‹ La Léda sans cygneChapitre 7 sur 9 · Capodistria, fleur coupée de l'Adriatique · texte numérisé non relu

Capodistria, fleur coupée de l'Adriatique

Le panneau de Cavant.

« Supporte^ ô mon oaur! i

colonne do Sainle-Justine, il apercevait, par le capot du laléa émergé, la ville des cinq Doges, et il la saluait avant de replonger; ensuite, posé sur le fond de ces eaux, qui est resté républicain et vénète comme la Piazza Grande, il s'étendait aux côtés du pilote fraternel, heureux avec lui dans un même fève, comme s'ils allaient dormir sous la voûte de Fescalier communal et être réveillés, à l'aube, par les cloches de TArengo.

Il dort, à présent, un peu plus haut, vers le nordouest. Avec le commandant, tout l'équipage s'est couché silencieusement dans le cercueil d'acier. Si l'eau peut envahir les flancs d'un navire d'Italie, la peur n'y saurait jamais pénétrer, quand bien même la voie serait large.

Le silence est déjà sépulcral, mais le sépulcre est encore suspendu dans le gouffre. Chacun des six hommes vivants a, gravé dans le cœur, l'instant où le bâtiment touche le fond.

La volonté de vivre tient lieu de respiration. Viétri s'agrippe à l'échelle, afin d'ouvrir le panneau. Mais Ciro Armellino, le chef torpilleur, survient, réussit à l'ouvrir avant lui et s'échappe. Guido Cavaliéri, le sous-chef Biaise de Tullio, un torpilleur, un matelot montent et sortent. Viétri, la bouche fermée, le nez bouché, attend que les autres aient disparu dans la colonne tourbillonnante.

Plus le temps se fait lent, plus le cœur de l'homme se fait rapide. Si la palpitation s'accélère, l'instant se fait plus long. La très ancienne parole héroïque née sur la Méditerranée, prévaut, soudain, jusque sous la mer : « 0 cuore sopporta! Supporte, ô mon cœur ! »

Celui qui est le dernier est le premier. Lui seul est égal à l'événement et à l'élément.

Epreuve sublime, révélation magnifique, là où l'homme semble effacé! Ce point de la profonde et irrespirable solitude, je veux le consacrer, le célébrer. Là, un cœur d'homme oppose le battement mesuré de son pouvoir à toutes les forces adverses.

Tranquillement, Viétri accepte la lutte et la conduit. Dès le premier instant, il veille à ne commettre aucune erreur. Décidé à sauver sa vie, il pensera cependant aux autres, avant de s'occuper de luimême. Chacun de ses gestes est fraternel et généreux. Il veut porter le message de malheur à la côte, mais il ne devance pas ses camarades. Bien que les cinq survivants soient plus habiles que lui à nager, il se porte d'instinct à leur secours, les réconforte.

Comme la côte d'ïstrie est très élevée, tandis que le rivage opposé est au niveau de la mer, il se croit plus près de l'Istrie que de Grado; mais il n'hésite pas à se diriger vers son rivage, estimant qu'il vaut mieux être recueilli mort par les siens que se livrer vivant à l'enneni. Chacun de ses mouvements a son origine dans une vertu véritable qui est sa substance même, sa moelle, l'os de son échine.

Il y eut peut-être des exploits de nos marins, plus éclatants, presque des éclairs d'héroïsme, sur les ponts des navires légers, aux pièces des batteries débarquées. Mais dans cette aventure de naufrage, se révèle une perfection de discipline si haute qu'elle peut servir d'exemple aux équipages les plus endurcis.

Au milieu du golfe qui est à nous, au fond de la mer hérissée de traîtrises, sur un bâtiment éventré, voilà que se dresse pour les marins d'Italie un monument invisible mais éternel. « Supporte, ô mon cœur! »

ENVOI A LA I I!am:f:

Ce drame sous-marin est d'une brièveté, d*une nouveauté que n'égale aucune autre des tragédies navales connues.

Les personnages du drame sont vêtus d'eau jusqu'au cou. Les corps sont déjà engloutis par l'abîme, Les six mais les six masques humains respirent encore au naufragés. même uiveau, dans l'air que comprime la masse impétueuse, et qui empêche les eaux d'envahir tout l'espace clos.

Mon imagination voit respirer les six tètes que décapite le fil de l'eau, et ne réussit pas à révéler leurs traits ni à les éclairer de cette lueur inconnue.

Je les cherche en vain dans l'œil noir et tranquille du survivant qui peut-être en conserve l'image, mais ne l'exprime pas. Je ne sais quelle avide violence est dans mon regard, comme pour contraindre ce taciturne à évoquer de nouveau le moment indicible, et pour communiquer l'acuité de mes sens ù ce sobre narrateur. Qu'arriva-t-il, quand le panneau de l'avant fut ouvert et que le premier homme s'élança dehors et quand les autres le suivirent, remontant des profondeurs vers la lumière qui croissait peu à peu?

Viétri fut le dernier à abandonner le bâtiment éventré. La vie n'y était pas tout à fait éteinte. Quelques instants plus tôt, le commandant avait étt> entrevu, encore debout. Le reste de l'équipage n'avait ni appelé, ni donné aucun signe de vie, mais peut-être que là-dessous, dans les ténèbres, quelques gorges continuaient de palpiter. Et il y avait aussi la dernière douleur des choses, l'aspect suprême des choses qui n*ont plus de pouvoir, qui ne servent plus, qui n'indiquent plus rien, qui ne mesurent plus rioîi : \o portf»-voix, le tube <Im p»'*ris(ope, les

cinq tuyaux de la pompe, les trois signaux r#uges, la petite lampe du compas, les cadrans des indicateurs, les volants des barres, le pavillon enroulé...

Le grand manomètre avait-il indiqué l'immersion? mesuré de mètre en mètre la descente du tombeau? Il y avait eu là, en ces instants suprêmes, une odeur, une rumeur, un silence, une ombre, une ligure finale, un visage du destin, une extrémité inimaginable que virent ces jeunes yeux et qu'aucun autre ne vit ou ne verra jamais.

En moi la poésie tremble et se voile.

Cependant, les cinq têtes humaines, l'une après l'autre, émergent de la mer déserte. Ils se comptent. Une nappe d'huile les a précédés. Voilà Viétri à la surface : il respire. D'une main, il se nettoie le visage. Il sent, dans son thorax, et ses poumons et son cœur; il sent, dans son crâne, un mâle cerveau. En lui tout est sain, tout est prêt. Aussitôt ses forces s'équilibrent, son intelligence s'aiguise, sa bonté s'offre. Et tout son courage cadre avec la discipline.

Il aide Guido Cavaliéri à enlever ses souliers et lui arrange le matelas de caoutchouc (il y en avait huit à bord) qui lui permet de mieux se soutenir. Il donne un coup de main aux autres, pour les débarrasser de tout ce qui les gêne. Il déshabille le matelot torpilleur Motolèse qui semble le moins vigoureux. Enfin il pense à lui-même.

Il sait qu'il n'est pas très habile à nager et qu'il importe de faire appel à toute sa prudence pour épargner ses forces. La mer est agitée par le siroco. Quand il s'éloigne de l'endroit du naufrage où bouillonne le mazout mêlé aux bulles d'air (on dirait le

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ràle Qt le sang du bâliniont frappé à mort), une grande douleur lui fend la poitrine. Il fait trois fois le signe de la croix, recommande à Dieu les ûmes des ensevelis, promet de porter la nouvelle à sa patrie. Peu après, il entend derrière lui le cri étouffé du matelot qui est déjà en péril; il entend la dernière parole de Ciro qui se noie, il voit devant lui le groupe des trois autres nager plus vivement vers l'occident.

11 reste seul.

La mer est toujours déserte. Le siroco fraîchit.

A l'approche du soir, après avoir nagé pendant

près de six heures, le naufragé aperçoit la Mula di

Muggia; il a Tillusion du sauvetage, la tentation de

la côte.

u moment Voici le moment héroïque de ce grand cœur

héroïque,

^ marm.

La terre est là, sinueuse et basse, avec ses loijgs dos violacés. Un soir lugubre descend sur la solitude que n'interrompt ni un sillage, ni une trace do fumée. Tout le long de la côte ennemie s'allument les faisceaux de lumière qui scrutent le ciel et la mer hostiles. Le grondement des canons qui tonnent sur risonzo se propage sur tout le golfe. Aucune étoile ne perce le crépuscule qui s'assombrit.

Là-bas, sur fond de sable et de vase, sous le miroir d'eau où continuent de bouillonner l'air et le pétrole, le laléa mort gît avec ses morts. Un d'eux s'est glissé par la voie d'eau de l'arrière et s'en va flottant sur la nappe huileuse.

Où sont donc les trois nageurs qui se montraient si pressés? Où est Biaise de Tullio? Où est Guido Cavaliéri? Ont-ils pu atteindre la côte? Ont-ils atterri à Grado? Sont-ils déjà sauvés?

marée.

Un matelas de caoutchouc flotte, poussé par la marée, là-bas, vers le Banc d'Orio.

Viétri, — ce qui veut dire constance, — tout en faisant la planche, couché sur le flot écailleux, considère froidement les possibilités de sauvetage et réfléchit.

Il sait qu'à la Mula di Muggia il n'est, à cette heure, âme qui vive, et que, s'il réussissait à y aborder, il se trouverait toute la nuit abandonné sur une plage perfide de sable et de boue. Pour gagner Grado, le courant ne lui est pas favorable. Le m dt et même le repousse au large, vers l'Orient. Mais ce même courant, s'il le suit au lieu de le contrarier, l'aidera peut-être à redescendre vers Grado, dès les premières lueurs du matin. Il convient donc de s'éloigner encore de la terre et de se préparer à passer en mer, une nuit d'à peu près neuf heures.

Il n'hésite pas ; il ne se décourage pas ; il ne doute point de ses forces; il n'a pas peur de l'inconnu; il n'est pas fatigué de lutter et de souffrir. c< Supporte, ô mon cœur ! » Et c'est un cœur de vingt ans !

Il reconnaît le projecteur autrichien de Duino ; et il se règle sur lui pour déterminer, peu à peu, la direction et la rapidité de la dérive. Toute la nuit il voit des éclairs, il entend le tonnerre de la bataille lointaine sur l'Isonzo en feu. Jamais son cœur ne faiblit, jamais sa pensée ne s'obscurcit. Il est dur, constant, attentif, sagace. Tout comme il ne se laisse pas dominer par l'anxiété, de même il ne se laisse vaincre ni par le froid ni par la soif ni par la faim. Quatre heures se sont écoulées et c'est la pleine nuit. Dans quatre heures, l'aube commencera à poindre. Sa patience d'homme vaincra la patience de la nuit. Le vieux marin d'Ithaque n'est pas

plus vertueux que co marin encore imberbe de la Campanie. Le sel Tiniprègne et le préserve. Les étoiles lui sont favorables. A l'aube il découvre de nouveau la terre; il aperçoit le rivage de Grado.

Alors il jette son premier cri : le salut du réveil, l'appel du coq. La voix est claire et grandit avec la lumière. C'est la nouvelle jeunesse d'Italie qui salue le jour, trempée dans sa mer.

On entend la voix sur la plage latine, dans le

vieux port des patriarches, sur les eaux de Grado.

Im suprême Alors, le destin, à tant d'épreuves si cruelles,

épreuve. ajoute uuc suprême épreuve, la plus cruelle de

toutes.

Aux cris d'appels répétés, sortent en toute hâte un canot à hélice et une petite barque des lagunes, un topo de pèche; et l'on se met à la recherche du naufragé. Mais le chef canonnier qui conduit le bateau, au moment de découvrir le nageur, aperçoit un aéroplane autrichien qui traverse le golfe âe Trieste, en volant vers Grado. Le ronflement du moteur empêche d'entendre la voix, sous le vent. On abandonne les recherches et l'on regagne le port, sous la menace de l'ennemi aérien. Le naufragé perdu au loin, les voit, de ses yeux, disparaître! Après la seizième heure de résistance surhumaine, quand il semble que le tourment soit sur le point de finir, voilà qu'il doit demander à son cœur, un nouvel effort, le plus difficile! Il résiste encore au désespoir. Il attend que Tavion soit passé, que le ronflement se perde; et il recommence à crier.

Le canot sort de nouveau; il met le cap vers le sud, vers l'origine de la voix ; enfin il aperçoit l'homme près de la balise qui flotte au large. Le

chef canonnier se dresse et crie de loin au nageur : « vive « Vive l'Italie! »

Viétri, — ce qui veut dire ardeur, — se soulève, de toute la poitrine, hors de l'eau, et répond avec toute la puissance de ses poumons : « Vive l'Italie ! »

Lorsque le hateau est près de lui, il le rejoint en deux brasses; puis, sans aide, faisant un rétablissement sur les bras, il monte à bord. Il respire; il sourit; il demande à boire.

Les hommes du bateau sont confus : ils n'ont apporté ni eau ni cordial. Un d'eux lui offre une cigarette, timidement. Il la prend sans hésiter, l'allume, tire quelques bouffées de fumée, les yeux entr'ouverts, avec un air de satisfaction puérile, comme s'il goûtait de nouveau la vie à bord, comme s'il retrouvait le premier de tous les plaisirs du marin.

Débarqué, conduit à l'infirmerie, pas une fois les forces ne lui manquent, pas une fois il ne cède à un malaise ou à la fatigue. Il conserve sa discipline dans chacun de ses actes, dans chacun de ses mots ; tout comme — après seize heures de mer — sa peau conserve la bonne couleur du froment et le grain ferme tanné à notre façon, à la façon de l'Italie, non pas avec la noix de galle macérée dans l'eau Le sel et de myrthe, mais avec le sel et avec le soleil.

Quand il nomme son bâtiment perdu, quand il parle de son commandant et de ses camarades restés au fond, ensevelis, quand il apprend que pas un n'a été sauvé de ceux qui s'échappèrent avec lui par le panneau de l'avant, alors, une douleur l'étreint : une douleur sans larmes, une douleur de héros qui semble lui sculpter son doux visage avec un ciseau plus sévère.

le soleU.

Il reste muet et fixe, la tête inclinée.

1/eau salée coule de son oreille sur son épaule

Il semble que la pureté de cette douleur se répande sur les lagunes et sur le golfe quand, du canal de Gorgo, nous reprenons notre vol pour explorer le miroir funèbre, pour découvrir au fond de la transparence marine le sépulcre d'acier.

Nous avons cueilli les fleurs violettes des grèves. Devant moi elles recouvrent les bombes, avec cet autre bouquet. La pulsation énergique du moteur ne trouble point le sentiment musical qui est en moi et qui recueille tous les horizons en une seule harmonie. •

Je me tourne vers mon pilote. Son visage est grave et attentif. A présent, il me regarde sans sourire. Une même émotion nous confond. Notre poitrine est pleine de patrie. Je vois, là-bas, derrière son camail, au delà des leviers, le campanile d'Aquilée et les pins sacrés, derniers survivants de la grande forêt nautique qui couvrait, du Gargane u littotai au Timave, le littoral adrien. Nous portons sur nos ailes les esprits de l'histoire la plus solennelle. Nous respirons une noblesse présente comme Tair. Nous honorons dans nos morts une élection divine.

En mettant le cap sur la Punta Grossa, nous prenons la cote, tandis que j'observe si, de la baie de Muggia, ne se lève point contre nous une aile ennemie. Notre « albatros » est mal armé pour le combat aérien, mais nous prenons l'avantage du vent, du soleil et de la hauteur. Le golfe est désert.

drien.

lisse comme un lac alpestre. Trieste est toute blanche dans un voile de lumière. Je vois l'ombre légère de l'hélice trembler sur la toile tachée d'huile brune. Les tirants, bien tendus, vibrent comme les cordes d'une harpe éolienne. L'oreille, attentive, malgré le tampon de ouate qui la bouche comme la cire d'Ulysse, perçoit les moindres variations dans le ton du moteur. L'esprit est aujourd'hui tellement sensible au nombre que toutes les apparences lui parviennent rythmées. Son silence est voisin du chant.

Dans le virage, je vois s'élever de Gorgo deux de nos avions; je distingue sur les ailes les deux bandes et les deux cercles noirs. Ils s'élèvent pour protéger notre reconnaissance. Ils paraissent immobiles, suspendus dans le calme. Tout en décrivant de larges cercles, nous attendons qu'ils prennent de la hauteur. Là-bas, le Carso, pâle, semble vibrer dans la chaleur comme les laves quand elles se refroidissent et perdent leur éclat.

Nous commençons notre descente, tandis que les deux vélivoles font la garde en croisant à l'est. Le cœur devient anxieux, l'œil de plus en plus attentif. Nous sommes sur la ligne qui va de Grado à Punta Grossa. Le soleil décline, le calme se fait de plus en plus égal, sans un souffle de vent.

Je me plie sur le bord, la tête dans le tourbillon Le miroir de l'hélice, étudiant les aspects de l'eau. Les signes exploré. de ma main indiquent à mon camarade les différentes directions. L'appareil obéissant les suit, en s'abaissant de plus en plus. Il vire, s'incline, hésite, ondoie comme un voilier qui louvoie pour rester à la même place.

Et, tout à coup, mon cœur bondit dans ma ;^orge,

(Thuile.

car je crois apercevoir sur le miroir poli une tache sombre, semblable à ces nappes jaspées qui se forment aux premiers frissons des eaux, quand la mer va changer de couleur. Je me tourne vers mon pilote avec un grand geste involontaire. Il se penche du même côté que moi et regarde, tandis que TAlbatros descend à quelques brasses de l'indice. La tûcA« C'est une tache d'huile, c'est le pétrole du laléa.

Alors, l'anxiété de découvrir le fond me courbe, sur le bord de la carlingue où ma gorge adhère comme à une lunette de guillotine. Je ne suis qu'une âme et des yeux, frémissant et lucide.

Dans un battement des paupières, je revois par moments le visage du capitaine. C'est pour lui que me fut confiée cette gerbe de fleurs. Lorsque je me relève pour me tourner vers mon pilote, je sens, dans la chaleur du coffre, l'odeur de la citronnelle et des roses blanches.

Nous survolons, tantôt plus haut, tantôt plus bas, le même espace. De nouveau nous nous élevons; de nouveau nous nous abaissons. Nous observons et nous observons encore. La transparence est changeante, la lumière est trompeuse. La mer nous dispute son secret.

Je distingue, à une profondeur d'environ trois mètres, quelque chose de clair et de rond, comme une large méduse. C'est le cône d'une mine. Nous sommes au-dessus du barrage contre lequel donna le sous-marin en voulant accoster.

Quel instinct mystérieux gouverne à présent notre machine ailée? Quel esprit la guide? En nous, autour de nous, il se fait un grand silence. Il n'y a plus que de l'eau et de l'air. Les rivages ont pris une valeur éthérée. Je ne les regarde pas, mais je

les possède comme les bords lumineux de ma sensibilité.

Pareille à une vision intérieure, pareille à une de ces images que la poésie illumine tout à coup au plus profond de la tristesse, m'apparaît, dans un éclair, la tombe navale.

La tombe navale.

Où sont donc aujourd'hui ces fleurs qui se posèrent sur le miroir funèbre sans le troubler? Comment retrouverai-je les mouvements de cette symphonie crépusculaire, qui semblait nous rendre» sensibles nos ailes, comme si elles eussent été fixées à nos épaules?

On volait à peu de hauteur, en suivant la côte sinueuse, comme si plus d'amour nous eût rapproché de la terre. Mais, à vrai dire, nous pensions être entre deux ciels, tant le visage de la lagune ressemblait, de plus en plus, au soir déjà penché sur elle pour la contempler.

Toute cette clarté diffuse avait son origine là-bas, sous la mer, dans le fond du golfe. Ce n'était pas une lueur de couchant. C'était la lueur de je ne sais quelle spiritualisation opérée par la mort immortelle.

Qui donc, un jour, me conta la légende de cet homme solitaire qui laissa son regard sur une image sacrée, contemplée avec une trop longue ferveur? Ses yeux continuèrent à vivre sans regards, tout en restant ouverts au spectacle du monde. Mais l'image sacrée, le panneau peint, resta enrichi d'un mystère inimitable, comme le Paradis.

Cette figure me sort à m'élever jusqu'au mode du

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