LA THÉBAÏDE. — POLYNICE ET TYDÉE A AHGOS
ripide nous le représente meilleur dans Faction que dans le conseil {Suppliantes)', a il porte, dit-il ailleurs {Phéniciennes), Mars dans sa poitrine ». Eschyle {les Sept contre Thèbes) en fait un portrait saisissant par la bouche d'Amphiaraiis' , qui l'appelle le fléau des Argiens et le serviteur de la Mort. Il était très-fort, quoique petit de taille ^ ; en revanche, la violence et le courage aveugle remplaçaient chez lui l'intelligence. Le proverbe TuSeùç h vcpopBiov témoignait peut-être du peu de finesse du bouillant Étolien. Cependant le témoignage d'Antimaque (Schol. Hom., //. IV, 400), qui prétend qu'il fut élevé chez des gardiens de pourceaux, et la tradition qui veut qu'il ait séduit dans sa jeunesse la fille d'un de ces gardiens au service de son père et en ait eu un enfant, semblent s'accorder pour affirmer simplement la grossièreté de ses mœurs et son manque d'éducation première '.
Polynice, d'après les plus anciennes traditions, ne le cédait pas en courage à Tydée, mais il était moins bouillant. On s'accorde généralement h le représenter comme moins farouche que son père Étéocle, quoique tout aussi ambitieux^. Dans la scène entre les deux frères qui se trouve dans les Phéniciennes d'Euripide, Polynice parle
Tov àvS/5oyôvT>îv, Tov n61eu>ç TapdtxTo/w, iiéyLfTTOv Apyu twv xaxwv St5déo-xa)iov, Epevvvoç x>>îTyj/)«, 7rpô(T;roÀov fôvov, x.t.ÎI. 2 TuSsuç TOI luxphç pèv evjv Sg^aç. (kUà lUK^rirriç (Homère, Jl. V. 801) Cf. Auctor Priap.:
Utilior Tydous, qui, si quid credis Homero, Ingenio pugnax, corpore parvus erat.
•i L'auteur du recueil de Proverbes de la bibliothèque du Vatican explique ainsi le proverbe TuSsù; è. V/>g.'ou : . T«ûr>,v hUxP^, ^crt Stà rô a5ta9c-Tov x«i «rrcccasurov roO TuSô'cç. t;,v yàp Q^yocrépo^ roO 'l;r;r£uôou ïlepi- Coeocv ouéu^ç ^,àÇer«f yvoù; U r«ÛT>,v e>ov oZau. 6^Ô/.S« Tra^oéScaxs, uerà roO yevofxsvow TratSoc toO TuSéuç. »
* Ou pourrait rapprocher des portraits d'Étéocle et de Polynice les caractères de Pétosiris et deThyamis dans le roman grec de T/iéagène et onariclée, écrit au ive siècle (liv. VIi;.
46 LA LÉGENDE d'oEDIPE DANS l'aNTPQUITÉ.
avec beaucoup de modération et expose simplement ses droits ; il est vrai qu'à la fui il s'anime et demande à quelle porte se tiendra Étéocle, afin d'aller le provoquer. Stace, comme beaucoup d'autres, met toujours le droit du côté de Polynice , et cette modération môme qu'il lui prôte, et qui touche à la faiblesse, fait ressortir davantage l'orgueil indomptable et la brillante valeur de Tydée, qui reste le véritable héros de la Thébaïde. Au reste, il semble que la prudence ait été considérée, du moins à partir des tragiques, comme la qualité maîtresse de Polynice: ainsi, dans les Phéniciennes^ ce n'est qu'avec précaution, et l'épée à la main, qu'il entre dans Tlièbes pour assister à l'entrevue avec son frère, demandée par Jocaste, et il ne la remet au fourreau que lorsqu'il a été rassuré par la vue du chœur et des autels des dieux. D'après Stace, il tomba de son char dans les jeux funèbres d'Archémorus, et c'est à peine s'il occupe le second rang parmi les héros qui assiègent Thèbes. Adraste était fils deTalalis, de l'antique famille éohenne de Gréthée, qui était arrivée à une grande puissance dans le Péloponèse, grâce à l'habileté de Mélampe et à son alliance avec la famille de Nélée par le mariage de Bias, père de Talalis, avec Pero, la fille de Nélée. Suivant Apollodore {Bihl. I, 9, 13), Talalis eut cinq fils de Lysimacha, fille d'Abas, qui lui-môme était fils de Mélampe* : Adraste, Parthénopée ' , Pronax , dont la fille Amphitéa épousa Adraste, Mécistée, dont le fils Euryale se distingua à la guerre de Troie, et Aristomaque ; de plus une fille, la fameuse Ériphyle, qui épousa AmphiaraUs\ Le même auteur nous apprend qu' Adraste eut d' Amphitéa trois filles: Argie, Déipyle et iEgialée, et deux garçons, Gyanippe et
^ Suivant Aatimaque, Lysimacha était fille de Gercyon, fils de Neptune (Schol. Eurip., Phœn., v. 150).
2 Voir plus loin les diverses généalogies de ce héros ; son fil» Proniachus fut l'un des Épigones.
^ Hygin dit qu' Adraste était fils d'Eurynome. Antimaque lui donnait la généalogie paternelle suivante : Talaiis, Bias, Amythaon, Gréthôe, ^Eolus. Helleu, Jupiter.
LA THÉBAÏDE. — POLVXICE ET TYDÉE A AUttOS. 47
l'Épigone .d^]gialée, qui seul périt dans la seconde guerre de Thèbes, au dire d'Hellanicus. Adraste régnait à Sicyone, dit Stace {Théb. II, v. 179), qui reproduit une opinion assez répandue, lorsqu'il fut appelé au trône d'Argos, et son commentateur Lactance ajoute que ce fut à cause de la douceur de son caractère. Ce fut sans doute aussi à cause de sa réputation de justice, car, s'il ne donna pas son nom à Adrastée, il dut tirer le sien de cette déesse, pour laquelle il professait une vénération particulière et à laquelle, le premier, il éleva des autels* sur les bords de ^iEsèpe^ Pausanias (liv. II) prétend qu'il fut d'abord chassé d'Argos et vint à Sicyone, d'où il fut ensuite rappelé par les Argiens.
Adraste avait appris par l'oracle d'Apollon qu'il devait marier ses deux filles à un lion et à un sangher^ oracle formulé ainsi par le mythologue Mnaséas dans son livre Des Oracles, si l'on en croit le scholiaste d'Euripide (Phœn. V. 411) :
ouç xev t^oiç 7tpoB{)poi(Tt réou Sôpou IÇ îepoh vyLîrépoij (TTSL/pjTocç^ yLYj^è (fpztjï (jy^(Ji Tr^avï^ôrf;.
Le scholiaste ajoute que c'est sur la foi de cet oracle qu'Adraste entreprit sa funeste expédition contre Thèbes, et qu'il eut tort en cela, puisque l'oracle ne lui conseillait que de marier ses filles dans de certaines conditions. Il est bon de noter d'ailleurs que le lion et le sanglier sont les plus anciens symboles de la guerre. Polynice et Tydée portaient sur leur bouclier, suivant Apollodore, l'image de
^ Antimaque, cité par Strabon, XII, et par Suidas, s. v. 'AS/jao-TEca.
- L'ifilsèpe (AfTïTTroç) est un fleuve de la Lycie troyenne mentionné par Homère, Iliade, II, v. 825 ; IV, v. 91 ; XII, v. 21.
•* Cf. Eurip., Phœn., v. 411 sqq.; SuppL, v. 131 sqq.; Apollod. I, 6, 1 : 8, 4 : Schol. Iliad. IV. 376 ; S^ace, Tlieb. I, v. 350 sqq.; Hygin, f. 69.— L'antiquité de l'oracle est attestée par une figure d'un vase peiflt (V. Annales de l'InU., t. XI P., et Overbeck, t. 3-4, p. 88).
48 LA LÉGENDE d'qEDIPE DANS l'aNTIOUITÉ.
ces deux animaux : le premier un lion*, en souvenir d'Hercule, le héros Thébain ; le second un sanglier, en souvenir du sanglier de Galydon, sa patrie. Suivant d'autres, et en particulier Stace [Théb. I, v. 482 sqq.) et Hygin [fab, 69), Polynice était couvert d'une peau de lion, et Tydée de la large peau du sanglier de Galydon. Une troisième version, rapportée par le scholiaste d'Euripide, prétend que les deux princes, ayant trouvé dans le temple d'Apollon la dépouille d'un sanglier et d'un lion, qu'y avait déposée quelque chasseur, s'en disputèrent la possession, et qu'étant allés faire juger leur différend par Adraste, ce prince les compara à un sanglier et à un lion, et leur donna ses filles : à Tydée Déipyle, à Polynice Argie. Enfin Euripide (P/jœn., v. 424) fait dire à Jocaste par Polynice qu'Adraste reconnut l'accomplissement de l'oracle dans ce fait qu'ils s'étaient disputé un gîte, comme les bêtes sauvages'. Quoi qu'il en soit, les deux exilés, en épousant les filles d'Adraste, reçurent de ce prince l'assurance qu'il les ramènerait dans leur patrie par la force des armes, et il songea d'abord à Polynice. dont la situation exigeait un prompt secours. Tydée et Polynice, leur querelle apaisée, s'étaient liés d'une amitié très-intime, qui leur valut l'honneur d'être cités dans l'antiquité à côté des amis les plus fameux, comme Thésée et Pirithous, Oreste et Pylade, Achille et Patrocle'. Aussi Tydée s'offrit-il pour aller à Thèbes récla-
* Une tête de lion (Zénobius, s.v. 'A5/wffT6ta Nîpefftç); un sphinx à tête de lion (Schol. Eurip. Phœn.).
^ Je suis l'interprétation du Scholiaste, qui donne comme équivalent de
(Trpùi^vrif y.aroixY)<7LÇ-
3 Cf. Stace, Tfiéb. I, 473 sqq., et Lactance, à ces vers; de plus, une
vieille épigramme do l'Anthologie latine, 1168, dont voici le texte : Quos paribus nutrix eadem pavissj papillis, Pectora quos uno genitrix gestasse probatur, Dissidiis indiscissis in mutua sœpe Vulnera, non una perituri clade, ruerunt. Quos post longœvos discordia deserit annos, Aut post cominissos juuxeruut fœdera dextras, Constantis documeuta fréquenter amori' dederunt ;
L AMBASSADE DE TYDEE.
mer le trône à Étéocle, lorsque fut écou'lée l'année pendant laquelle celui-ci devait régner.
b. L'ambassade de Tydée.
L'ambassade de Tydée était connue d'Homère. Voici ce qu'il en dit {II. X, 284 sqq.) par la bouche de Diomède adressant sa prière à Minerve : a Fille indomptable de Jupiter, entends aussi mes vœux: accompagne-moi, comme jadis tu accompagnas mon père dans Thèbes, quand il alla porter le message des Grecs. Il laissa sur les bords de l'Asope les Grecs aux cuirasses d'airain, pendant qu'il allait porter aux Gadméens des paroles de paix. Mais en s'en retournant il accomplit de rudes exploits, grâce à toi,
auguste déesse, qui le protégeais » De même Apollo-
dore affirme que l'armée des Grecs était déjà arrivée au Githéron, lorsqu'ils envoyèrent Tydée à Thèbes. Il ajoute, d'après Homère (//. IV, 385 sqq.), qu'il trouva de nombreux Thébains réunis à la table d'Étéocle, et que, sur le refus du roi d'observer le pacte conclu avec son frère, il les provoqua en combat singulier et les vainquit tous ; Homère ajoute: avec l'aide de Minerve. Pour se venger, ils placèrent sur sa route une embuscade de cinquante hommes armés commandés par Méon, fils d'Hémon, et Lycophonte, fils d'Autophone (Homère), suivant d'autres (Apollodore) par Hémon seul. Tydée les tua tous à l'exception d'Hémon, le devin, qu'il épargna par une inspiration du ciel et qui rapporta à Thèbes la nouvelle du désastre * .
Thebanum nulle lînquit discrimine Tydeus.
Tydea nulle unquam Polynices Marte reliquit. Barth a lu ceci en tête fl'un vieux manuscrit des Métamorphoses d'Ovide : Qnattuor vel paulo plura verorum amicorum paria fuisse apud majores leguiitur, ut Theseus et Pirithoiis , Pylades et Horestes, Tideus et Polinices, Nisus et Euryalus, inter quos Scipio connumerantur et Lœlius ; Achilles et Patroclus optimo jure secundum inter ho?, locum sortiuntur.
^ Les d«Hails du combat que donne Stace sont dus sans doute à son imagination. Nous empruntons à Barth une petite pièce en hexamètres latius, qu'il dit avoir trouvée dans un vieux manuscrit de Stace, et que
50 LA LÉGENDE DOEDIPE DANS l'aNTIQUITÉ.
D'autres, par exemple Euripide {Pkœnissœ), racontent que l'armée assiégea Thèbes sans que Polynice eût envoyé réclamer le trône à son frère. Mais il est probable qu'Euripide n'a modifié l'antique tradition que pour amener l'entrevue des deux frères dans la ville mémo. Cette entrevue, disons-le en passant, pèche un peu contre la vraisemblance, étant donnés, d'un côté l'orgueil d'Etéocle et sa haine pour son frère, de l'autre le caractère prudent de Polynice qui, malgré sa déférence pour sa mère, devait hésiter à se mettre à la merci d'un ennemi si peu soucieux d'observer la foi jurée.
c. Les sept chefs.
Adraste avait rassemblé une nombreuse armée dont il avait pris le commandement suprême ; il avait sous lui six autres chefs: Polynice, Tydée, Hippomédon, Gapanée, Parthénopée, Amphiaraiis. Voilà la tradition vulgaire ; mais les plus anciens récits comptent sept chefs d'Argos ou de Tirynthe, et mettent à part le Thébain Polynice et l'Étolien Tydée ; les deux autres chefs seraient, d'après Apollodore (III, G, 3), Étéoclos, fils d'Iphis et frère d'Évadné, l'épouse de Gapanée, et Mécistée, frère d'Adraste, dont fait mention Homère {lliad. II, v. 566; XXIII, v. 678). Eschyle {Sept, ad Thebas) compte sept chefs, parmi lesquels
lautoiir, Goropuis Becanus *, pr(^tend avoir traduite du grec, ce qui est peu vraisemblable,
Quinquaginta homines, immo Heroes decies tôt,
Quot digitos habuit Tydeos una manus, Paliadis horriferœ necat auxiliaribus armis. Ingénies omnes, vix brevis ipse, homines. Si libi Musaeœ ridet Patrona catervœ,
Gorgouei fonti.s si tibi Prœsul ndest, Barbarici calamo contum cajtita impele monslri Ne noceant, pugncs tu modo, Diva l'acit.
* Nom latin de Van Gorp^ né dans bi Hrabanl en 1518, mort en 1572. Cet érudit, qui connaissait l'hébreu et avait fait une étude ayqtrofonriie de la liitéralure ancienne, a laissé, outre ses Origines Antwerpianœ, une vaste compilation où l'on trouve, à côté de nombreux paradoxes, une foule de faits inttressant l'histoire des différents peuples anciens et modernes.
Étéoclos, et de plus Adraste, commandant en chef ; il en est de môme de Sophocle (QSdip. à Col.). Euripide, qui, dans les Pliéniciennes\ ne nomme pas Etéoclos, le comprend dans le nombre de ceux dont Adraste fait l'éloge. C'était, dit-il, un jeune homme sans fortune, mais trèsconsidéré à Argos, désintéressé et dévoué à l'Etat. L'ancienne épopée semble n'avoir connu que des chefs Argiens, puisque Parthénopée lui-môme, chez les plus anciens auteurs^, est considéré, non comme Arcadien, mais comme Argien et comme frère d'Adraste ; mais des traditions postérieures joignirent à ceux-là des chefs Messéniens et Arcadiens, les autres contrées du Péloponèse ayant voulu sans doute plus tard réclamer leur part de gloire dans cette terrible et malheureuse guerre ^
Nous avons déjà parlé d'Adraste, de Tydée et de Polynice ; disons maintenant un mot des autres chefs. Le plus illustre parmi ces derniers est assurément Amphiaraiis, le fameux devin cher à Jupiter et à Apollon, qui eut l'honneur d'éviter la mort et de descendre vivant dans les sombres demeures de Pluton, englouti dans les entrailles de la terre. C'était un fils d'Oïclès, lui-même petit-fils de Mélampe par son père Antiphas (cf. Hom., Odyss.^ XI, V. 225 sqq.); suivant d'autres, il était fils d'Apollon et d'Hypermnestre\ Il était célèbre par sa bravoure et sa
^ On sait rpi'Autigone s'y fait nommer par son vieux précepteur les chefs des Grecs qu'elle aperçoit du haut d'une tour. Cette scène, empruntée à V Iliade d'Homère, où Hélène montre à Priam les principaux héros grecs, a été imitée par Stace, liv. VI, v. 240 sqq.
^ Hécatée de Milet ; Apollodore, I, 9, 13 ; Pausanias, II, 20, 5, et d'autres encore que cite le scholiaste de Sophocle, Œdipe à Colorie^ v. 1320.
3 Voir Pausanias (II. 20, 5 et IX, 9, 1), qui dit que les Argiens s'étaient conformés au récit d'Eschyle, et n'avaient élevé de statues qu'aux sept chefs qu'il mentionne, et de plus aux Épigones. Plus loin (X, 10, 3), parlant des statues des chefs qui se trouvaient au temple de Deljihes, il cite celle «l'Étéocle, mais il omet celle de Parthénopée et ajoute celle d'un Haliterse, (pii n'est pas autrement connu.
* Amphiaraiis avait assisté à l'expédition des Argonautes (Apollod. I, 9, IG, 8) et à la chasse du sanglier de Galydon (id., 1, 8. 2. 4). C'était uu
^2 LA LÉGENDE DOEDIPE DANS LANTIQUITÉ.
science de l'avenir, qu'il connaissait surtout par le vol et le langage des oiseaux. On sait le bel éloge qu'en trace Eschyle {Sept, ad Theb., v. 549 sqq.) : ce II ne veut pas, dit-il, paraître vertueux, mais Têtre réellement. » On sait aussi, par le témoignage de Plutarque, l'application qu'en firent en plein théâtre les Athéniens à Aristide. Euripide, qui parle des insignes orgueilleux et des devises menaçantes peintes sur les boucliers des chefs Argiens (P/iœ?i., V. 1104 sqq.), nous apprend qu'Amphiaraiis, par modestie, n'en avait point, et qu'il portait un bouclier sans ornement. C'est à la suite d'un différend avec Amphiaraus qu'Adraste avait dû se retirer à Sicyone ; il y obtint le pouvoir royal par son mariage avec la fille du roi Polybe, qui lui fraya bientôt le chemin au trône d'Argos. Plus tard le mariage de sa sœur Ériphyle avec Amphiaraus réconciUa les deux ennemis, et il fut convenu que, s'il survenait quelque différend entre eux, ils remettraient le jugement entre les mains d'Ériphyle. Aussi, lorsque Amphiaraus, qui savait bien qu'il trouverait la mort sous les murs de Thèbes, s'il y allait, refusa de faire partie de l'expédition, Polynice, d'après les conseils d'Iphis, flls d'Alector (Apollodore, I, 6, 2), offrit à Ériphyle le précieux collier, œuvre de Vulcain, donné par Gadmus à son épouse Harmonie, si elle voulait s'engager à décider son époux à prendre part à la guerre (Apollodore)V Suivant d'autres (Hygin, f, 73), Am-
des héros auxquels le centaure Ghiron avait easeigné la guerre et la chasse (Xénophon, De venat. I, 8). Stésichore, dans des vers conservés par Athénée, livre IV, nous apprend qu'il l'emporta sur tous les autres héros dans les jeux où se disputait le prix du saut.
^ Stace, Théb. II, v. 269 sqq., raconte en détail l'histoire des malheurs causés par ce funeste collier, amjuel était attaché un charme qui faisait que touie femme, en le voyant, désirait le posséder (cf. Lactantius Placidus. à ce passage, et au vers III. 274 ; et aussi l'épée enchantée dans Sihus ItaUcus, I, 430). Nous avons dt\jà vu que Polynice avait emporté de Thèbes ce collier, présent de Vénus, avec la tunique qu'avaient donnée à Haruiunio Minerve et Vulcain (V. Hellauieus fr. 12). et qui était imprégnée de tous les crimes, ce qui devait rendre sa race scélérate (Hvciu f. 148). ^^ '
phiaraiis s'étant caché, Ériphyle, séduite par l'offre du collier, fît connaître sa retraite ; mais ce collier aurait été formé par Adraste avec des pierres précieuses, et il ne serait pas question du collier d'Harmonie, que, suivant Stace, Polynice avait d'abord donné à Argie, son épouse. Ce n'est là sans doute qu'une tradition postérieure. Amphiaralis, forcé de partir* , fit jurer à son flls Alcméon de le venger dès qu'il serait arrivé à l'âge d'homme, en tuant sa mère et en faisant une seconde expédition contre Thèbes : l'on sait qu'il accomplit religieusement son serment. Le coffre de Gypsélus, qui date de la 10™* Olympiade, représentait la scène du départ d'Amphiaraiis, au moment où il se sépare de son épouse et de ses enfants, accompagné de son fidèle ami et écuyer Bâton : Ériphyle tenait à la main le collier fatal ; Alcméon, encore enfant, se trouvait à côté de ses sœurs, et Amphiloque était porté dans les bras d'une vieille servante. Avant de monter sur son char, Amphiaraiis se tournait une dernière fois vers Ériphyle et lui jetait un regard courroucé*.
Gapanée était fils d'Hipponous% et, comme Étéoclos, de la famille des Prœtides; sa mère Astynome était sœur d'Adraste (Hygin, fab. 70), et Gapanée se trouvait ainsi, comme Hippomédon, neveu du roi d'Argos. Il est resté le type de l'orgueil et de l'impiété. Eschyle nous le représente armé d'un écu où Ton voit représenté un homme de feu nu avec cette devise : oc Je brûlerai la ville» ; il compare audacièusement la foudre aux chaleurs du midi. Sophocle, dans le premier chœur de son Antigone, le
» Amphiaraus semble ne s'être point résigné à sa destinée. Eschyle, en e(Tel, le repr(>senle adressant devant Thèbes de vifs reproches à Tydée et à Polynice, qui avaient conseillé à Adraste cette guerre
3 Pausanias, V, 17. 14. — Pour d'autres monuments de l'art sur ce sujet, voir Overbeck, /./., pag. 91 sqq.; 0. Jahn, Archxol. Auss., pag. 152 sqq.; Hullrt. NapoL, 1853, no 39, N. S. III, t. 5. Nous reproduisons, d'après Ovcrbeck. la scène décrite par Pausanias dans notre planche, fig. /.
s Suivant Lactance (a/i Stat. Theb. l, 45), U était fils d'Hippotès, sans doute le fils de Créon, roi de Gorinthe, dont la fille épousa Jason.
54 LA LÉGENDK d'œDIPE DANS L ANTIQUITÉ.
peinf,, sans le nommer, de couleurs terribles. Mais il est probable que l'imagination des poètes s'était plu à entourer de détails tragiques la mort d'un héros qui semble avoir le premier imaginé de se servir d'échelles pour monter à l'assaut d'une place (cf. Yegot, De re militari,
I. IV, c. 21), et qui fut simplement écrasé par une grosse pierre lancée du haut du mur par les assiégés. Il est bon de noter d'ailleurs qu'Homère et Hésiode ne parlent nullement de son impiété et de sa punition par Jupiter. Homère
1 appelle toujours illustre ou glorieux, idy^yletriç, Iliade,
II, 564 ; xv^oc^tuo^, IV, 403); la Batrachomyomachie, que personne ne songe aujourd'hui, après l'affirmation contraire de Plutarque et de Suidas, à attribuer à Homère, fait seule allusion* à son terrible châtiment. Ce qui est plus étrange encore, c'est qu'Euripide, qui décrit en beaux vers dans les Phéniciennes la mort do Gapanéc foudroyé, en fait cependant un bel éloge par la bouche d'Adraste dans les
^^W/^an^^^(v.861sqq.),etilluiprêtelesqualitéscontraires aux défauts que lui reprochait la tradition vulgaire : « Il n'était, dit-il, ni fier ni insolent , mais modéré en toutes choses, sincère, fidèle en amitié, content de peu, etc. » Ce ne peut être uniquement l'amour du paradoxe qui a poussé Euripide à choquer à ce point les opinions reçues ; il fallait, pour qu'il pût présenter sous ces couleurs un personnage SI connu, qu'il y fût autorisé par quelque tradition ancienne. Il faut avouer cependant que la légende de la mort de Gapanéc reçoit une confirmation sérieuse de l'existence de monuments anciens qui la reproduisent ^ et témoignent d'une antiquité relative. Ajoutons qu'une tradition accréditée' voulait qu'il eût été ressuscité par Esculape, ce qui semble prouver que ce n'était point l'ennemi des dieux
* V. 284 : (Ô7r>ov) wttotI xat KaTTOcjm xaTsxTavsç, o^pt^v av5/>a.
2 Par exemple, le bas-relief sigaalé dans Zoega. t. 47, et les tableaux décria ])ar Pline, XXXV, 144, par Philostrate. Imag, II. 29. 30, et par Servius, ad Verg £n. I, 44 ; cf. Overbeck, p. 126 S(p|.
^ St^sichore lEriphyle), cité par Apollodore. III, 10. 3.
auquel Stace attribue (peut-être d'après Antimaque) desi absurdes bravades.
Hippomédon était, suivant Apollodore {Bibl. III, 6, 3), fîlsd'Aristomaque, ou suivant d'autres, de Talaiis; Pausanias dit simplement qu'il était fils d'une sœur d'Adraste (X, 10, 3); Hygin (f. 70) le fait naître de Nésimaque et de Mythidice, fille de Talaiis et sœur d'Adraste*. Il était donc frère, ou plus probablement neveu d'Adraste. Il ne semble pas qu'il ait eu dans l'ancienne légende le rôle important que lui donne Stace après la mort de Tydée, car il mourait avant ce héros dans les anciennes Thébaides. Euripide (Suppliantes, éloge des chefs) dit que c'était un jeune homme sage, fuyant la volupté et recherchant les plaisirs nobles qui fortifient le corps, afin de se rendre capable de rendre service à l'Etat. Il meurt dans la seconde bataille, ainsi qu'Etéoclos, le premier de la main d'Ismarus, le second de la main de Leadès (Apoll. III, 6, 8). Eschyle donne à Hippomédon un écu entouré de serpents entrelacés et qui représente Thyphon vomissant des torrents de fumée ^ ; celui d'Etéoclos porte un homme armé de toutes pièces qui escalade une tour à l'aide d'une échelle. Il semble que ces armes conviendraient mieux à Gapanée.
Parthénopée était considéré dans la plus ancienne légende, nous l'avons dit, comme fils de Talaiis et frère d'Adraste^ Ce n'est que plus tard qu'on lui donna pour mère Atalante, la nymphe chasseresse, fille d'Iasus\ etpour
* Je ne sais quelle était cette Na%ica que Lactance {ad Stat. Theb. \, 44) donne pour mère à Hippomédon.
2 Euripide (Phœn.) dit qu'Argus aux yeux toujours vigilants était représenté sur le bouclier d'Hippomédon ; il ne nomme pas Étéoclos.
3 D'après le scholiaste d'Eschyle {Sept, ad Thebas, v. 553). Antimaque le faisait Argien et non Arcadien. Cf. Eurip., Phœn., v. 1 153 : ô â'*AjOxàî, oOx 'Af>76ïo;, *ATa>âvT>j; yôvoç. D'après le scholiaste de Sophocle, OEd. Col. y V. 1320, les tragiques Aristarque de Tégée et Philoclès, et l'historien Hécatée de Milet, le faisaient fils de Kalaûs el non de Talaiis.
* Je ne sais par quelle confusion Diodore (IV. 65) dit que Parthénopée était fils d'Atalante, la fille de Schœnée, qu'on a toujours, il me semble, distinguée de la chasseresse Arcadienne.
56 LA LÉGENDK d'oGDIPE DANS l'aN'TIQUITÉ.
pùreMéléagre (Hygin,/". 70) ou Milanion (Apoll., Bibl. III, 6, 3). D'autres' le croyaient fils d'Antiope, qui se nommait aussi Parthénope, d'où le nom du héros. Mais cette tradition date sans doute d'un âge où l'on commençait à se préoccuper de l'étymologie ; il en est de même de celle que rapporte Hygin {f. 99) : « Auge, fille d'Aléus, ayant été séduite par Hercule et voyant le moment de sa délivrance approcher, s'enfuit sur le mont Parthénion et y accoucha d'un fils qu'elle exposa. A la même époque, Atalante, fille d'Iasus, y exposa également le fils qu'elle avait eu de Méléagre. Une biche nourrissait le fils d'Hercule. Des bergers trouvèrent les deux enfants et les élevèrent. Ils donnèrent au fils d'Hercule le nom de Télèphe, paî*ce qu'il avait été nourri par une biche, et au fils d'Atalante le nom de Parthénopée, parce qu'elle l'avait exposé sur le mont Parthénion et qu'il ressemblait à une jeune fille [-Kup^voq) ». Le môme Hygin {f. 100) raconte que les deux jeunes gens vainquirent Idas, qui disputait le trône à ïeuthras, roi de Mysie. On sait que Télèphe reçut la main de sa propre mère Auge ; mais l'inceste ne s'accomplit pas, parce que Auge, fidèle au souvenir d'Hercule, se défendit avec une épée, ce qui amena la reconnaissance ^ Cette expédition de Parthénopée est, je crois, le seul exploit de ce jeune homme que nous ait transmis l'antiquité avant son départ pour Thèbes. Il devait être alors fort jeune, puisqu'on s'accorde à le représenter, au moment de sa mort, comme un enfant digne d'être compté parmi les hommes. Sa brillante armure n'était pas moins célèbre que sa beauté ; sur son écu était représenté un Sphinx (Eschyle, Sept, ad Theb.^v. 533 sqq.), ou, suivant Euripide {Phœn., V. 1104 sqq.), Atalante perçant d'une flèche le sanglier de Galydon. Adraste (Eurip., SuppL, v. 889 sqq.) rend hommage à sa pudeur : a il était, dit-il, très-beau et
» Schol. Esch., Sept, ad Theb.
^ Ce conte de Télèphe olFre, ( orniiie oa voit, quelijue rapport avec celui (i'OËdipe (Voir Comparetti, Edipo, etc., p. Gô-G).
HYPSIPYLE ET ARCHÉMORUS. 57
aimé des hommes comme des femmes ». Euripide, comme la plupart des auteurs qui le font naître en Arcadie, dit qu'il avait été élevé à Argos. Il fut tué d'une énorme pierre que fit tomber sur sa tète du haut des murs Périclyménus, iils de Neptune ; sa tête fut brisée et sa blonde chevelure se teignit d'un sang vermeil. C'est là la version de l'ancienne Thébaïde cyclique (Pausanias, IX, 18, 6),. version confirmée par Apollodore (III, 6, 8), Aristodème (ap. Schol. Eurip.) et Euripide {Phœn., v. 1153 sqq.). Une tradition locale indiquait comme son meurtrier Amphidicus, un des fils d'Astacus (Pausan. IX, 18, 6; Apollod. IH, 6, 8), et plaçait sa mort dans la seconde bataille. Les poétiques, mais un peu fades développements qui terminent le neuvième livre de la Thébaïde de Stace, où il meurt de la main de Dryas, fils d'Orion\ paraissent entièrement dus à l'imagination du poète.
d. Hypsipyle et Archémorus.
Avant de partir pour cette expédition, qu'Amphiaralis avait déclaré devoir être funeste aux Grecs, les chefs jurèrent de mourir tous ou de prendre Thèbes. Ce serment fut prêté à Argos, sur l'autel de Jupiter Hyetius, que l'on voyait encore au temps de Pausanias (II, 19, 8). Eschyle (Sept, ad Theb.^ v. 42 sqq.) parle d'un sacrifice sanglant qu'ils firent à Mars et aux autres dieux du carnage et de la mort, pendant Içquel, baignant leurs mains dans le sang des victimes, ils se jurèrent mutuellement de mourir ou d'exterminer leurs ennemis.
En traversant les déserts de Némée^, ils eurent à sou8*rir
* C'est ce Dryas qui fut le père de Lycurgue, le fameux roi de Thrace. Boccace [Genealog. deorum, XI, 21) et Theodontius, son contemporain (Barth, Anim. in St. Theb. IX, 842), font naître Dryas iV Hippologus , dont on ne sait rien ; il en est de même de Clustimena, que Theodontius lui donne pour mère.
2 Suivant Pausanias, la forêt de Némée était assez considérable et exposée à de fortes sécheresses. Strabon dit qu'elle s'étendait entre Gléones et Phlionte ; elle fut réduite peu à peu à un bois sacré où se célébraient les jeux.
58 LA LÉGENDE DOEDIPE DANS l'aNTIQUITÉ.
(le la soif, al Tarmée aurait péri sans le secours que leur donna Hypsipyle en leur indiquant la source de Langie*. Hypsipyle avait été chargée par Lycurgue, roi de la contrée et prêtre d'Apollon Néméen^ et par Eurydice, sa femu^e, de la garde de leur fils unique Oplieltès\ Elle commit l'imprudence de le déposer sur le gazon pendant qu'elle allait indiquer la source aux Argiens, et il fut tué par un énorme serpent. Suivant Hygin (A 74), l'oracle avait défendu de poser l'enfant à terre avant qu'il pût marcher ; c'est pourquoi Hypsipyle le déposa sur une touffe d'ache très élevée, où il fut tué par le dragon, gardien de la source. Ce dernier détail indique qu'il s'agit ici d'une tradition ancienne, datant de l'époque reculée où la défaite d'un monstre était accompagnée de la naissance d'une source (Cf. Python, le dragon de Cadmus, etc.). Lycurgue, irrité, voulait percer de son épée Hypsipyle ; il en fut empêché par Tydée, et ils allaient en venir aux mains sans l'intervention d'Adraste et d'Amphiaralis (Stace, Théb. V, 653 sqq.). Cette intervention était représentée, selon Pausanias (IH, 8, 7), sur le trône d'Amyclée ; mais c'était Tydée qui empêchait Amphiaraiis d'en venir aux mains avec Lycurgue*, ce qui pèche contre la vraisemhlance. Amphiaraiis,
^ D'après Macrobe, Euripide lui dounait, dans son Hypsipyle, le nom générique d'Acliéious : Aetçw ^cv 'Apysiot^iv 'A^s^oiou poo^j. Vibius Sequester {De fluminibus) dit que c'est une fontaine de la forêt de Némée auprès de laquelle ont lieu les jeux en l'honneur d'Archérnorus. ce qui lui a fait donner aussi ce dernier nom.
2 L'Etymolog. magn. l'appelle Jupiter AphésieÛ : 'A^gVwç Zeù; èv "Apyet TtpâTaf AevxaXtwv ilphco^xo ^wpibv 'A^gfftou Aïoç, on àyetÔ>î ix toû xaT«xXv<7- /zoO. La montagne voisine de la ville s'appelait Aphesius ou Aphesantum {Vet. SclioL). Lycurgue était frère d'Admète. roi de Thessalie.
3 Hygin l'appelle Ophiies et écrit Lyciis, au lieu de Lycurgus; mais ces altérations de noms propres peuvent aussi être le fait dos copistes ou des éditeurs.
* Pausanias dit à cet endroit que Lycurgue était fils de Pronax ; s'il n'y a pas d'erreur, il aurait été neveu d'Adraste. ce qui n'est dit nulle part expressément; ou bien il s'agirait d'un Pronax autre que le fils de Talaûs. n est bon d'ajouter qu'un des sclioliastes de Pindare dit qu'Archémorus, fils du prêtre Lycurgue, était Argien de naissance. Un autre scholiaste de Pindare dit qu'Opheltôs était fils d'Euphétus et de Creuse.
HYPSIPYLE ET ARCHÉMORUS. 59
inspiré par Apollon, donna à Opheltès le nom d'Arehémorus (Ap^suopog), parce qu'il était la première victime de cette guerre, et sa mort, le commencement des malheurs des Grecs. On ensevelit Tenfant sous des branches de pin\ et, pour obéir à l'oracle, on institua en son honneur les jeux Néméens, dans lesquels , en signe de deuil , les juges portaient des robes noires (Schol. de Pindare), et où le vainqueur était couronné d'ache ou de pin. Ils avaient lieu tous les cinq ans, ou, selon le scholiaste déjà cité, tous les trois ans. Les tragiques grecs (au moins Euripide) avaient développé cette histoire d'Hypsipyle en y rattachant celle des femmes de Lemnos^ qui, comme on sait, tuèrent leurs maris et tous les mâles de l'île, sous l'inspiration de Vénus, dont elles avaient négligé le cuite pour flatter la jalousie de Vulcain, qui régnait de droit sur Lemnos. Selon d'autres^ Vénus éloigna d'elles leurs maris en leur donnant une odeur répugnante, ce qui fit qu'ils leur préférèrent des esclaves de Thrace. Hypsipyle épargna son père Thoas, fils de Bacchus et d'Ariane, que ce dieu consola de l'abandon de Thésée, et séduisit par le don de la fameuse couronne qui devint plus tard une constellation*. Suivant Apollodore (III, 6, 4), les femmes de Lemnos, s'étant aperçues de la trahison d'Hypsipyle, tuèrent Thoas et vendirent sa fille comme esclave : c'est ainsi qu'elle se trouvait au service de Lycurgue au moment de la guerre de Thèbes. D'autres racontent qu'Hypsipyle régna sur les Lemniennes, après avoir fait embarquer secrètement son père; et c'est alors que vinrent les Argonautes*, quiséjour-
* Eupliorion de Chalcis, d'après un scholiaste de Pindare,
2 V. Apollonius de Rhodes, Argon., I; Valérius Flaccus, Argon.
^ Apollod.,/Jî^>/. I,9,17;cf.répigrammebienconuuedeGatullesurcesujet.
* Ovide, fier. VI, v. 115-6.
* Apollonius de Rhodes (Argon. I) place cet événement un an après le massacre ; Valérius Flaccus et Hygin (f. 15) le placent très-peu de temps après; aussi ne parlent-ils pas de la résistance conseillée, suivant Apollonius (1,657), par Hypsipyle. de peur que leur crime ne fût divulgué. D'ailleurs Hypsipyle se rangea à l'avis du plus grand nombre, qui était qu'on devait faire bon accueil aux Argonautes (v. 700- i).
Ott LA LÉGENDE d'i^DIPE DANS l'aNTIQUITÉ.
nèrent à Lemnos quelque temps et réconcilièrent les Lemniennes avec l'amour. Hypsipyle aima Jason et en eut deux fils jumeaux, qu'elle nomma Evénus et Nébrophouus (Apollodore) ; ce dernier est appelé Thoas, du nom de son aïeul, par Stace et son commentateur Lactance (Théb. VI, 342-3), et Déiphile par Ovide {Héroïde VI) et Hygin (fab. 15 et 273), qui appelle Tautre Eunœus. Ces deux jeunes gens, protégés par Bacchus, sauvèrent leur mère de la colère de Lycurgue en lui présentant la vigne d'or, symbole de leur naissance, que leur avait donnée Bacchus, comme l'affirmait une inscription grecque placée sur la dixième colonne du temple de CY7Àque(Anthol. Pal. 3, 10), sans doute d'après Euripide. Selon d'autres (Lactance, ad Stat. Thcb. IV, v. 722), étant à la recherche de leur mère, ils vinrent aux jeux que célébraient les Grecs et remportèrent le prix à la course ; c'est en entendant prononcer leur nom par le héraut que leur mère les reconnut*. Ces jeux montrèrent les brillantes qualités des héros grecs : selon Apollodore, Adraste y fut vainqueur à la course à cheval, Étéocle à la course à pied , Tydée au pugilat, Amphiaralis à la course des chars et au disque, Laodocus au javelot et Parthénopée à l'arc; selon Stace, Hippomédon fut vainqueur au disque, Gapanée au ceste, Parthénopée à la course à pied, Amphiaraiis à la course des chars et Tydée à la lutte : il n'est point question d' Adraste, ni de la course «à cheval. Adraste avait prêté l'invincible Arion ;\ Polynice, qui ne put le contenir et fut renversé, ce qui l'empêcha d'obtenir le prix, quoique Arion fût arrivé le premier.
c. La ville de Thèbes ; ses portes.
Nous croyons devoir ici dire un mot de la position de Thèbes et de ses portes, afin de rendre plus intelligible le
1 La famille athénienne des Eunides, qui prétendait être de race divine et descendre d'Eunée, fils de Jason et d'IIypsipyle, dut aider beaucoup à la conservation de cette tradition; cf. Preller, Griech. Mythol. II, 358.
récit de la guerre de Thèbes. C'est là une question pleine d'obscurités et que nous ne pouvons, après tant d'autres, avoir la prétention de trancher ; nous nous contenterons donc de signaler les opinions qui semblent le mieux justifiées, en insistant surtout sur les points importants.
On sait que Thèbes fut fondée par Gadmus, fils d'Agénor, qui était venu de Phénicie en Grèce pour chercher sa sœur Europe. Les mythologues racontent l'oracle d'Apollon Delphien par l'ordre duquel Gadmus s'arrêta en Béotie, la défaite du dragon gardien de la fontaine de Mars, la naissance des guerriers produits par les dents du dragon et leur lutte, à la suite de laquelle cinq' seulement survécurent et aidèrent Gadmus à bâtir la nouvelle ville. Quant aux histo^iens^ ils nous apprennent que ce prince avait avec lui une armée, qu'il tua Dracon^ fils de Mars, roi de ce pays, chassa les Hyantes, et fît alliance avec les Aoniens, qui se mêlèrent aux Phéniciens. Il fonda Thèbes sur une coUine isolée, élevée de 50 mètres environ au-dessus de la plaine voisine, où se trouve la ville moderne (Thiva), et l'appela de son nom Cadmée. Thèbes fut dès l'origine entourée de murs, comme on peut le conclure d'une monnaie Tyrienne (Eckhehus, Doctr. Numm. III, pag. 389), où l'on voit Gadmus portant une coupe de la main droite et un javelot de la main gauche, à côté d'un bœuf qui se couche, et en arrière une ville avec des portes et des murailles et Tinscription OHBE *. Il est vrai que cette monnaie, à cause de l'inscription, pourrait être considérée comme se rapportant à la ville même de Thèbes, et non à la Cadmée ; mais il est à présumer, par le choix même que
* On les nomma Spartes (de rrreelpoi) ; ils se distinguaient, comme aussi leurs descendants, par la figure d'un javelot imprimée sur le corps.
2 En particulier Pausanias, IX, 19, 4 et 5, et Hérodote, V, 57.
3 Paléphatus, VI et VII ; Tzetzès, in Lycophr. 1206.
* Voir Unger (Thebana paradoxa, vel Commentationes de Theharum Dœoticarum prirnordiis, de fluviis fontibusque Thebani agri, et de urbis Tilt baucB partis, Hall, 1845), qui a entassé les témoignages pour éclaircir les principaux points de la géographie et de l'histoire ancienne de Thèbes.
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6f LA LÉGENDE d'oEDIPE DANS l'aNTIQUITÉ.
fit Cadmus d'un lieu élevé pour s'y établir, qu'il se hâta de l'entourer de murailles. Homère nous apprend* que les fils d'Antiope, Amphion et Zéthus, fondèrent Thèbes aux sopL portes et la fortifièrent, ne pouvant habiter une ville si vaste sans fortifications : cela prouve que dès cette époque l'extension de la ville de Cadrans avait obligé à bâtir une nouvelle enceinte, ce que constate d'ailleurs Pausanias (IX, 5, 3), lorsqu'il dit que les fils d'Antiope réunirent à la Gadmée la ville do Thèbes. La Gadmée, avec son ancienne enceinte, forma dès-lors la citadelle, et la ville prit son nom définitif, selon la plupart des auteurs, de Thébé^, fille d'Asopus et épouse de Zéthus (ApoUod. III, 5, 6), ou, suivant d'autres, de Thébé^ fille de Prométhée. On joignait d'ordinaire au nom de Thebae l'épithète de Bœotiœ, pour distinguer cette ville de Thèbes en Egypte et de Thèbes en Phrygie ; et quelquefois celle d''Ogygiœ, parce qu'il semble qu'il ait existé sur son emplacement, à l'arrivée de Cadmus, un bourg fondé par Ogygus, roi des Hectènes. Unger ( loc. laucl. I, 2) prétend, non sans quelque vraisemblance, que les Aoniens habitaient à l'origine dans des bourgs, habitude commune â d'autres peuples primitifs de la Grèce, et que Zéthus et Amphion enfermèrent ces bourgs dans une enceinte\ Ils -passaient pour avoir été très-habiles
» Odyssée, XI, 260-5.
2 Thébé {&ri^n) est le nom primitif, aiasi écrit dans Homère ; Thehœ (©yjêcct) est postérieur. Pour les autres étymologies de Ô/jSat, voir Unger {loc. laud.. l. I. cap. IVj; Varron {De re rustica, III, 1, 6) le tire de tebe^ qui, dit-il, signifiait colline chez les Pélasges et les Sabins.
3 Cf. Palmérius (Mise Obs., vol. IX, t. III, p. 454) : Amphion Thebas Bœoticas condidit; saltem mûris cinxit, cum antea xwjivjSôv, id est per vicos*, habitarentur », et p. 448 : « Si a prima antiquitate Thebis nomen sumatur, ab Ogyge rege Hecteaorum fundatae et dictae sunt ; si vero ab eo qui primus Thebas muro cinxit et turribus munivit Amphion, Amphionix dictae sunt. » Voir aussi Raoul Rochette, Histoire de l'établissement des colonies grecques, 1,4, p. 123.
* Un de ces bourgs est mentionné par Etienne de Byzance : KàXuSva* Tzokiç 0^6>îç, àTTo Ka>û5voi» Traiâoç OOpavoO; cf. LycophroQ, v. 1209: KaXûSvou TÛ/X71V 'Aôvwv T« 7^v. Un autre est sans doute signalé par Ménélas {Theb., 1. I) dans Etienne de Byzance, p. 410, 20.
dans l'art de fortifier les villes et d'en tracer le plan intérieur : on leur attribuait les fortifications et l'arrangement (Tzetzès, Exeg. in lliad. , se sert du mot eTnixeyaÇetv) d'Eutrésis, ville des Thespiens, qu'ils avaient habitée avant de régner à Thèbes, et de plusieurs cités lUyriennes, en particulier de Dyrrachium (Cf. Guillaume FApulien, De rébus Normannicis carm. , que cite Unger, l.l. I, 3, pag. 49). Mais Amphion surtout est resté célèbre dans l'antiquité, et l'invention des trois nouvelles cordes qu'il ajouta à la lyre a dû contribuer beaucoup à répandre la fable de la construction merveilleuse des murailles de Thèbes, fable inconnue à Homère et qui se rencontre pour la première fois dans Hésiode. Paléphatus, 42 init.icc Uepl Zy]Sov xod 'A^cpiovo?. 'la-
TOpov(jiv cùloi T£ Y.(x\ HaioSos oxi yiiSocpo: to reï/pg rwv B/jêcôv
èmxt'Jocv.» Elle ne semble pas avoir résisté longtemps à la critique historique. Déjà Solin {Polyhistor sive Collectio rerummirabilium, csip. 13) cherche à l'expliquer : « The- )) bas condidit Amphion : non quod lyra saxa duxerit,neque » enim par est id ita gestum videri, sed quod affatus sua- )) vitate homines rupium incolas ad obsequii civilis pel- )) lexerat disciphnam.» Et Paléphatus {loc. laud.) dit que, l'argent n'existant pas à cette époque, on forçait à travailler aux murs ceux qui désiraient entendre jouer de la lyre, d'où l'on disait que les murs avaient été bâtis au moyen de la lyre.
Thèbes était de forme circulaire et toute en plaine, si l'on en croit Dicéarque(Pï^a Gr3eciœ)\ qui donne des détails
* Nous transcrivons ici tout le passage, pour éviter des citations trop fréquentes (Barth, ad Stat. Theb. I, 123 ; Gail, Geogr. minores, II, 189).
H 3s TrôXtç èv ^g<r&) jxlv t^ç r&iv Boecarûv Xctroet X'^P^^ "^^^ nepi^STpov e^ouTa <TT«oîwv 0 , Traira Se ô^aiyj* CTjOoyyyîlv? p^v tw (rp^j^ptart, T/j xp^'f ^^ peXàyystoç» àp'/ci.w fxèv ouo-flc xaivûcSè £^^up)Top>j|xgv>j. Atà to rpt; YiZvi, d; çafftvat icTTOpiaif yoTTeTxà^Qat, 5ti to pâpoç xat Trjv -jnzpin^daioL'j Tôiv xaroixouvTwv.Kat tTTTroTjOÔyoçàyaOi^* xâOuopoç ttôxtol, X^^P^ '"^ ***' ytdiXofoç, x/îTreû^xara e^ouca TrXetora Twv h TYi EXkili r.ôXf&iv. Kui ye rroTa/xot péo\JTi St'aÙT^ç Sûo, to l;rtx6t|Xsvov Tyj Trô^et TreSt'ov Trâv àpSeûovTgç. ^éperou Se xat àito t^ç KaSpeta; uSwp àfuvkç, Stà ffw>iîvwv àyopgvov, vttô KâSfxou to TraXatov, w; "kéyoxKTtf x«Tg(Txgu«ff|igvov'