si nous retournions à l'enfer ou au purgatoire?
— C'est vrai, répondit en riant Manin.
— Or, repris-je, savez-vous pourquoi? C'est .parce que Dante est pour vous la plus belle^ la plus virile image du génie italien. Hé bien, Bossue t est à mes yeux la plus vive, la plus complète image du génie français. Dante a passé à travers la philosophie, la théologie, les sciences, la politique pour transformer tout en poésie, et créer cette admirable langue dont vous ne pouvez pas citer un vers sans émotion. Bossuet, nourri de la Bible, des Prophètes, de FÉvangile, des écrivains grecs et latins, des Pères de l'Église, a transporté dans notre idiome, le suc, la sève do toutes ces littératures exotiques; il les a greffées sur le génie gaulois, et en a obtenu des fruits où se mêlent, pour ainsi dire, la saveur de ces sols différents et du nôtre. Il n'a emprunté enfin à l'étranger que ce qui pouvait l'aider à être un
plus grand Français. Je puis vous en donner une preuve frappante.
Une de nos occupations à l'Académie consiste dans la composition du dictionnaire historique de la langue, où nous faisons pour ainsi dire la biographie de chaque mot. Des citations empruntées aux principaux écrivains de tous les temps, nous montrent les transformations successives qu'a subies ce mot, les significations diverses par où il a passé. Eh bien, jamais, vous entendez bien, jamais! le rapporteur du dictionnaire ne cite en exemple une phrase de Bossuet, sans ({u'il parte de toutes les bouches une exclamation de plaisir et d'admiration; les mots dont il se sert semblent n'appartenir qu'à lui, tant il les fait siens par l'emploi qu'il leur donne et la place où il les mut.
— Assez de dissertation! me dit gaiement Manin, en m'interrompant. Arrivons à la démonstration. Vous passez pour un homme qui sait lire ?
— Du moins, m'y suis-je beaucoup exercé.
— Eh bien, l.lchez de me convertir à Bossuet en me le hsanl.
— 0/1 na convertit pas un homme comme vous, mon cher ami, mais on peut modilier ce (jue ses
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idées ont de trop absolu, et, dans le cas présent, la lecture à haute voix peut n'y pas être inutile. Savez-vous comment j'ai appris à admirer Dante? En l'entendant lire tout haut. A Rome, en 1832, s'était formée une société de jeunes gens qu'on appelait la Société dantesque; elle avait pour objet la lecture et l'interprétation de la Divine Comédie. J'eus l'honneur d'y être admis. Je n'oublierai jamais le feu, la passion et l'intelligence qu'apportaient ces jeunes gens à cette recitation poétique. Un jour, le lecteur ayant fait, à ce que j'imagine, une faute de prosodie, plusieurs se levèrent et s'écrièrent avec une véritable indignation : Vaccente e soprd Vcl l'accente e soprà l'èî (l'accent est surl'è ! Taccent est sur l'è !) Gesséances, auxquelles je ne manquais jamais, me firent faire de grands progrès, non seulement dans la compréhension de Dante, mais dans l'étude de la diction. Je compris là toute la valeur de l'harmonie et de l'accentuation. Mon second maître, ce fut vous, mon cher ami. J'écoute attentivement quand vous lisez de temps en temps les vers de Dante à votre élève, et je me rends de plus en plus compte qu'un lecteur est un traducteur. Eh bien,
cela est vrai, surtout pour Bossuet. Nul écrivain ne gagne plus que lui à être lu tout haut, parce que nul ne parle plus en écrivant. Ses œuvres les plus savamment et les plus puissamment écrites sont toutes des œuvres parlées. Que son sujet soit grandiose, poétique, philosophique, n'importe, il y porte toujours le naturel, la vivacité, la variété, la vérité, l'imprévu de la conversation. Là est la marque propre de son style; la première condition pour bien lire Bossoiet, c'est d'être vrai.
— A la preuve!.... à la preuve !.... me ditManin. Je suis un homme pratique, comme vous savez; les raisons ne me suffisent pas, il me faut des faits.
— Écoutez donc ce morceau.
Je me suis levé pendant la nuit avec David pour voir vos cieux qui sont les ouvrages de vos doigts, la lune et les étoiles que vous avez fondées. Qu'ai-je vu, ô Seigneur, et quelle admirable image des effets de votre lumière infinie ! Le soleil s'avançait et son approche se faisait connaître par une céleste blanclieiir (\u\ se répandait de tous cAtés; les, étoiles étaient disparues, et la lune s'était levée avec son croissant d'argent, si beau et si vif que les yeux en étaient charmés. Elle semblait vouloir honorer le soleil en paraissant claire et illumi-
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née par le côté qu'elle tournait vers lui. Tout le reste était obscur et ténébreux, et un petit demi-cercle recevait seulement, dans cet endroit-là, un ravissant éclat par les rayons du soleil, comme du père de la lumière. Plus il la voit, plus sa lumière s'accroît-, quand il la voit tout entière, elle est dans son plein-, et plus elle a de lumière, plus elle fait honneur à celui d'où elle lui vient. Mais voici un nouvel hommage qu'elle rend à son céleste illuminateur : à mesure qu'il s'approchait, je la voyais disparaître; le faible croissant diminuait peu à peu, et quand le soleil se fut montré tout entier, sa pâle et débile lumière s'évanouissant, se perdit dans celle du grand astre qui paraissait, dans laquelle elle fut comme absorbée. On voyait bien qu'elle ne pouvait avoir perdu sa lumière par l'approche du soleil qui l'éclairait; mais un petit astre cédait au grand, une petite lumière se confondait avec la grande, et la place du croissant ne parut plus dans le ciel où il tenait auparavant un si beau rang parmi les étoiles.
Mon Dieu ! lumière éternelle , c'est la figure de ce- (jui arrive à mon âme quand vous l'éclairez. Elle n'est éclairée que du côté que vous la voyez : partout où vos rayons ne pénètrent pas, ce n'est que ténèbres; et quand ils se retirent tout à fait, l'obscurité et la défaillance sont entières.
— Vous vous êtes appliqué! me dit en riant Manin quand j'eus fini de lire.
— Je ne me suis appliqué qu'à une chose, je
n'ai eu qu'une préoccupation, lire cette page comme elle est écrite. C'est-à-dire tâcher de marquer ce mélange inconcevable de simplicité et de poésie, de familiarité et de grandeur.
— Vous l'avez marqué.
— Il y a dans notre langue une page célèbre sur le même sujet et qui le marquerait bien mieux par le contraste, c'est le lever du soleil de J.-J. Rousseau.
— On me l'a fait lire, reprit Manin, comme un des chefs-d'œuvre de votre littérature!
— Oui!.... Un chef-d'œuvre, mais un chefd'œuvre d'art. C'est une admirable description de l'aurore, mais c'est une description. On voit, on sent l'écrivain, rassemblant avec soin tous les détails (1(3 ce beau phénomène, les disposant dans un ordre admiral)le, les peignant avec un éclat de couleur, et une proi!:ression saisissante (jui fait de cette peinture un tabh^au achevé. Uien de pareil chez lîossuet. Il ne pense pas vl faire un lever (le soleil. Saisi d'une pensée sublime, il rencontre l'aurore sur son ciiemin, (;t il la peint en quel(|ues traits simples, vrais, vifs, lra|)j)ants! N'avez-vous pas rcmar(jué (l.nis ce sujel si j)Oi'ti(juc, des ter-
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mes tels que ceux-ci : Son approche se faisait connaître par une céleste blancheur qui se répandait de tous côtés; puis plus loin : Un petit demi-cercle recevait seulement dans cet endroit-là un ravissant éclat par les rayons du soleil. Plus loin encore : Un petit astre cédait au grand, ou plutôt sa lumière se confondait avec la grande! Et cette dernière phrase, si profonde par la pensée, si terre à terre par l'expression : Mon dme n'est éclairée que du côté où vous la voyez. Et cette autre : Sa pale et débile lumière s' évanouissant j se perdait dans celle du grand astre qui paraissait.
Je ne sais s'il faut être Français pour goûter le charme singulier de ce style, où il n'y a pas un mot à effet , pas une image recherchée et dont l'impression sur notre âme ressemble à celle du jour naissant sur nos yeux; Bossuet ne décrit pas, il laisse parler pour ainsi dire ce beau spectacle tout seul. »
Manin, qui m'avait écouté attentivement, me dit : « Lisez-moi donc le morceau de J.-J. Rousseau. Je voudrais saisir le contraste des deux styles, sur le vif.
— Très volontiers, lui dis-je.
— Seulement, ajouta-t-il en riant, il faut vous appliquer autant que pour Bossuet.
— Je vous promets que je serai honnête. »
Je pris donc un volume de Rousseau, et je lus :