Paolo Stivaaello, tombé sur le Carso, le 0 août
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tortionnaires étaient, devant lui, un miroir. Il était lui-même le bourreau et la victime, l'arc et la cible. Il faisait de la mort une volupté, en la regardant. Les archers, chaque fois qu'ils le blessaient, mouraient en lui; et lui, mourait en eux. Pour dire son ravissement dans la mort, il imitait la fureur de la vie.
Comme il était donc différent de ce jeune combattant de l'Alpe !
Quelque flamme de cette ancienne fièvre se rallumait peut-être en moi, ô Chiaroviso, tandis que je vous parlais de la mort, le long de la belle rive. Dans mon sang repassait l'arôme passionné de la Lande qui verse la résine par les mille et mille plaies de ses troncs condamnés.
Et ce fut peut-être la coutumière manie de libération ou bien une soudaine curiosité de comparaison, qui me poussa à conduire vers la figure du martyr enivré, deux amies qui n'ont pas oublié ce qui fut jadis et ce qui jadis me plut.
Le lendemain de notre flânerie dans le jardin de Thomas Conlarini, nous abordâmes à celle autre maison des Contariui qui fut peinte et dorée par Zuane de Franza.
Un canot passait, rapide, fait d'un bois foncé, poli et léger comme celui d'une contre-basse, avec, à l'arrière, un amiral chenu, bleu et or, pareil à une figure de cire sous un globe de verre.
Les deux rameaux du sillage firent courir l'onde sur les deux bords du canal rempli. Surprise par le remous, notre gondole allait être projetée contre les degrés de marbre quand, d'un habile coup de rame, le gondolier, tranquillement, l'éloigna et la tint à distance.
Le fond plat donna trois ou quatre coups sur l'eau, comme la batte d'Arlequin.
Puis nous restâmes quelques minutes à danser entre deux ondes, heurtés par un nouveau sillage qu'un bateau laissait derrière lui en accostant le ponton voisin.
Et toute la vie ne fut plus qu'une chose vaine, flottante et inexplicable. Les pensées s'allégèrent et se dispersèrent. Les sentiments n'eurent plus aucun poids. Un même sourire hésita dans la bouche des deux femmes — le sourire fixe et peint des statues archaïques aux tresses nombreuses — tandis que nous attendions que cette danse se terminât. •
Les cimaises en marbre de Vérone, rongées, brillèrent sous le portique comme si la salure les avait encroûtées de cristaux et d'éclats de coquilles. Le ressac festonna d'écume les degrés jaunes comme Tivoire des diptyques. Le palais ajouré était suspendu au-dessus de notre tête comme un ouvrage de
fil, exécuté par une dentellière de Burano, souffreteuse, patiente et qui toujours y travaillait, là-haut, sur le toit, de ses mains de dogaresse.
Les qualités de la matière, elles aussi, se transformaient comme les aspects de 'la pensée. Je ne savais plus rien; et plus rien n'était, sinon manières de dire, figures musicales, combinaisons de lignes. Je ne savais pas pourquoi j'étais là, plutôt qu'ailleurs, au sommet d'une pyramide ou au milieu d'un labyrinthe. C'était comme une dispersion muette, comme un anéantissement émerveillé. Cette gondole creuse et noire dansait sur le néant; et les coups de la batte d'Arlequin résonnaient, par moments, dans le vide de notre âme.
Enfin, nous posâmes le pied sur la pierre ferme. Notre pas était prudent comme après un vertige. Nous attendîmes devant une porte qui ne s'ouvrait pas. Le passé existe-t-il? Je me retrouvais, devant cette porte, après vingt ans. A travers le battant, je me voyais, dans la salle du rez-de-chaussée, accroupi entre Georges Franchetti et Angelo Conti, agenouillé comme un ouvrier, occupé à disposer dans ^^ mosaïque. le stuc, le porphyre et la serpentine, pour refaire le pavement de mosaïque.
Les reflets du canal entraient en même temps que des souffles d'air marin; et nous favorisions, avec notre travail, ces jeux de la lumière, orientant à dessein les tesselles, afin que chacune d'elles prît sa clarté et son ombre propres et que toute notre œuvre fût variée et sensible, là où un mosaïste machinal eût tout aplani et tout égalisé, sous une polissure inerte. Chaque fois que passait un bateau, des clapotements de ressac se prolongeaient sur la rive, répercutés par le portique, comme par une grotte.
Nous avions dans la conquo de Toreille une mélodie argentine, et ces syllabes jnefîables qui se créent de temps à autre dans les rencontres du vent.
Durant les après-midi de siroco, les marbres mêlés transpiraient comme nos tempes, comme nos mains; et cette tiédeur moite semblait communiquer à la matière, la sensibilité de notre peau et rendait notre œuvre plus humainement pareille à nous. Nous devenions plus lents mais plus ingénieux. Un jardin voisin, au delà du mur couronné de vieux créneaux en terre cuite couleur « rose carthame », nous envoyait l'odeur vanillée de l'oléandre, dans la poussière suffocante des plâtras. Nous perdions peu à peu le souvenir de nous-mêmes, attirés dans je ne sais quel enchantement des choses. Nous voyions les pieds nus d'une créature inconnue passer sur notre travail nettoyé par l'éponge.
Et voilà que le gardien venait ouvrir la porte, vingt ans plus tard! Et je n'osai le regarder en face.
Nous entrâmes. Mon ombre et celle de mes deux amis s'évanouirent sur le pavement que frappa un rai de lumière marine. Autour de moi, rien n'était changé. J'évitai de marcher sur la mosaïque, comme par crainte de piétiner mes propres mains. Je la contournai.
Les mêmes débris étaient toujours là, les planches, les plaques de marbre destinées à être sciées, les murs grattés, les poutrelles découvertes, la solitude qui attend, l'abandon et le rêve, et ces furtives larves grises vêtues de toiles d'araignée en lambeaux, qui habitent les maisons où le nouveau fut démoli pour retrouver l'ancien.
Le grand puits rosâtre était là, au milieu de la cour, plein de silence et de poudre comme un tom-
du monde.
ENVOI A LA FRANCE. 19i
beau. Alors, je me rappelai que nous venions visiter un hôte mourant et immortel.
Et ce n'était plus l'odeur de Foléandre qui me revenait de par-dessus le mur crénelé, mais celle de la résine, celle des pins blessés d'Occident; c'était le parfum de la Lande, la mélancolie odorante de la plage océanique, Tarome de l'exil.
Et, tout en gravissant l'escalier roide, j'entendais, La mélodie dans l'air, le chœur angélique de Claude Debussy répéter mystérieusement le nom du Saint. Et mon esprit tremblait, émerveillé, comme au jour où pour la première fois, je sentis monter, des profondeurs du drame, la révélation de la mélodie. Tout d'un coup je me représentai l'immensité de l'événement. « Du vieux monde qui se gonfle et qui croule, soudain s'élance la jeune Musique. »
Nous avancions en vacillant sur les feuilles disjointes du plancher, dans la salle vénitienne rendue à ses proportions primitives. « Où est-il? » disait Nontivolio. « Où est-il? » disait Chiaroviso. Des planches branlantes, des parois grattées, des portes sans battants.
Comme on fait sécher le linge des pauvres, on avait suspendu à une corde, en travers de la pièce, plusieurs tapis persans de grand prix. Etonnés, nous nous arrêtâmes pour les toucher. Ils étaient vivants. Ils avaient conservé, à travers les siècles, la vie animale qui imprègne encore la laine tondue au moment où les teinturiers d'Asie la colorent. Nontivolio passa par un trou sa longue main.
Mais quelle était cette beauté blessée, en comparaison de l'autre?
Nous avancions, toujours vacillants, sur le plancher mal assuré. Mais voici une arcade en marbre,
Apparition
de saint Sébastien.
entrée splendide d'une espèce de tabernacle glorieux, tout fait de marbres veinés et rosés, moins éclairé par le haut soupirail que par le plafond semé de grenades d'or.
« Où est-il? » répétait Chiaroviso. Les yeux ne le voyaient pas encore, car la lumière dans laquelle il vivait, était une lumière différente de celle du jour.
« Le voici! » Il se tenait debout, au fond de rédicule. Il était là comme en un ciboire de marbre. Il était nu, avec un linge seulement autour de ses flancs sobres; il était grand, svelte, avec une poitrine carrée. Dans sa chair, les flèches paraissaient plantées avec art, de même que les aiguilles dans une chevelure symétrique. Le sang coulait à peine, comme retenu par la dureté des muscles.
Je ne reconnaissais pas mon harmonieux jeune homme, tourné vers l'Orient des mystères sanglants, troublé par les lamentations des Adoniastes, par les pleurs mélodieux des femmes de Biblos.
Le héros sculpté par le pinceau d'André Mantégna était de véritable race romaine. Au milieu de son large visage que soutenait un cou robuste comme un fût de colonne, sa bouche aux petites dents saines me rappelait celle du jeune combattant parti pour le Haut-Plateau. Entr'ouverte, non pour dire une parole ou pour jeter un cri, mais pour boire Tair silencieux, elle avait je ne sais quelle pureté féline et l'on eût dit qu'un sauvage instinct y respirait.
Planté près du pied ferme et traversé par h, baguette empennée d'une flèche, un cierge grêle portait sa petite flamme et un cartouche où il était écrit :
NU niti divinum stabiU est calera famat.
Mais, tour à tour, le divin resplendissait et s'assombrissait, présent et fugace, divers et mouvant, à travers la fumée aux mille et mille formes.
En repassant le long des grilles basses, dans la salle du rez-de-chaussée, je me retournai pour chercher mon image juvénile, agenouillée sur la mosaïque. Le soir tombait. Je repensai à ma fenêtre basse, là-bas, sur l'Ausa oii mes compagnons venaient m'appeler en frappant contre les vitres. Ils étaient jeunes. J'entrevoyais, dans l'ombre violette, leurs dents blanches comme celles du saint Sébastien d'André Mantégna le Césarien.
A présent, il faut que je m'humilie. Divini et humant nihil a me alienum...
J'ouvre au hasard le livre secret de ma mémoire et je me penche sur la cendre inquiète d'une de mes journées consumées.
[Mon général — de qui la rude bonté me Ct présent, hier, d'une espèce de laurier épineux arraché sur les pentes du Podgora sanglant, et transplanté dans un vase de terre rouge, — mon général m'annonce que, ce matin, l'aumônier parle à la brigade de Caltanisetta, campée dans Versa.
Je me rends à Versa. Une matinée d'octobre limpide, trempée, dirait-on, et fourbie comme une arme neuve. Les routes ne sont déjà plus humides et vont redevenir poudreuses. Des files de soldats, des files de mulets, des files de camions. Ma voiture grise, vite et vibrante comme un petit torpilleur, fend les bataillons qui s'écartent. Animation insolite de tous côtés. On sent qu'il y a quelque chose dans l'air, que quelque chose de grand se prépare. On flaire déjà l'odeur du sang comme une fumée de fermentation, la veille de la vendange.
Le Christ J'arrive au camp. Je cherche tout de suite l'autel.
Il est dressé au milieu des peupliers jaunis et tendu de ces couvertures en laine brune dont s'enveloppe le sommeil des combattants, dans la tranchée. Il y en a de si vieilles qu'elles sont toutes trouées. On voit le soleil au travers.
Les soldats se rangent à droite et à gauche, armés de leurs fusils et la baïonnette au canon. Ils ont un air de vigueur sous lequel couve leur impétuosité. Ils appartiennent à la brigade sicilienne, à la brigade de bronze. Certains sont noirs comme los Sarrasins
à Versa.
de Tempereur Frédéric. Leur chef crie les commandements d'une voix rude. On dirait un vétéran de Libye ou d'Ethiopie qui aurait gardé, suspendu à l'arçon, le fouet en cuir d'hippopotame.
Le Duc survient, avec son air grave et un peu distant, mais simple, tranquille.
La messe commence, servie par un prêtre robuste comme un sapeur et qui prononce les formules sacrées avec une bouche vermeille émergeant d'une barbe fauve.
Le chef crie : « A genoux! » Les soldats s'agenouillent en s'appuyant sur leur fusil.
De même que dans les églises la prière est protégée par les flèches et les pinacles, ici, aujourd'hui, elle se fixe dans la pointe des baïonnettes. Une La prière prière hérissée, aiguisée. Des visages inclinés de , f"^ ^" jeunes gens imberbes, d'hommes mûrs, quelquesuns beaux comme les plus beaux types de la Grèce et du Latium. Des bouches sensuelles, des bouches tristes. Un duvet brun ou fauve sur des mâchoires puissantes, sur des mentons osseux. Chez certains, le crâne en entier transparaît; et l'on pense au squelette qui attend, prisonnier sous la chair et qui en imite les gestes, qui en suit les attitudes. Têtes déjà touchées par la mort, déjà marquées par l'ouvrière infatigable. Une masse de viande à boucherie, un charnier bien préparé.
Le canon tonne, dans la direction du mont SaintiVlichel. Un avion ennemi apparaît au sommet de l'azur, encadré par les petits nuages des shrapnells. Presque tous les yeux se lèvent vers le ciel déchiré. On voit du blanc, mais ce n'est point le blanc de la peur. Celui-ci lance l'éclair d'un sourire sauvage.
Le sacrifice de la messe s'interrompt pour per-
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mettre à l'aumônier de parler. Il monte sur une chaire qui domine l'aulel drapé de laine grossière. Avec une faconde elîrénée, il parle du courage. Le courage Tiicoute, armé, taciturne.
Le ciel est d'une pureté sublime, arrondi audessus des Alpes que blanchissent les premières neiges. Une tiédeur lente venue de la prière, "pèse sur les baïonnettes nues et verticales. Le feuillage mourant des peupliers tremble sans cesse : des ors parmi des ors. Le Carso est là-bas, labyrinthe de tranchées et buissons de fils barbelés, tel que je le connais d'en haut. Il est^sûr que demain grossira la source chaude qui se forme, là, sous le rocher.
Je n'entends plus les paroles de l'orateur qui a depuis longtemps la bouche pleine de salive. J'entends le chant de la terre, j'entends la pulsation assidue des cœurs qui pompent le sang du sacrifice ; j'entends le silence du fond de la terre et le silence qui se fait au delà de cet azur.
L'heure est grande, c'est la plus grande que nous ayons connue depuis que nous avons franchi la frontière et planté notre drapeau dans le sol délivré. Je sais que demain, à midi, commencera la lutte, la terrible symphonie, beaucoup plus vaste que celle des jours de juillet.
Des visages de soldats, dans une sorte de rêve, qui semblent déjà couchés sur l'herbe funèbre. iMon âme s'incline sur eux. Le ciel est tout brûlant d'amour. Je vois mon visage auprès de ces visages, égjilé à cette beauté. Quelqu'un se penche, me reconnaît, me ferme les yeux. La marée se retire, dessous la voûte de ma tête. Deux hommes soulèvent mon corps pour le coucher sur la civière.
Pourquoi pensé-je à cette pierre qu'un jour je
soulevai, dans la forêt touffue et que je laissai retomber, saisi d'effroi, ayant découvert, dessous, des vies grouillantes et fuyardes?
Le Barnabite cesse de parler. Le sacrifice de la messe est repris par l'officiant, avec un marmonnement léger, avec un mouvement de lèvres, pour que chacun entende dans son cœur la parole profonde.
Siate facitori délia Parola, e non uditori. « Soyez ^^^ ouuWens ouvriers de la Parole, et non auditeurs », ainsi qu'il est écrit sur la chaire de Grado, dans la Basilique des Patriarches.
Je vois briller les clous des gros souliers du clerc, agenouillé devant l'autel : des clous souillés de fange, au milieu de la terre molle, entre des fils d'herbe et des feuilles mortes.
Les soldats sont de nouveau agenouillés. Les têtes sont courbées sous la forêt luisante des baïonnettes. On entend, sur les arbres jaunes, un croassement assourdi de corneilles. Le Duc est immobile, Le Duc pensif, avec sa pâleur virile, creusée par la force ^°<^'^"''"<'' d'une mélancolie qui semble remonter en lui des profondeurs séculaires de sa race, toute de guerriers et de saints. Il se tourne pour regarder un peu en l'air. Le vin vermeil brille dans une burette, sur la table de l'autel; et un reflet frappe l'épaule droite d'Emmanuel Philibert, rehaussant d'un signe lumineux le gros drap de sa capote de soldat, ample comme un froc sans cordelière.
« Tenuisti manum dexteram meam, et in voluntate tua deduxisti me... »
Un jeune capitaine, grand, mince, élancé, se penche vers moi et me dit à voix basse : « Pardon, lieutenant. » Puis il plonge les doigts dans mon col et
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saisit mut g^ôpe qui aliail me piquer. 11 tient la guêpe, vivante, entre le pouce et l'index. Il me la montre en souriant. Je souris moi-même au souvenir de la guêpe qui bourdonnait sur le balcon de ma . Vuirms mère et qui nie piqua le pouce au moment de hybiœum.. j.^jj^^ Blessure de poôte ! Vulnvs hyblaium.
Le croassement rauque des corneilles, sur les arbres d'or, accompagne la fin do la messe de sang. « Ite, rnissa est. » Le sacrifice est accompli. Les soldats se relèvent; ils ont un peu de terre molle à leurs genoux. Ils présentent les armes, tandis que le Duc, suivi de ses officiers, se dirige vers le lieu où il attendra que toutes les compagnies passent en bon ordre devant lui, vicaire de la Gloire.
Le soleil monte au zénith. Les ombres sont brèves. Dans la grande lumière, les corps humains ont quelque chose de transparent, quelque chose de labile. Cette masse de chair mortelle glisse sur la prairie, tout aussi légère que la fuite d'un nuage. Le pas mesuré résonne comme xm sourd piétinement; mais il semble que des genoux à la tête ces hommes soient enveloppés de silence, d'un silence lointain comme celui qui s'incurve, là-bas, sur les Alpes blanchies par les premières neiges.
La rapidité me calme. J'entends, par intervalles, dominant le ronflement du moteur, tonner les mortiers sur la montagne. Je gagne le coteau^ de Médéa, pour visiter l'observatoire d'où l'état-major de la troisième armée assistera à la prochaine action. Nous pouvons monter avec l'automobile par la route nouvelle, mettant à l'épreuve nos pneumatiques contre d'âpres silex.
Nous arrivons au poste téléphonique. Les soldats
de la Victoire,
se réfugient sous les abris pour ne pas être atteints par le culot des obus, car les canons de notre défense aérienne continuent de tirer contre le plus obstiné des oiseaux de proie autrichiens.
Je donne à l'officier de garde quelques instructions pour que l'on recouvre des verres qui brillent et révèlent le poste à l'observateur ennemi. Nous entrons dans une espèce de redoute faite de corridors obscurs comme ceux des Catacombes. Nous traversons une pièce aux murs de bois qu'un peintre ambitieux orne de festons, de guirlandes, de cartouches, comme pour un festin augurai. Tous ces travailleurs sont pleins de dévotion, d'ardeur, d'enthousiasme. Ils construi- Le Belvédère sent et décorent peut-être le Belvédère de la Victoire?
Quel spectacle du haut de la colline! La plaine douce comme une invitation, les bourgades d'un gris de tourterelle, les villes blanches, Gorizia condamnée, les monts et les coteaux arrosés déjà de sang italien, aussi riches d'ossements que de pierres. Partout c'est l'or de l'automne, le bleu des lointains. Autour de l'avion, il y a une couronne de petits nuages blancs, presque séraphiques. Le soleil devient chaud comme un soleil de mai. Les flancs de la colline de Médéa sont revêtus d'acacias, de jeunes peupliers, de broussailles. J'ai envie de m'étendre sur le bord du plateau et de dormir.
Si je m'étendais, je ne dormirais pas. L'inquiétude me chasse. Je rentre dans ma retraite sur l'Ausa, dans mes deux chambres basses que la manie d'un chasseur ou d'un ornithologue campagnard a remplies d'oiseaux empaillés. L'œil fuit les palmipèdes pour se réconforter sur les images de la Victoire de Samothrace, de la. Victoire de Brescia. Que ferai-je pour attendre demain?
200 ENVOI A LA FllANCE.
Us batteries Voici un messa'îe. Les marins des batteries
navales.
navales installées dans l'île Morosina comptent bien que demain, à midi, le « lancier de mer » sera au milieu d'eux.
Je revois les sables blonds, les passages sur la vase, les tours de bois cachées dans les feuilles des chênes, l'azur de la Sdobba, la lisière du Bosco Cappuccio, iionchi, Doberdo, la furèl de Moiifalcone, la Rocca, et Duino au bord de son précipice rocheux, et l'écroulement rouge de Sistiana; et plus loin Barcola, et plus loin encore ïrieste, tuute ristrie bleuâtre.
Les voix des marins et des corneilles parmi les arbres. Parfois une mouette brille dans l'air comme un Nt'livule.
Deux chevau-légers qui gardent les fils du téléphone, se tiennent sous les branches avec leurs petits chevaux à longs poils. Dans l'observatoire dissimulé par le chêne, le commandant fait des calculs sur un carnet, entre son goniomètre et sa longue-vue. l^e soleil brille sur les trépieds de bois poli. Le porte-voix, la grande buccine de ni«'tal camouflée en vert, est suspendu aune branche. On est prêt à tirer. « Première pièce, attention! Feu! »
Les visions, les apparitions et les rêves ravissent mon esprit à tout instant, que je m'arrête, ([iic je m'asseye, que je me repose.
Mais les chevaux sellés s'ébrouent devant la porte. Je monte Doberdo, qui me parait en belle humeur. Je vais, par la route de Palnianova, à la recherche d'un pré pour galoper. J'en trouve un, trop petit, où l'on enfonce. J'aper(;ois, non loin do Muscoli, un ruisseau qui déborde et court entre deux files de saules noyés jusqu'à la moitié du
tronc et dorés comme la chevelure d'Ophélie. A partir d'un certain point, je ne rencontre plus ni camions, ni ambulances, ni troupes. Une paix soudaine, sur une rive solitaire.
De l'eau verte, un chemin humide, des saules d'or, des peupliers d'un or plus splendide encore, de longues herbes, des surgeons qui se balancent, un mystérieux oiseau qui s'enfuit dans l'ombre, sans un cri; le sentier qui se resserre sur la digue, à tel point qu'il devient impraticable; une file de hauts peupliers dorés, là-bas, où je ne puis aller; et l'eau qui ondule comme un sourire sinueux.
0 suavité de ce pays reconquis ! L'automne s'y fait blonde comme un portrait de Palma l'Ancien. Quelque chose de féminin et de docile dans quoi plonger la main. Où est la guerre? Où est toute cette pauvre chair à déchirer et à broyer, que le prêtre, ce matin, recommandait au Dieu des Armées?
Je m'arrête là où il est impossible de passer à cheval, tant les acacias mêlés sont touffus. Je tourne bride et reviens par les chemins herbus et détrempés. Le sourd piétinement de Vaïvaï qui me suit, semble tirer en arrière ma mélancolie et cela, sur un mode musical que je ne saurais exprimer. Doberdô s'ébroue et de temps à autre semble roucouler comme une tourterelle.
Je vais à la recherche d'un pré que je connais, de l'autre côté de l'Ausa. Je galope enfin sur un terrain moelleux, sur les ombres effilées des arbres, comme sur un râteau démesuré.
C'est un pré secret, enfermé entre des rideaux de peupliers, silencieux et doux comme l'être qui aime à se soumettre. Les arbres brûlent par la cime.
La chevelure d'Ophélie.
Le pré
secret.
comme des cierges, peupliers et saules aux longues branches verticales : légers, aériens. Les ombres s'allongent jusqu'à toucher l'autre extrémité. Le ciel pâlit. Ma mélancolie se fait plus musicale encore, mesurée par le galop rythmique du cheval. Je revois, ou mieux, je sens encore certains crépuscules florentins sur le Champ de Mars, en face de Fiésole glorieuse, dans le rayonnement de ses murs égratignés...
Le passé, le présent, plus rien n'a de valeur. Le présent n'est qu'un levain.
Je suis pris de je ne sais quelle volonté de mourir. J'écoute la mélodie du monde qui signifie : « Il est temps de mourir, tem-pus morlendi. »
Je sors du pré comme de moi-même, avec mon cheval en sueur. Je retourne sur la route brutale, dans l'atroce fracas des camions. Fumée, poussière, puanteur, cris, encombrement. Et le ciel est pourtant si ardu et tellement immaculé !
Dans l'écurie, c'est l'odeur du camphre, l'odeur de la mixture anglaise. Une étrange torpeur m'envahit, dans le box, entre le mur et le bat-flanc, sur la paille fraîche, tandis que le palefrenier bouchonne l'épaule de Vaivaï. Aucune envie de rentrer chez moi, de continuer à vivre. Je songe à une tranchée profonde sur le Mont Saint-Michel, dans le Bosco Cappuccio, où l'où meurt, où la mort frappe, et déchire vite, où le corps devient inerte comme la boue, comme le roc, subitement.
Je rentre chez moi. Tous les soucis de la vie commune, de cette autre vie, sont là, sur ma table. Si je dois Gnir demain, faut-il prendre la peine de m'en préoccuper?
Donatella est là, dans son cadre d'émail, avec ses
deux lévriers favoris, avec Agitator et Great Man, avec le fauve et ayec le noir. La prairie de Dame- Rose m'apparaît, le mur pâle, la grange basse, le jeu des chiens dans l'herbe folle. Heures lointaines, heures de solitude, d'ivresse, d'affliction. Et la tombe de ma pauvre Dorset Red, là-bas, dans l'angle : un tertre semblable aux tertres des soldats que je vis hier sous les cyprès d'Aquilée, à l'ombre du vénérable campanile. Et l'immense guerre qui remplit les continents et les îles, la gigantesque force ennemie, la terrible pulsation de la race barbare.
Mon Dieu, mon Dieu, grandis demain de mille coudées notre stature ! Donne-nous le sentiment de notre puissance, de notre droit divin, de l'empire dont nous sommes les héritiers.
« Lançons notre cœur par-dessus le Carso et allons le rechercher. Voilà ce qu'il faut faire. » Ainsi parlait hier soir un brave à trois poils qui sentait la tranchée moisie.
D'où vient que nul chant ne me jaillisse du cœur? Et lorsque je fais effort et me prépare à composer le chant attendu, pourquoi suis-je pris d'une espèce de répugnance qui ressemble à de la honte?
Je le sais, je le sais, ô mon pays! Je veux disparaître avant que m'abandonne la foi.
Je me livrais, comme à l'ordinaire, aux soins athlétiques des muscles, lorsque le meilleur de mes compagnons de terre a frappé contre les vitres de ma fenêtre basse : le capitaine au beau visage de nègre pâli, mon pilote de tempête, celui du vol le plus ardu.
le tisjiivenu. Peut-être vient-il m'ofîrir la lin héroïque : «< (^omme je lui disais : Benvenuto est ton nom, il répondit : Benvenuto serai-je pour toi, cette fois-ci. »
Mystère du soir, de l'arrivée inattendue, de la voix qui résonne sur le seuil, dans l'air libre et dans l'épaisseur de la maison.
Tout homme est un messager. Il convient de lui tendre une main ouverte.
Le bienvenu revient lorsque je suis prêt. Au premier coup d'œil, je lui trouve la qualité des » rêves. Il m'apporte le vent alpestre qui passe par le col, là-bas, sur le Plateau des Sept Communes; il m'apporte l'odeur de la prairie ensoleillée où paissent les vaches auprès de leur ombre allongée, où les fleurs mauves des colchiques s'inclinent vers leur ombre légère.
Tous les rubans des routes ont lié la terre verte. Des sapins, je ne vois plus que les cimes pressées comme des files et des files et des files de lances. Des montagnes, je ne vois plus que les dents qui déchirent les nuages, que les massifs qui se chevauchent, que les ombres disposées comme les nervures des feuilles palmées...
Le bienvenu me parle et je ne le comprends pas.
J'ai l'oreille occupée par le ton du moteur. Je suis sur mon siège del'avant. Je porte l'altimètre, attaché en bandoulière, sur le dos. Je serre ma ceinture de sûreté. Je n'ai devant moi que le bord de zinc, verni de blanc, semblable à celui d'une légère nacelle. Je n'ai devant moi que l'agile mitrailleuse, placée sur le trépied d'acier. Je la fixe, le canon levé. Je sens, sous mes pieds, la fragilité de la planchette de noyer. L'air me pénètre. Je ne suis plus que de l'air et de l'âme. Je vis une vie parfaite.
Le bienvenu me parle et je ne l'entends pas. L'aile sur
Nous passons au-dessus de Gorizia, sous une cou- ^<''**^'<^pôle de shrapnells bicolores. A présent, nous allons à la rencontre du soir, de notre soir. Mon pilote lâche ses leviers et ouvre les bras comme s'il les tendait à une belle femme, avec une soudaine fantaisie juvénile.
Dans le vert et dans le brun, les rubans des routes ont lié la terre. Les dents de la montagne mastiquent l'or du crépuscule, le ruminent, l'effilochent. Nous sommes au-dessus de la plaine. Udine blanchit dans le violacé. Le soleil disparaît derrière des bandes de nuages, pareilles à des épées qui le décapiteraient.
A présent, nous sommes à deux mille huit cents mètres d'altitude. Nous descendons en un vol plané très hardi. Notre avant pique dans l'ombre. Le monde entier tourne autour de mon rêve. La plaine se soulève et devient ciel; le soleil me passe sur la tête comme s'il remontait au zénith; la montagne danse une gigue frénétique; les villes et les bourgades sont projetées dans l'espace comme des cailloux, par une fronde titanique. Le soleil, dans l'enveloppement des bandes d'or, tourbillonne. Un discobole divin le lance vers le destin futur...
Le bienvenu me devine absent et me ramène à lui en me touchant le coude, comme il faisait lorsque, de sa place, dans la carlingue, au milieu des petits nuages blancs et rouges des tirs autrichiens, il me demandait le carnet de vol pour y écrire tranquillement : « Mauvaise carburation. Les radiateurs sont froids. J'espère pouvoir regagner nos lignes. » Je le regarde, je le regarde bien.
11 a les cheveux tondus au ras de la peau, comme les athlètes grecs, comme les lutteurs du gymnase. Je voudrais lui donner le nom d*un des trois Mages, du plus jeune, de celui qui a la peau bistrée, de grosses lèvres, des yeux saillants, de celui qui portait la myrrhe.
l^iémontais d'aujourd'hui, calme, volontaire, tenace, non sans quelque souplesse et amour du jeu, précis et hardi, bien résolu à vaincre et à jouir. Il a vingt-sept ans : il est à ce comble de la jeunesse, où la première faim étant apaisée, commencent les retardements sur la saveur.
Un jour il est allé passer trois heures à Vérone, dévoré de désir et d'anxiété, pour voir une de ses amies qui ne faisait que traverser la gare dans un train de la Croix-Rouge. Servi par son astuce et sa froide hardiesse, dissimulant une avidité presque sauvage — après la longue abstinence du camp d'aviation, — il a pu réussir à se retrouver avec elle. Pour quelques instants? Pour une éternité? La vision de toute cette chair douloureuse, entassée dans les compartiments lugubres a traversé son délire. Et pour se pardonner à lui-même son impiété, il a promis, à son remords, l'expiation : il a juré de s'offrir, désormais, au plus grand péril, pendant toute la guerre...
Il me raconte cela sur le seuil, tandis qu'on vt)it briller l'Ausa sous la lune nouvelle et qu'on entend sur le pont le piétinement des chevaux.
Pour avoir vingt-sept ans, je donnerais le livre d'^ Icyone.
J'ai ma photographie d'hier, implacable, qui rae montre ce que je suis, ce qu'est mon visage. Et pourtant, aujourd'hui, à cheval, j'avais je ne sais
quelle sensation juvénile de mon corps. Tout à l'heure, sous les brosses rudes et sous les gants de crin, j'avais je ne sais quelle sensation juvénile de mes muscles, de mes tendons, de mes artères.
Mais là, sur la photographie d'hier, sur V « ins- Le jeune tantané » impitoyable, je suis déjà vieux. Je le vois "^^"^* bien. Il y a là quelque chose de sénile, qui a beau me paraître étranger, que j'ai beau ne pas sentir en moi. Quand je marche, quand je galope, quand je vole, quand l'air me frappe, quand le vent me siffle aux oreilles, j'ai de mon visage un sentiment qui n'est pas réel. Je crois avoir le visage ferme et lisse de ma volonté. Et celui-ci est un visage ridé de petit vieux rengagé.
Tout à l'heure, cependant, devant la porte de l'écurie, j'ai sauté à bas de ma selle avec une légèreté de voltigeur; et je me suis retrouvé debout, en équilibre immédiat, sur mes jambes élastiques.
Il y a une jeunesse de mouvement qui peut être conservée longtemps par la discipline. Mais l'âge et la passion, accouplés sous un même joug, continuent de vous labourer la face.
Le fil d'écarlate que je mis autour du cou d'un de mes héros, pour rappeler la menace de la hache, n'était qu'une figure de mon inquiétude. Je songe parfois qu'il me plairait de tenir ma propre tête dans ma main, comme certains soldats de la Légende dorée, et de laisser au reste de mon corps ses illusions musculaires.
Le bienvenu m'offre le bon risque avec une certaine coquetterie, comme on offre un trèfle à quatre feuilles. Demain, à midi, commencera la symphonie sanglante. Mardi matin, nous irons, sur notre léger « Farman », reconnaître les lignes ennemies et
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proléger avec notre mitrailleur I. « Caudioii » qui feront lo service de nos batteries.
Le ton vital semble augmenté aussi, dans les choses qui nous entourent. La tête rase du bienvenu a pour fond les images équestres du Gattamelata et du Colleoni. La Léda du Musée de Sainl- Aiarc n'est plus saisie par le grand cygne de l'Eurotas; ce n'est plus un pied palmé, mais une serre d'aigle qui pétrit la longue cuisse voluptueuse.
— Pourquoi Léda parmi les condottières et les Victoires? me demande l'amant de Vérone, tandis que dans ses yeux mâles, ondule une autre image.
— Parce qu'elle est la mère des Dioscures qui, cette nuit, reviendront baigner leurs chevaux blancs dans le ïimave.
Il sourit. L'émail de ses dents est intact. J'éveille en lui l'instinct de la poésie.
Certains jours, à une très grande altitude, lorsque tout était divin autour de nous, au-dessus de nous, et que nos ailes nous semblaient immobiles, rayées par les ombres fines des tendeurs, il me demandait le carnet et lâchait les leviers pour m'écrire une de ses pensées lyriques.
Nous sommes à présent assis tous deux sur ce banc. On parle des appareils, des camarades, des chefs, de la chance, de la malchance. On regarde sur la carte la distance entre Campoformido et Vienne : notre rêve! Avant-hier, le colonel Barbieri, à Pordenone, démontrait l'impossibilité de mener à bien l'entreprise avec un « Caproni » de 300 chevaux. On discute, on s'obstine, on veut, on espère.
On imagine et l'on dessine un avion à triple moteur, robuste et rapide, armé à Tavant et à rarrit'Tf : uno oscadrilb' formidahlo, cnp.jhlo Ho jrtor
sur Schœnbrunn dix mille kilogrammes de tritol.
Nous sommes tous les deux sur le banc, l'un à côté de l'autre. Il nous semble que nos destins se mêlent, se nouent. Il est jeune et je ne suis plus jeune. Et tous deux, mardi, avant midi, nous pourrions être morts, n'être plus qu'une poignée de chair carbonisée, un peu d'os noircis, un peu de cartilage ratatiné, une tête tranchée avec quelques dents d'or reluisant dans la boue. Ou peut-être abattrons-nous un avion ennemi, le premier! et descendrons-nous dans la gloire!
Quand je le lui dis, ses yeux étincellent, entre ses paupières retroussées comme celles des bronzes archaïques.
Il se lève pour s'en aller. Il a des gants trop justes. Il est encore loin de la véritable élégance. Mais ses dents blanches sont brillantes comme làhaut, dans la tourmente des cimes, dans l'ouragan de pierre, sur l'alpe, quand je me retournais et que, de mon siège de l'avant, je lui faisais un signe résolu.
Sur le seuil, dans le soir limpide, tandis que la lune nouvelle brille entre les arbres de la rive, et qu'un gamin siffle sur le toit d'un chaland amarré; tandis que là-haut, sur la route de Palma, hennit un cheval et que là-bas, le 305 de l'île Morosina gronde sans arrêt, mon jeune ami se reprend à parler de sa belle maîtresse, de l'heure furieuse de Vérone.
Un médecin-major, dans le train de la Croix- Rouge, l'avait vu passer. Comme l'infirmière faisait semblant de ne pas le connaître et dissimulait son trouble, le médecin-major avait dit : « Regardez! quel jeune capitaine! On le prendrait pour un enfant! »
210 l.N\ («l \ LA lll A.NCI .
iil le capitaine inexpliqué, avec une modestie charmante : « Je m'étais fait la barbe. »
Il s'en va. Il va dîner, puis il repart i)our Campofùrmido. Je raccompagne dehors. Je le suis du regard jusqu'au delà du pont.
Je n*ai pas envie d'aller au mess, je n'ai pas envie do me retrouver dans cette salle enfumée, pleine do bavardages; je n'ai pas envie d'entendre encore à travers tout ce tintamarre, l'officier de l'intendance me parler « de mon cheval de charge » et du « prélèvement » d'un uniforme pour mon ordonnance.
■ L'esplanade est vide de camions, parce qu'on doit, demain matin, l'aplanir et la sabler. L'Ausa est lisse comme un miroir, sans le moindre frisson, sans la plus légère ride. Elle est jeune.
Je franchis le pont et je vais à l'aventure. Les chemins encore encombrés de soldats sont comme des artères gonflées do sang noir. Des camions passent en ronflant, avec un œil bleu. Passe une file de chevau-légers qui tiennent leur monture par la bride. Passe une automobile du Grand Quartier, à toute vitesse, avec le seul phare de gauche allumé. VAusa et L'Ausa ne bouge pas; elle paraît stagnante comme
le Léthé : celui qui la franchit est un mort. La lune est insensible comme au temps de l'insomnie de Sapho.
Je reviens sur mes pas. Je suis la route de Palmanova. J'arrive devant la chaîne tendue par les sentinelles, devant la barrière nocturne. Sans m'arrêter, je l'enjambe. L'œil bleu d'un camion vient à ma rencontre. Comme il approche, la lueur m'éblouit, car le soldat qui le conduit a gratté le vernis bleu et ménagé, au centre, un disque de lumière blanche, pour mieux voir la route. Je m'écarte et me heurte contre quelque chose qui grogne et qui pue.
C'est un prisonnier en haillons qu'un lancier à cheval pousse devant lui, sur le talus.
Je vois, là-bas, tout le long du front, resplendir les obus lumineux. J'arrive à FAmbulance et rebrousse chemin. Un médecin fume un cigare devant la porte, tranquillement.
Je rentre. La paix me fuit. Je suffoque. Il y a, dans ces pièces réquisitionnées, une odeur d'étoffe neuve : celle des paravents apportés par le tapissier d'Udine et qui me servent à cacher les horreurs du style gorizien. Des paravents? Gomme je voudrais Les paravents cette nuit appuyer ma poitrine contre un parapet de ^^ ^^ parapet. tranchée !
Ce lit réquisitionné me semble ridicule avec ses deux oreillers, sa couverture bien préparée, son édredon brodé, et cette carafe d'eau sur le marbre de cette table de nuit.
Je n'ai pas sommeil, mais je crois que j'ai un peu faim, car je sens que ma tête se vide. A cette heure le jeûne est inévitable. N'est-ce pas la veillée? la grande veillée?
J'entends un piétinement de troupes sur le pont. Mon cœur bondit. Je sors, j'accours.
Ce sont des troupes de couverture, une infanterie La marche d'élite. Leurs rangs s'avancent dans la clarté de la ^^^ "^"^* lune à son déclin ; ils franchissent l'Ausa, traversent la ville endormie et sans lumières. Un pas alerte. Une gaîté franche. Des éclats de plaisanterie, de rire, de chants. Et ils s'en vont mourir.
Ce matin, au camp de Versa, dans la lumière méridienne, sous le ciel candide, le torrent de chair mortelle me paraissait perdre sa consistance et se changer en une multitude de spectres prêts à s'évanouir^ sur la prairie, comme l'ombre d'un nuage.
Mais ces autres gens, dans la nuit, je ne sais pourquoi, pèsent sur moi comme si je les portais, comme si moi-même je les conduisais à la mort. Ce ne sont plus des spectres, ce ne sont plus de fugitives images. La lumière ne les dévore plus, ne les consume plus. Ce sont des hommes, des ossatures, des muscles, des respirations. Homines durum genus, Ik ont cette terrible odeur qui vient du nombre, quand il est nombre par le destin pour ses besognes. Ils sont tout près de moi. Un coude me heurte; la crosse d'un fusil me bat contre la hanche; une forte haleine me passe sur la joue. Je me confonds parmi ces hommes.
Je rentre dans ma substance. Il me semble que mon âme jette des étincelles et que ces étincelles s'attachent à leurs os. Ils parlent, ils crient, ils chantent; et moi je suis silencieux.
J'ai chanté pour eux, ils chantent pour moi.
Personne ne me reconnaît, dans la nuit. A l'aube, ils me reconnaîtront. Ils crient : « Vive la guerre ! » Ils crient : « Vive l'Italie ! » Je crie en eux. u cheval Passe un capitaine sur un cheval énorme comme
du coiiMni. jgg étalons des conductiers, sur le cheval de Bartolomeo Colleoni, si grand qu'on le croirait exhaussé par un piédestal, avec sa croupe puissante, son large poitrail de taureau, son cou massif et sa crinière.
D'où peut bien descendre ce destrier monumental? Où donc est allé le chercher la Réquisition des quadrupèdes? On dirait une bête de légende, revenue pour emporter vers un nouveau but, un nouveau destin. J'entends sonner sur la route ses quatre sabots ferrés, distinctement, à travers le bruit des pas et des clameurs. J'aperçois les longues touffes
sauvages sur ses paturons, sa queue frisée et ondoyante comme si, en chemin, se fussent défaits ses tresses et rubans de parade.
N'est-ce pas le cheval qui demain, à la nuit, s'abreuvera dans le Timave aux sept sources? II n'est pas blanc comme le cheval de Castor, il est noir comme l'enfer du Garso.
L'officier qui le monte est membru, lui aussi, enveloppé dans son ample capote, le capuchon sur les yeux, taciturne. C'est un destin confiné dans une ossature plus qu'humaine. Il paraît sculpté dans la clarté froide, superbement.
Je le suis, tout en rêvant. La poésie me travaille le cœur, comme une serre invisible; et mon instinct de cavalier me tourmente les muscles des jambes. En d'autres temps, j'eusse rêvé de précipiter ce destin sans visage et de placer le mien sur la selle, en usurpant le pouvoir. Je marche aux côtés des soldats, avec je ne sais quelle merveilleuse humiliation dont mon cœur se remplit comme d'une félicité inattendue.
Nous voici à l'ombre des maisons, dans une rue plantée d'arbres. Dans un carrefour, la lune basse apparaît au bout de la route, sur la droite, et éclaire notre rang. Un sous-lieutenant imberbe me reconnaît à mon collet blanc du régiment de Novare et aux deux petites ailes d'or qui brillent sur ma manche. Je préviens ses démonstrations. Nous échangeons quelques paroles à voix basse.
— Vous venez avec nous ?
— Je viens avec vous.
— Jusqu'à la tranchée?
— Jusqu'à la tranchée.
Il frémit et il a deux beaux yeux purs, rayonnant d'amour et de ferveur. Il se tait, sur mon geste. Nous
Jl'i KNVOI A 1 NCE.
rentrons dans l'ûnibre. Nous marchons en silence, au pas des soldats. A présent, nous avons dépassé le faubourg; nous sommes sur la grandVoute blanche. Le cheval gigantesque s'enlève sur un ciel étoile. S'il se cabrait, il semblerait prêt à prendre son vol pour retourner dans la constellation qui porte son nom, tant sa forme est fabuleuse.
Le chant de la ^gg soldats eutounent un chant qui, de Tavant-
(jrand route. . i • • • » i
garde, se propage jusqu aux plus lointams tramards. Nous mesurons notre pas sur la cadence et il nous semble que nous sommes à tout jamais immunisés de la fatigue.
Près de moi, un soldat no chante point; mais, de temps à autre, emporté par l'impétuosité des refrains, il lance quelques notes sans suite, tout comme s'il avait la bouche pleine. Je le regarde. Il a en efîet la bouche pleine. Il mange ses provisions de route. On devine du pain frais, à l'odeur. Tout de suite ma faim se réveille.
Sans aucune honte, je lui demande un morceau de son pain. Il se tourne vers moi, confus :
« L'aije muccicate^ ignore tenende » (Je l'ai mordu, monsieur le lieutenant) fait-il avec un gentil regret et en me montrant la marque de ses dents sur la croûte brune. ♦
Avec une émotion profonde, comme si j'entendais la voix même de mon Irère, parti tout jeune de la maison paternelle et qui jamais ne revint, je reconnais l'accent de mon pays, le patois de la terre des Abruzzes.
Je le regarde. Il ne peut avoir plus de vingt ans.
Lui aussi a des dents blanches, dans son sourire
d'innocence, et des yeux étincelants comme ceux des
. possédés que je vis s'agiter autour du sanctuaire de
Casalbordino, derrière les grands étendards emportés par le tourbillon du miracle. « Evviva Maria! »
Je lui enlève son pain de la main; je le casse en Le pain deux et je lui en rends la moitié. Il demeure surpris, ''^'"pu. les yeux baissés. A la clarté des étoiles, je remarque ses longs cils retroussés. Je refoule des mots de son patois — de notre cher patois — qui me montent aux lèvres. Je mords la croûte et la mie, franchement.
Et c'est le meilleur pain que j'aie jamais mangé, en vérité, depuis que j'ai des dents d'homme.]
Telle est la. cendre inquiète d'un de mes jours vécus avec « cette pensée dominante » qui est le thème mélodique du conte musical que je composai dans l'exil, à Tombre des pins landais, vers le temps du solstice, il y a trois ans.
Ce récit, je vous l'adresse là-bas, au pays de Sylvie rilalienne, ô Chiaroviso, comme le don de Tallié et le souvenir de l'hôte, accompagné de cet envoi qui pouvait être bref comme celui d'une ballade et qui, sous ma main, est à présent devenu un gros livre, pour mon plus grand plaisir : divaguer étant le propre du convalescent.
Les paquets Je souris en pensant à ces petits paquets de feuilles dejeaiiies. comprimées et desséchées venus de Calabre qui, un jour, vous intriguèrent et vous ravirent : je vous les offris sur une nappe étendue dans l'herbe de Dame- Rose, dans l'herbe qui n'était pas encore fauchée, toute frissonnante de fleurs simples et d'avoines folles, sauf aux creux des sillons dessinés par le jeu de nos lévriers.
Les paquets étaient de forme carrée, tels de petits volumes cachetés par un solitaire qui eût heureusement confondu la bibliothèque et le verger. *
Il fallait se servir de l'ongle pour briser la première feuille. La membrane tombait en miettes mais les nervures résistaient comme les nerfs, au dos d'un livre relié en parchemin. La seconde feuille était plus résistante et plus encore la troisième, et plus encore la quatrième. L'enveloppement se faisait de plus en plus serré à mesure qu'il se rapetissait. Les doigts n'arrivaient jamais k la fin ; et l'attente irritait la curiosité; et le retard faisait croire au goût que là
dedans se cachait la chose la plu3 délicieuse du monde.
Et j'ai toujours présent à la mémoire la grâce de votre visage qui se penche tandis que, l'eau vous venant à la bouche, vos lèvres tour à tour s'entr'ouvrent et se rapprochent.
Mais voici la dernière feuille dans laquelle est enveloppé le secret, parfumée comme la bergamotte. L'ongle la brise, les doigts s'ouvrent et se teignent de suc jaune, s'enduisent de je ne sais quel onguent solaire. Quelques grains de raisin dégonflés, rissolés, d'une chaude couleur de tan foncé, de cette couleur qui « semble obtenir dans l'œil son plus haut degré », quelques grains humides et huileux, pour ainsi dire, de cette huile ineffable où flottent certains yeux châtains que je sais, quelques grains d'une grappe cueillie à la vigne du soleil apparaissent alors, pressés l'un contre l'autre, avec je ne sais quoi de lumineux dans leur brun, avec je ne sais quoi de brûlant sans flamme, avec une saveur qui vous délecte avant d'être savourée.
Ainsi, ô Chiaroviso, le récit de LA LÉDA SANS CYGNE est enveloppé dans ces innombrables feuillets qu'il convient de déplier ou de couper. Je ne dis pas qu'au fond la saveur soit aussi exquise, mais à coup sûr, elle est insolite.
Quand la dure sentence du médecin me cloua dans Les ténèbres. l'obscurité, m'assigna dans l'obscurité l'étroit espace que mon corps occupera dans le sépulcre; quand le vent de l'action se refroidit sur mon visage, l'effaçant presque et quand les fantômes de la bataille furent d'un seul coup exclus de mon seuil noir; quand le silence se fit en moi et autour de moi ; quand j'eus
2! s J.N \ ni \ 1. \ il'. ANC i:.
fait l'abandon de ma chair et retrouvé mon esprit, dominant ma première anxiété confuse, se réveilla le besoin d'exprimer, de signifier. VA presque aussitôt je me mis à chercher quelque ingénieux moyen d'éluder les rigueurs de la cure et de tromper le médecin sévère, sans toutefois enfreindre ses commandements.
Il m'était défendu de discourir et tout spécialement de sculpter les mots à ma façon; en outre, il ne m'était pas possible de vaincre ma vieille répugnance pour la dictée, ni cette pudeur secrète de l'art qui ne veut pas d'intermédiaires ou de témoins, entre la matière et celui qui la traite. L'expérience me dissuadait d'essayer à écrire la page, les yeux fermés. La difficulté n'est pas dans la première ligne, mais dans la seconde et dans les suivantes.
Alors, il me revint à la mémoire, la manière des Sibylles qui écrivaient leur brève sentence sur des feuilles dispersées au vent du destin.
Je souris, d'un sourire que personne ne surprit, dans l'ombre, quand je reconnus le froissis du papier que la Sirénetta coupait en listes à mon intention, étendue sur le tapis, à la lueur d'une lampe basse. ^
Quand elle s'approcha de mon chevet, marchant avec précaution, et m'apporta la première liasse de listes égales, je soulevai doucement mes mains qui depuis si longtemps reposaient le long de mes hanches. Je sentis qu'elles étaient devenues plus sensibles, avec, dans leur dernière phalange, quelque chose d'indistinct, et qui ressemblait à un afilux de clarté.
Un art J'allais apprendre un art nouveau.
Avant, ma main soupesait la matière et mes yeux
nouveau.
la considéraient. La matière avait une couleur, un relief, un timbre.
La plume était comme le pinceau, comme le ciseau, comme Tarchet du musicien. La tremper était un plaisir glorieux.
L'esprit, humble et superbe tremblait en mesurant la rame compacte et intacte à transformer en un livre vivant.
La qualité de l'huile pour la lampe était choisie, comme pour une offrande à un dieu inconciliable.
Dans les heures de création heureuse, la chaise dure devenait un prie-dieu grinçant sous les genoux qui supportaient la violence du corps plié en arc.
Dans l'obscurité, un sentiment vierge renouvelait en moi le mystère de l'écriture, du signe écrit. Mon corps était comme dans un cercueil, étendu et serré. Je croyais être un scribe égyptien au fond d'un Le scribe hypogée. J'occupai ma caisse de bois peint, étroite égyptien. et adaptée à mon corps comme une gaine.
En souriant, je pensais : « Aux autres morts, les familiers ont apporté des fruits et des gâteaux. A moi, scribe, la miséricordieuse présente les instruments de mon art. Si je me levais, ma tête ne heurterait-elle point le couvercle où est peinte à l'extérieur mon image de naguère, avec de grands yeux limpides, ouverts sur la beauté et sur l'horreur de la vie? »
Ma tête demeurait immobile, serrée dans ses bandelettes. Des hanches à la nuque, une volonté d'inertie me rendait fixe, comme si vraiment l'embaumeur eût accompli sur moi son œuvre.
Tout de suite, mes mains trouvèrent les gestes, avec cet infaillible instinct qui est, dans les mem-
220 ENVOI A I. A MIA.NCK.
branes des chauves-souris, quand elles effleurent les aspérités des cavernes ténébreuses.
•he. Je prenais une liste, je la palpais, je la mesurais. Elle était semblable à un de ces cartouches dépliés, à une de ces banderoles sacrées que les peintres mettaient dans leurs panneaux. Il y avait quelque chose de religieux dans mes mains qui la tenaient.
Je l'entendais crépiter entre mes doigts qui tremblaient. On eût dit que mon anxiété soufflât sur le tison ardent que j'avais au fond de l'œil. Des flammes et des étincelles s'envolaient dans le tourbillon de Tâme.
Je sentais, sur mes genoux, la main de la miséricordieuse. Je les soulevais légèrement pour recevoir la tablette. Elle était, pour moi que l'ombre avait envahi, comme une plaque votive. Entre le pouce, l'index et le médius, je prenais le crayon. Le médius avait toujours le sillon du travail obstiné. Nulla dies sine linea.
Et je tremblais devant cette première ligne que j'allais tracer dans les ténèbres, sans apercevoir les mots.
Je cherche parmi les rubriques du Nocturne et je trouve ceci :
récris [Je n'écris pas sur le sable, j'écris sur l'eau.
suri eau. Chaque mot tracé s'enfuit, comme dans la rapidité d'un courant obscur. Entre la pointe de l'index et du médius, je crois voir la forme de la syllabe que je trace. C'est un instant accompagné d'une lueur, d'une sorte de phosphorescence. La syllabe s'éteint, s'clîacc, se perd dans la nuit fluide.
La pensée semble courir sur un pont qui derrière elle s'effondre. L'arche qui s'appuie sur la rive n'est plus; soudain s'écroule la voûte médiane. Mon anxiété atteint la rive opposée dans un effarement de fuite, tandis que la troisième arche cède et disparaît.
J'écris comme celui qui jette l'ancre, et le câble file, toujours plus rapide, et la mer semble sans fond, et le bec ne parvient jamais à mordre ni le câble à se tendre.]
Un jour, il me vint le désir subit de reconnaître l'accent de mon art ancien; et je me rappelai certaine œuvre écrite dans ma retraite de la Lande, environ la fin dû printemps et le début de l'été, écrite avec une plume et une attention plus aiguës que jamais.
La voix de Desiderio Moriar résonna dans l'obscurité.
« La nuit n'est-elle pas omniprésente et perpétuelle? Si je ferme le poing en plein midi, voilà que je fais la nuit dans le creux de ma main. »
Le visage de Desiderio Moriar m'apparut dans l'obscurité. « Il fit la nuit dans son âme en se couvrant les yeux avec ses paumes ; et il demeura silencieux. »
Alors, je priai quelqu'un qui se tenait à mon chevet, de me relire ces pages oubliées.
Il s'y trouvait, çà et là, quelques linéaments d'art nocturne. Il s'y trouvait des mots d'une étrange puissance qui semblaient avoir été tracés les yeux
l..\ \ (Il A LA l i> A.NCL
fermés. Entre les lignes, les aspects de la vie assumaient le caractère des apparitions. « Notre vie est une œuvre magique qui échappe à l'examen de la raison, et elle est d'autant plus riche qu'elle s'en écarte davantage, car c'est un pouvoir occulte qui la régit, souvent à rencontre des lois apparentes. »
La vocation de la mort y était exprimée par des modes musicaux d'une nouveauté qui m'enchantait. J'avais donné à la « pensée dominante » un surprenant visage de femme, « ce visage antique et neuf aux larges plans fortement assemblés comme sur une tête de Roi pasteur, sculptée dans le basalte ».
Certaines cadences faisaient tout à coup bondir mon cœur rapide et provoquaient, au fond de mon œil blessé, de grandes lueurs, comme dans un incendie qui reprend.
Et j'étais immobile, toujours. Les horizons se rapprochaient comme quatre barrières, se fermaient comme un enclos. La ville, au milieu, était sans vue, sans respiration, sans âme. La maison, pleine de sollicitudes, de voix étouffées, de soins, de rumeurs secrètes, de petits dieux cachés, se faisait silencieuse, n'était presque plus visible, devenait inexistante. Seuls, les quatre murs de ma chamfbre existaient; et, à l'entour, c'était le vide sans bornes. Puis seules existaient les quatre colonnes de mon lit que j'aurais prises, dans les ténèbres, pour les quatre lances d'une tente carrée, au milieu du désert. Puis seuls existaient mes os, seul existait mon squelette enveloppé de chair. Et, dans mon squelette, il y avait comme une coagulation soudaine de la vie. La vie se grumelait, se caillait comme le sang qui ne circule plus. La pesanteur était horrible.
ENVOI A LA ru ANGE. 223
Et j'écoutais la voix du lecteur : « Tout mon être adhéra à l'inconnu qui est le fond de la vie, par l'ombre enfermée dans le corps, par l'obscurité qui occupe les replis de la chair, par tout le noir des viscères et du cœur. Je sentais suinter vers moi la douleur et la mort, comme ces gouttes qui suintent de la paroi d'une caverne ténébreuse. Une poésie désespérée devint ma propre substance... »
Est-ce donc un présent funèbre que je vous ^e vréseni
A r.1 • • o funèbre,
envoie, o Lhiaroviso .^ '
C'est la dernière œuvre d'art pur que j'aie composée dans la solitude de l'extrême Occident. Si l'on en considère la matière et le travail, elle semble fermée comme une de ces pommes aux belles écailles que porte le plus haut rameau du pin blessé et qu'on ne pourrait cueillir, j'imagine, si ce n'est pour la fixer à la pointe du thyrse c< qui rend furibond celui qui le porte ».
J'oublie donc que j'ai déjà comparé cette œuvre à quelque chose de plus doux que les dures amandes protégées par l'écaillé vert-brun? Mais, peut-être que les deux similitudes lui conviennent, car rien n'est inconciliable devant la souveraineté du rythme.
Je m'étais mis à la composer très attentivement pour me faire la main au style d'une œuvre plus vaste, intitulée Le Printemps. Une fois encore, pour découvrir les aspects de l'inconnu, j'étais aidé par ma plus profonde sensualité. Ce récit mystérieux, j'oserais presque dire mystique, est riche d'éléments naturels plus que tout autre. Le mystère y est figuré par une succession d'images denses, corporelles, d'un relief palpable, exemptes de toute indé-
224 ENVOI \ r. \ m ANC F.
termination, exprimées dans une langue que l'éloigncmeut semble avoir rendue plus puissante, tel le vin qui navigua.
D'ordinaire je suis fort habile à discerner ce peu de chose qui, fait par moi, risque de me plaire. Ceci me plaît. Il y a là tout le meilleur de mes défauts et de mes qualités, avec quelque chose d'indéflnissable qui annonce une troisième jeunesse de mon esprit.
Mes intimes savent que l'unique louange qui me touche, est celle que je me fais à moi-même, bien rarement. Je souris en prenant dans la main cette chose d'art, la soupesant et l'estimant en parfait Le connaisseur, connaisseur, comme si ce n'était pas la mienne, avec un œil qui s'emploie pour deux, tandis que la nécessité de l'action me pousse, et que mon désir de la beauté semble irrévocablement se soumettre à ce « rylhme de perfection sublime seulement consenti aux hommes dans l'heure qui suit le trépas ».
Est-ce donc un présent funèbre que je vous envoie, ô Chiaroviso, là-bas où les cygnes sillonnent toujours en paix l'étang de Sylvie la Romaine?
Au fond, ce n'est qu'une histoire de chenil, peu différente de celles que nous nous racontions, certains soirs, assis sur les bancs de nos favoris, brisant leur biscuit carré, tandis que les garçons continuaient d'éparpiller la paille fraîche dans les litières contiguës, d'où montait de temps en temps une plainte de jalousie.
Je crains que Marcel, avec sa tenace aversion pour les barzoïs, ne soit empêché de goûter mon récit, surtout après la fAcheuso épreuve faite sur notre champ de course par ces descendants de la
race tartare qui, dans le steppe originel d'Asie, défendait la tente contre les fauves nocturnes et ne redoutait pas alors de se mesurer avec le léopard — cette race qui plus tard s'amollit dans son émigration vers l'isthme caucasique, vers la Tauride et le Volga, mais se perfectionnait peut-être en grâce et sveltesse, par des croisements avec le blond lévrier de Perse figuré sur ces miniatures de chasse où les rois sassanides tendent l'arc, tandis que leurs favorites à cheval jouent de la harpe et du tambourin!
Je sais qu'il ne sera pas ému par une si noble généalogie, résumée avec un tel soin dans cette période enroulée sur elle-même comme le dos d'un lévrier qui dort sur un beau tapis. Mais ne m'accordera-t-il pas une certaine indulgence, si je lui dis que j'avais coutume d'entraîner mes barzoïs de dix-huit mois avec un terrible greyhound, afin de leur ôter toute trace de la mollesse acquise en Occident, — si je lui dis que j'aime surtout ma meute « plumeuse et spumeuse » le long du rivage de la mer?
Au fond, c'est une véritable histoire de chenil. Une histoire Admettons qu'il ne s'agisse pas vraiment de lévriers, mais de cygnes. Il faut pour le moins reconnaître la parenté de tels cygnes avec ceux-là, originaires non pas de l'Eurotas mais de la Moskowa, qui réussirent à effrayer les seize ans de Donatella.
Vous vous rappelez la belle histoire que notre grande amie nous raconta, de sa voix si fraîche, sur le banc de son divin Plotinus — the fastest dog of his day — un soir de juillet mémorable dans les annales du Greyhound Club de France, puisque ce fut le soir où devaient naître les huit fameux petits
de chenil.
•j:!i. l.-N \ ol A LA K RANGE.
de la noire White Orris, épousée par le fils blancazur de Platonic et de Slreemoch?
/.« Un pensionnat de jeunes demoiselles nobles fondé
f.eusionnairei p^p ^^g vieille dame, en souvenir de sa fille morte :
fl les cygnes. ^ j • j -i- j»
une grande maison de campagne au milieu d un parc immense et solitaire comme un steppe, blanc de trembles, ocellé d'étangs. Chaque soir, les pensionnaires vont jusqu*à un étang qu'elles savent et qui est couvert de cygnes.
Elles traversent le parc en se tenant enlacées et elles chantent en ehœur. Elles portent le pain aux cygnes qui accourent vers le bord en fendant l'eau plane; et dans le soir qui tombe, la surface de l'étang n'est plus qu'un rayonnement de sillages. Des rires, des cris, des sautillements; et je ne sais quelle vague terreur, car les grands oiseaux taciturnes regardent de côté avec un œil froncé, et, pour saisir le pain, s'approchent d'impérieuse façon, relevant leurs ailes en calice sur leur dos, dressant le col à la hauteur des ceintures. Les jeunes filles ont leurs préférés, et parfois même en imitent les attitudes, inconsciemment, comme l'amante imite le bien-aimé et sur lui se compose.
Or donc, voilà que certain soir, les demoiselles, grisées par leurs chansons, oublièrent d'apporter le pain. Les cygnes accourent et ne reçoivent que paroles de regret, promesses qui ne remplissent pas les mains vides. Un d'eux siffle de colère, comme le serpent dressé en face de l'enchanteur.
Quand les petites les ont quittés pour reprendre le chemin du retour, navrées d'avoir déçu leurs favoris, voilà qu'elles entendent derrière elles un bruit de pieds palmés et de plumes qui s'entrechoquent. Elles se retournent et reconnaissent la
troupe mécontente qui a quitté l'étang et les poursuit, sans grâce, dans l'allée.
Elles jettent un cri qui accroît leur frayeur, et elles se mettent à courir, croyant sentir sur leurs talons le souffle des longs cols, croyant voir à chaque tournant la tache blanche du bataillon menaçant. Elles ne s'arrêtent pas. Les plus timides et les plus folles communiquent aux autres la peur et le délice d'avoir peur.
Elles arrivent à la maison, dépeignées, toutes pâles, hors d'haleine, avec, dans le blanc de leurs yeux, la volupté d'un danger inconnu. Elles racontent l'aventure, s'interrompant l'une l'autre, et d'une voix que brise l'émotion. Une d'elles, tout à coup, éclate en sanglots.
Entrant par les fenêtres ouvertes, le crépuscule a le regard torve des cygnes ; les rideaux agités par la brise ont le frémissement de leurs plumes. La nuit descend comme les nuits des légendes.
On se conte des histoires jusqu'à une heure très tardive. L'inquiétude éloigne le sommeil des couches virginales. On écoute, on palpite, on tressaille. Lorsque les yeux fatigués se ferment, lorsque s'apaisent les petits seins épargnés, voilà qu'entre les plis des courtines blanches un col s'allonge vers le chevet.
228 IN \ <'. A LA 1 KA.NCi.
LaUda II y avait une copie dorée de la Léda Marcienne,
dorée. g^^j. ^^ socle en marbre de Vérone, dans le cabinet
que choisit, par suite d'une favorable disposition de
la lumière, le docteur appelé pour examiner mon
ceil blessé, le soir de mon retour du camp.
J'étais assis sur un escabeau; et le petit miroir percé resplendissait à la hauteur de mon front comme le feu d'un astre funeste. J'étais c^lme, mais attentif comme il m'arrive, lorsque je me retrouve seul avec mon destin et que je tends l'oreille pour surprendre un ckangement de rythme à introduire dans ma musique.
Le docteur abaissa le miroir. Son visage me plut, qui avait une certaine crudité en contraste avec toutes ces formes raffinées du xviii* siècle, dans ce petit salon adorné de médaillons mythologiques.
« Fermez l'œil gauche », ordonna-t-il, sur un ton brusque qui me sembla rendre encore plus solide et plus droite mon épine dorsale, « et dites-moi ce que vous voyez de cette statue qui reluit. »
La dorure brillait sur la longue taille, sur les longues jambes de la Léda callipyge; et trois vifs reflets accentuaient les ti'ois ongles que le cygne enfonce dans la cuisse avec une violence rapace.
J'appliquai un doigt sur ma paupière gauche. Je ne vis plus rien, sinon le double sommet de la chevelure, au delà d'une onde d'un bleu foncé légèrement ourlée d'ambre.
Alors, je ne sais pourquoi, m'apparut en plein esprit le visage de Donatella, tel qu'il était là-bas, quand, assise sur le banc de son champion, elle nous racontait l'aventure des cygnes, redevenue jeune fille de seize ans, fraîche et mystérieuse
da Démon.
comme sa voix : une des plus puissantes grâces de la terre.
Et je sentis, tout comme Nontivolio sur le quai des Esclavons, à quel point la vie était belle.
Toutefois, quand je me levai, quand je recon- Le sourire duisis jusqu'à la porte avec mon plus affable sourire, l'homme sans merci qui venait de me condamner, j'étais accompagné par une beauté d'une autre nature, pourquoi je crus plaire à mon Démon.
La vie est belle, même pour le borgne, puisqu'il peut se dire bienheureux au pays des aveugles.
J'imagine que vous êtes aujourd'hui dans la maison de Sylvie, ô Chiardviso, vêtue de cette robe blanche et courte que vous portiez en visitant la villa Torlonia. Vous avez un entretien, j'imagine, dans « la salle fraîche » de la fontaine qui alimente l'étang, à l'ombre des hêtres. Vous donne-t-on un concert de hautbois, de flûtes et de musettes, conduit par Lulli qui bat la mesure avec un thyrse? Ou peut-être la compagnie italienne dirigée par Dominique Biancolelli joue-t-elle pour vous Arlecchino e Lelio servi del medesimo padrone — Arlequin et Lelio valets du même maître?
Sur ce clair étang, les dames se plaisaient à us cerfs prendre avec des nœuds coulants, les cerfs que le P'''^ ^u lacs, son des cors, la clameur des meutes contraignaient à chercher le salut dans l'eau. Elles attachaient le lacs à l'avant de la nacelle et, relevant les rames, se laissaient traîner à l'aventure par la bête perdue Q[m tentait de regagner la rive.
N'y a-t-il pas, en un tel amusement, une certaine
230 ENVOI A \..\ 1 PANCK.
ressemblance avec mes divagations? Segnis ludibria lanyuoris.
La vie est belle et l'art est toujours à trouver; et aucune matière ne vaudra jamais ce que l'esprit invente.
L'autre nuit, je retournai à la Madonna deirOrto; j'entrai seul dans le jardin du Procurateur, par le débarcadère qui regarde la lagune, par cette grille fouillée où, un jour, j'avais vu hésiter les deux papillons blancs. Quelqu'un m'avait annoncé la floraison précoce du grand lotus. Je portais une lanterne sourde et un œil avide.
Je trébuchai à droite, sur ces trois marches en briques posées de chant. Je longeai les fenêtres grillées, entrevoyant la lueur d'une lune toute rongée qui se levait derrière les cyprès de Saint- Michel. Je tournai sous le mur qui court du côté de la Madonna. L'ombre m'enveloppa. Je ne pus éviter l'étroite et sombre pergola que certain jour j'avais redoutée. C'est là que j'étais attendu. L'air se refroidissait derrière moi. La sentinelle de l'altana, sur le Pavillon des Esprits, jeta son cri qui troubla les ondes de la nuit liquide.
u fleur Je pensais que la première fleur du lotus me ferait
un signe clair. Mais l'obscurité était encore plus profonde en ce lieu que je pensais reconnaître. Néanmoins, je tins la lanterne formée pour ne pas détruire le mystère qui, d'instant en instant, me rendait plus sensible. Je respirais l'odeur de Teau muette, comme si je me penchais sur la boucho d'un puits. II V nvail là quoique chose commo imohnlpine
du lotus.
sourde, dans les ténèbres. Il y avait là quelque chose comme une perfection présente. Il y avait là quelque chose comme un événement magnifique, suspendu dans le temps. Tout mon être s'efforçait de sentir au delà de sa puissance. Les limites de mon corps se confondirent avec les bords des larges feuilles.
Je fis la lumière. Une créature à ne pas embrasser, à ne pas posséder. Chaque feuille comme une face tournée vers une félicité visible pour elle seule. Des tiges si pures, d'un jet si spontané, d'une si nécessaire ascension, qu'elles ne pouvaient être nées d'une racine oblique. Une divinité debout que laissaient entrevoir les bords arrondis de son divin manteau. Je ne sais quelle ombre voluptueuse sur je ne sais quel penser éternel. Une volupté vaincue par la beauté. Une mélodie modulée d'en haut vers la profondeur, vers ce qui doit renaître. Un silence divisé et unanime.
Je n'avais pas encore aperçu la fleur. J'étais pareil à l'homme agenouillé qui lève les regards vers la robe ineffable d'où s'élance le visage nu, la candeur qu'il tremble de profaner, la virginité intacte.
Enfin! Elle dépassait toutes les feuilles, elle dominait toutes les tiges. Dès qu'on l'avait vue, elle obligeait à ne plus rien voir d'autre. Sans racine, seule, dans la nuit.
Une main me toucha l'épaule. Et seulement je me retournai.
La vie est belle. Sous les pergolas de cette vigne, La vigne Nontivolio aurait dû se courber : telle la grande ^^ Murano.
Circé versant le filtre dans les coupes, sur les tables dressées au ras du sol. C'était une vigne de Murano, une vigne solitaire, toute en pergolas, et légèrement inclinée vers l'eau à l'extrémité de l'île.
Ce fut hier, ou presque, et il m'en souvient comme d'un songe interrompu. Nous passâmes par un monastère sans religieuses, très vieux, sans portes ni volets, plein de femmes en haillons et d'enfants malingres, tout grouillant de maladies et de misère, tout bruyant de commérages et de cris et de pleurnicheries, à la fois vide et populeux, un monastère où brûlait et resplendissait le four d'un verrier, làbas, à l'extrémité d'un corridor encombré débuches, — un cœur de feu dompté. La douleur de la Foscarina, de nouveau, palpitait au bord delà flamme.
Ensuite, je ne sais par quel chemin, je ne sais par quelle porte, nous entrâmes dans la vigne comme dans une œuvre de verre, froide et verte.
C'était un labyrinthe de basses pergolas. On ne pouvait avancer en se tenant droit. Les vignes, çà et là, se détachaient des treillages qui ne tenaient plus, faits de piquets et de roseaux, pour se coucher sur la terre, pour s'enlacer dans l'herbe. Les sarments, à chaque pas, nous prenaient dans leurs entraves; les pampres nous passaient une main fraîche sur le visage; les vrilles essayaient de nous saisir l'oreille et le cou. Je tenais le bras levé à la hauteur de mon front pour protéger la vue qui me r» >i( , redoutant le piquet aigu et le roseau cassé, dans l'ombre trompeuse. J'entrevoyais les étoiles par les jours du berceau de pampres, et elles paraissaient voisines au point de pouvoir être touchées comme les grappes acerbes qui pendaient do Ions côtés, grenues et fermes.
Il y avait là comme une lumière de crépuscule, comme une lueur de perle, une blancheur de voi« lactée qui rendait sensible la transparence des pampres. Il y avait par endroits quelque chose d'hyalin, quelque chose de fragile comme de la glace verte qui se crevasse, qui se fendille. Le chant des rainettes continuait, par le son, cette fragilité, cette verdeur. Nous croyions entendre le bruit mou d'un crapaud qui traversait en sautant le chemin; et, posant le pied avec prudence pour ne pas l'écraser, nous frissonnions. Sans savoir pourquoi, nous éprouvions une crainte soudaine, une sensation alanguissante de froid comme si la fièvre, montée de l'herbe, nous fût passée dans les genoux. L'humidité semblait nous pâlir, nous blêmir. Le chemin s'amollissait. L'empreinte de nos pieds s'y creusait. Nous nous soutenions les uns les autres pour ne pas glisser dans la boue.
Nous revenions sur nos pas, égarés, hésitant au croisement des allées. Nous étions prisonniers du labyrinthe de raisin. Les pergolas s'abaissaient de plus en plus. Nous avancions tout ployés, enlacés par les sarments, étouffés dans la fraîcheur des feuilles, nous arrêtant pour mordiller les vrilles aigrelettes. Tout à coup, on voyait briller l'eau par une ouverture pratiquée entre la berge et les broussailles, comme un sentier pour descendre. Il y avait là, amarré à un pieu par un mauvais bout de spartan, un sandal pourri; et un tronçon de rame, Lesandal un échaume usé, une écope privée de manche don- pourrt. naient au silence recueilli dans ce bois creux une tristesse humaine qui faisait penser aux noyés solitaires.
De ce côté, la vigne était plus sauvage encore :
23 i INVdl A I. A FRANCK.
elle finissait en ronceraie, elle fînissait en roselière. Nous devinions, au delà des rejets, au delà des roseaux, le halètement du reflux, la touffeur de Teau morte, et des sifflements, des glissements mystérieux dans la vase. Étaient-ce les couleuvres qui se laissaient couler pour aller s'accoupler aux anguilles amoureuses?
Je ne sais quelle appréhension nous repoussait vers les entremélements ambigus de la vigne. Nous errions encore de pergola en pergola, nous baissant et nous relevant tour à tour. Sur chaque pampre on voyait une étoile, posée là comme un grain de lumière. Nous tâtions les grappes vertes pour y trouver une baie moins acide. Il nous semblait que l'humidité nous verdissait jusqu'à la ceinture. Le blanc des yeux de qui marchait à mes côtés était étrangement blanc.
La table A un Croisement d'allées, nous nous heurtâmes
rustique. contre une table rustique, sans nappe, autour de laquelle étaient disposées des écuelles et des bancs. Personne n'y était assis, à part une figure d'épouvante.
Nous nous assîmes, rêveurs, obéissant à une soudaine fatigue.
Alors, il y eut quelqu'un pour interrompre le silence et pour dire : « Cette table est faite avec le bordage de la barque qui péchait les algues dans la Vallée des Sept Morts. »
Il y a des mots qui semblent se créer dans l'air indistinct et ne pas porter la forme de lèvres connues. Il y a les mots des choses comme il y a les larmes des choses, tout aussi réels les uns que les autres. Quand nous entendîmes ceux-ci, ce n'est pas à une gorge amie que nous les attribuâmes
mais à un esprit qui demeurait en ce lieu ou qui le traversait. Ils étaient modulés selon cette lumière et cette o.mbre, selon ces aspects et ces linéaments, selon cette glauque froideur sous-marine où respirer n'était qu'une façon d'étouffer. Ils résolvaient dans un accord attendu les rapports musicaux de la mélancolie.
« Quelle barque péchait donc les algues dans la Vallée des Sept morts? » demanda une autre voix, mise au ton de cette même cadence.
La table était devant nous, faite d'un bois plus vieux que celui du chœur de Sainte-Claire où sont inscrits les noms luisants des premières clarisses, où est suspendu un bouquet d'épis. C'était du bois de pin. Il laissait voir ses veines et ses nœuds. Eclaté, crevassé, moussu, il conservait l'odeur du goudron et de la salure. J'avais appuyé mes deux coudes et je me tenais la tête entre les mains; et je croyais sentir la table ondoyer comme si, redevenue creuse, elle se fût refaite une quille à l'aide de ses quatre pieds.
Je tenais les paupières entrecloses; et je revoyais — de cet œil qui ne reconnaît plus les vivants mais reconnaît bien les fantômes, — je revoyais Robert Prunas, mon compagnon, fils de la Sardaigne, tombé dans la lagune, les ailes brisées, roulé, entraîné par le courant, retrouvé bien des jours après par les plongeurs, là-bas, aux Alberoni, tout décomposé dans le sac de son sarrau, avec la moitié du visage détachée du crâne.
Il y avait, en cette glauque froideur sous-marine, je ne sais quelle blême épouvante.
La vieille légende des lagunes faisait de la vigne une grève. Ecoutai-je? ou regardai-je?
Less^pt morts.
il Sept hommer. des rivages, des pécheurs d'algues, passant avec leur barque le long d'un banc, aperijurent le corps d'un noyé qui gisait sur le flanc parmi les fleurs des grèves, oublie là par le jusant. Ils ne s'approchèrent point pour le hisser à bord ou tout au moins l'amener avec la gaffe et le traîner à la remorque. Ils passèrent sans s'arrêter. Ils se mirent à moissonner les algues. Mais advint que l'heure du repas approchant, ils durent de nouveau accoster la grève pour cuire la polenta et prendre l'écuelle.
» Il y avait avec eux un enfant, le fils d'un de ces hommes. Et l'enfant, cependant que la polenta mijotait dans le chaudron, s'éloigna de la barque. Il vit, sur le bord de l'îlot, parmi les fleurs marines, un homme couché qui ne bougea point. Il revint auprès de son père et lui dit : « Père, il y a là-bas un homme qui dort. » Et le père de faire aussitôt :« Va, et réveilIe-Ie pour qu'il vienne manger avec nous. »
» L'enfant obéit, toucha l'épaule de l'homme gisant, le secoua même un peu. L'homme s'éveilla, se leva, et se mit à marcher derrière le gamin.
» Les sept pêcheurs avaient déjà fait le partage de la polenta, et ils avaient pris place devant Tes écuelles fumantes et ils attendaient.
» Dès qu'ils aperçurent l'ombre de celui qui venait manger avec eux, tout do suite ils courbèrent le front et jamais plus ne le relevèrent; ils n'eurent pas un mot, ils n'eurent pas un souffle. Ainsi furent et restèrent. »
rombre Alors je relevai la tête, je regardai. Et je vis venir
de Robert ^ travers la nuit verte, sous la pergola basse, le
corps dressé de Robert Prunas, dans le sac en
canonniers.
lambeaux de son sarrau doublé de fourrure. Et la chair décomposée lui tremblait sur les os du visage ; et sa mâchoire était à nu parce qu'il manquait un morceau de lèvre; et la fosse du nez et l'une des orbites étaient vides.
La vie est belle, ô Chiaroviso ! L'autre nuit, nous rentrions, après avoir fait de la musique dans cette salle de verdure où, s'il vous souvient, l«s musiciens chevelus de Giorgione avaient, en parlant, oublié l'archet d'un pardessus de viole.
Nos musiciens étaient de jeunes artilleurs à tête un concert de rase, que la guerre a pris dans un orchestre de bois et placés dans un orchestre d'acier. L'alto était venu d'une batterie de San Nicolô ; le violon était descendu d'un belvédère fortifié; le violoncelle venait de quitter sa garde sur la voie ferrée. Et c'était un célèbre instrument signé par un célèbre luthier, par André Guarnéri : une créature sensible comme un de mes petits lévriers d'un an, revêtue d'un vernis si riche, d'un^ peau si transparente que je l'avais vue reluire jusque dans l'ombre des arbres, entre les fraîches parois vertes, (KMnmo si vraiment son éclat de cristal lui eût été donné par une poudre de diamant.
L'artilleur avait replacé son doux violoncelle dans La housse l'étui et enveloppé l'étui dans une housse de drap gris. Mais la gondole se trouvant chargée de l'arrière à l'avant comme la barque de Caron, la caisse était tenue debout pour qu'elle occupât moins de place; et elle avait son corps, son cou, sa tête, ainsi que les autres passagers. Comme la nuit était
grise.
chaude, le musicien avait enlevé son képi pour en coilîer le sommet de l'étui, là où repose le manche aux admirables volutes; en sorte que la barque léi^'ère emportait dix hommes et un spectre d*homme.
Tous, nous étions assis sur les banquettes ou à même le fond. Seuls étaient debout le spectre gris et les deux soldats qui ramaient. Le violoncelliste maintenait son précieux guarnerius à Taide de ses deux bras. Chacun de nous conservait toujours, dans son àme, la puissance de ces cordes redevenues muettes.
La nuit était chaude, sans le moindre souffle. Le siroco avait perdu toute haleine. Le lait de Galaxias semblait inonder tout le firmament. Les étoiles étaient noyées dans une mollesse opaline. L'eau paraissait « e^ chaleur » comme dans les marées de septembre, environ l'équinoxe. Les deux rames propageaient les anneaux de la phosphorescence jusqu'au mur de la Sacca.
récho Nous allions par la Sacca de la Miséricorde, à la
recherche de Técho. Il y avait avec nous une cantatrice à la voix double, qui montait jusqu'aux notes les plus élevées du soprane et descendait jusqu'aux plus basses du contralte : une pûletir sombre dans un réseau de sombres tresses, au-dessus d'un col sillonné par les veines de la mélodie. Nous la sentions, au milieu de nous, vivre d'une pure vie musicale comme le violoncelle d'André Guarnéri. Chacun de nous était lié à cette femme par la cadence d'un air de prédilection. Nous n'avions d'autre voix que la sienne.
Elle tenait la tète haute, ainsi que le spectre gris. Elle était attentive- comme à un rappel. Ses lèvres conservaient la forme de la modulation. Il me
dans la Sacca
semblait voir la note dans sa gorge comme la perle dans la coquille.
De temps en temps, elle lançait une roulade et puis inclinait la tête, dans la pause, comme le rossignol quand il commence à chanter. Tous, nous imitions ce geste, écoutant si la réponse venait.
C'est ainsi qu'elle éprouvait l'air, qu'elle éprouvait le silence.
Les rameurs, en suspens, levaient les avirons, se penchant, eux aussi, du même côté, tandis que l'eau dégouttait de la pale comme des colliers dénoués. Puis ils se remettaient à ramer, sans bruit, redoublant d'attention, eux aussi, cherchant à découvrir l'endroit propice, secouant la tête lorsque la voix n'était pas répercutée.
Ils éprouvaient l'eau comme la cantatrice éprouvait l'air. Nous nous sentions faits d'air et d'eau et de musique. La gondole était un instrument flottant, avec son corps, son manche, sa rosace, son chevalet.
Où était l'écho? Avait-il glissé le long des murs, s'était-il caché sous le pont de la Sacca?
Mais la cantatrice patiente, continuait à interroger le silence. De temps en temps, quelques notes nous revenaient, répétées, comme si le plein écho fût tout proche.
Le rameur de proue faisait un gouvernail de son aviron vertical; seule, voguait tout doucement la rame de poupe sans que le tolet fourchu laissât entendre le moindre grincement. C'était comme à la chasse au marais, lorsque la barque s'approche des canards et que le chasseur a déjà le fusil contre l'épaule, l'ceil sur la mire et retient son souffle. Mais, dès que nous étions un peu trop écartés, les notes
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se perdaient. Et une gêne étrange commençait à nous oppresser. Quelque chose de mort était autour de nous, était parmi nous.
Je me retournai et je \ i ryprrs de Saint- Michel dans cette molle blancheur. Je frissonnai en regardant le spectre gris qui était le onzième parmi nous, immobile, rigide, plus grand que nous tous.
La nuit s'obscurcissait, toujours sans haleine, déjà sans étoiles. Les cercles de lumière se brisaient contre les grands radeaux de bois qui flottaient sur la Sacca, tristes comme s'ils eussent transporté des naufragés entassés pêle-mêle ou des pestiférés. Les fenêtres du Pavillon des Esprits, murées une à une pour empêcher que n'y reparaisse le fantôme, ne se rouvraient-elles point?
Le tonnerre Soudain nous entendîmes un sourd grondement, comme le tonnerre d'un ouragan qui eût éclaté, làbas, sur l'Adriatique. Nous allions entrer dans le rio de Noale.
Je levai une main pour faire signe aux rameurs de s'arrêter. Ma main me parut trop pâle et mon geste trop vain. Je regardai mes compagnons et je les vis tous de la même couleur grise, de la mêm» couleur de cendre, dans cette barque noire, et pareils à ce spectre qu'enveloppait cette housse et coiffait ce képi. Ils étaient tous immobiles comme à l'insU'int où ils attendaient que l'écho répondît à la roulade lancée par cette gorge blanche.
< C'est le canon sur l'Isonzo », dit qiH'!([n nu. a voix basse, de l'avant mais comme d'inlîniment loin.
Et deux ou trois mains trop pâles se levèrent encore pour faire plus de silence dans ce silence mortel.
Et ce fut le dernier geste. Nous écoutâmes, sans
sur la mer.
haleine, sans couleur, devenus spectres les uns pour les autres, exsangues, inanimés. Nos regards ne se cherchaient plus, mais demeuraient fixés sur le mort au linceul gris qui nous dominait, tiré de son sommeil comme celui qui inclina vers leurs écuelles le visage des pêcheurs d'algues.
Les coups de canon se succédaient presque sans interruption, ne formaient plus qu'un seul grondement qui se propageait sur les solitudes de la mer. La hataille était cachée par l'horizon, bouillonnait dans le creuset de la nuit. Les spectres de l'avant voyaient peut-être les fumées de la fournaise sanglante colorer le contour de l'aube.
Personne de nous ne se retourna; nous ne pouvions plus nous retourner. Les bateliers eux-mêmes ne se retournèrent point. Les rames restèrent suspendues au-dessus de l'eau lugubre, et nous crûmes qu'elles ne retomberaient jamais plus.
La vie est belle. Aujourd'hui, c'est le solstice d'été, c'est l'immobile extase de la lumière, l'apogée du jour phébéen. L'air tout entier est une volonté, une volupté de vie. L'orbe du soleil est tout fourmillant d'abeilles ardentes qui distillent le feu. Dans le vent d'Afrique, passe l'ivresse du miel igné.
Le beau jardin lagunaire où nous respirâmes tous les parfums mêlés de l'Italie, agonise, brûlé peu à peu. Effeuillées sont les roses, meurtris les grands lis; et leurs tiges jaunies ne sont plus que rames stériles. Les éperonnelles s'éparpillent au vent comme des papillons qui perdent une aile. La soie est toute chiffonnée des larges roses fragiles qui