LE LEVER DU SOLEIL
On le voit s'annoncer de loin par les traits de feu qu'il lance au-devant de lui. L'incendie augmente, l'orient paraît tout en flammes : à leur éclat, on attend l'astre longtemps avant qu'il ne se montre-, à chaque instant, on croit le voir paraître; on le voit enfin. Uii point brillant part comme un éclair et remplit aussitôt tout l'espace; le voile des ténèbres s'efface et tombe: l'homme reconnaît son. séjour et le trouve embelli. La verdure a pris, durant la nuit, une vigueur nouvelle-, le jour naissant, qui Téclaire, les premiers rayons qui la dorent, la montrent couverte d'un brillant réseau de rosée qui réfléchit à Toeil la lumière et les couleurs. Les oiseaux en cha iir se réunisse nt et saluent de concert ?e père d<3 la vie; en ce moment pas un seul ne se tait. Leur frazouillement, faible encore, est plus lent et plus doux que dans la journée; il se sent de la langueur d'un paisible réveil.
Le concours de tous ces objets porte aux sens une impression de fraîcheur qui semble pénétrer jusqu'à l'âme. Il y a Vd une domi-heuro d'enchantement auquel nul homme ne résisUî : un sj)ectacle .si grand, si beau, si délicieux n'en laissa aucun do sang-froid.
a Savez-vous que c'est bien beau aussi? me dit Manin. Du reste, il faut vous rendre justice, vous avez mis tous vos soins à le lire.
— Je n'y ai eu aucun mérite, car ce morceau me semble délicieux. C'est avec conviction que j'ai essayé de rendre ces mille effets charmants ou éblouissants. Ce point qui part comme un éclair.,, ce brillant réseau de rosée, ce gazouillement qui se sent de la langueur d'un paisible réveil.,. J'en étais absolument ravi, émerveillé, et pourtant, au milieu de mon enthousiasme je me disais : N'importe! Bossuet est encore plus beau que cela ! ... Il manque à Jean-Jacques je ne sais quoi d'austère, qui, uni à la grâce, constitue la grandeur. C'est la différence des figures du Parthénon avec toutes les autres sculptures... Je ne sais si je m'explique bien...
— Parfaitement. Dans Bossuet, la poésie est en dessous; chez Rousseau, elle est en dessus; chez l'un, elle sort de la pensée, chez l'autre, des paroles.
— On ne peut pas mieux dire.
— Savez-vous pourquoi j'ai si bien dit, reprit en souriant mon interlocuteur, c'est que je vous
définis là le génie de Dante. Lui aussi, il se sert toujours des termes les plus simples pour peindre les objets les plus poétiques et les plus grandioses. Il y a, au début du Purgatoire, une comparaison que votre passage de Bossuet me rappelle. Les âmes attirées par les chants de Casella se pressent autour de Dante et de Virgile ; une voix menaçante les chasse :
Corne, quando cogliendo biada 0 loglio, Gli colombi adunati alla pastura Queti, senza mostrar l'usato orgoglio;
Se cosa appare ond'égli abbian paiira, Subitaiiiente lasciano star l'esca Perché assalti son da maggior cura.
Telles, en becquetant le blé ou 1-ivraie, les colonnbes rassemblées pour la pdture, paisibles et sans rien montrer de leur orgueil ordinaire, s'il apparaît (juelque chose dont elles aient peur, abandonnent subiten7ent la nourriture, assaillies qu'elles sont par un plus grand souci.
La comparaison est charmante, l'image est exquise, mais les termes qui l'expriment sont d'une simplicité i)res(|ue rustique. Or supposez cette idée sous la pliiiiK; de 'laisse, il la hrillantera, il l'ornera.
— Oui! répondis-je, ce sera la différence qui existe entre les fleurs d'églantier et les roses de jardin; celles-ci sont plus doubles, plus éclatantes, mais les autres ont une pureté de coloris et un charme de parfum que rien n'égale; d'où je conclus qu'il faut lire Bossuet comme Dante ; J. J. Rousseau comme le Tasse; et nous allons prendre, si vous le voulez bien, un spécimen plus sévère du génie de Bossuet. »
Je me levai alors, j'allai à la bibliothèque, et après avoir feuilleté plusieure ouvrages, je m*arrêtai à un passage du Sermon de la mort, où se montre dans toute sa grandeur Bossuet moraliste.
Malgré la bassesse et la pauvreté où le péché nous réduit, le cœur de rhomme étant destiné à posséder un bien immense, il en reste toujours en lui quelque im- ]jression qui fait qu'il cherche sans cesse quelque ombre d'infinité. L'homme pauvre et indigent au dedans, tâche de s'enrichir et de s'agrandir comme il peut; et, comme il ne lui est pas possible de rien ajouter a sa taille et à sa grandeur naturelle, il s'applique ce qu'il peut par le dehors. Il pense qu'il s'incorpore, si vous me permettez
de parler ainsi, tout ce qu'il amasse, tout ce qu'il acquiert, tout ce qu'il gagne. Il s'imagine croître lui-même avec son train qu'il augmente , avec ses appartements qu'il rehausse, avec son domaine qu'il étend. Aussi, à voir comme il marche, vous diriez que la nature ne le contient plus; et sa fortune enfermant en soi tant de fortunes particulières, il ne peut plus se compter pour un seul homme. Et en effet, pensez-vous que cette femme vaine et ambitieuse puisse se renfermer en elle-même, elle qui a non seulement en sa puissance, mais qui traîne sur elle en des ornements, la subsistance d'une infinité de familles; et qui porte, dit Tertullien, en un petit fil autour de son cou, des patrimoines entiers.
Je m'arrêtai un moment après cette phrase en regardant Manin, comme pour lui dire : Qu'en pensez-vous? Mais lui, avec impatience: «J'ai compris, me dit-il, j'ai compris ; mais continuez : Je veux entendre la fin.
— Eh bien, non, mon cher ami, lui dis-je, vous n'avez pas compris.
— TiOmmenl? Je n'ai pas compris.
— Oli, entendons-nous? Je ne doute i)as (]ue tout ce ({ue ce style a d'original, je dirai d'inventé, ne vous ait fortement frappé. Je ne doute pas qu(; la vul^^arité puissante de ces termes... s' appl'Kjuc ^s'incorpore^ se cuuiplcr pour U7i seul homme^
ne vous ait vivement saisi au passage, et je serais un bien maladroit lecteur si je n^avais pas trouvé dans ma voix un timbre qui pût peindre par les sons, ce mot mystérieux : Quelque ombre d'infinité Mais il y a un membre de phrase dont la
valeur vous a échappé, j'en suis sûr.
— Lequel?
— Porte en un petit fil autour de son cou,
— Vous avez pourtant assez appuyé sur votre petit fil, pour le faire comprendre, me dit-il en riant.
— Mon accent ne suffit pas, il faut ajouter à la phrase française le texte latin, les mots de ïertuUien. Un des mille mérites de Bossuet est dans son talent de traducteur. Jamais il ne traduit un passage des Pères, de la Bible, ou de l'antiquité, sans y ajouter quelque chose par la traduction ; Non qu'il altère le texte ou dénature le sens, il ne fait que donner plus de force au mot ou a l'image. Ainsi Tertullien a dit : Saints et insulas tcnera cervix clrcumfcrt (son cou délicat porte autour de lui (circumfert) des bois et des îles). » L'expression est ingénieuse, mais un peu recherchée; l'image est saisissante, mais un peu déclamatoire!
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Bossuet ramène tout au naturel, avec son petit fil^ et il fortifie la phrase en la simplifiant. J'ai insisté sur ce détail parce qu'il caractérise un des côtés du talent de Bossuet, qui est de graver les idées dans l'esprit plus fortement que personne, en enfonçant, si je puis parler ainsi, les mots jusqu'au fond de l'idée.
Finissons ce passage :
Ainsi riiomme, petit en soi, et honteux de sa petitesse, travaille à s'accroître et à se multiplier dans ses titres, dans sa personne, dans sa vanité. Tant de fois comte, tant de fois seigneur, possesseur de tant de duchés, maître de tant de personnes, ministre de tant de conseils, et ainsi du reste. Toutefois, qu'il se multiplie tant qu'il lui plaira, il ne faut toujours pour l'abattre qu'une seule mort. Mais il n'y pense pas, et dans cet accroissement infini que sa vanité s'imagine, il ne s'avise jamais de se mesurer à son cercueil, qui soûl néanmoins le mesure au juste.
i:ii bien, avais je tort! dis-j(i à Manin. Y a-t-il dans notre langue éloquence pareille? Où trouver ces tours étranges, hardis? Aucun de nos granls cloiiuents, ni llousseau, ni Massillon, je ne dirai pas ne l'égale, mais n'en ai)proche! il
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n'y a pas une différence entre eux et lui, il y a un abîme 1 Lisez attentivement les plus éminents d'entre eux, vous y découvrirez toujours un peu de rhétorique. Ils ont des artifices, des procédés; et la preuve, c'est qu'ils ont beaucoup d'imitateurs : le nombre des imitateurs ne prouve pas, comme on pourrait le croire, la supériorité d'un grand artiste, mais bien plutôt son infériorité relative, car on n'imite jamais que son procédé. Or, on peutfaire facilement du mauvais Rousseau, du mauvais Massillon. J'en ai fait, moi, dans ma jeunesse, quandje savais par cœur des pages entières de VÉmile ou du Petit Carême... J'en ai fuit malgré moi, sans le savoir... parce que ceux que j'appelle les stylistes ont une manière^ et que cette manière non seulement s'attrape, mais se gagne.
Chez Bossuet il n'y a pas de manière. Tout est écrit de génie. On ne peut pas plus faire du Bossuet que du Molière. Que Corneille me pardonne, mais on peut faire du mauvais Corneille, il y a dans son style quelque chose d'antithétique, de déclamatoire...
— Je vous arrête à ce mot, me dit mon interlocuteur, il tombe droit sur Bossuet, car ce qui
me choque dans ses oraisons funèbres est précisément son ton de déclamation.
— Eli bien 1 prenons une de ses oraisons funèbres. Si je la déclame, je la travestirai, car Bossuet ne déclame jamais, lui, parce qu'il parle toujours. Je voudrais bien vous imprimer cette idée dans l'esprit, et à cet effet, choisissons un morceau célèbre; l'exorde de Foraison funèbre d'Henriette de France.
Chrétiens, que la mémoire d'une grande reine, fille, femme, mère de rois si puissants et souveraine de trois royaumes, appelle de tous côtés à cette triste cérémonie, ce discours vous fera paraître un de ces exemples redoutables qui étalent aux yeux du monde sa vanité tout entière. Vous verrez dans une seule vie toutes les extrémités des choses humaines : la félicité sans bornes aussi bien (luo les misères; une longue et paisible jouissance d'une des plus nobles couronnes de riinivers, tout ce que peuvent donner de plus glorieux la naissance et la grandeur accumulées sur une tète, qui est ensuite exposée à tons les outrages (b^ la l'oilune; la bonne cause d'abord suivie de bons succès, et, dc])uis, des retours soudains, des changements inouïs; la rébellion longtemps rcteiMjo, à la fin tout .'i fait maîlresse; nul frein h la licence ; les lois abolies ; la majesté violée par des attenats jusqu'alors inconnus; l'usurijation et la tyrannie èous le nom d<' liberté; une reine fugitive ipii ne trouve
aucune retraite dans trois royaumes, et à qui sa propre patrie n'est plus qu'un triste lieu d'exil; neuf voyages sur mer, entrepris par une princesse, malgré les tempêtes; l'Océan étonné de se voir traversé tant de fois en des appareils si divers et pour des causes si différentes, un trône indignement renversé et miraculeusement rétabli. VoiJà les enseignements que Dieu donne aux rois; ainsi fait-il voir au monde le néant de ses pompes et de ses grandeurs.
Voilà une phrase qui tient une page entière. Toutes les idées qui s'y traitent et tous les personnages qui y figurent sont de l'ordre le plus élevé, et j'ajoute que je ne connais pas de période plus savante et où se déploient plus habilement toutes les ressources de l'écrivain. Eh bien, je vous le demande, y avez-vous remarqué un mot emphatique, une expression recherchée? N'y trouvez-vous pas, au contraire, autant de souplesse et de variété de tours que de grandeur? Cette phrase se compose de vingt-deux membres ; pas un ne commence de même, ne se développe de même, ne finit de même. C'est partout le mouvement et la diversité d'un entretien élevé; des phrases de trois lignes après des phrases de trois mots : un perpétuel changement de ton et de
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tour, et tout cela, librement, sans effort. Sans doute, d'autres écrivains se servent admirablement de la langue, la manient avec une délicatesse ou une force rares; lui! il la gouverne! Les autres montent des chevaux merveilleusement dressés; lui, il est fièrement campé sur une monture de bataille et de haute race; il la lance, il la précipite, il la contient, il la dirige. Tout est aisance en lui, tout est souplesse en elle; elle a sous sa main des grâces et des énergies inaccoutumées. Tenez, voulez-vous vous convaincre encore plus de la puissante personnalité de ce style et de son admirable naturel, changieans de sujet, ou plutôt prenons le môme sujet traité par lui dans une circonstance différente et dans une disposition intérieure tout opposée. Je veux parler de l'oraison funèbre de Madame. Là encore, il a pris pour texte le néant des grandeurs humaines. Mais, dans le premier cas, son esprit seul est frappé; dans le second, c'est son cœur! Au lieu des graves et éloquentes plaintes d'un minisire de Dieu, ce seront les cris de douleur d'une àme blessée; mais vous y retrouverez toujours la même vérité d'accent, et toujours, Jri
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VOUS voulez bien lire le morceau, il faut le parler. Prenez le début.
J'étais donc encore destiné h rendre ce devoir funèbre à très haute et très puissante princesse Ilenrictte-Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans. Elle, que j'avais vue si attentive pendant que je rendais le môme devoir à la reine sa mère, devait être sitôt après le sujet d'un discours semblable : et ma triste voix était réservée à ce déplorable ministère. 0 vanité! 0 néant! 0 mortels ignorants de leurs destinées! L'eût-elle cru il y a dixhuit mois? Et vous, Messieurs, eussiez-vous pensé, pendant qu'elle ver.-ait tant de larmes en ce lieu, qu'elle dût sitôt vous y rassembler pour la pleurer elle-même? Princesse, le digne objet de l'admiration de deux grands royaumes, n'était-ce pas assez que l'Angleterre pleurât voire absence sans être encore réduite à pleurer vc'.rc mort? Et la France qui vous revit avec tant de joie, environnée d'un nouvel éclat, n'avait-elle plus d'autres pompes et d'autres triomphée .pour vous, au retour de ce voyage fameux d'où vous aviez remporté tant de gloire et de si belles espérances? « Vanité des vanités, et tout est vanité. » C'est la seule parole qui me reste; c'est la seule réflexion que me permet, dans un accident si étrange, une si juste et si sensible douleur. Aussi n'ai-je pas parcouru les livres sacrés pour y trouver quelque texte que je puisse appliquer à cette princesse. J'ai pris, sans étude et sans choix, les premières paroles que me présente l'EccIêsiaste où, quoique la vanilé ait été si
souvent nommée, elle ne l'est pas encore assez à mon gré pour le dessein que je me propose.
Voyons, mon cher ami, ajoutai-je en m'interrompant, laissez parler votre cœur, et dites-moi s'il n'y a pas quelque chose de bien saisissant dans la présence de cette absente *? Elle n'est pas pour lui enfermée dans ce catafalque, non! Elle est devant ses yeux. Il l'évoque! Il la voit!... Il la revoit! Il lui parle! De là, dans cette page, cette voix vivante qui va au cœur parce qu'elle en vient. Que dire donc de la fin?
Non, après ce que nous venons de voir, la santé n'est qu'un nom, la vie n'est qu'un songe, la gloire n'est qu'une apparence, les grâces et les plaisirs ne sont qu'un dangereux amusement; tout est vain en nous, excepté le sincère aveu que nous faisons devant Dieu de nos vanités et le juLTCiiunt arrêté qui nous fait mépriser tout ce que nous sommes.
Je pourrais prendre au hasard vingt autres exemples dans cette oraison funèbre, maisj'en ai dit assez, j'espère, pour vous ])rouver que Bossuet est précisément le contraire d'un déclamaleur, et si, sur ce point du moins, vous n'êtes pas converti, la faute en est à moi, c'est rpic j'ai mal lu.
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Quant à l'ensemble de ses livres, sans doute, on y trouve plus d'une partie ruinée, mais ce qui reste debout est plus beau que les monuments les plus entiers de notre langue. Les temples de Thèbes et de Mempliis aussi sont à demi renversés, le Parthénon est mutilé, et cependant les débris du Parthénon et de Thèbes, demeurent les plus nobles témoins du génie humain! ainsi de Bossuet. Croyez-moi, mon cher ami, ne mesurons pas un grand esprit à son influence sur le monde politique et social. Il y a un autre monde qui le vaut bien, c'est le monde moral, c'est le monde de 1 ame. Eh bien, Bossuet y règne et y rayonne, dans ce monde-là, à la façon d'une lumière bienfaisante : il éclaire et il épure ce qu'il y a de beau dans son œuvre, maintient toujours le cœur dans les plus hautes régions; on vit en plein ciel avec lui. Pour moi, quand je veux évoquer la plus belle image de notre langue maternelle, quand je veux me convaincre de tout ce qu'elle peut et de tout ce qu'elle vaut, quand je veux sentir jusqu'où elle peut monter et jusqu'où elle peut descendre, je me relis tout haut une page de Bossuet. ^>
Je m'arrêtai. « Je vous remercie, me dit Manin. Vous dire que vous m'avez converti... non. Il y a en moi un vieux fond de républicain qui résiste à une admiration absolue pour Bossuet; mais vous m'avez fait réfléchir. On ne comprend jamais qu'à moitié un génie étranger. Je n'aime pas Bossuet, mais je m'incline devant sa grandeur d'écrivain. Merci. »