‹ La légende d'Oedipe [microform], étudiée dans l'antiquité, au moyen-âge et dans les temps modernes, en particulier dans le Roman de Thèbes;Chapitre 12 sur 94 · LA LÉGENDE D'ŒDIPE DANS L*ANTIQU1TÉ · texte numérisé non relu

LA LÉGENDE D'ŒDIPE DANS L*ANTIQU1TÉ

La montagne du Sphinx, ou mont Phicius (cptxtov opoçY , était aux portes de Thèbes, près du temple d'Hercule Hippodétès et de la plaine de Ténérus (Pausanias). C'est là le point le moins incontestable de la légende, tout le reste est sujet à de nombreuses variantes. Hésiode fait du Sphinx le produit de l'union d'Orthros et de la Chimère; d'autres, en particuUer ApoUodore et Hygin, lui donnent pour père Typhon et pour mère Echidna. Selon les uns, il avait été envoyé par Junon pour punir le crime de Laïus ; selon d'autres, par Bacchus ou même par Hadès. ApoUodore prétend qu'il avait appris des Muses l'énigme qu'il proposait aux Thébains sur le mont Phicius : ce Quel est . l'être, disait-il, qui, n'ayant qu'une voix, marche à quatre pieds et à trois et à deux ' ? » Diodore est encore plus concis : « Qu'est-ce qui est à la fois à deux, à trois et à

pag. b'SH\ lahii, Archœolog. Deitrwge, Y^dg, 1 15 sqq. ; Bnmn, liullet. de r/nst. de corresp. arcliéoL, 1853, pag. 69-75). — Les anciens ont cru à l'existence «les sphinx, considérés comme espèce animale. Diodore de Sicile les représente comme ne dillérant des sphinx légendaires que parce qu'ils sont revêtus de poils. Pline les fait naître avec les lynx en Ethiopie (VIII, 21) et indique leur nourriture (X. 72). Les modernes Saumaise et Barth ont cru reconnaître le sphinx dans le hideux 5pt>i/U7*ma; de Pline et

de Feslus.

1 Le nom ancien du Sphinx est <fL^ (Hésiode, Theo§., v. 326 et Bouclier

d'Hercule, v. 33). d'où (p/xtov opoç. Cf. Hésychius : fiya, <plx«, ffft'rya, mots qu'il faut rattacher à (xytyyw, j'élrangle.

2 ApoUodore. — Voici l'énigme, telle que la rapporte le grammairien Asfilépias, qui l'a sans doute rédigée lui-môme ;

' E'JTL StTTOuv èiri 7^; xat xérpanoTt ou pii'a y&)v>î xat TûÎTroV u\kâ.(j(TU Se (puyjv ptôvov o(T(T inl yuîuv ipniroc. xtveïrai, àvâ TuiBzpa. xat xarà ttovtov. 'A)iX' ôn-ôxav 7r>6tO'Tot7iv iTref/ôpevov ttoti ^aîv/î, €vô« tàp^o; yutoiffiv à^upirarov TrgXit aùroO. Et voici la réponse d'CËdipe, d'après le môme grammairien : o3k KXOÔt xat^iôiXouira, «axômepe MoOia Oavôvrwv,

^wv/j; YiyLnéûYj; o"ôv TgXo; àpirrXaxîifjç, "AvÔpwTTov xaTsXs^aç, ô; rijUcx. «yatav icpé/ûTrei,

npwTov eyu TErpâTrou; vhntoç ex ).ayôvwv* •ynjsaXéo; Sî ttsXwv TptTarov ;rô5« ^ixT/wv èpùht

«v/iva ^oTtÇwv y/)paï xa^7rTÔ|xevoî.

OEDIPE. — LE SPHINX. ol

quatre pieds ? » dit-il. L'oracle avait annoncé aux Thébains qu'ils seraient délivrés du Sphinx quand ils auraient deviné l'énigme ; beaucoup se dévouaient, et, ne pouvant y réussir, étaient successivement dévorés. En dernier lieu, Hémon, fils de Gréon, « le plus beau et le plus aimable des jeunes gens », dit l'auteur de râ6'fZipod'É'e(Schol. Augustanus Eurip. , P/iœ/im. , v. 1760), avait succombé, quand parut Œdipe, qui donna le mot de l'énigme, en disant que l'homme naît quadrupède, puisqu'il marche d'abord à quatre pattes ; qu'il est ensuite bipède, et que dans la vieillesse un bâton est pour lui un troisième pied. Le Sphinx se précipita du haut de son rocher, selon sa promesse, et Œdipe épousa la veuve de Laïus et régna sur les Thébains. Il eut de sa mère deux fils, Étéocle et Polynice, et deux filles. Antigène et Ismène.

Voilà la légende vulgaire. Mais les mythographes ne tardèrent pas à chercher à l'aventure d'Œdipe avec le Sphinx une interprétation historique. Paléphatus* raconte que (( Gadmus en arrivant à Thèbes avait pour femme une amazone nommée Spliinx, qui, ayant appris que Gadmus avait épousé Harmonie, la sœur du Dragon, se retira sur le mont Sphingius avec un grand nombre de Thébains, emportant avec elle de grandes richesses, et emmenant le chien merveilleusement agile de Gadmus. Là elle dressait des embûches aux Thébains, et les Thébains appellent les embûches énigme ( aiv7//a ) ; de là les expressions : le Sphinx nous déchire par son énigme^ personne 7ie peut détruire l'énigme^. Gadmus promit de grandes richesses à celui qui tuerait le Sphinx. Œdipe de Gorinthe, homme d'une grande valeur mihtaire, qui possédait un cheval très

' Paléphatus florissait vers la 77« Olympiade (472 ans avant Jésus-Christ). Suidas lui attribue cinq livres de Paradoxa, dont un seul nous est resté; mais comme il renferme tous les passages cités par les auteurs, il est bien possible que nous ayons l'ouvrage entier. Paléphatus cherche à expliquer pardes raisons naturelles les merveilles de la mythologie ancienne.

^ Fjo jeu de mots grec est k peu près intraduisible : (T(fiy^ Yipdç rj xpyisioi.

32 LA LÉGENDE d'uEDIPE DANS LANTIQUITÉ.

agile, prit avec lui quelques Thébains, et, s'étant rendu pendant la nuit sur la montagne, tua le Sphinx. C'est ainsi que s'est formée la fable*. »

Voilà des affirmations bien étranges; mais à part l'intrusion de Gadmus et de son amazone, qui n'ont rien à faire ici, le reste ne s'éloigne pas beaucoup de l'explication donnée par Pausanias, IX, 26, 2 et 3. Après avoir cité l'opinion de ceux qui croient que le Sphinx était un chef de pirates qui avait établi son repaire sur le montPhicius, et qu'CEdipe vainquit avec une troupe amenée de Gorinthe, il donne cette autre explication, ce C'était, dit-on, une fille naturelle de Laïus, à qui ce prince avait dévoilé l'oracle donné à Cadmus par la Pythie, en ajoutant que les rois seuls le connaissaient. Laïus avait plusieurs fils nés de concubines, et la prédiction de l'oracle ne concernait qu'Epicaste et ses fils. Quand donc un des bâtards venait réclamer l'empire, le Sphinx lui disait qu'il devait connaître la réponse donnée à Cadmus, puisqu'il était fils de Laïus; et comme ils ne pouvaient répondre, il les condamnait à mort comme des imposteurs qui voulaient usurper le pouvoir. Œdipe, inspiré par un songe, eut connaissance de l'oracle et parvint ainsi au trône ». S'il faut en croire NalalisComitis^, dont la véracité est d'ailleurs suspecte, Philochorus, dans son livre des 5acr^/icc5, racontait qu'CEdipe, d'après le conseil de Minerve, avait feint de s'associer avec le Sphinx pour se livrer au brigandage, et que, s*adjoignant peu à peu des compagnons, il avait pu enfin le tuer. Peut-être se souvenait-il vaguement du passage de Pausanias que nous venons de citer'. Le scholiaste d'Euripide, Phœn.^ v. 26, dit que le Sphinx était

* Nous empruntons cette citation à Barth, Animadv. inStat. Theb., I, 67.

2 Nom latin de Noël Gonti, né à Milan au commencement du xvi« siècle, mort en 1582, dont le principal ouvrage est intitulé Mythologie (Venise, 1551).

^ La même explication se retrouve dans Hcrnart (loc. laud.), (jui emprunte ces détails, sans paraître y ajouter foi, au Suidas interpolé dont nous avons déjà parlé [s. v. GtSîTrouç). Après avoir dit qu'Cïldipe tua le

Page 1