LÉGENDE DES ROIS
Me voici parvenu à un point de ce travail où il ne me isemble pas rester de doutes sur la signification symbolique des divinités de l'acropole. Athênâ était bien Taurore, Zevs le ciel lumineux, Posidôn le régent de la mer céleste et des eaux, Dêmêter tantôt la terre céleste, tantôt la terre elle-même. Un rapport, et presque un mélange de fonctions, existait entre Zevs, régent des nuages, et Posidôn, régent de l'océan aérien, de sorte que Dêmêter devenait l'épouse de l'un et de l'autre : par son ujûion avec le Posidôn du ciel, elle engendrait le cheval primordial, Arion, qui est le soleil; par son union avec Zevspluvieux, elle donnait le jour à la Demoiselle d'Eleusis, c'est-à-dire au blé et à toute la végétation. Dans son rôle de régent de l'océan céleste, Posidôn se trouvait en lutte avec Athénâ : tandis qu'elle apparaissait à l'orient, Posidôn se retirait devant elle vers l'occident, frappant la montagne, c'est-à-dire le nuage; les eaux coulaient, et la Fille de Div, menant après elle les coursiers du soleil, prenait possession des cieux. Nous avons reconnu en même temps qu' Athénâ est Ahanâ, de même que Zevs est DiVj que Posidôn est Parjanya, Héphaestos Agni,
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Demèter Prthivî^ Avion Arwan^ Pherséphaté Varsavatî, et que, sous le nom de Goré, elle n'est pas sans analogie avec Sîtâ, la fille du sillon.
Ces points étant établis, nous pouvons aborder les légendes secondaires d'Athènes : ces légendes reproduisent les mêmes faits naturels, mais sous des figures héroïques et plus voisines de l'humanité que les figures divines d'Âthénâ et de Posidôn. Mais j'ai d'abord à rétablir quelque ordre dans ces récits que les auteurs anciens ont dénaturés par leurs interprétations en prétendant les ranger dans un ordre chronologique. J'ai à démontrer avant tout que ces rois n'ont jamais existé à un autre titre que les dieux, dont ils sont des formes secondaires.
Il n'existait pas moins de huit villes portant le nom à^ Athènes. Les principales, sur lesquelles je reviendrai tout-à-l'heure, étaient celles de l'Attique, de la Béotie et de l'Eubée. Quatre autres étaient en Laconie, en Carie, en Arcananie, en Italie, une peut-être en Ligurie (1) . Il y avait en outre, sur la côte du Pont, un port du nom d'Athènes cité par Arrien (2), par Ptolémée (3), qui le nomme 'Aôyivôv axpov, et par plusieurs autres auteurs. Hadrien avait fait reconstruire à Délos l'ancienne ville d'Athènes, avec un temple de Zevs-olympios (4). Enfin, Pline (5) cite une ville d'Atanai en Arabie, mais l'authenticité de ce nom ne me semble pas bien démontrée. Outre ces villes, il y avait en Grèce une multitude de lieux nommés Athénœon, c'est-à-dire sanctuaire d'Athénâ, comme il y avait des Lyksea, des Heraéa, parce que
(1) Etienne de Byz.
(2) Fer. 3, 4.
(3) Ptol. 5, 6, 6.
(4) Etienne de Byz.
ces divinités y avaient un temple, un autel, un culte quelconque ; je n'ai pas à les énumérer ici.
Je remarquerai seulement que toutes les villes d'Athènes ont leur nom au pluriel, que ce nom est celui de la déesse elle-même avec un changement de place dans l'accent, changement conforme à une régie générale de la langue grecque. Ce pluriel indique, ou bien que ces villes avaient été formées de plusieurs centres agglomérés entre eux et ayant également Athénâ pour divinité principale, ou qu' Athénâ y était adorée sous plusieurs noms et dans plusieurs sanctuaires. Nous avons vu qu'elle en avait en effet plusieurs sur l'acropole d'Athènes, et qu'elle y portait les surnoms de polios^ parthénos, ergané^ et niké,
L'Athènes d'Eubée, située non loin de Chalcis, portait le surnom pluriel de Diades^ c'est-à-dire que chacune des Athénâ qui y étaient adorées avait l'épithéte de Dias. Ce mot n'a pas la forme ordinaire d'un patronymique en a^Yic;, que nous avons vue dans Boutoc^tiç, etc. Cependant, la présence du h dans le suffixe nous autorise à le regarder comme un dérivé régulier de Ai^ç, gén. de ZeQîç, et de lui donner, par conséquent, le sens de « fille de Zevs 3>. Le mot complet eût ôté avec le digamma éolique &if a&eç, et se rapporterait manifestement à la racine Div, le ciel, qui est le nom même de Zevs.
La légende expliquait autrement l'origine du nom de Diades, en le rapportant à un certain Dias; mais, comme le génitif de ce dernier est Aiovtoç, forme moins légère que le nom de la déesse, il est grammaticalement impossible de faire dériver Ataç (Aia&oç) de Ataç (Aiovro;). Par conséquent, la légende a été créée postérieurement àl' arrivée d'Athénâ-Dias dans le lieu où fut fondée la ville, et le héros doit être mis dans la même classe que Kéramos, Kydathos et une foule d'autres qui n'ont jamais existé. On
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peut cependant tirer parti de son nom pour expliquer la légende elle-même : en effet, Dias est donné comme fils d^Abas, chef de la célèbre race des Âbantes, qui compte parmi ses membres Persée, le meurtrier de Gorgone. Or, "AèùLç est une des orthographes du mot ajoç, en éolien o&K, l'aurore, qui est peut-être le même que ijcâç et â«o;, et qui est certainement le primitif d'aupiov, demain. On rapporte généralement ces mots à la racine us, qui a produit iMOS, usa, l'aurore, et le latin awrora. C'est l'opinion de plusieurs philologues distingués, Pott, Benfey, Kuhn. Cependant, je ne suis pas sans inquiétude sur la disparition de r* de usas, qui est bien dans aurora, mais qui ne se trouve plus dans auo;, aucoç. Si la forme Aiovtoç, gén. de Avo;, ne trouve pas son analogue en sanscrit, il n'en est pas de même de "AêovToç, génitif d'"A6aç, qui peut fort bien être identique au sanscrit ahan, le jour, n restant à la plupart des cas. Je sais que le remplacement du h sanscrit par un 6 grec serait un fait rare ; mais, dans le cas présent, ce 6 remplace lui-même le u de aiîcoç, qui a la même prononciation, et celui-ci n'est qu'une sorte de digamma ou d'aspiration douce, qui a même entièrement disparu dans tiwç. Cette aspirée a pu remplacer le h sanscrit. M. Benfey a pensé de même quand il a identifié <yaoç et le IdLiin sanus avec sahya, quoique, à la vérité, il soit peut-être plus naturel de les assimiler à sava.
Quoi qu'il en soit, l'identité d' '^Aêaç et de aifwç étant hors de contestation, après le rapprochement de ce nom propre avec celui de Dias et de ce dernier avec Aïo; et Athénâ, on voit que la fameuse légende des Abantes est celle des « fils de l'Aurore », et qu'elle se réduit à ce fait naturel que le jour succède à l'aurore. Celle-ci ayant reçu le nom d' Athénâ, qui était appelée fille du ciel {Biv), on eut toute raison de^ donner le nom de Aia^eç à la ville eubéenne d'Athènes.
Je n'ai pas besoin de revenir longuement sur l'Athènes béotienne dont j'ai déjà parlé. Elle était située non loin du lac Gopaïs^ sur les bords du fleuve Triton (1), qui est aussi décrit comme un lac (2) . Elle avait apparu sur ses bords au temps d'Ogygés, personnage dont il est possible de démontrer l'identité avec Posidôn, dieu de l'océan aérien. Ce synchronisme représente donc, sous une forme rudimentaire, cette lutte des deux divinités qui faisait la moitié de la légende athénienne. Quant au fleuve Triton, Apollonius (3) en distingue trois, qu'il place en Béotie, en Thessalie et en Libye. Pausanias pense que le véritable Triton d'Athénâ est celui de Béotie, et non ce dernier. Le scholiaste d'Apollonius est d'avis que la légende se rapporte à tous deux. Apollodore ne dit pas où était le Triton. Enfin, nous voyons dans Pausanias (4) que les habitants d' Aliphère en Arcadie avaient une TpiTwvt&a xpYÎvyjv, où ils disaient qu'Athénâ était née. La légende d'Athènes ne semble pas avoir contenu à cet égard rien d'affirmatif ; elle disait seulement que la fille du ciel était née de la tête de Zevs, sans la coopération d'Héra ni d'aucune autre déesse.
Les trois villes d'Athènes, en Attique, en Eubée et en Béotie, avaient les mêmes légendes royales. Dans celle d'Eubée, le plus ancien roi avait été Pandion, qui, de Zevxippé, avait eu pour fils Erechthée; celui-ci, de Praxithéa, avait eu Cécrops. L'Athènes-tritonienne de Béotie avait eu pour rois Pandion, puis Cécrops ; mais, comme elle avait été détruite de bonne heure, les souvenirs de son passé avaient en grande partie disparu. L'A-
(P Stp. 9. — Paus. 9, 24.
(2) Aug. Civ. D. 18, 8. — Eus. Chr. — Lucain, 9.
(3) Apn. Rh. 1.
(4) Paus. Arc. 26, 6.
thènes-attique comptait parmi ses rois Erechtée, Cécrops et Pandion. Avant d'aller plus loin, de ce seul fait que trois villes, éloignées les unes des autres, et séparées entre elles par le territoire de Thèbes et par d'autres légendes, avaient eu les mêmes rois, nous pouvons déjà inférer que ces princes n'ont pas de réalité historique : à moins d'admettre qu'ils aient régné à la fois sur ces trois pays, ce qui parait absolument impossible.
Athènes-attique étant devenue un état puissant et lettré, on s'appliqua de bonne heureà recueillir seslégendes.
Tant qu on fut dans l'âge de la foi, il ne paraît pas que l'on ait beaucoup songé à établir un ordre chronologique entre des personnages auxquels on attribuait une valeur idéale analogue à celle des dieux, qui avaient un culte et des autels, et dont les actions étaient d'autant plus merveilleuses qu'elles se perdaient dans les profondeurs du passé. Mais quand la foi se fut affaiblie, on essaya de faire rentrer leurs légendes dans l'histoire, on s'appliqua à les discerner entre eux et à établir leurs généalogies.
Eusèbe (h donna une liste, par ordre chronologique, des i\>is dWthènes : c'est un travail d'éclectisme et d'évhèmèri$me^ et rien de plus. On y voit une apparence de critique; au fond c'est une compilation entièrement dépourvue de critique. Des faits qui pourraient passer pour historiques, et qui le sont à ses yeux, y sont mêlés avec des èvèuemems du caractère mythologique le plus évident. Il place apr^ Cécrops, qu*U prend pour un homme ayant nullement vécu, le déluge de Deui^on, l'accident de Phaètou, la naissance d^Erichthonios, l'enlèvement de Con»^ la fondation des mystères d^Eleusis, et le labourage de la t4MT« par Tr^tolème. De plus, pour donner une oo«k«r d» rMUté historique à des Êùts qui loi semblent
contradictoires, il dédouble les personnages : il admet un Cécrops II, un Pandion II, et parvient à établir une liste de dix-sept rois, depuis Cécrops jusqu'à Codrus; la
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