‹ La légende athénienne: étude de mythologie comparéeChapitre 7 sur 15 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LÉeEIVDE DE POSIDON

Dans la mjrthologie définitive de la Grèce, Posidôn a été principalement adoré comme divinité de la mer. Sur l'isthme de Corinthe, lieu de transit d'une mer à l'autre, il avait un temple magnifique avec l'épithete de 6a>.a(y(noç; le dieu y était représenté avec tout le cercle de ses divinités favorites et avec les attributs marins. Pausanias donne une description détaillée de son culte. On y tenait aussi des jeux rendus célèbres par les odes isthmiques de Pindare : ces jeux, remarquons-le, passaient pour avoir été institués par Thésée, ce qui met leur légende en relation avec celle d'Athènes et de Trœzen. Tous les rivages de la Grèce et une foule de points maritimes occupés par ses colonies avaient un culte de Posidôn- thalassios, ou pélagios, ou irpocnt^ucrrioç : il était la grande divinité des navigateurs, dont la patronne et le patron immédiats étaient Ino et Mélicerte, invoqués par eux sous les noms de Leucothéa et de Palémon. Le grand centre du culte tout hellénique de Posidôn-marin était à Mgsé^ sur la côte d'Achaïe. C'est là qu'au milieu des vagues, aïyeç, il avait son habitation dans les profondeurs de la mer. Tout près de là aussi avaient existé les villes d'Hélice et de Boura, renversées par un tremblement de terre la 4* année de la lOV olympiade. Les édiôcesetleBold'Heli6édis|>ararent,

la mer couvrit la plus grande partie du pays, et monta tellement, qu'on ne voyait plus que le haut des arbres du bois sacré de Posfdôn (1).

Mais Posidôn prit ce caractère de dieu marin dans des temps plus modernes, à mesure que les Grecs devinrent plus navigateurs. Quand on passe en revue les lieux où il était adoré, ses épithètes et les nombreuses légendes qui le concernent (2), on reconnaît en lui le dieude toutes les eaux, de sorte qu'on Je rencontre exerçant son empire depuis les profondeurs de la mer jusqu'à la cîme des montagnes. Dans le partage du monde entre les dieux, Ploutôn occupa l'espace situé au-dessous de la surface de la terre ; Zevs, qui est le ciel, eut pour sa demeure les espaces lumineux d'en haut; Posidôn eut les eaux; la terre fut un théâtre commun où tous les dieux exerçaient leur activité. La surface du sol est une ligne de démarcation assez précise entre l'empire d'Hadès et celui de Posidôn ; cependant, les eaux pénètrent la terre, qui les absorbe, de sorte qu'une union secrète peut s'opérer entre le dieu d'en bas et quelque autre divinité originaire de la région située au-dessus. De même, entre les régions élevées d'où découlent les ruisseaux des montagnes et celles où règne le dieu du ciel lumineux, la frontière n'est pas facile à tracer. Les anciens, ne se rendant' pas un compte exact de l'évaporation des eaux terrestres ni de la formation des nuages, regardaient l'océan comme un fleuve qui coule toujours, alimenté par tous les fleuves de la terre, et allant on ne savait où. Les nuages leur semblaient l'œuvre de Zevs, qui les distillait, en quelque sorte, d'en haut, les faisant apparaître sans cause visible dans la sérénité du ciel, et leur donnant une ampleur qui allait

(1) Ov. Met. 1, 15, 283. — Phn. 2, 92.

(?) E. Burnouf, de Neptuno.

jusqu'à voiler toute rétendue descieux. C'est à lui que les Athéniens, demandant la pluie, adressaient la célèbre prière : ucov, u<tov, & f i^e ZeO, etc. Car il était le dieu qui verse les eaux du ciel, qui entasse les nuages orageux, vef eXinysp^TiQ^, qui, armé de la foudre, leur frappe les flancs et en fait tomber la pluie comme d'une outre percée.

Dans les religions helléniques, tel fut certainement le principal rôle de Zevs, et c'est à ce titre que les Athéniens avaient élevé sur le haut de l'Hymette cet autel et cette statue de Zevs-o(JLëpio^ dont j'ai parlé plus haut. Le nom même de la montagne trouve là son explication la plus naturelle. Nous avons reconnu, en eflfet, dans tqtto^, qui termine un grand nombre de noms géographiques, la signification de montagne. Dans 'TpL, première partie du mot *Y(JL7iTT0(;, on aperçoit tjans beaucoup de peine une consonne aspirée représentée par l'esprit rude, et qui ne peut être, en sanscrit, que A, bh ou dh; comme dhûma, fumée, vapeur nuageuse, répond exactement aux phénomènes décrits dans le chap. I, il n'est pas besoin de chercher au-delà l'origine du mot 'YpiYiTTo^ ; dhûmikâ signifie brouillard , dhûmayôni nu âge ; on dit dhûmàya ti prtivi^ la terre fume ; dhûmragiri (1) est un nom de montagne équivalent à *TpL7jTTo^. Ainsi, l'Hymette est la montagne des nuages, et Zevs Hymettios est le dieu qui réside sur son sommet, au milieu des vapeurs nébuleuses de l'air.

Mais du moment où l'eau était descendue à terre, et commençait à couler, elle cessait d'appartenir à Zevs, et tombait sous le pouvoir de Posidôn. La légende de Styx montre que l'empire du dieu des eaux s'étendait jusqu'aux régions les plus élevées des montagnes, et même au-dessus des nuages. Styx, en effet, dont la légende a la même origine et la même valeur que celle de Gangâ (le

(1) Râm. 4, 37, 6.

Gange) chez les Indiens, est un ruisseau qui tombe en longue cascade du haut des monts Aroaniens, au centre de la haute Ârcadie, dans la vallée sauvage de Nônacris :

i^-kfi^ (1).

Styx est fille de Téthys et d'Océan, les aînés des titans fils du Ciel et de la Terre (2), et de qui naissent toutes les rivières et toutes les sources. Celles-ci sont appelées pour cela Océanides ; Styx est la première et la plus vénérable d'entre elles. D'une autre manière, Styx est appelée mère d'Océan, parce qu'elle est le type des sources qui, au nombre de trente mille, alimentent la mer de leurs eaux. Avec elle, dans le haut de rochers inaccessibles, sur les fondements de l'océan, habitent les titans, et en particulier Briarée, gendre de Posidôn, et arbitre de ses différents (3). Or, Briarée est un nom d'^gaBÔn, qui est le même que Posidôn ; comme dieux des eaux, Posidôn et iËgèôn doivent nécessairement être identifiés avec 'Oxeovo^.

C'est donc dans les hautes régions des montagnes, au sein même des nuages, que commence le rôle de Posidôn. Le mythe de ce dieu est le mythe arcadien par excellence : il est né en Arcadie, à Arné, parmi les troupeaux; c'est le long du Ladon qu'il s'est uni à la cavale Déméter et a eu d'elle le cheval primordial Ariôn; son culte au pied du mont Alésios était fameux, et son temple était redouté; il était adoré à Phénéos, à Méthydrion, à Mégalopolis et en beaucoup d'autres lieux : fait d'autant plus remarquable que l'Arcadie ne touche à la mer par aucun côté.

Si Briarevs, ^gseôn, Okéanos, sont, comme les asuras

(1) HéB. Théog. 775.

(2) HéB. Theog. 336.

(3) Hés. Théog. 775 et iuiv.

védiques par rapport à Indra, d'anciennes cone^tions sur lesquelles celle de Posidôn a fini par prévaloir, on est conduit à penser que le rôle de ce dieu fut d'abord moins bien défini qu'il ne le fut dans la suite, et qu'il n'y avait pas, à l'origine, une séparation aussi profonde entre Zevs et lui. Une telle confusion est attestée par les luttes mêmes que Posidôn soutint contre son frère et contre les autres puissances du ciel. Ces luttes seraient à peu près incompréhensibles, si l'on n'admettait pas que Posidôn fat d'abord une sorte de Zevs dont l'action s'exerçait sur les eaux célestes aussi bien que sur les fleuves de la terre. En effet, Okéanos n'est pas seulement la mer : il y a même beaucoup de raisons de penser que, dans l'origine, quand il était encore une conception purement asiatique, il ne représentait pas du tout la mer, qui était alors inconnue aux Aryas. Ces flots infinis dont il était la force motrice étaient donc ceux des eaux célestes, c'est-à-dire desnuages et des vapeurs aériennes : c'était Yarnava védique, le samiùdra^ mot qui veut dire la collection des eaux, et qui désigne trois choses souvent prises l'une pour l'autre : les eaux du ciel, le bassin de l'Indus où se rendent les rivières, enfin le vase du sacrifice, le cratère où se réunissent les liqueurs sacrées.

Les phénomènes de la fécondation terrestre furent aussi toujours rapportés par les Grecs à Zevs et à Posidôn également. Car si les eaux courantes fécondent leurs propres rives, la pluie féconde la terre entière, et il est souvent impossible de dire si c'est à ses ruisseaux, à ses rosées ou à ses pluies qu'une terré doit sa fertilité.

L'examen philologique du nom de Posidôn conduit au même résultat, et prouve qu'au temps où les mythes furent crééa, le classement des phénomènes naturels n'é« tait pas encore fait avec précision dans les esprits. J'ai présenté autrefois cette analyse en abrégé (1) ; je vais la

(1) De Neptuno, ad cale.

développer ici davantage. Le nom du dieu se présente sotts plusieurs formes qui se servent de complément les unes aux autres :

lOCftlV

iroTiiav=7roTiiottûv

Ce dernier a la forme d'un patronymique obtenu au moyen du suffixe i^viç et semble une altération du précédent. Dans les deux formes complètes et fort antiques irociiwai et ivoTiJociyv, il est évident qu'il faut chercher deux racines, dont la première est iro et la seconde ^a. Avec un a ou un T, la racine iro se trouve dans ivot((ç, iroTt|M)^, ico- TttjMiç, iTOTiiptov, 'K6aiç^ boisson, et plusieurs autres. Sous la forme ivi, elle est dans Tcivd», ?mov, etc. , et dans le latin bibo, verbe à redoublement. L'idée exprimée par cette racine est plus étendue que celle de boire^ et comprend en gé* néral la notion de liquidité, exprimée aussi, mais plus étroitement, par la racine va dans voco, vouç, vapoç, NiQpeuç, et le latin navis. La racine 8(x, est celle du verbe ji^cop, qui signifie donner et produire, et qui, en latin, se confond avec 6a de Tidv)|jLi ; en sanscrit, ces deux racines dà et dkâ sont distinctes comme en grec. Ainsi, le mot itoai- &aci»y signifie : c celui qui donne ou qui produit les eaux. > Or, cette appellation est aussi bien applicable au dieu de l'océan céleste qu'à celui de la mer et des rivières, et nous ne devons pas être surpris de voir Posidôn jouer, à l'égard des dieux de la lumière, un rôle que sa fonction finale de dieu de la mer serait impuissante à expliquer.

Dans la langue védique, la racine pi a donné lieu à un grand nombre de dérivés et de composés. Elle ne signifie pas seulement boire, mais aussi regorger d'un liquide, de

lait, de pluie, par exemple : piyatê mêghcLS (1), le nuage regorge d'eau. Il se dit des rivières qui coulent à pleins bords (2); il est appliqué àTIndus (3). Le participe pipivas et le moyen pina veulent dire plein, qui regorge ; jpf /a=iroToç ; |)<^i=7cd<Tiç, boisson et action de boire (4) ; pîva, pivara^ pîvan, gras=7cu«)v, irwtpoç.

La même racine, développée par le gouna, qui change i en ay (grec ei) donne le substantif payas, liqueur, eau, pluie, lait, suc vital, semence virile. L'adjectif payaswat, plein de liquide, se dit des eaux, des rivières, des nuages, et même de la nuit humide et pleine de rosée; payôjanman^ générateur des eaux, est un nom du nuage; payôda^==7Z(i<jti^(ijm désigne aussi le nuage (5), et, a^i féminin, la rosée, amie du nuage (6) ; payôdhas^ payadhara, payômué, payovâha, sont aussi des noms du nuage ; payôdhi et payonidhi, le dépôt des eaux, désigne la mer, aussi bien, du reste, que payôdha^; et l'adj. fém. payaswini se dit de la Vache céleste qui donne le lait nourricier de la terre, la Nuit (7). Enân, les vents sont qualifiés de payôvfdhas^ abondants en pluie ou qui ao^ croissent les eaux (8) .

De ces deux ansdyses rapprochées l'une de l'autre, on est porté à conclure que Posidôn n'est pas seulement le dieu des eaux courantes et de la mer, mais d'une manière plus générale c celui qui donne les eaux », et que, par conséquent, il a été primitivement une sorte de Zevs-

(i) RV. 1, 181, 8.

(^) RV. 4, 16, 21.

(3) RV. 1, 186, 5.

(4) RV. 1, 16, 3, et souvent.

(5) Brh. S. 19, 4, 15.

(6) Sâh. D. 16, 6.

a) RV. 6, 70, 2.

® RV. 1, 64, 11.

ombrios, non sans analogie avec le Parjanya des Hymnes. En effet, Parjanya est le dieu du nuage pluvieux et le nuage pluvieux lui-même :

ni parjanyam STJanti marutas (1)

nubem emittunt venti, les vents font couler la pluie du nuage.

C'est lui qui fait couler les rivières :

yantunadayô^ varsantu parjanyâs (2)

que les fleuves coulent, que les nuages pleuvent.

Il est, aussi bien qu'Indra, le dieu du tonnerre et de la fécondation (3). — Il a pour épouse la Terre, hhûmi (4), appelée aussi Pfthivi et Pfthivi dêvi (5) . La terre est appelée Mère (6), AYi(jL>fT)np, yri |i.>(Ty)p, Taia Maia, Ma Fa; elle a pour fille Sitâ^ née dans le sillon du labour, et dont l'enlèvement forme le sujet principal du Râmâyana.

Posidôn, s'il est égal à Parjanya, a donc eu, selon les époques de l'histoire où on le considère, un rôle de plus en plus maritime et de moins en moins céleste. Il est bien certain que l'idée mère d'où il est issu n'avait aucun rapport avec la mer, puisque celle-ci n'était même pas connue des Âryas. Quelque nom qu'on lui donne en sanscrit, payôda, parjanya, ou tout autre, il avait pour principal domaine les eaux du ciel, dont il réglait les mouvements, tandis que Zevs, qui est Div^ régnait dans la lumière céleste. La relation que nous trouvons encore existante dans le Vêda, entre la production des eaux célestes et l'obscurité, faisait également partie de cette idée, et, par consé-

(4) RV. 5, 53, 6.

Page 1