LES ARGIENS DEVANT THÈBES
été ensevelis à un autre endroit que celui où ils étaient morts. Il est certain, en effet, qu'ils ont dû se battre entre la porte Neïtx et la porte Crenœœ : cet endroit se nommait Ivpixa. ' kvTLyôvn^, parce que, dit Pausanias, Antigone, ne pouvant soulever le corp'* de Polynice, l'avait traîné jusqu'au bûcher d'Étéocle. D'ailleurs nous avons vu qu'Eschyle et Euripide font attaquer par Polynice la porte Crenœêv^ et d'après Stace (VIII, 354), Étéocle était sorti parla porte Neïtx, voisine, nous l'avons dit, de la porte Crenœx.
Après la mort des deux frères, la bataille recommença, parce que les deux partis s'attribuaient la victoire. Les quatre fds d'Astacus s'y couvrirent de gloire; Étéoclos , Hippomédon, Tydée lui-même, y périrent. Les antiques ThélDaides représentaient la mort de Tydée avec de vives couleurs. Il avait été blessé au ventre d'une flèche lancée par Mélanippe, le plus habile archer de Thèbes ; mais il le blessa à mort à son tour * . Gependant Minerve avait demandé à Jupiter l'immortaUté pour son héros favori. Amphiaralis, qui, en sa quaUté de devin, avait prévu cela, voulant se venger de celui qui avait été l'instigateur de cette guerre funeste, lui apporta la tète de son ennemi. Tydée la saisit avidement et, semblable à une hôte féroce, la déchira avec ses dents et en dévora la cervelle*. A cet horrible spectacle. Minerve, qui arrivait, apportant à Tydée le breuvage qui devait le rendre immortel, s'en retourna indignée ^ ; cependant le héros infortuné obtint d'elle pour son fils le présent divin qui lui était réservé à lui-même. (( Trois pierres blanches, dit Pausanias (IX, 18, 1), placées sur la route de Chalcis, près du tombeau de Mélanippe, marquent la place où est enterré Tydée , enseveli par Méon (?) )), témoignage que confirme le vers d'Homère :
TuSsoç, ov S/jOYiii x^^^ 'ixrx yxtoc /.xAvnzsi.
i Voir Car. Antonioli, Antica gemma etrusca spiegata ed illustrata con due dissertazione. Pisa, 1757,
2 Mélanippe avait tué aussi Mécistée, frère d'\draste; da temps de Pausanias, on montrait son tombeau près de la route de Chalcis.
^ Phôrécyde, cité par ApoUod., Bibl. III, 6, 8.
82 LA LÉGENDE d'oEDIPE DANS l'aXTIQUITÉ.
Enfin Amphiaraus subit sa merveilleuse destinée*. Jupiter voulut honorer son fidèle serviteur en lui procurant une mort glorieuse : après avoir accompli de brillants exploits, il dirigeait son char le long de Tlsménus, au milieu de la déroute des Grecs ; son fidèle écuyer Bâton (ou suivant d'autres, Elatton^) conduisait ses deux chevaux Thoas et Dias^ Au moment où il allait être atteint à l'épaule par la lance de Periclymène, il fut tout à coup frappé de la foudre, et la terre l'engloutit lui et son char. Il descendit ainsi vivant aux enfers, et une tradition voulait qu'un lac, qui surgit en cet endroit, fût la preuve de son immortalité et de son passage chez les dieux supérieurs ; aussi rhonorait-on en jetant dans ce lac des pièces d'or et d'argent. Suivant Trisimaque [Do conduis urbibus, lib. III), cité par le Pseudo-Plutarque, la lance d'Amphiaraiis aurait été enlevée par un aigle pendant que les chefs dînaient avec Polynice; elle serait retombée à l'endroit où le lendemain Amphiaraiis devait être englouti et y aurait pris racine sous la forme d'un laurier. Cette gracieuse légende réunit les principaux éléments du fait : l'amour de Jupiter pour le grand-prêtre, et la gloire militaire dont il devait le couvrir ce jour-là.
Le lieu où avait disparu Amphiaraiis était marqué, dit Pausanias, par une petite enceinte ornée de colonnes, et les Thébains racontaient que les oiseaux ne se posaient jamais sur ces colonnes et que les animaux ne touchaient jamais à l'herbe qui croissait autour du monument. Enfin Strabon prétend que le char avait été englouti à un endroit et Amphiaraiis à un autre; d'autres encore, que le char seul avait été englouti. Mais l'opinion commune était que le grand-prêtre avait obtenu de Jupiter la faveur d'éviter
' Contr.iirement à la tradition ancienne, Stace fait mourir Amphiaraiis (lès la première bataille, et par conséquent ne lui attribue pas la vengeance racontée plus haut à l'égard de Tydée.
2 Apollodore. 111, 6,8.
3 Le scholiaste de Pindare, 01. VI, 21, les nomme ainsi; il ajoute que l'écuyer s'appelait Bâton ou Schœnieus.
les argiens devant thèbes. 83
ainsi la mort. Il eut la gloire d'être honoré par les Thébains eux-mêmes, qui lui élevèrent des temples et lui rendirent un culte assez semblable à celui d'Esculape, d'abord près de Thèbes, puis à Oropos, sur la frontière de l'AttiquoV
Le vieil Adraste pleura la mort de celui que, dans son amère tristesse, il appelait « Tœil de son armée, également habile à prévoir l'avenir et à manier la lance^ ». Resté seul parmi les chefs Argiens, et ayant perdu la plus grande partie de son armée (ou, selon d'autres, toute son armée), il prit la fuite et ne fut sauvé que grâce à la vitesse de son cheval divin' Arion, dont les légendes locales et les anciennes épopées racontaient les merveilleux exploits. Neptune, amoureux d'Erinnye* (c'était chez les Tilphusiens et en Arcadie un surnom de Cérès), se changea en cheval, parce que, pour lui échapper, la déesse s'était changée en cavale, et il en eut, près de la fontaine Tilphusa, le cheval Arion, qui fut élevé par les Néréides^ et nommé ainsi à cause de son excellence. D'autres le font fils de Neptune et de la Terre ; d'autres encore disent que le dieu des mers, voulant faire un présent à l'homme, frappa en
* Le temple était situé à 12 stades de la ville ; son oracle était renommé à l'égal de celui de Delphes et de celui de Dodone. Grésus, qui l'interrogea, lo reconnut véridique et lui fit de riches présents ; de même les Perses le consultèrent avant leur expédition en Grèce (Hérodote, I, 46. 49, 52 ; VIII, 134). On y guérissait au moyen des songes (Hérod. VIII; Tertullien, De anima, cap. 46) : c'est-à-dire que les malades, après avoir fait des oiFrandesaux diverses divinités qui président à la santé, se couchaient dans le temple tt y avaient des songes dont l'interprétation amenait la gaérison. (Gf. Schœmann, Griechische AUerthum; Preller, Griech. Mythol.)
2 Pindare, 01. VI. 20 sqq.; d'après un scholiaste, Asclépiade attribuait ces expressions à la Thébaïde cyclique.
3 Homère, Iliade, XXIII. 346-7 :
OvS'g? xev ^erôa-iffOev 'Apetova Stov eXauvot 'AS/5i^tou Ta;^ùv tTTTrov, 8; £x Qgôyiv ysvoç vjev.
* Schol. Ilom , Iliad. XXIII, 346, qui affirme que celte histoire se trouve chez les cycliques. Apollodore dit: « amoureux de Gérés », qui se changea en Érynnie pour éluder la poursuite.
5 Glaudien, in quartum consulat. Honorii.
84 LA LÉGENDE DOEDIPE DANS l'aNTIQUITÉ.
Thessalie la terre de son trident, et qu'il en sortit tout à coup deux chevaux, Arion et Sciphos*. Il faut voir sans doute dans cette légende le symbole de Futilité du cheval pour l'agriculturd, représentée par l'union mystérieuse de Gérés et de Neptune équestre^ Gaprée, roi d'Haliarte en Béotie, le reçut de Neptune et le donna à Hercule, qui, grâce à lui, vainquit à la course Gycnus, fils de Mars, dans l'enceinte sacrée d'Apollon Pagaséen, près de Trachino\ Suivant Pausanias (YIII, 25), il remprunta à Oneus (fils d'Apollon?) pour combattre les Éléens, les vainquit, puis donna le cheval à Adraste, qui fut ainsi le troisième à le dompter*. Adraste passait en effet pour avoir, le premier parmi les mortels, su conduire des chevaux attelés^. L'auteur de la Thébaïde cyclique nous le représente fuyant en sombres habits de deuil sur son cheval Arion à la crinière bleuâtre (xuavoxatr/jç)*, et la tristesse amère du malheureux prince était si bien passée dans la légende qu'on la célébrait à Sicyone dans des chœurs tragi(|ues qui semblent avoir été l'origine de la tragédie primitive^ telle que, nous la voyons dans Eschyle. Plus tard, soit à cause de cette tristesse môme, soit par suite de la ressemblance des noms, on en vint ci considérer Adraste comme une image de la puissance de Némésis Adrastée *.
1 Probus (in Verg. Georg, i, 12) ne parle que d'un cheval, Scyphios ; Servius {ad h. l.) dit que les uns appellent ce cheval Schytius, d'autres Schiron, d'autres Arion, et que d'autres croyaient qu'Arion était né après Scythius.
- Quintus de Smyrne (Posthomeric. IV, 568 sqq.), parlant du cheval de Sthénélus, lequel était né d'Arion, dit que celui-ci était no du Zéphyr et d'une Harpye.
^ Schol. Hom., //. XXÎII, 3iG; cf. Hésiode, Scut. Hercul, v. 57 sqq., où Hercule, s' adressant à son écuyer lolas (v. 120), parle de son grand cheval Arion, dont la noire crinière a des reflets bleuâtres (xuavo;^aÎTy7v).
'* Antimaquc, Thébaïde, fr. 21, cité par Pausanias VIII, 25, 5.
^ Antimaciue, Thôb., 'd\). Pausan. VIII, 25, 5 : « Ces chevaux étaient, dit-il, 4rion et Cœrus. Ce dernier nom ne se rencontre point ailleurs.
^ Stace [T'acb. V, 301-2) ne se sert pas de l'épithôte cxruleus, qm traduirait le grecxuavo;; il lui donne une crinière couleur de feu {rulilx manifestus Arion Igné jubx).
^ Hérodote, V, 67 ; cf. Patin, Trag. grecs ^ I. pag. 5, note 5.
8 Preller, Qriech. Mythol. II, 362."
THESEE A THEBES.
Ainsi finit cette malheureuse expédition, qui coûta aussi beaucoup de monde aux Thébains, d'où l'expression proverbiale: (( Victoire Théhaine » (RaS^asia vtVyj). Il semble bien qu'il faille prendre à la lettre l'affirmation de l'ancienne Thébaïde, qu'Adraste seul fut sauvé^ Toutefois plus tard on émit des doutes sur la possibilité du fait : ainsi Diodore dit seulement qu'avec les chefs beaucoup de soldats périrent (xat TToXXwv arpanwroSv Trsaovrwv) ; mais Pausanias est plus fidèle à la tradition : dbç to gvixtïocv ttXx/v 'A^pocazov (^9y.pwoci (11,9, 9). Stace fait fuir Adraste avant la fin du combat des deux frères, dont Arion, son divin coursier, lui prédit l'issue fatale. Il ne dit rien de la bataille qui suivit la mort d'Étéocle et de Polynice, par la bonne raison qu'ayant déjà fait mourir tous les chefs, il n'a plus rien à raconter d'intéressant ; il se contente de dire à la fin du XP livre que les Grecs quittèrent furtivement leur camp. Au début du XIP, il représente les Thébains parcourant le champ de bataille, non sans ressentir encore quelque vague terreur devant les cadavres de leurs ennemis vaincus, qu'ils croient voir se dresser devant eux^; puis, quand la foule des femmes d'Argos rencontre Ornite blessé et se traînant à peine, quelques mots, sous forme de parenthèse, lui suffisent pour faire allusion au reste de l'armée :
Ornilus (hic socio desertus ab agmine ; tardât Plaga recens) timidus sécréta per avia furto Débile carpit iter, fracteeque innititur hastse.
g. Thésée à Tlièbes,
Après la mort d'Étéocle et de Polynice, Gréon, frère de Jocaste, régna à Thèbes, soit comme tuteur du jeune Lao-
* A5/)ao'Tov Sèfzôvov §ïoç 5té(T&)(TW 'AjOt'wv (Apollod. VUI, 6, 8); une note en marge d'un manuscrit d'Apollodore dit que ce vers est emprunté à Antimaque. Toutefois M. Diibner [Fragm. Antim., coll. F. Didot, p. 37) ne croit pas qu'il puisse être attribué sous cette forme à ce poète. Cf. Hellanicus, ap. Schol. Pind., Pyth. III, 68, npoTepov pièv èaûBr] fxôvoç, x.t.).
'^ Théb. XII, 14.
86 LA LÉGENDK d'oEDH'E DANS l'aNTIQUITÉ.
damas, filsd'Étéocle*, soit par droit d'héritage, soit encore, comme le veut Euripide {Phœn., v. 1580 sqq.), par la volonté d'Étéocle qui, ayant fiancé Antigène, sa sœur, à Hémon, fils de Gréon, lui avait donné le trône pour dot, dans le cas où il lui arriverait malheur à lui-même. Gréon prit soin de faire ensevelir Étéocle et les Thébains, mais il défendit de toucher au corps de Polynice, comme traître à sa patrie, et voulut qu'il restât sans sépulture, comme les autres Argiens. On sait le rôle que le grand tragique grec fait jouer à Antigène dans cet épilogue de la sombre tragédie thébaine ; on connaît le portrait admirable qu'il nous a tracé du dévouement de cette courageuse jeune fille qui, pour accomplir le commandement divin qui exige la sépulture des morts, ne se laisse arrêter par aucune considération humaine, ni par sa situation de fiancée^ ni par la crainte d'une mort terrible. Sophocle s'est écarté sur plusieurs points de la tradition suivie par Euripide.
On sait que, dans les Phéniciennes, celui-ci fait vivre Œdipe, Jocaste et ses deux filles pendant le siège de Thèbes : Jocaste ne se tue qu'après la mort de ses fils; Œdipe est exilé par Gréon d'après le conseil de Tirésias, et sa fille l'accompagne jusqu'à Golone, où il doit trouver sa fin. G'est Étéocle qui ordonne à Gréon, s'il vient à occuper le trône, de laisser sans sépulture le corps de Polynice. Il est probable que, dans son Antigone, Euripide traitait de la mort de celle-ci avec les détails rapportés par Hygin, qui, on le sait, suit le plus souvent ce tragique. Antigène et
^ Pausanias, I, 39, 2.
2 Dans le récit d'Apollodore, le seul texte qui nous ait conservé sur ce sujet la trace probable des anciennes épopées, Hémon est mort longtemps avant Antigène-, il a été la dernière victime du Sphinx. G'est donc Sophocle qui l'a fiancé avec Antigène (Jules Girard, L' hégélianisme dans la critique savante en Allemafjne. — L'interprétation de iAntigone de Sophocle. Revue des Deux-Mondes, 1" janvier 1877). En eirot, les Phéniciennes d'Earipide, qui représente aussi Antigène comme fiancée à Hémon, sont postérieures à V Antigone de Sophocle. Une scène qui se trouve à la fin des Sept devant Thèbes d'Eschyle a dû donner à Sophocle l'idée première de sa pièce.