‹ La Léda sans cygneChapitre 6 sur 9 · I A FRANCE · texte numérisé non relu

I A FRANCE

s'ouvrent autour des verges feuillues de l'alcée. Mais le thym, le romarin, l'aspic, tous les aromates semblent se consumer comme l'encens. Les fleurettes innombrables des lavandes ne sont plus qu'une légère fumée azurine. Les grenadiers sont tout illuminés de petites flammes qu'alimente la cire écarlate des balaustes. C'est un jardin qui se passionne et qui passe. Je lui ai laissé mon chagrin. La beauté de la fleur s'évanouit et le fruit ne remplit pas la main.

Je suis allé visiter les morts.

Il y a quatre mois aujourd'hui, que je fus blessé. Il y a six mois aujourd'hui que mourut ce compagnon ailé qui était devenu la moitié de mon courage, dimidium animi. Et il était né voilà trentetrois ans, le jour du solstice d'été. C'est aujourd'hui son anniversaire, sa naissance dans la lumière.

Pour la première fois, j'ai bravé la lumière à l'heure défendue. Il me semblait que j'allais vers l'obscurcissement total, vers la cécité complète; ou vers un miracle d'or. L'escalier était dans l'ombre, toute la maison était dans l'ombre des rideaux verts : une prison obscure et sans repos où le lit est urf signe d'épouvante, comme la croix pour le moribond qu'on en décloua et qui devra recommencer à mourir.

Je suis descendu avec précaution, sans bruit, comme celui qui s'enfuit pour ne plus jamais revenir. Je sentais les murs faits d'ennui, d'étroitesse et de folie. J'allais vers les morts comme vers la liberté. Néanmoins j'ai hésité avant de franchir le seuil. J'ai eu peur de la lumière comme d'un ennemi qui, prêt à me crever les yeux, m'aurait guetté dans la ruelle déserte. J'ai vu une lame de

soleil, mince comme un estoc, s'allonger devant moi, contre le mur du jardin Corner. Et l'araignée noire qui est au centre de la toile tissée au fond de mon œil droit, m'a semblé se mouvoir dans un éclair jaune, vertigineux.

Mais comment aurais -je pu me mieux préparer à visiter le plus hardi de mes compagnons, si ce n'est par un acte de témérité? Le goût du risque semblait de nouveau affluer dans tous mes membres, pareil à une saveur depuis trop longtemps interdite. L'âme sentait de nouveau la qualité du sang comme en ces matins de mes départs, quand je laissais la pensée du retour au vestibule, avec mépris, ainsi qu'un objet encombrant et vil.

Contre la rive, le canot avait toujours le même battement, excitant comme la diane, comme le roulement du tambour bien tendu. Mais il n'y avait, sur la banquette, iii mon lou^rd sarrau ni mon camail ni mes chaussons de fourrure ni mon masque ni mon pistolet chargé. Il n'y avait sur la banquette que trois bouquets de fleurs cueillies dans ce verger insulaire où nous respirâmes l'enivrante essence de la belle Italie : trois bouquets mortuaires, recouverts afin que le soleil ne les brûlât point. Et dans la course, le vent soulevait la couverture et mon cœur, si bien qu'il me semblait à chaque instant que le soleil ne se contentait plus de les flétrir mais encore les écrasait, comme fait les grappes le dur vendangeur. Et le marin qui était à la direction, *près du mécanicien, se retournait et, de sa main libre, cherchait à recouvrir les fleurs afin de calmer la peine que sa gentillesse lisait sur mon visage. Mais cette main, aussi brutale que le soleil, me faisait souffrir. Des images funèbres traversaient

Vaveuglé.

244 lN\nl A h.\ KHANCE.

mon cerveau palpitant. Je revoyais la main velue du médecin recouvrant le cadavre après avoir injecté le baume pour le conserver.

Alors, d'un signe brusque, j'ai défendu à l'homme de recommencer son geste. Et le vent a emporté la couverture qui s'est perdue entre les deux franges du sillage écumant. Sur le bois brûlant de la banquette, le soleil dévorait la fraîcheur des fleurs.

J'ai galopé pendant des heures et des heures dans le désert. Seul, on plein midi, j'ai traversé les sables embrasés qui séparent les grandes Pyramides des mastabas de Sakkarah. Mais je ne me rappelais pas que le soleil pût jamais être si terrible. J'avais donc oublié, sous les rideaux de ma tristesse, la force du jour italien?

J'étais sorti des précautions de l'ombre pour entrer dans un contraste de violences ouvertes. La vibration du moteur se communiquait à tous mes os. J'avais soulevé mes pieds pour l'interrompre; j'écartais les mâchoires pour qu'elle n'arrivât point usqu'à l'orbite; je serrais les paupières pour comprimer les tissus et les humeurs de mon œil blesSé. L'eau fendue par la rapidité m'aspergeait la joue; et ses reflets, autour du canot, simulaient un combat à l'arme blanche.

Je voyais à travers ma paupière, une rougeur semblable à une nouvelle hémorragie rayonnante où l'araignée tenace était noyée. Et l'empire de mon corps chétif échappait à mon âme indomptable. Mon corps avait peur, se contractait, semblait chercher à se dissimuler pour éviter le choc. L'instinct s'en était emparé. Mais la meilleure partie de moi-même était soulevée par une douleur plus solitaire que le fond même du ciel.

Je considérais les misères de mon corps, comme la fragilité de ces bouquets funèbres, sur ce banc aride et trépidant. Ma douleur et mon amour voulaient défendre la fraîcheur de l'offrande que le soleil meurtrissait. Plus encore que la rapidité du canot, ce sentiment me rapprochait des tombes.

Et pourtant, ces fleurs étaient destinées à être déposées sur un tertre desséché, à n'être plus qu'un peu d'herbe flétrie avant le soir. Qu'elles aient déjà commencé à mourir, les morts pouvaient-ils en prendre souci? Pouvaient-ils, par hasard, jouir de leur fraîcheur?

0 illusion sublime de l'amitié! Je portais ces roses, ces œillets et ces hortensias à celui qui, une fois, au retour d'une expédition sur Pola (c'était dans le verger de Thomas Contarini d'où Ton voit l'île sépulcrale) m'avait rappelé cette pensée et ce sourire de l'Extrême Orient : « Le papillon ne parle pas Je voudrais pourtant qu'il me dît comment il rêve des fleurs. »

Le débarcadère est du côté des vieux murs. Au delà des briques délabrées, se dressent les cyprès aujourd'hui roussis par places comme le drap noir des tentures qui servirent à trop de funérailles.

Me voici contre le quai. Je ne sais si tout cela est vrai. Je me retrouve sur les dalles de pierre sonore. Mes pas me résonnent dans la tête. Les quatre marins ont de nouveau soulevé le cercueil, à l'aide de larges courroies. Je marche de nouveau derrière le cercueil, de nouveau je le touche, je le reprends. Je suis tout contre et je passe les mains dessous : j'en connais maintenant le poids. Le drap noir me couvre les bras jusqu'au coude. Je vais,

sans plus rien v..ii que du noir et «I» I Or «l des fleurs. Nous entrons dans lo cloître, nous traversons le portique. Nous nous dirigeons vers une porte, vers le dépôt mortuaire où la dépouille attendra jusqu'à lundi avant d'être ensevelie. Je ne m'écarte toujours pas de mon cher cercueil. Je pénètre, moi aussi, dans la salle froide, peinte en blanc. Lo cercueil est posé sur deux tréteaux. Il est encore recouvert par le drap noir et par mes fleurs. Tandis que je me recueille et que le froid me pénètre, et qu'une fois encore je dis adieu à mon compagnon (son pauvre corps est secoué par ce continuel mouvement, par les essais et les essais pour lui assurer une position stable), voilà que commencent à entrer les couronnes. Certaines sont énormes. Les porteurs les entassent le long des murs, l'une sur l'autre. Il y en a cent; il y en a plus de cent. Une touffeur irrespirable. Des fleurs encore vivantes, des fleurs déjà presque corrompues. Toute la salle en est encombrée. i.rs couronnes Pour faire de la place, il faut superposer les cou- '^<^ "• ronnes, les pousser du pied, les écraser...

Ce n'est pas vrai. Je rêve.

La grande lumière m'aveugle. Les reflets aigus me transpercent comme des estocs.

Le quai est trop élevé au-dessus de la marée basse. I^a main d'un inconnu se tend pour m'aider à monter. Je me retrouve sur les dalles de pierre incandescentes qui me torturent les yeux. Je me hâte de gagner la porte du cloître.

J'ai quelques minutes d'égarement.

Toute la vie est comme un clapotis lointain, pareil à celui qui chantonne au bas du débarcadère verdi. Toute la vie est comme le C/aquetage continu de ces

passereaux sur ces toits bruns où, çà et là, une tuile rougeoie. Je chancelle sur les ombres des colonnettes, sur les bandes d'ombre minces comme des lames à double tranchant qui me coupent les chevilles.

Je me retrouve en face de la porte grise du dépôt qui est fermée. Je m'arrête devant la vieille pierre tombale de Régina Carrazolo. Je revois la légère couronne gravée d'olivier et de lierre; je revois les deux ailes. Comme les herbes ont grandi dans les interstices de ces dalles déjointes, autour du puits franciscain! Elles sont hautes comme des cierges plantés. Le grand soleil ne permet pas de voir leurs flammes.

Je passe entre deux cyprès et deux magnolias. Je monte quelques marches. Une chaleur cruelle m'éblouit, pareille à celle qui tremble sur les éteules désertes. Une pierre blanche, une pierre de tombe a remué sous mes pieds.

J'entends la plainte rauque d'une sirène qui déchire au loin la lagune engourdie. J'entends un marteau, là-bas, qui frappe de lourdes ferrures. Le cœur me manque. Je touche le fond de la plus obscure tristesse. Je suis entre l'ombre et l'éblouissement. J'ai dans un œil l'horrible araignée noire et dans l'autre un tourbillon de flamme.

Je vais devant moi et je ne sais pourquoi je ne tombe point. Toutes les pierres des sépultures bougent sous mes pas. Je descends quelques degrés lumineux et branlants comme les pierres tombales. A présent le gravier crie.

Quel est cet escalier de lumière et d'ombre?

C'est l'allée des cyprès qui longe le cimetière des Le cimetière

marins. des marins.

Les tombes de Bobert Prunas et de iMuis Dresciani.

J'aperçois je ne sais quoi de doux et de misérable. Sur un champ de Loue durcie, un pêle-mêle de petites croix, de pauvres signes, de couronnes desséchées, de noms qui brillent, de tertres sans nom et sans herbe. Et mon premier compagnon ne se lève pas? ne vient pas à ma rencontre? Et mes deux autres compagnons, où sont-ils?

Où est Robert Prunas? où est Louis Bresciani?

J'entrevois dans un éclair le cippe de Joseph Miraglia. L'aile dorée d'Icare resplendit dans la cavité cinéraire. Il domine toutes les autres sépultures. Il est là comme un grand terme. Les mots que j'y ai gravés, la gloire ne les oubliera pas. Le laurier que j'y ai suspendu, le temps ne l'effeuillera point.

Mais où sont les deux autres tombes? Je ne les connais pas. Je ne les reconnais pas.

Le soir du 2 avril, mes deux amis étaient vivants, assis auprès de mon lit. Ils devaient, le lendemain, essayer le nouvel avion sans moi. Je sentais, dans l'ombre, leur force qu'ils dissimulaient; je sentais' leur joie qu'ils dissimulaient pour ne pas tourmenter mon impatience. Je tendais à tous moments les mains vers eux pour les rapprocher de moi.

Louis souriait avec une telle bonté que son visage en était tout illuminé. Il avait l'air d'un adolescent, d'un jeune aspirant de marine, timide encore, avec sa tête imberbe et blonde, légèrement inclinée sur l'épaule gauche. Quand il souriait, ses longs cils clairs se rapprochaient et frémissaient, en laissant échapper un regard limpide comme une de ces gouttes de rosée qui, dans le vélivole, entre les deux plans, se suspendent à un fil d'acier.

Le visage de Robert, olivâtre, paraissait, au con-

traire, comme vieilli par les deux rides profondes qui contournaient sa fine bouche. C'était un visage de pasteur sarde, marqué par l'ennui et par la réflexion. Il usait de l'ironie, quelquefois même de l'argutie; mais son masque était pareil à ces campagnes rayées de torrents arides en attente de crues soudaines. Les sillons des larmes étaient gravés dans les joues jusqu'au menton. Et il semblait que d'un moment à l'autre, ils dussent se remplir.

Depuis cette soirée d'anxiété et d'affection, voilà que pour la première fois je foule la terre où leurs deux corps se dissolvent. Je marche parmi les restes des couronnes, sur cette litière funèbre qui recouvre les crevasses.

Je me penche sur les morts de la mer pour découvrir, pour lire. Chaque nom me blesse, chaque pierre me frappe.

Voici le chef torpilleur du sous-marin laléa, Ciro Armellino. Voici le sous-chef Biaise de Tullio.

Un souvenir sublime me dilate le cœur. Je revois, au fond du miroir d'eau que j'explore, le long cercueil de fer, le sépulcre naval.

Voici les morts du sous-marin Méduse^ voici les morts de VAmalfî, voici les naufragés repris à la mer et enterrés. Peut-être sont-ils plus tristes ici, dans cette argile jaunâtre, sous ces croix chétives, sous ces couronnes de zinc.

Peut-être eût-il mieux valu que Robert Prunas ne fût pas retrouvé par les plongeurs, le long de la digue solitaire. Peut-être eût-il mieux valu qu'il continuât d'entendre passer au-dessus de lui les torpilleurs, tous feux éteints, en route pour les ports de ristrie. Peut-être eût-il mieux valu qu'il se trans-

lugubres.

250 1 NVul A LA FRANCE.

formât sous la mt r « m ((uclque chose de richo d'étrange ».

Ici, tout comme son pilote, ii n*a plus de nom. Je le chorcho et je ne lo trouve pas. Je m'égare dans le fatras de la mort. Je vacille dans la confusion. J'entends sous mon crAne, un carillon continu qui est comme la sonorité de la lumière. Je vois une ombre passer le long du mur éblouissant de plaques tumulaires.

Les chats C'est un vieux capucin, un vieux tout décrépit,

qui traîne ses sandales en marmonnant, les mains jointes sur la cordelière de saint François, suivi par un chat noir et par deux chats tigrés qui miaulent sur ses talons. Je m'approche, je le salue, je l'interroge. Ce n'est qu'une robe usée; ce n'est qu'un capuce pendu, tant sa carcasse paraît branlante et transparente. Son visage se réduit à rien ; c'est moins qu'une pomme moisie et ratatinée. Ses yeux sont comme deux éclats de verre bleuâtre, sans regard, privés de cils. Il s'arrête; il ne comprend pas; il ne répond pas. Je lui demande où sont mes morts... Les morts sont partout. Lui-même est un mort qui s*en va se coucher, dans cette fosse, là-bas, où ses chats maigres le pleureront toute la nuit. Ses pieds nus sont morts dans ses sandales qui font crier le gravier. Il n'entend pas les voix humaines qui viennent des rives lointaines; il n'entend pas les cloches lointaines; il n'entend pas l'heure qui sonne; il n'entend pas le marteau qui frappe; il n'entend pas ce petit enfant qui pleure, on ne sait où, peut-être au fond d'un caveau, sous la pierre d'une tombe, derrière un cyprès.

Où sont mes morts?

Je vois Robert Prunas qui ouvre la tabatière d'or

donnée à son bisaïeul par le roi de Sardaigne, et qui prend une cigarette entre ses doigts tachés de brun.

Louis Bresciani est debout, comme dans le hangar de l'Arsenal où était remisé son merveilleux hydroptère, et sa joue est inclinée vers la pale de l'hélice arrêtée verticalement; et les lignes de son visage sont fines, précises et mystérieuses comme celles du bois propulseur.

Je fais battre mes paupières. Les apparitions s'évanouissent. La sueur ruisselle de mes tempes.

Le frère mineur ne revient pas. J'aperçois, dans l'allée, un gardien noir. Je l'appelle. Je l'interroge. Il ne sait pas. Il va consulter le registre. Il s'éloigne. Le gravier crie.

L'attente me vide l'âme et vide le monde. Mes pensées tournoient et se dispersent comme dans le vertige. Avec le supplice de la lum.ière dans les yeux, je reste fixé à mon ombre qui s'allonge sur le sable où s'impriment mes pas. Au-dessus de mon ombre voltigent deux papillons blancs, pareils à ceux qui hésitaient devant la grille rouillée du jardin Contarini.

Le gardien reparaît. Il me tend un petit papier La cédaie plié. C'est la cédule sépulcrale, le bulletin funéraire «^p«^^^«^^où il est écrit que Louis Bresciani fut enseveli dans la treizième fosse de la troisième rangée.

C'est aujourd'hui la fête de son nom.

J'ai la feuille entre les doigts. Je cherche. Je découvre la borne carrée sur laquelle est gravé le numéro treize.

Au premier instant, quelque chose de vif et de léger, de pareil à la sensibilité, à la délicatesse, à la subtilité de mon ami, tremble sur cette désolation. Puis je vois, dans toute sa crudité, la misère.

Le liseron

et la corde.

Aucun nom, aucune indication. Une grosse couronne de zinc el de porcelaine; une autre en verroteries noires et blanches; une gerbe de palmes sèches, presque épineuses, attachée par un ruban décoloré; un i>(»t louLicàtr»' avec un bout <!•' ût^Q morte, fichée dans un reste de terre. Un curnel en fer-blanc, avec un peu d'eau et un méchant bouquet pourri.

La tristesse m'accable, me brise les genoux, m'abat sur cette pauvre horreur.

Je vois le visage rasé, si clair, la blondeur puérile des cheveux lisses, les lèvres fines et sensitives, les regards loyaux et fraternels que, d'un seul coup, le courage affilait et aiguisait. Au milieu des lugubres colifichets qui encombrent cette sépulture, je découvre une tendre fleur de liseron, quelque chose de frais et de candide comme un sourire volubile.

Et le poids s'allège que j'avais sur le cœur.

Voilà que notre premier compagnon, voilà que le plus aimé est avec nous. Sa voix me pénètre i'àme comme au temps où il offrait à ma rêverie les images de l'extrême Orient, dans le jardin situé à l'ombre.

Une femme sort de sa maison, le matin, avec sa cruche, pour puiser l'eau du puits. Elle voit qu'un liseron agile, durant la nuit, s'est enroulé autour de la corde humide du seau et qu'il a fleuri. Elle rentre chez elle, pose sa cruche et dit : « Le liseron a pris la corde. Qui me donne de l'eau? »

Sur la tombe de Joseph MirœjUa.

Ici, même l'amour immortel ne peut séparer de

putréfaction la figure de la mort.

Certes, le cercueil de sapin grossier où, pour le

préserver, fut enfermé — voilà six mois — l'autre cercueil vernis et orné, s'est pourri dans l'humidité de la fosse. Les planches ont cédé et la vase salée a souillé l'autre couvercle qui portait, gravé, le nom de Joseph Miraglia.

Le 27 décembre était un jour de pluie et de brouillard. Tout le cimetière semblait redevenu un banc de sable bourbeux. Quand le cercueil de bois blanc fut apporté, quand l'autre y fut déposé, quand le marin enfonça les clous à grands coups de marteau, quand survinrent les fossoyeurs avec leurs cordes, quand je vis, sur le bord de la fosse, la fange se coller autour de leurs semelles, quand je vis, au fond de la fosse, briller une eau jaunâtre, je n'eus plus qu'une pensée et une douleur et une question. Il me fut répondu que le vulgaire sapin enterré pouvait durer deux ans. Mais ce n'était pas vrai. Les six fossoyeurs gris embraquèrent le cercueil et le descendirent, assurant leurs pieds dans la boue qui leur montait à mi-jambe. Puis ils prirent leurs pelles. Les manches des pelles étaient polis par l'usage. Un reflet y courait à chaque mouvement. La terre était molle, presque liquide. Les premières pelletées de boue sur les planches rendirent un bruit sourd, un son flasque. Le corps de l'homme ailé était enseveli dans la bourbe; mais je vis dans la bourbe reluire une coquille. Alors je cherchai à Les coquilles mieux voir et je découvris d'innombrables coquilles intactes ou brisées, blanches ou roses.

Pourquoi toutes ces choses allègent-elles la douleur? Pourquoi l'amour qui survit reste-t-il attaché avec tant de ténacité à la bière, au corps décomposé, aux ossements, aux cendres, à la matière du sépulcre? Pourquoi donc, aujourd'hui, dès que je

dans la boue.

254 KNVOI \ I 1 UANCE.

me suis incliné sur le tertre de mon compagnon, ai-jo souffort des gerrures ouvertes par la chaleur, dans le bref espace compris entre les bordures de buis jauni?

Est-il donc plus près de moi, ici? Plus près que dans ma maison, sur la route, sur l'eau, plus près qu'en tout autre lieu où je vais, où je pense?

Je le revois à travers la terre, à travers le bois et le plomb. Je le sens revivre. Je le sens respirer, je Je sens jMlpilfr, (jiini.l jo m'agenouille, quand je pose ainsi la main sur la pierre chaude comme sur sa poitrine fidèle. L'illusion est profonde comme cette racine de l'espérance que personne de nous ne réussit à s'arracher complètement du cœur.

Je ne pleure pas; une certaine douceur au contraire me pénètre. Je reste courbé, avec sur le col le joug du soleil. iMon œil t''j)ar:,nu'' est aussi sensible que mon œil perdu. Les images s'y impriment et y demeurent. Comme je regarde fixement la couronne de lauriers suspendue à la stèle, voila que ma vision devient verte. Je pourrais me relever et m'apercevoir que je suis devenu aveugle.

Pourquoi donc, ici, une telle pensée ne m'épouvante-t-elle point?

C'est qu'ici ne règne pas l'inerte lueur glauque, qui glaçait la pergola basse, là-bas, dans la vigne de Murano. Il y a ici une ardeur, un incendie dévorant. Je ferme les paupières, puis je les rouvre.

Je vois les fils d'herbe qui frissonnent. Je vois une touiïe de trèfle; mais ce n'est pas celui qui est à quatre feuilles. Je vois les coquillrs hiis;tiit('s. «t il v ou a une qui est faite comme une oreille. Les fourmis rouges se promènent sur les oves et les

des grèves.

rainures de la plinthe. Un lézard est immobile sur l'arête et il semble fait du même bronze que le bras d'Icare, encastré dans le bas-relief. Mais chacune de ces choses perd sa substance véritable et se transforme en un sentiment aussi musical que les cadences des lamentations.

Qui a déposé sur cette tombe les fleurs violettes Les asphodèles des grèves, aussi durables que les asphodèles? Elles sont pareilles à celles que nous cueillîmes, dans la lagune de Grado, un jour d'août, « fluri de tapo », pour en joncher le miroir d'eau sous lequel gisait, coulé à pic, le laléa.

Je me retourne; et je vois le marin qui m'a suivi et porte les trois gerbes de roses, d'hortensias et d'œillets. 11 attend sous le cyprès, droit, silencieux.

J'abaisse encore les paupières. Je sens que mon compagnon est derrière moi, assis à la commande des leviers comme le jour de ce départ.

Je sens l'oscillation du vélivole.

J'ai devant moi, sur une sorte de râtelier, quatre bombes, dont les hélices sont maintenues par un fil de fer; et j'ai aussi le bouquet de fleurs qu'une âme pieuse nous a confié pour jeter sur la sépulture marine.

Nous prenons de la hauteur. Il souffle un vent frais, mais l'appareil est stable. Un léger roulis de temps en temps, puis une sensation d'immobilité, de suspension dans l'air. Notre cœur se dilate. Un sourire spontané brille à la cime de notre âme.

Il y a quelques toiles d'araignée éparses sur l'azur.

La mer qui moutonne, ourle d'un peu d'écume blanche, le ruban des rivages.

Vaile sur la mer.

256 ENVOI A LA lllANCK.

Un rayon traverse le coffre et fait reluire le tube de cuivre dans le moteur.

Derrière un torpilleur, les deux franges du sillage s'écartent, semblables à deux palmes dans les mains de la Victoire.

D'ici, tout paraît suave, presque féminin. Tout à l'heure, la ville et le pont étaient comme la fleur et la tige.

La gorge de Venise était comme la gorge diaprée du pigeon, alors qu'elle se gonfle légèrement et se cambre dans le désir de roucouler.

Au loin, les collines Euganéennes étaient pareilles à des tombeaux d'amants célèbres, couverts de saphirs.

Les digues claires sont des ceintures nouées autour de la terre blonde et molle qui, tout comme une femme, a ses délicatesses secrètes qu'on ne peut surprendre que de là-haut.

Dans l'estuaire, les parts de la terre semblent faites pour être offertes comme le pain se rompt, comme le gâteau se partage. Le limon est une matière très précieuse : de là-haut, il est opuleAt comme le sable du Pactole.

Les rivages s'étendent, s'allongent comme on s'étire dans le sommeil : ils sont des attitudes, ils sont des gestes.

La lagune a ses prairies qui attendent ses troupeaux d'écaillés et d'argent.

La lagune est comme un ciel de perle, vu à travers les nervures d'une feuille macérée.

A présent, la mer l'imite. A présent, sur la mer, les courants reluisent et la font pareille à la lagune sillonnée de canaux tortueux.

Sur la pâleur de la lagune, les canaux tortueux

sont verts comme la malachite, verts comme Toxyde de cuivre, comme certains yeux.

Les petites villes blanches, sur les éminences de la côte, sont là comme pour être prises et portées sur la paume de la main.

Voici Caorle. Elle est posée sur une éminence qui a la forme d'une tiare pointue.

Je regarde encore Caorle. La côte m'apparaît, creusée comme une selle à haut arçon; et la ville se tient au sommet de l'arçon dont le velours est élimé.

La mer est déserte. Ses bords frangés d'écume ont une douceur infinie, pareille à je ne sais quel gracieux babil, à je ne sais quelles paroles souriantes.

L'aile inférieure est à moitié dans le soleil et à moitié dans l'ombre. L'avant est dans le soleil. L'ombre gagne peu à peu. Une bande mince, seule, est encore au soleil : la côte.

Je lis et comprends les signes entrecoupés que font les traits noirs des tendeurs d'acier.

J'ai l'esprit lucide comme l'air. Nous montons; nous montons. « Sublimer, c'est faire d'une chose basse et corrompue, quelque chose de haut et de grand, c'est à savoir de pur. »

Nous montons. Nous avons dépassé les deux mille mètres. Nous sommes seuls, mon compagnon et moi. Ce que j'ai vu, il l'a vu; ce que j'ai senti, il l'a senti.

Je me retourne. Je le regarde. Il a l'air d'une de ces idoles de l'extrême Orient accroupies et immobiles. Il est attaché. Son visage est bronzé, dans le camail de laine. A la naissance du nez, se voit la marque violacée des lunettes. Il porte la moustache taillée avec netteté sur sa grande bouche, aux

angles rasés. Ses yeux sont félins, qui tirent sur le jaune et sur le vert, tout parsemés do poudre d'or. Ils ont quelque chose d'rnfaiilir» fjuand ils me sourient

Il me demande le carnet et il écrit : « Veux-tu, s'il te plaît, serrer l'élastique de mes lunettes qui est trop lâche. »

De mon siège, je me penche et fais des miracles d'agilité pour ne pas le gêner dans la direction, tandis que l'appareil roule dans le vent qui fraîchit. La boucle ne serre plus. J'enlève mes gants. Je réussis à faire un nœud. Derrière les verres, je vois rire ses yeux. J'ai tout de suite les doigts glacés. Le froid augmente. On continue de monter. Le sang est harmonieux. La vie bat son plein.

Voici notre Grado, Grado d'Italie !

a O Gravo belo^ me no posso di El canto eterno de la lo belessa... »

Nous descendons. La terre, la mer et le ciel sont emportés dans le même tourbillon rayonnant. Les bancs de sable et de vase sont au-dessus de potre tête, comme les nuages. Les Alpes dentelées de la guerre mordent l'Adriatique, tout comme la mordent les môles de Trieste. Les mouettes se précipitent à notre rencontre, comme pour nous passer à travers le corps. Nous avons dans la poitrine les canaux verts, les prés salés, les rivages blonds ourlés d'écume, les îlos violettes comme les champs de l'Hadès.

Les îles, les grèves, les vases, tous les bas-fonds solitaires, sous l'eau ou à fleur d'eau, prennent,

4, « 0 belle Grado, je ne peux dire

Le cbaQt éterael de ta beauté... »

dans l'aveugle splendeur, on ne sait quel aspect avernal.

Les peupliers semblent se consumer dans le tremblement de l'air, les tamaris s'évanouir dans leur propre pâ' r . Les grands herbages couleur de lilas s'inclinent au souffle de je ne sais quel trépas.

Mais plus rien ne nous touche, sinon l'image de la tombe d'acier qui repose sur un fond ignoré de la mer. Nous la chercherons, nous la découvrirons.

Notre arrêt s'accompagne d'on ne sait quelle funèbre mélodie marine.

Il y a un survivant; il n'y en a qu'un. Il a tou- us survivants jours sa chair sur ses os, mais dans la lumière il ^ ' ^*^^* •• est pareil à une âme avec deux yeux doux.

Il a une âme patiente et puissante, comme celle du roi d'Ithaque, ce naufragé de vingt ans; mais ses yeux en amande sont beaux comme les yeux de la jeunesse qui danse autour des vases campaniens.

C'est un fils de la Campanie, doré comme le froment. Il est de la race construite selon « la divina proporzione », selon le canon divin. Comment se pout-il que tant de cœur soit contenu dans cette poitrine brève? Il s'appelle Viétri, ce qui veut dire intrépidité.

Quel naufragé, perdu sur la mer déserte, ne redoute la nuit? Loin de se laisser épouvanter, Viétri préfèirera dominer l'horreur de la nuit, en vue du rivage !

Il est un moment héroïque, plus profond que tout autre : celui qui se dresse entre le cœur de

rhomme et tout Tinconnu, entre la volonté de l'homme et tout le silence.

Ce héros est comme séparé de sa gloire. Il y a une ardeur de gloire éparse sur la solitude de la mer où nous chercherons la tombe de métal gris. Et ce survivant ignore sa vertu et la beauté de son acte.

Il marche de son pied marin, éprouvé, sur la coque du bâtiment émergé. Il longe la berge du canal, à travers le pré violet de santonique; et il a derrière lui les ombres glauques de ses morts.

Où est Guido Cavaliéri? Sur quel rivage est-il roulé? Quel courant l'emporte? Le flot n'a rejeté que le matelas de caoutchouc qui soutint le nageur désespéré.

Je le vois encore, sur le quai des Esclavons, près du pont, vêtu de blanc, parler à sa belle compagne, avant de partir. Il était bien droit sur ses pieds, svelte, bien souple et non pas courbé sous la condamnation obscure. Il souriait, tandis que ses souliers blancs étaient coupés par l'ombré d'un balustre.

Lr dépari Départ dans le soir de perle. On largue les

pour la niori. ^marrcs. On met en marche le moteur de droite.

Du pont d'un torpilleur, je vois passer le lalca^

émergé au delà des barrages, à proximité de la côte

et mettre le cap sur Grado.

La mer s'assombrit; mais dans sa palpitation accélérée on sent déjà la phosphorescence nocturne. Le moutonnement brille, çà et là, d'une lumière intérieure comme une paupière qui bat et laisse échapper un regard mystérieux. La lune nouvelle est une poignée de soufre qui brûle. Tantôt le

ENVOI A La FRANCE. 261

sombre nuage de la cheminée la cache et tantôt semble Tentraîner dans ses volutes comme une étincelle fugitivo.

La vie n'est plus une abstraction d'aspects et d'événements, mais une espèce de sensualité diffuse, une connaissance offerte à tous les sens, une substance bonne à respirer, à palper, à manger.

Je regarde le sous-marin s'éloigner.

Un groupe d'hommes se tient sur le kiosque, une masse grise indistincte comme une excroissance sur le dos d'un cétacé. L'étrave aiguë s'enfonce dans la nuit et disparaît. Le long fuseau verdâtre s'immergera là-bas, reprenant sa route à l'alignement de la Secca di Muggia par la Punta Sdobba.

Et pour ces hommes, la vie sera pareille à une agonie énergique. Leurs visages seront comme les blancs cadrans des manom.ètres. Leurs artères seront comme les tubes peints en rouge dans la chambre de manœuvre.

A l'aube, le sémaphore de Grade voit le laléa s'immerger, après avoir dépassé la balise qui indique le commencement du filet, et se diriger à toute allure vers l'est, vers la Secca di Muggia.

Personne ne le reverra dans le golfe. Le bâtiment est déjà un sépulcre. Les hommes sont déjà ensevelis dans la mer. Un d'eux, vêtu d'une cotte bleue, tient la main posée sur la roue de cuivre qui commande la pompe d'assiette, là où est inscrit : Dal ^^J^^ner mare al mare. De la mer a la mer.

Viétri monte dans le capot. A droite et à gauche du hublot, pendent les deux pistolets à signaux. L'eau est plus pâle que l'aube. Les voix montent dans le silence comme les bulles dans cette pâleur. L'œil ne distingue que le panneau de l'avant, les

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deux poignées latérales, quelques méduses fugitives. Le front du marin laisse filtrer des gouttes de sueur. Mais la clepsydre du Temps, elle, a déjà cessé de s'égoutter.

11 y a dans le monde une espèce de silence qui flotte sur la rumeur, comme Thuile sur l'eau.

Un craquement intermittent vient des coutures de la coque. Le volant qui commande les barres de plongée se reflète dans le miroir du petit lavabo placé en face. Il y a dans cette apparence quelque chose de lointain, quelque chose qui repousse Téloignement jusqu'à l'infini.

Le commandant est immobile au périscope; le front contre la plaque d'observation. A sa gauche, se trouve la planchette où est indiquée la hauteur des superstructures de chaque navire ennemi. Il a une cotte de couleur bleu marin. Son visage rasé est brun; mais ses pieds sont étrangement pâles dans ses sandales de cuir tressé. Là-bas, àM'avant, les deux torpilles, avec leurs hélices et leurs gouvernails, attendent dans les tubes de lancement. Les deux cônes de bronze, chargés de tritol, attendent dans la chambre de réserve. On entend la voix du commandant, sa voix qui est encore dans sa gorge vivante : a Défile à gauche. I^e cap? » Un homme à Le timonur la barbe fauve est assis devant le volant du gouvernail vertical. Il répond : « 146. » 11 est fixe. Pas un de ses traits ne bouge ; les cils fauves ne battent point. Il est à la fois plus vivant que la vie et plus mort que la mort, pareil à un portrait magnétique...

Ainsi ce qui n'était qu'un souvenir devient une vision, tandis que je suis étendu sur les funèbres fleurs des grèves, attendant que Ton reparte.

à la barbe

Je me rappelle une des plus sinistres horreurs La bouchée venue de ma chair, certain jour que je mangeais en *^ ^ ^^^' plein air, avec mes camarades, près des écluses de Sagrado, en un lieu battu par le feu autrichien. Chacun de nous pouvait être surpris par la mort, la bouchée dans la bouche, la nourriture à demi mâchée entre les mâchoires. Image d'animalité abominable. Le repas interrompu par le râle. Le sursaut du triste sac rempli. Je venais de voir un soldat abattu dans la boue jaune de la tranchée, son rata dans la gorge et le reste de sa gamelle répandu, mêlé à son sang fumant. Un filament de bœuf bouilli pendait à l'angle de ses lèvres livides. La mort lui prenait à la fois son corps et sa nourriture. Celui qui engloutissait était englouti. La mort lui déniait toute beauté, ajoutant à l'acte bestial de la nutrition plus de bestialité encore, fixant au bord de l'éternité ce qui est ignoble. Le camarade qui lui ferma les paupières, lui nettoya aussi, de ses restes, la bouche et le menton. La miséricorde prévalut à la répugnance. Toujours je verrai ce geste pitoyable et atroce, ces deux doigts fourrés entre les dents sales du cadavre.

Vers midi, le laléa va doucement se poser sur le fond, pour le repas de l'équipage. Les bruits s'atténuent. Le moteur électrique est arrêté. Au-dessus de la chambre du moteur électrique, le panneau de l'arrière regarde avec ses deux yeiix glauques. Une couronne de sauvetage, peinte en rouge, y est suspendue : une massive auréole.

Le ihanomètre indique que la tombe d'acier est posée par treize mètres de profondeur. Les hommes

mangent, les hommes mastiquent, ruminent. Quelques-uns n'ont pas d'appétit et somnolent. La mauvaise chaleur pèse autour do la tête comme un casque do scaphandre. Le fond est inconnu. Personne ne sait où l'on est. Tout à l'heure, on naviguait avec le périscope immergé. Tout le bâtiment n'est plus à présent qu'une clepsydre qui s'égoutle. Les minutes sont lentes et rapides. 11 semble qu'elles se mettent tout à coup à tinter. Mais ce n'est que la vibration des sonneries.

Le laléa se décolle du fond. Le manomètre l'indique. La pompe chasse l'eau de i'arrière à l'avant. L'eau fait une espèce de psalmodie sourde en circulant dans les balastes. On remonte à quatre mètres cinquante. Le cétacé retrouve son œil tournant. L^homme fauve est de nouveau assis au gouvernail vertical. Il est fixe : les cils ne battent point; il n'avale pas sa salive. Il est net, luisant, effrayant comme certaines figures, dans les musées de cire.

Il est deux heures de l'après-midi. La mer est déserte et rayonnante. Les petites villes blanches sommeillent autour du golfe où la brise se joue. Un pêcheur dort, étendu sur les planches pourries de sa vieille barque, là-bas, dans la paix de la lagune, le long d'une grève fieurie de santonique.

Viétri quitte son quart au périscope; et, de la chambre de manœuvre, passe dans la chambre des tubes de lancement, à l'avant. Il entend la voix du commandant qui ordonne de gouverner plus à terre, pour changer la route.

Un tonnerre soudain rctomnit. Un bouillonnement blanchâtre le frappe. L'eau se précipite smlui, l'entoure jusqu'à la hauteur des épaules.

On n'entend aucun cri. Ces gens perdus n'ont pas un cri, pas une plainte.

Il est toujours debout, avec l'eau à la hauteur de la gorge. Il perçoit nettement l'explosion des accumulateurs. Il se ferme la bouche et le nez pour ne pas être suffoqué par le chlore qui se dégage. Il s'approche de la cloison qui le sépare de la chambre contiguë des officiers; mais, près du compartiment étanche, il trouve encore vivant le lieutenant de vaisseau Guido Cavaliéri qui lui crie : « Il est inutile d'aller vers l'arrière. Tâchons de nous sauver par le panneau de l'avant. »

Il jette le regard et l'âme vers l'arrière. On n'entend pas un cri, pas une plainte.

Le commandant Ernest Giovannini est tombé à Le sommeil son poste de commandement. Il s'est couché pour " capitaine, dormir son sommeil héroïque, entre le rivage de Grado et sa terre d'Istrie. Il portait toujours dans son cœur la vieille citadelle de sa race, l'image de Capodistria sévère et suave, comme la représenta amoureusement dans son panneau de V Entrée Benoît Carpaccio. Il voyait toujours dans le ciel de son espérance, les queues d'arondes qui font une couronne gibeline au Palais du Podestà et la Cybèle romaine, armée, debout entre les deux merlons, et la porte de la Muda, ouverte pour une autre Entrée, et les balustres de la fontaine arquée que l'on s'attend à voir monter et décroître comme la marée sous un pont de Venise.

« Capodistria, succiso adriaco fiore ! » *

Quelques jours plus tôt, a3^aiit à bord, comme pilote, l'exilé Nazario Sauro, né à l'ombre de la

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