‹ La légende athénienne: étude de mythologie comparéeChapitre 8 sur 15 · AV · texte numérisé non relu

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(6) RV. 1, 89, 4; 6, 51, 5; et passim.

quent, localisait en quelque sorte le dieu des eaux dans la partie occidentale du ciel.

Lorsque ces religions, venues d'Asie, se fixèrent sur le sol de la Grèce, elles s'y accommodèrent naturellement aux lieux mêmes où les populations aryennes s'établissaient. Nous savons que la localisation fut complète, et s'étendit jusqu'aux plus petites parcelles de la terre occupée, sans que les phénomènes généraux du monde et le caractère universel des dieux fussent, pour cela, oubliés. Qr, pour quiconque a vu et étudié la Grèce, il est manifeste que les phénomènes des eaux ont pour principal théâtre le Péloponèse : celui-ci est, en effet, désigné comme le domicile de Neptune, otxTiTTÎpiov irodsi^ûvoç, et toutes ses parties sont remplies par la légende et le culte de ce dieu. Mais, chose remarquable, c'est surtout l'Arcadie, avec ses mille ruisseaux et ses grandes montagnes si souvent enveloppées de nuages, ruisselantes de rosée et de pluie, et frappées par les carreaux de la foudre, c'est l'Arcadie qui conserva sous ses formes les plus antiques et les plus intelligibles la légende de Posidôn.

Le récit tout oriental de l'union de ce dieu avec Démèter est un des plus intéressants, car il donne, croyonsnous, la clé de la seconde moitié de la légende d'Athénâ, de sa lutte avec le dieu des eaux. Déméter était poursuivie par Posidôn, qui désirait ses faveurs; pour lui échapper, elle se changea en une cavale, et se mêla à celles qui paissaient à VOTicium (oyxeiov), c'est-à-dire près du sanctuaire d'Athénà-oyxa ou oyya. Mais Posidôn se changea en cheval et eut commerce avec elle. La déesse, irritée d'abord, s'apaisa ensuite et se lava dans le Ladon. Elle prit alors, ditPausanias (1), le nom d^Erinny^, quoiqu'elle ne soit pas la même divinité que les Erinnys nées du sang d'Ou-

(1) Arcad. 35.

ranos. Elle s'appela aussi Lousia, parce qu'elle s'était lavée dans le fleuve. De l'union de Posidôn et de Déméter naquit une fille dont le nom est mystérieux, et que les Arcadiens appelaient Aioicoivoe, c'est-à-dire maîtresse, et un cheval nommé Ariôn. C'est pour cela, ajoute Pausanias,' que Posidôn reçut l'épithète de iirmoç. Toutefois, Antimaque dit que Arion était fils de la terre, et né cependant au pays de l'Opuiov.

Cette légende contient plusieurs éléments qui ne semblent pas devoir laisser de doutes sur sa signification. En efiet, ce n'est pas avec la Dêmêter ordinaire, c'est-àdire la terre, mère des plantes et des animaux, que Posidôn s'unit violemment; c'est avec Dêmêter-Erinnys. Or, nous ne croyons pas que l'identité d'Erinnys et de Saranyû soit aujourd'hui contestable. Saranyû est un adjectif féminin de la racine sf^ sar, aller, suivie des suffixes ana et yu; il signifie « celle qui va », qui se répand dans le ciel; c'est une des désignations de l'aurore (1). Quant à Dêmêter, il n'est pas nécessaire, pour expliquer son surnom d'Erinnys, de faire venir son nom de div par l'intermédiaire de Atiw, étymologie peu vraisemblable. Le Vêda ne donne-t-ilpas le nom déterre, pfthivi, aux espaces du ciel aussi bien qu'aux espaces terrestres? La transformation de Dêmêter en cavale est également expliquée par le mot açwâ (2), cavale, par lequel les Hymnes désignent l'aurore : c nous t'apercevions d'ici dans le lointain comme une cavale brillante, ô blonde Aurore >. Elle est aussi nommée açwavati (3), celle qui ressemble à une cavale. Comme mère des Cavaliers céjiestes, des Dioscures vêdiques» elle est appelée açvnni ou badavâ^ la cavale, et figurée dans les constellations par une tête de jument.

(1) Max Mûl. Lang. II, 2^0.

(2) RV. 1,30,21.

(3) RV. 1, 123, 12; 7, 41, 7; 7, 80,3.

Le nom du cheval primordial, 'Apeia>v ou 'Apicov, ne semble pas non plus offrir de grandes difficultés quant à son interprétation. Car il est identique au mot sanscrit arwan, cheval. Ce dernier peut être tiré de la racine ;•, aVy aller, suffixe van; ou se rapporter à la même racine que arusa, rougeâtre, épithète ordinaire du soleil, de ses chevaux et de son char, dans le Vèda. Le mot aruoan se trouve intégralement et sans avoir subi de modifications dans Aroanios, nom de la plus haute montagne d'Arcadie et d'une rivière qui en découle vers le sud ; cette rivière se jette au Ladon, et le Ladon à l'Alphée.

Pour qu'il ne reste aucun doute sur la nature du cheval Ariôn, la légende dit qu'il fut monté par Héraclès, par AJraste, fils d'Héraclès, et par Koprevs (scr. çuhhrale brillant, le soleil), fils de Pélops, personnages solaires. Cet Ariôn se nommait aussi Chrysaôr et, sous ce nom, était donné comme fils de Posidôn et de Gorgô (la Gorgone) (1). Comme adjectif, jf^pucctwo est une épithète d'ApoUon, de Phœbus, d'Orphée qui est Ribhu, d' Artémis et de Démêter. L'identité de père entre Chrysaôr et Ariôn permet d'identifier également Gorgô et Démêter-Erinnys et de saisir d'une manière plus précise la signification de cette dernière. Car dès lors elle ne sera plus la vierge Aurore Athénâ, mais la lumière du ciel s'unissant au dieu de Tocéan céleste, à Posidôn, et donnant naissance au cheval. Quant à celui-ci, nous ne croyons pas qu'on puisse hésiter maintenant à reconnaître en lui le globe même du soleil, appelé tantôt char , tantôt roue , et souvent aussi cheval (2).

D'après les traditions arcadiennes, la fille mystérieuse nommée A<<nroiva, la Dame^ était née de Posidôn et de

(1) Hés. Théog. 281 - Apd. 2, 4, 2.

(2) RV. 1, 163, 2, ©t iq.

Démèter : on cachait son nom, et, dans la légende d'Eleusis, elle portait le nom de Goré, la Demoiselle. Son vrai nom cependant avait fini par être connu de tout le monde, mais on récrivait de beaucoup de façons :

Ilepaefoveia 4»ep<refa'Po

nepo^farra 4»^p<riç (gén. cok).

Telles sont les principales orthographes de ce nom, auxquelles les faiseurs d'explications ajoutaient encore çepiçarra, afin d'avoir une preuve qu'il dérivait de f<ptt>. Il 7 a en effet des vers orphiques apocryphes qui l'expliquent par porter (c'est-à-dire engendrer) et tuer, à cause du double rôle rempli par Perséphate à la lumière et sous la terre. La légende d'Eleusis, en relation non moins directe que celle d' Arcadie avec le mythe d' Athénâ, donnait Zevs pour père à Coré. Là, Démêter était certainement la Terre féconde et non la Terre céleste ; par conséquent si l'on identifie, comme il le faut bien, Coré et Despœna, les deux légendes nous offrent les deux rôles de Pfthivt^ tels qu'ils se trouvent partout dans le Vêda ; et la double origine paternelle de la jeune déesse confirme ce que nous avons dit plus haut de Posidôn. En effet, si l'identité de Démêter-Erinnys et de Sara^^yw avec l'aurore nous dévoile le rôle céleste de Posidôn et nous suggère de le rapprocher de Parjanya^ d'autre côté le rôle terrestre de Démêter et de sa fiUe a Ele;usis nous ramène au Zevs-ombrios , tel qu'il était conçu dans Athènes. La fille de Démêter avait donc, elle aussi, un double rôle, céleste en Arcadie, où elle était fille d'un Posidôn, dieu de l'océan d'en. haut ; terrestre à Eleusis, où elle était fille de la Terre-mère et de Jupiter-pluvieux.

Ce rapprochement confirme l'antique analogie que j'ai signalée entre Zevs et Posidôn, mais ne donne nullement

le sens du mot Perséphone ou Perséphate. Je dois dire cependant que je n'ai trouvé aucune preuve positive que ce fût là le nom mystique de la Despœna arcadienne, tandis qu'il était certainement celui de la Coré d'Eleusis. Or le rapprochement fait ci-dessus entre Sitâ et Korê, si Ton y ajoute ce que nous savons des cérémonies éleusiniennes, nous permet de voir ici le blé confié à la terre et regardé comme le type de toute végétation utile. Que demande le laboureur dans ses rogations, qu^ demande chaque année la terre pour que germe le grain caché sous sa surface dans l'empire chthonien de Plutonî La pluie : uffov, uaov, S çi>.e ZeO. On peut donc désigner par un mot énonçant ce fait, le blé dans l'état où il se trouve alors.

Il n'est pas facile de dire, à la première vue, laquelle des deux lettres iu ou ç est la vraie initiale du nom mystique que nous étudions. Cependant, si l'on considère ensemble toutes les formes de ce mot , on soupçonne bientôt que les plus anciennes sont celles qui commencent par <p, puisque l'une d'elles Oepaiç n'a que cette seule orthographe. Si dans la prononciation primitive ce <p a représenté un v sanscrit (1), <pep<yeçàTYi serait var^avatî; 96p<ye(povYi = varsavanâ ( rac. van désirer ) ; çépaiç , = varsini. Dans ces diflFérents noms on retrouverait le mot varsa^ pluie, que nous rencontrerons du reste, sans contestation possible, dans d'autres légendes helléniques. Parmi les épithètes données à Perséphone par les anciens, une seule a une valeur spéciale, tandis que les autres sont applicables à une foule de divinités : c'est celles de xa^uirropiivYi, couverte, c'est-à-dire recou-

(1) Exemples : t7a/mMa=formica ; noa=sQrfê; vandm%=(foy%i ; vam< Aa=ifjpi<TTOÇ.

verte par la terre du sillon et cachée dans l'empire d'Hadés qui Ta ravie aux vivants.

U n'est guère possible de douter que la Démêter d'Eleusis et sa fille Goré ne représentassent les forces productives de la terre, quoique, en Ârcadie et dans presque tout le Péloponése, l'une et l'autre eussent un caractère céleste : c La terre est amoureuse de la pluie, quand le sol desséché est stérilisé par la sécheresse et le manque d'humidité (voti^oç). L'auguste ciel est amoureux, lorsque rempli de pluie il désire tomber sur la terre, par l'effet d'Aphrodite. Quand ils s'unissent tous deux, alors ils nous enfantent toutes choses et nous nourrissent, le genre humain vit et croît. > (1) Euripide, qui parle ainsi, était initié aux mystères d'Eleusis.

Le premier acte du culte de Démêter était appelé irpo- Dpo^ia, c'est-à-dire l'inauguration du labourage, Ta irpo Tou if6xo\j 6u(xaTa, et la déesse portait elle-même l'épithète de Ilpompodia ÀmpTYip. c Les Athéniens lui envoyaient de partout les prémices des fruits de la terre » (2). Plutarque (3) dit que cette fête était également consacrée à Zevs-ombrios et à Posidôn-phytalmios. Il y avait, à Eleusis, des bœufs sacrés destines à traîner la première charrue, à ouvrir le premier siUon (4). La famille sacerdotale des Bouzygides avait pour fonction de nourrir ces bœufs et de conduire la charrue. Elle était d'Athènes et se rattachait par son origine à un prétendu héros Bouzygès, qui passait pour avoir le premier attelé des bœufs et' labouré la terre (5) . Quoique cette famille fût différente de celles des Boutades, descendus du héros Boutés, le

(1) Eurip. fragm.

(2) Aristoph. Schol. Plut. 1055; Chev. 725.

(3) Banq.15,5,3, 1.

(4)Hom. II. Sch.2483.

^) Héiych.

bouvier, il est probable cependant que l'idée mère de ces deux légendes était la même : nous connaissons en effet les bœufs du soleil par le mythe d'Hermès et par celui des compagnons d'Ulysse; d'un autre côté, le Vêda nous offre perpétuellement cette même image des vaches, soit pour désigner les nuées, qui donnent la pluie et fécondent la terre, soit pour figurer l'offrande sacrée du lait, du beurre et des gâteaux, ou le sacrifice lui-même. Le Boutés de l'Erechthéum ne semble pas être en relation avec le culte de Démêter, et le bœuf dont il est le gardien est un bœuf sacerdotal : c'est à lui sans doute que se rapportent les bœufs ou taureaux figurés sur la frise du Parthénon et conduits pour être immolés. Les gâteaux que Ton offrait à l'Erechthéum avaient la forme d'un bœuf.

Indra est appelé gôpati, le maître des vaches. Un des principaux prêtres et poètes du Vêda s'appelle Gôtama, et de lui prétendait descendre la famille royale de laquelle est issu le Buddha Çâkyamouni, appelé aussi le çramana Gautama : gôtama signifie qui a beaucoup de bœufs, ou de vaches, bouvier, pasteur. On sait quel développement prit aussi dans l'Inde le mjrthe du bouvier, lorsqu'il engendra la légende de Krishna et des Gôpis, c'est-à-dire des Vachères. Le Boutés de l'acropole était considéré, non pas comme le fondateur des sacrifices, mais comme le premier pontife ayant présidé à la première immolation, tandis que l'immolateur même, celui qui avait frappé d'un coup de hache, ir^xu^, la victime à l'autel, était appelé §ou<pdvoç, gôghna. Or, dans le Vêda, si Indra, ou Visnu, ou enfin le soleil, est qualifié de Pasteur (1), le vrai pontife, celui qui porte constamment ce titre, c'est Agni, le feu sacré.

(1) RV. 1, 22, 18.

€ Premier pontife, porteur de Toffrande, amène ici les dieux, le soleil, Taurore, les cavaliers célestes, quand le jour sert des ténèbres. Car tu es le maître des cérémonies ; tu es l'officiant, fils de l'homme ; nous t'installons pour être l'exécuteur du sacrifice, l'immolateur, le gardien des rites. » (1).

En entrant dans l'Erechthéum, on voyait trois autels élevés à Posidôn, à Boutés et àHéphsestos, qui était chez les Grecs ce qu'est Agni chez les Indiens (2). Il n'y a donc pas lieu de confondre Boutés et Bouzygès : le premier est le bouvier d' Athénâ et de Posidôn ; le second est le bouvier de Démêter.

Au premier acte du labourage se rattache la tradition qui avait fait donner les épithétes de yioîhLOTzorjç et de xâCTapj^flbcn)^ au chemin par lequel Pluton avait entraîné Goré sous la terre (3); ces mots qui signifient la c voie au pied de bronze > et c la voie déchirée » , désignant assez clairement la charrue et le sillon, pour qu'il n'y ait pas à s'y méprendre. Les semailles finies, le grain avait disparu et Démêter cherchant sa fille venait s'asseoir sur Vir^tkaaro^ ir^Tpa, la pierre de la tristesse (4).

Quelques temps après, lorsque Coré a reparu à la lumière et que le blé a germé, la terre se couvre de verdure , et Démêter prend le nom de Chloé , la verte :

Kopv) xapicoicTi êpiiouera Upov éxçaivouffa Â^[JLocç è'kousToXç ^XooKaprcoiç (5). Goré, féconde en fruits, montrant son corps sacré dans la feuille verdoyante des blés.

(1) RV. 1, 44.

(2) PauB. Att. 26.

(3) Soph. Œd. Col. 57; 1590.

(4) Sch. Aristoph. Equit. 782.

(5)0rph. Pros. 29,1.

Cette Démêter portait aussi le nom d'eu^Xooç, à la belle verdure (1), et de lou^w, mot qui paraît venir de îouXoç ouXoç, gerbe de blé. EUe avait à Athènes un petit temple non loin de l'acropole du côté du Sud, au dehors de la citadelle, et probablement au pied du pyrgos de la Victoire-aptère (2). EUe était en outre représentée sur les frontons Est et Ouest du Parthénon; sur la treizième métope du Sud, où eUe enseigne à Triptolème l'art de semer le blé ; sur la surface orientale de la frise, assise et regardant le Sud. On sacrifiait à Démêter-Chloé un bélier (3), le 6 thargélion.

La grande fête des Thesmophories était le développement de l'idée que je viens d'exposer. Ce mot a besoin de quelques explications, c Les thesmophories, dit un scholiaste (4) sont la fête de Démêter : elle a reçu cette dénomination parce que, avec la découverte des céréales, ont été établis des ôeerpi, c'est-à-dire des lois, les hommes vivant auparavant comme des brutes ». C'était aussi un surnom des deux déesses.

« Offrez des vœux aux deux ThesmophoreS) à Démêter et à Coré (5) »

Virgile dit : legiferœ Cereri (6). Diodore dit aussi : toùç vopuç ei<niY>î<raTo, elle introduisit les lois (7). Cette traduction de 6fi(r(jioç par voiaoç et leco n'est pas parfaitement juste : c'est ce dont on peut se convaincre, non-seulement par l'emploi ordinaire de ces deux mots dans la langue grecque, mais aussi par le sens de leurs compo-

(1) Soph. Œd. col. 1600.

(2) Beulé, Acrop. 1, 267.

(3) Eupolis, fr. du Marika.

(4) Clem. Alex. Protr. II, 17.

(5) Anstoph. Thesm. 295.

(6) Virg. JEn. 4, 58.

(7) Diod. V, 5.

ses ; ainsi, irpoOeaixM signifie le délai accordé pour Fexécntion d'nne convention, icpovo(ua veut dire privilège. 8Mrp(c est le sanscrit dharma. Il nevient pas de laracine ftt, Ôa de Ti9v)(At9 mais de la racine dhr^ dhar^ avec le sufSxe ma» ft<K (1)* M9(A0f(ip<K répond à dharmabhrt : dharmane se rencontre guère dans le Vêda; sa forme ordinaire est dAarman^ qui signifie la loi naturelle que suit un être, les conditions de son développement, ses propriétés, sa nature. Son emploi se trouve fort bien élucidé dans un hymne (2) adressé au Ciel et à la Terre considérés comme un ensemble d'êtres ayant leurs lois particulières et coordonnés entre eux. Quant aux auteurs de ces lois du monde, le Vêda n'a pas de doctrine arrêtée : il nomme tantôt Agni ou Sôma, tantôt Mitra et Varuna. Plus tard, Dharma fut une personne distincte, et Dharmarâja^ le Roi de justice, siégea comme juge des morts au même titre que son identique crétois Rhadamanthe.

Ce développement de l'idée de dharma le rapproche de celui par lequel les Grecs en vinrent à faire de Perséphone une imoxaicoç tûv ivepi toùç Oovovraç ô^cov (3) . Il est donc de toute vraisemblance que, par ces Oe(r(i.oi, dont l'origine était rapportée à Dêméter et à Coré, les plus anciens Grecs entendaient, non les lois des cités, mais les lois générales du monde, ou, pour mieux dire, les conditions des êtres vivants, comme cela avait lieu aux temps védiques. Mais, à mesure qu'une religion se localise, l'idée qui l'a fait naître va toujours se rétrécissant, et le mot OeafAoç finit par être pris dans le sens de vo(ii.oç. Du reste, Dêmêter ayant été conçue comme productrice de tous les vivants, ce que démontre son mythe arcadien, il fut bien

(1) Gurt. Etym.

(2) RV. 6, 70.

^ Plut. Nom. 12.

naturel qu'elle reçût le nom de Oe9p.of(>poç, et que sa fille lui demeurât associée dans cette fonction.

Les Thesmophories avaient lieu en automne (1), vers réquinoxe (2). Théophraste (3) nous donne des renseignements plus précis, d'où nous pouvons conclure que la fête commençait dans le mois de Boédromion, le 25 septembre, année julienne, et durait neuf jours, c'est-à-dire jusque au 3 octobre. On s'y préparait par des pleurs et des gémissements en l'honneur de Goré enlevée et perdue. Quatre prêtres officiaient dans la cérémonie : le hiérophante habillé en démiourgos, le ^oii^oujpç vêtu en soleil, le X7(pu^ représentant un Hermès, enfin celui qu'on appelait 6 éirl f^p.<^, c'est-à-dire le prêtre faisant le service de l'autel et qui figurait la lune (4). Le premier jour, appelé (xyuppLoç, était consacré au rassemblement des fidèles et à la formation dans Athènes de la procession sacré. — Le second jour, le public se mettait en marche vers Eleusis, les pieds et la tête nus, en rang et en silence; cela s'appelait aXoc^e paTai, descente vers la mer par la voie sacrée, Upà 686ç, Des femmes, vierges et de bounes mœurs, portant sur leurs têtes les livres saints de la loi, vopiAouç 3cai Upàç êië>.ouç, allaient vers Eleusis, en chantant des prières (5). Le troisième jour, Oiîa, onofiraitles8u|xia|ii.aTa, c'est-à-dire les parfums que l'on faisait brûler sur le feu ; c'est la cérémonie de l'encensement. — Le quatrième jour, avait lieu la descente de la corbeille, xaXà6oi> xoéOo^oç (6) : cette corbeille était portée du Céramique à

(1) Max. Tyr. 3, 10.

(2) Sen. Herc. 212; — Hipp. 838.

(3) Théop. 3, 842.

(4) Eus. Rap. 3, 12.

(5) Sch. Théoc. 4, 25.

(6) Ov. Met. 14, 266.

Eleusis, sur un char traîné par des chevaux blancs (1), et contenait sous des fleurs le blé destiné à être semé par le Bouzyge. Clément d'Alexandrie donne en outre la liste suivante des objets contenus dans la corbeille : 1 " pour Dionysos, du sésame, des gâteaux coniques (inipa(iijeç), des gâteaux pelotonnés, des galettes iro^uo|JLfa^, des grains de sel, un serpent; 2^ pour les déesses, des grenades, des cœurs (xap&iai), des férules (vapOr^ieç), du lierre, des gâteaux de farine et fromage (<p6oïç), des pavots. — Le cinquième jour était le jour des flambeaux, >.a[jL77flé^a>v i^fjtipa : il était particulièrement consacré à Démêter cherchant sa fille, et le principal rôle était en ce moment celui du ^«Joiix,oç{2). Le sixième jour était appelé ^'loxjj^oç : celuici en efiet, était fils de Zevs et de Démêter au même titre que Perséphate ; on criait ce jour-là "'loocj^' & "^I^^X*? ^^^" chus, Bacchus (3) ; ce dieu était considéré comme le chef des mystères, ifjyiyivnç tôv (xudTTipiwv (4). — Le septième jour, avait lieu l'âycâv, concours dans lequel le prix décerné était de l'orge. — Le huitième jour, on fêtait les èm^aupia. — Le neuvième, on célébrait la '7c>.7i(x- (xo^o^î : pour cela (5) on avait deux de ces vases à pied nommés xoTuXidxa ; ils étaient pleins d'eau ; on en versait un à terre en se tournant vers l'orient ; on versait l'autre en se tournant vers l'occident. Les prêtres (6), regardant le ciel, criaient uil, puis baissant la tête et regardant la terre, ils semblaient dire toîcuic, comme pour inviter l'un et l'autre à s'épouser et à devenir féconds. Cela ressemble

(1) Callim. in Dém. 120. - Pind. 01. 2, 18.

(2) Aristoph. Sch. Gren. 313.

(3) Eup. Bacch. 274.

(4) Strab. 10, 468.

(5) Athénée, 11, 93.

(6)ProcI. Tim.5,711.

quelque peu à l'acte que répètent chaque semaine à Scutari les derviches hurleurs, quand ils crient Alli allah hou! expression qui se retrouve dans V alléluia des chrétiens. Origène (1) ajoute : c Voilà donc le grand et ineffable mystère d'Eleusis, 3e, xue ».

Je crois que Origène connaissait, en effet, le sens des mots mystiques écrits par Proclus ute Toxuie, et que la traduction en est exacte. On peut donc admettre que celui-ci a mal reproduit les mots éleusiniens, et qu'il faut écrire Û6TC0, xtie. Le premier de ces mots veut dire « qu'il pleuve», et reproduit la prière ucov, ucov, que j'ai déjà citée ; le second signifie «c enfante > , et s'adresse directement à la terre.

On sait qu'il y avait deux degrés d'initiation : c'est l'hiérophante qui montrait les mystères :

ô^ T8>.eTàç aveçTQve )wti opyia irowujç^a (juidxaiç (2)

A la première initiation, on devenait myste^ et, un an après, épopte^ eTroirrYi;. On appelait utuvoç c les petits mystères de la mort » (3). A la fin des cérémonies, lesmystes étaient congédiés par ces mots, que prononçait l'hiérophante : xdyÇ, opiiuaÇ, dont on ignore le sens, dit Hésychios. Je crois que la signification générale de la fête d'Eleusis étant connue, ainsi que le sens des cris ûeTwx'ie, il est possible de tenter avec quelque chance de succès l'analyse des mots xoy^, opiira^.

"0|xiraÇ n'est pas un mot grec. Il paraît formé comme xî(i.êi^, qui n'est j)as grec non plus, et que les comiques employaient pour signifier un avare, un fesse-mathieu. Je crois avoir établi (4) que ce mot est identique au sanscrit

(1) Phil. 5, p. 104.

(2) Inscr. d*Eleus. Copp. 401, 1, 443.

(3; Sch. Iliad. S, 231.

(4) Bull. Ecole d'Athènes, 1 .

kimpaéa qui a la même signification. On peut reconnaître plus facilement encore dans icaÇ ce même mot paéa, 2* pers. impér. depaé^ cuire, mûrir (au propre et au figuré). Dés lors, la première syllabe o|t ne pourra pas être autre chose que la préposition sam^ avec chute de s, comme dans SiLfiÇr=sa7na , l^fKta==sarpimi , t\f=^u, lytà^^sahâmi, etc.

Dans xdyÇ, il est permis de reconnsdtre un autre impératif identique à gaééha, va. La nasale ne peut pas soulever une objection bien sérieuse, puisque les Indiens eux-mêmes, dans le pâli, qui est un sanscrit populaire, disent kanxa (1) ^ovxgaééha^ etprononcent hvddhani çaranam kanxdmi la célèbre formule buddham çaranam gaééhâmi, c je me réfugie dans le Bouddha >.

Sampaédmi pouvant s'appliquer aussi bien à la maturité de la science qu'à celle des fruits, convient à la circonstance présente ; de sorte que les deux mots mystiques d'Eleusis, xt^yÇ, Qp.iraÇ, seraient une formule orientale fort antique et conservée presque sans altération : gaédha^ sampaéa, c va, mûris >, c'est-à-dire une sorte d^ite, missa est signifiant c allez et fructifiez » .

On voit, par cette analyse de la fête des Thesmophories, que les divinités d'Eleusis étaient, avant tout, celles de la fécondation, l'une représentant la terre, l'autre les productions de la terre. On aperçoit cependant, par le déguisement des quatre pontifes en Créateur, en Hermès, en Soleil et en Lune, que l'on n'avait pas oublié les rapports de la génération des êtres et de leurs lois avec les astres et avec certains principes supérieurs. Car ici, le ^YifAioupY^ç, qui officie avec la Lune et le Soleil, ne peut être ni un simple ouvrier, ni même un prêtre ; son rôle

(1) Pallegoix, Lang. thaï.

est éyidemment plus éleyé, il représente le Viçtookar^ man des Hymnes, l'auteur de toutes choses.

n faut ajouter que, avant les Thesmophories, les Athéniens célébraient, en l'honneur d'Athénâ, une fête appelée TCpoj(^api<xTi<pia, actions de grâces anticipées pour la germination des fruits de la terre (1), De plus, on appelait wap6cvtov,.âv6ivov, ou xaT^Xi^op^v, le puits, situé sur la route entre Eleusis et Mégarês, près duquel Dêmêter s'était assise, et l'on remarquait qu'il était ombragé par un olivier, arbre d'Athénâ (2). C'est ainsi que la grotte de Dêmêter-cavale, près de Phigalie, se trouvait dans la montagne appelée 'EXaïov, le mont des oliviers. En effet, cette union des divinités de la terre avec celles du ciel était plus marquée en Arcadie, où, à côté de mythes tout-àfait solaires, se célébraient des cérémonies toutes pareilles à celles d'Eleusis, en l'honneur de Dêmêter-eleusinia(3). Mais quand les cultes éleusiniens furent établis, la séparation des rôles entre Zevs et Posidôn était déjà opérée, au moins dans l'Attique, puisqu'ici ce n'est pas le Posidôn des nuages qui féconde la terre, mais Zevs distributeur de la pluie.

Nous devons maintenant revenir sur une épithète souvent donnée à Posidôn considéré comme dieu des eaux ; c'est celle de çuTa>.[jLiO(;, Yev7f(7io(;, ysylôXio;, qu'il portait dans une foule de lieux. L'examen que j^ai fait de ces endroits, que j'ai presque tous visités, ne me laisse aucun doute sur la portée de ces adjectifs ; ils ont trait partout à la vertu fécondante des eaux, de sorte que, presque partout aussi, dans ces mêmes endroits, Dêmêter, la terre féconde, avait des autels conjointement avec son époux Posidôn.

(1) Suidas.

(2) Hom. h. à Dêm. 98. — Callim. h. à Dêm. 15.

(3) Paus. 8, 14, 8.

Ainsi, pour résumer tout ce qui vient d'être dit sur ce dieu, nous classerons comme il suit ses différentes fonctions, en commençant par celles qui paraissent les plus récentes et les plus éloignées de l'idée primordiale :

Posidôn est dieu de la mer, ireXoeyio^, Oa^oa^ioç,

— — des eaux courantes, irpo<nc^i><iTtoc,

— — de la végétation, çuTfltX(JLio^,

— — de l'océan céleste et époux d'Erinnys-

l'aurore,

— producteur du cheval qui est le Soleil.

Son rôle céleste est presque confondu avec celui de ZevS" ombrios, mais son empire s'exerce principalement dans la région occidentale du ciel, là d'où viennent les nuages et où règne l'humidité de la nuit.

Il nous est possible, maintenant, d'aborder la partie de la légende d' Athénâ qui se rapporte à sa lutte avec Posidôn. Elle était représentée au fronton occidental du Parthénon. D'après les dessins de Carrey et les pièces qui existent encore à Londres et à Athènes, le milieu de la composition était occupé par les deux divinités, Athénâ au nord et Posidôn au sud. On voyait, à leur mouvement, qu'ils n'étaient pas d'accord, et qu'une dispute séparait leurs esprits, mais ils ne se battaient pas. Athénâ contenait avec force les deux chevaux du soleil, tandis que Posidôn frappait le rocher avec son trident et en faisait jaillir les eaux. Il n'est pas démontré qu'il y eût dans cette scène un olivier ni un cheval; cependant, comme le cheval était la principale production de Posidôn, et l'olivier celle d' Athénâ, on peut admettre, avec la plupart des critiques, que ces deux objets étaient figurés en petit entre les deux divinités rivales (1). Je n'ai pas besoin de revenir sur ce symbole du cheval, que nous savons être le

1) Stuart, 2y 17, éd. franc.

soleil. Quant au rocher, les artistes savent qu'il est constamment mis pour la montagne : ainsi, dans les combats de Géants figurés par la sculpture, ce sont des pierres qu'ils lancent, tandis que, dans la poésie, ce sont des montagnes entières. Or, le Yêda nous apprend, en mille endroits, que les montagnes dont il s'agit dans ces mythes sont les montagnes célestes, c'est-à-dire les nuages. Je n'ai pas besoin d'établir par des citations ce fait que tout le monde connaît aujourd'hui. Ici donc, Posidôn est représenté, non comme dieu de la mer, mais comme faisant couler les eaux du ciel : son trident n'est pas, comme il a pu rêtre plus tard, l'arme du pêcheur, le harpon; c'est l'arme de Jupiter-pluvieux, la foudre à trois pointes, tri-* sulcum. Quant à l'olivier, j'en parlerai plus bas, observant seulement que, s'il était représenté sur le fronton ouest du temple, c'était uniquement en mémoire du rôle qu'il remplissait dans le temple voisin.

Sur le char traîné par les deux chevaux que maintenait Athénâ, étaient deux personnages dans lesquels on s'accorde avoir la Victoire et Erechthée,roi d'Athènes. Après ceux-ci venaient les filles de Cécrops : Hersé debout, et tirée par le petit Erichthonios, qui veut la précipiter de l'acropole; Pandrosos assise; Agraulos à genoux, le bras passé sur les épaules de son père, qui est assis. Ënfin,après une lacune et sous l'angle du fronton, Ilissos, étendu sur des flots, tournait presque le dos au centre de la composition. Je reviendrai plus loin sur l'intéressante légende d'Erechthée, de Cécrops et de ses filles. Quantàl'Ilissus, sa présence dans le cercle des personnages athéniens s'explique assez par ce qui a été dit plus haut : c'est, pour Athènes, le fleuve de l'aurore.

Le côté de Posidôn renferme des personnages presque tous dépourvus d'attributs distinctifs, et dans lesquels on a cru reconnaître Thétis et Amphitrite, Latone avec

Apollon dt Diane, Vénus sur les genoux de Thalassa, Leucothéa avec Euryté, enfin Halirrhothios. Rien n'est plus douteux que ces qualifications, et je crois que la suite de cette étude prouvera qu'il vaudrait mieux chercher les noms de ces personnages dans la légende d'Eleusis et dans le cercle des divinités des nuages, de la pluie et de la fécondation, que dans celui des dieux marins.

On remarquera au moins que ce fronton n'ofire pas, comme celui de l'est, des personnages coupés à mi-corps, ou dont on ne voit que la tète et les bras : tous sont entiers. Je ne crois pas, avec M. Beulé (1), que ce soit par un manque d'art dans la composition sculpturale, et par une timidité de l'artiste : le sujet n'est plus le même ; il ne s'agit plus de l'apparition des dieuxdu jour au moment où l'aurore naissante les amène; ici, les dieux sont tous sur l'horizon; c'est une lutte engagée entre la fille du jour et les nuages entassés à l'occideat par le sombre dieu des eaux. De tous les personnages reconnus, deux seulement, Hersé et Agraulos, pouvaient être représentés à mi-corps au moment où elles se précipitent de l'acropole ; mais, alors, c'eût été leurs jambes et leurs pieds que l'on eût vus, représentation sculpturale assez ridicule.

On sait que, dans sa lutte contre Athénâ, Posidôn fut vaincu, quoiqu'il eût fait couler les eaux de la montagne et produit le cheval. Dans sa colère, le dieu aux cheveux ardoise, Kuovojj^aiTn^, inonda l'Attique tout entière avec la plaine de Thria, c'est-à-dire d'Eleusis. Or, ces contrées sont assez hautes pour qu'il soit impossible à la mer de les envahir; c'est donc par la pluie, les torrents et les rivières, que cette inondation se produisit; et, là encore, nous voyons Posidôn jouer le rôle d'un Jupiter-pluvieux, d'un Indra, d'un Parjanya. Sa fureur faisait tomber un

(i) Acrop.2, p. 109.

déluge sur toute la région occidentale du pays. C'est, en effet, ce que Ton peut constater chaque fois qu'un violent orage s'abat sur la Grèce : il vient de l'ouest, comme dans toute l'Europe, suit les montagnes du Péloponnèse où il se ramifie, atteint successivement le Géranion, haute montagne de l'Isthme, le Cithéron, le Parnès, et enfin THy mette, en noyant les plaines situées à leurs pieds.

D'autres luttes, semblables à celle dont nous parlons, eurent lieu à Corinthe, à Argos, àTrœzen : eUes font ressortir la nature des divinités athéniennes.

A Corinthe, la querelle est entre Posidôn et Hélios, le soleil. Je sais que le voisinage des deux mers pourrait ici donner à Posidôn l'apparence d'un dieu marin; mais, outre qu'on ne voit pas en quoi le soleil et la mer peuvent être rivaux, les légendes arcadiennes nous ont fait voirie vrai et primitif caractère de ce dieu. L'acropole de Corinthe demeura consacrée à Hélios, comme celle d'Athènes à Athénâ; et ce fait nous montre dans cette déesse une divinité solaire, puisque, dans des conditions toutes semblables, elle joue le même rôle que le soleil.

Dans sa lutte contre Héra^ en Argolide, Posidôn dessécha tous les flots de la mer (1). Ce double fait nous montre en ce dieu celui que, dans les Hymnes, on appelle Çusna^ le sec, le desséchant, et auquel une tradition a conservé le même nom, kukvoc;, rival d'Héraclès. 11 nous prouve en même temps que la mer dont il s'agit ici n'est pas celle qui baigne les rivages de la Grèce, mais l'océan céleste, le samudra des Hymnes. Autrement, on ne voit pas en quoi Héra, l'épouse de Zevs, peut avoir pour rival le dieu de la mer salée, tandis que < celui qui retient les eaux » est toujours l'ennemi des puissances de la lumière, sous quelque nom qu'on les désigne. Ce rôle de Posidôn

(4) Paua. Cor. 20.

est complètement démontré par la suite de la légende, où intervient une fille de Danaos, Amymone ; car l'identité des Danaides et des enfants de Dânu ne fait plus aujourd'hui Tobjet d'un doute (1).

Enfin, parmi les luttes fameuses de Posidôn, je citerai celle qu'il soutint à Trœzen contre Athénâ, lutte absolument identique à celle d'Athènes, et qui se termine, comme elle, par une réconciliation. Les Trœzéniens disaient que Posidôn avait rendu leur pays stérile en faisant pénétrer l'eau de la mer jusqu'aux racines et aux semences des végétaux. Mais le sol' du pays est tellement incliné, que c'est là une explication manifestement arbitraire et fausse. Au contraire, ce rivage en pente est tout sillonné de petits ruisseaux qui tombent en cascades et y répandent la fertilité ; c'est pour cela que le dieu y portait le surnom de phytalmios (2). De plus, la légende éleusinienne de Dêmêter-thesmophore se retrouvait ici avec les mêmes circonstances qu'à Eleusis : les terres arrosées et fertiles appartenaient à ces divinités, pendant que l'acropole restait le sanctuaire de la déesse de l'aurore, d'Athénâ. C'est ce que confirme encore la tradition locale qui donne pour premier roi au pays Oros, en qui l'on reconnaît aisément Sûra^ le soleil, et pour nom au pays lui-même •npata(3).

Le temple connu sous le nom i^ErechthéuM contenait réunis plusieurs cultes, que je passerai en revue chacun en son lieu. Deux divinités principales y étaient adorées, Athénâ'polias et Posidôn. Mais, comme cet édifice répondait beaucoup plus que le Parthénon à des traditions populaires dont le sens était perdu, et à des superstitions

(1) Apd. 2, 1, 4. — Apn. Rh. 1, 134.

9) PauB. Cor. 32.

(3)^PauB. Cop. 30, 5.

très-vivaces, on y adorait aussi Pandrose avec Erechthée et Cécrops, dont on y conservait le tombeau ; et Ton y voyait l'olivier planté par Athénâ, sa statue de bois tombée du ciel et sa lampe inextinguible, le coup de trident de Posidôa et la mer qui en était sortie, enfin un serpent vivant qui existait encore au temps de Philostrate (1). De plus, on y voyait le siège de Boutés, considéré comme le plus ancien prêtre du temple, et duquel descendait la famille des Boutades ou Etéoboutades. La pretesse d'Athénâ-polias était de cette famille (2) : à la naissance et à la mort de quelqu'un, on lui offrait en présent un chénice d'orge, un de blé et une obole (3) ; elle ne mangeait pas de fromage de l'Attique.

Je n'ai pas besoin de revenir sur le serpent c gardien de la maison » oùcoupo; ocpiç. C'est toujours Ahi, c'est-àdire le nuage, ou, pour mieux dire, la force qui maintient le nuage, le fait tournoyer en l'air et y garde la pluie. Cette maison sur laquelle il veille n'est évidemment pas le temple seul, puisque sa loge, le ^pootauXoç (4), était, comme l'a démontré M. Tétaz, dans un réduit obscur de l'édifice, d'où il ne pouvait menacer personne. C'était donc l'acropole tout entière , la citadelle , le château , dans lequel il était enfermé comme un protecteur mystérieux et invisible. Ahi remplit la même fonction dans le Vêda : il s'enferme dans les châteaux célestes, putas (5), et s'y tient toujours prêt pour la lutte ; autant de nuages, autant de châteaux, autant d'Ahis, oçetç. Mais il y a un « aine des Ahis » qui est le type de tous les autres.

(1) Icon. 2.

(2) Eschin. luapaïupeaë.

(?) Arist. Econ. 2.

(4) Suidas-Hésych. — Etym. Mag.

(5) Pur, pvnra eX purt=fiQ6\\ç.

L'acropole d'Athènes a donc été assimilée à un châtean céleste, à un nuage gardé par le serpent. Cette assimila* tion, quoique parfaitement légitime, paraîtra au moins bizarre et inattendue : mais un fait prouve qu'elle a existé dans l'esprit des anciens. Tout le monde sait que l'acropole est accessible du côté de l'ouest : Athénâ, ne la trouvant pas assez forte de ce côté, assez escarpée ni assez détachée de la plaine, s'en alla à Pellène chercher un rocher pour l'ajouter k ceux qui existaient déjà. Mais, pendant ce temps, la corneille vint l'avertir que la fille de Gécrops avait découvert dans le berceau le jeune Erichthonios. D'étonnement, Athénâ laissa tomber le roc, qui forma le Lycabette. La seconde moitié de cette légende sera examinée plus loin ; la première offre un intérêt présent. Nous savons, en effet, que rocher signifie montagne, et que montagne signifie nuage dans le langage de la mythologie. Si l'on se rappelle la description que j'ai donnée antérieurement du panorama de Tacropole, on voit que Pellène était précisément à l'ouest, sur la pente du Cyllène, dont le sommet rassemble les nuages. Us s'y tiennent agglomérés pendant la nuit ; les rayons de l'aurore, franchissant l'acropole d'Athènes et les terres basses de Salamine, atteignent Pellène et rougissent les nuages qui la couvrent. Ceux-ci, comme il arrive dans toute l'Europe, se mettent en mouvement, montent vers le haut du ciel, et peuvent s'étendre en flocons rougeâtres jusque sur l'Attique. Voilà comment Athénâ fortifie sa citadelle gardée par un serpent.

Ce serpent était enfermé dans le fond du couloir régnant à l'intérieur de TErechthéum, le long du mur septentrional de l'édifice. Là, on le nourrissait de gâteaux de miel, (iLe>.iTTouTav (i), qui lui étaient distribués chaque

(1) Hésych.

mois (1). Si Ton voulait pousser l'exégèse jusqu'à ce point, on verrait, qu'en effet, l'eau du nuage dont se repaît Ahi est souvent appelée madhu^ qui répond à la fois à (itiOu et à (iiXi, et l'on ajouterait que la distribution des vivres au serpent était réglée, comme la formation des nuages, sur le cours de la lune.

M. Tétaz retrouva, en 1847, les trois trous formés dans le rocher par le trident de Posidôn. Ils sont bien reconnaissables, au fond d'une cavité naturelle, sous le portique nord de l'Erechthéum. Ils ont quelques décimètres de large, et sont pleins d'eau une partie de l'année. A côté d'eux est une cavité plus profonde dans laquelle les eaux de la pluie se rassemblent. Quand on construisit le tejoaple, cette cavité fut maçonnée tout autour; elle figurait une citerne ou un puits, çpeap. L'eau qui s'y rassembla est celle que Posidôn avait fait jaillir du rocher, et Ton en donnait deux preuves : cette eau, disait-oa, était de l'eau de mer,6a>.a(j<jtov u^wp ev çpéaTi (2), c'était une mer, Oa>.a<7<7a (3), et quand le vent du midi soufflait, on y entendait un murmure pareil à celui des vagues. Aujourd'hui, l'on n'entend plus aucun bruit, et l'eau n'est plus salée ; mais ces deux phénomènes pouvaient exister chez les anciens : car il y a sous terre une petite porte secrète donnant dans la citerne, par où le prêtre pouvait les produire, et, dans le pavé du portique, une ouverture par où le fidèle pouvait les constater; la foi sauvait le miracle.

Cette mer s'appelait Erechthéis^ parce qu'elle avait paru sous le règne d'Erechthée. Le culte de Posidôn offrait une semblable merveille en Arcadie. Au pied du moni Alésion^ il y avait un temple très antique, fait de

f 1) Hérod. 8.

(2) Paus. Att. 26.

(3) Hép. 8. — PUn. 16, 44.

bois de chêne, et construit, disait-on, par Agamède et Trophônios (1) ; c'était un lieu très redouté, car Tarriérepetit-flls d' Agaméde, ^pytos, ayant eu la témérité d'en ▼ioler rentrée, une mer que le dieu y conservait s'élança contre ^Epytos, qui devint aveugle aussitôt. Cette mer et cet édifice étaient encore redoutés au temps de Pausanias : Hadrien n'ayant pas osé le détruire en le reconstruisant, avait bâti le nouveau temple autour de l'ancien. Le Posidôn de cette mer était adoré sous le nom d'ïinrioç. Au-dessus était un bois sacré de Déméter. — Une mer semblable se trouvait aussi à Mylasa, en Asie mineure.

Volivier planté par Athénâ me paraît se rapporter au même ordre d'idées que l'épithéte de çiiTà>.(iLtoç donnée à Posidôn, de xapiroçopoç et xoupoTpoço^, donnée à Dêmêter et que la conception même de Perséphate. En effet, je vois que, dans une foule de légendes grecques, un animal, une plante sont pris pour représentertous les animaux, toutes les plantes, et donnés comme attributs à la divinité locale. Ainsi, le célèbre Çoovov, de Phigalie, représentait Dêmêter avec une tête de cheval garnie de sa crinière; des serpents et d'autres animaux semblaient naître de sa tête; elle tenait sur sa main droite un dauphin et sur sa gauche une colombe. Cette statue noire était dans une grotte sur le penchant du mont Elaïon, en face de Phigalie. Il est aisé de voir que cette cavale divine représentait tous les animaux de la terre, de l'air et des eaux. Dans le Vêda, le sôma^ qui est la plante de la liqueur sacrée, est en même temps la plante par excellence, et représente toute la végétation : il croît aux rayons de la lune, il porte le même nom que la Lune, qui, dans le

(1) Paui. Arc. 10.

Mahâbhârata (1) etailleurs, est appelée ôSadhipati, maître des végétaux (2).

Il est probable que l'olivier d'Athénâ jouait un rôle analogue dans la légende athénienne. Il est appelé irai^o- Tpoçoç par Sophocle, mot synonyme de xoupoTpoçoç, épithète de la terre sur l'acropole. De plus, il est par excellence l'arbre de l'Attique. Il convient peut-être aussi de l'envisager d'un point de vue plus sacerdotal : de même, en eflfet, que le vin représenté par Dionysos est la liqueur du sacrifice et joue en occident un rôle identique au sôma que l'Europe ne fournit pas, de même l'huile rem-plaça le beurre dans des contrées où la vache ne se trouva pas d'abord, ne fut introduite que plus tard, et ne prospéra jamais bien. Les chrétiens adoptèrent également l'huile, et y ajoutèrent la cire, employée sous la forme de cierge. L'idée de conserver le feu d'un jour à l'autre fut une préoccupation constante de l'antiquité gréco-latine, probablement parce que les péninsules européennes ne fournissaient pas, comme l'Inde et la Perse, les bois facilement inflammables dont se composait Yarani. Le laurier, dahanây avait donné lieu à la légende de Daphné\ le lierre, xwktoç, à une partie de celle de Bacchus; c'étaient là les meilleurs bois que l'on eût pour obtenir le feu par le frottement ; l'olivier était bon aussi. Prométhée, selon la tradition, ne donna pas seulement le feu aux hommes, il leur apprit aussi à le conserver dans une férule, vàpÔnÇ. Mais quand on eut l'huile et que l'on eut inventé la lampe, le problème de la conservation du feu se trouva résolu ; l'opération pénible àxjipramantha^ qui se répétait chaque jour, et qui, dans les Hymnes, fait donner à Agni le surnom de fils de la force ^ devint inutile. On eut des lampes brûlant perpétuellement dans certains temples, devant

a) MBh. 3, 137.

(2) Lune est du maBColin en sanscrit.

certaines divinités, et des prêtres ou prêtresses chargées de les entretenir.

Prométhée inipç<Jpo;, c'est-à-dire le pramantha luimême, continua d'être honoré à Golone, où se trouvent les bois ignifères, le lierre, l'olivier, le laurier. Mais sur l'acropole, outre l'olivier primordial planté par Athénâ, TEreclithéum contenait la lampe (Tor^ refaite par Callimachos après la guerre des Perses, et dont la mèche ne se consumait pas (1). Elle brûlait nuit et jour devant la statue d' Athénâ, statue faite elle-même de bois d'olivier, et qui passait pour tombée du ciel (2). Il y avait ainsi, dans les idées des fondateurs de ces cultes, un lien entre ces trois choses, le feu, l'huile et l'olivier; et ces choses étaient elles-mêmes en relation directe avec Athénâ et avec le Ciel, son père.

Ce symbolisme avait une telle vitalité, qu'il existe encore : il y a une candilî dans chaque église, dans chaque maison grecque, dans les chapelles en ruines dont le sol de la Grèce est couvert, dans les cavernes consacrées par d'anciens cultes. On n'a, en Occident, qu'une faible idée de cette persistance des Grecs à maintenir le feu sacré ; je vais en citer deux ou trois exemples entrô mille. Il y a, dans le bas de la ville d'Athènes, aumilieu des maisons, un reste d'abside d'une église de St-Nicolas ; cette ruine a peut-être en tout deux mètres carrés : on y entretient une candili. L'église deux fois ruinée de la Panagia, èv T^ IleTpa, auprès de l'Ennéacrounos, a sa lampe perpétuelle. Une autre brûle chaque nuit dans la grotte au-dessus du théâtre de Bacchus. Mais voici plus : sur une sorte de place au bout de la rue Astériou, non loin du temple de Jupiter-olympien, il y avait une église de Jean Chrysos-

(1) Strab. 9.

^ PauB. Att. 7^, — Sch. Dem. in Androt.

tome; il n'en reste plus qu'une seule pierre, de quelques décimètres de long; devant cette pierre, il y a une lanterne de bois où brûle la sainte candili.

L'olivier et la lampe de l'Erechthéum, par leur relation avec Athénâ, et l'origine céleste du ^<>avov de bois d'olivier, sont une nouvelle preuve qu' Athénâ était bien une divinité de la lumière. € Gécrops demanda à Delphes ce que ces miracles signifiaient; l'oracle répondit que l'olivier signifiait Minerve et l'eau Neptune 3> (1). Quoi, en effet, de plus naturel que de rapporter la lumière sacrée des lampes à cette lumière éternelle qui revient chaque matin éclairer le monde? Certainement, c'est l'aurore, et non la foudre, qui plante sur les hauteurs l'arbre de lumière et de vie, qui ramène le luminaire céleste, et, avec lui, le mouvement, la pensée et la science. Lorsque la vierge Aurore eut été remplacée, en Grèce, par la vierge Panagia, les chrétiens allèrent jusqu'à identifier la Vierge et la Lampe sacrée, et l'on eut dans Athènes, à l'orient de l'acropole, devant le monument de Lysicrate, une chapelle de la Panagia-Candili, qui existe encore ; j'y ai trouvé, il y a quelque temps, une vieille femme occupée à brûler des parfums en son honneur.

Résumons tout ce chapitre. En regard de la Fille du Ciel, du côté opposé de l'horizon, il y a une autre grande divinité qui préside à l'océan céleste. Le monde est disputé par ces deux puissances : l'une apporte la lumière et l'activité aux vivants ; l'autre frappe les montagnes célestes, en fait jaillir les eaux, ouvre la voie au cheval divin dont Aurore contient les mouvements. Après la lutte, le dieu qui fait couler les eaux apporte la fécondité à la terre, qui, devenue son épouse, enfante les animaux

(1) Aug. Civ. dei, 18, 9.

et les plantes. Ainsi, TAurore se présente chaque jour aux portes du ciel :

c Ouvres-Yous, portes éternelles, laissez passer le

roi de gloire >, Mais elle 8*7 présente paisible ou pour le combat, selon que le ciel est pur ou nuageux. S'il est pur, elle est calme, sereine, triomphante. S'il est nuageux, c'est une guerrière repoussant loin d'elle le dieu qui gouverne les eaux, et le forçant à montrer sa divinité par les coups qu'il porte et par les biens dont il est l'auteur. Voilà, en peu de mots, toute la légende de l'acropole. Comparée à ce qu'elle est dans les hymnes du Yêda, elle y trouve son entière explication : car ces hymnes mettent toujours le phénomène naturel à côté de sa représentation symbolique, afin que l'interprétation de ce dernier soit accessible à l'intelligence du peuple qui assiste au saint sacrifice. Les Grecs, une fois séparés de leur tronc ethnologique et religieux, perdirent peu à peu de vue le phénomène naturel, et n'en conservèrent que l'image. Celle-ci finit elle-même par perdre sa signification première. Athénâ, qui avait été l'Aurore, fut l'intelligence de Jupiter, la science divine. Enfin, passant à l'état de Vierge chrétienne, son principal temple devint une église de la divine sagesse, une Sainte-Sophie.

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