‹ La légende d'Oedipe [microform], étudiée dans l'antiquité, au moyen-âge et dans les temps modernes, en particulier dans le Roman de Thèbes;Chapitre 24 sur 94 · LA LÉGENDE D ŒDIPE DANS LES TRADITIONS POPULAIRES · texte numérisé non relu

LA LÉGENDE D ŒDIPE DANS LES TRADITIONS POPULAIRES

Section II.

Les Contes populaires.

Le respect qu'on avait pour le texte évangéliquo s'opposait, nous venons de le voir, à ce que la légende de Judas devînt jamais réellement populaire; mais la légende d'CEdipe s'est transmise directement par la tradition orale et dans des contes populaires. Ce fait remarquable a été mis récemment en lumière par M. Gomparetti {Edipo e la mitologia Comparatel, pag. 83), qui a donné une traduction italienne due à Gamarda* d'un conte albanais recueilli par Hahn^ de la bouche d'une femme de Ljabowo (Épire septentrionale, ancienne Chaonia). On retrouve dans ce conte, sous une forme confuse, des éléments du mythe d'CEdipe combiné avec le mythe de Persée. Nous croyons devoir le traduire à notre tour de l'italien, en le faisant suivre des observations mêmes de M. Gomparetti.

(( Il y avait une fois un roi qui régnait dans une contrée, et il lui fut annoncé qu'il serait mis à mort par son petitfils, lequel n'était pas encore né. G'est pourquoi tous les enfants qu'avaient ses deux filles, il les jetait dans la mer et ils mouraient étouffés. Le troisième enfant qu'il jeta dans la mer ne fut pas étouffé : le flot le rejeta sur le rivage, dans un enfoncement où des bergers le trouvèrent. Ils l'emportèrent à leur bergerie et le donnèrent à leurs femmes pour le nourrir. Passent les nuits, passent les jours : Tenfantse développe régulièrement jusqu'à l'âge de douze ans, et il était bien membru et robuste. — A cette époque, parut dans le pays du roi un monstre {Lubia) qui retenait les eaux, et il fut annoncé qu'il ne laisserait aller les eaux que lorsqu'il aurait dévoré la fille du roi. — Le roi voulait et

* Gamarda, Appendice al saggio di grammatologia comparata sulla lingua albanese, p. 20 sqq.

» HahQ, Albanesiche Studien, 1, p. 1G7, et Griec/i. und Albanese Mdrchen, II, p. 114.

ne voulait pas, il ne savait que faire. Il se décida cependant à donner sa fille à dévorer au monstre ; il l'envoya et elle fut attachée à l'endroit où il se trouvait. — Ge jour-là vint à passer le jeune homme qu'avaient élevé les bergers, lequel, voyant la fille du roi, lui demanda pourquoi elle restait là à pleurer, et elle lui dit pourquoi son père l'avait envoyée. Ne craignez rien, lui dit le jeune homme; faites bien attention au moment où paraîtra le monstre et alors parlez-moi; je vais me cacher en attendant. Et il se dissimula derrière un rocher, et il se mit sur la tête un bonnet qui le cachait, de sorte qu'on ne pouvait le voir.

(( Un moment après le monstre parut, et la jeune fille parla tout bas au jeune homme, qui l'entendit ; et celui-ci sortit, et, s'approchant du monstre, il lui donna trois coups de massue sur la tête, et le monstre tomba mort. A l'instant les eaux jaillirent. — Il prit la tète du monstre, et laissa aller la fille du roi ; il ne savait pas que cette action allait causer son malheur.

» La fille du roi, étant arrivée jusqu'à lui, lui raconta comment elle avait été délivrée du monstre; et le roi fit publier que celui qui avait tué le monstre vînt à lui, et qu'il le considérerait comme son fils et lui donnerait sa fille en mariage. Le jeune homme, l'ayant appris, alla trouver leroi, luimontrala tète du monstre, et pritpourfemmelajeunefille qu'il avait délivrée, et l'on fit de belles noces. — Pendant qu'on dansait et sautait, le jeune homme lança sa massue, atteignit involontairement le roi et le tua ; la prédiction fut accomplie, et le jeune homme devint roi. »

(( Dans ce conte, ajoute M. Gomparetti, nous trouvons le mythe de Persée combiné avec un élément de l'OËdipodée. Comme Persée, le héros est exposé sur la mer; comme Persée, il tue, non son père, mais son aïeul; comme Persée, il délivre une jeune fille exposée et livrée à un monstre. Quoique le bonnet qui rend invisible soit assez commun dans les contes populaires, ici, si l'on compare ce détail avec l'ensemble, il est impossible de ne pas y re-

100 LA. LÉGENDE d' ŒDIPE DANS LES TRADITIONS POPULAIUES.

connaître la ^ViSosxuvsr? qui figure également^ dans le mythe de PerséeV

))Ge conte se rapproche de celui d'Œdipe par le mariage du jeune homme avec sa mère. Evidemment il est incomplet et a été mutilé par la narratrice. D'abord on ne parle que de deux filles, toutes deux mariées, puis on parle d'une jeune fille non mariée. On ne dit pas si celle-ci était la tante ou la mère du héros, restée veuve. Mais cette expression, (cet il ne savait pas que cette action allait causer son malheur », ne peut se justifier qu'en admettant fidée du plus horrible inceste. On ne voit pas quel malheur lui causa le meurtre de l'aïeul, arrivé par hasard, puisqu'il lui valut le trône, et il ne savait pas d'ailleurs que celui qu'il avait tué fut son aïeul. Il me semble évident qu'il manque ici la fin du conte, dans laquelle le héros viendrait à connaître son origine et à ressentir ainsi les malheurs auquel il est fait allusion plus haut.»

M. d'Ancona (/. /. p. 100), après avoir cité le passage du livre de M. Comparetti que nous reproduisons à notre tour, donne un résumé d'un conte finnois^ qui offre, avec quelques variantes, les deux traits principaux delà légende d'ÛEdipe, le meurtre du père et l'inceste involontaire avec la mère. Le lecteur nous pardonnera ce nouvel emprunt, en raison de l'intérêt qui s'attache à notre légende, qu'on est tout étonné de rencontrer dans des pays si éloignés de la Grèce. Nous traduisons:

(( Deux sorciers arrivèrent à la chaumière d'un paysan et y reçurent l'hospitalité. Pendant la nuit, une chèvre mit bas, et le plus jeune des deux proposait d'aller lui aider ; mais l'autre s'y opposa, en disant que le chevreau qui allait naître était destiné à finir dans la gueule du loup. En même temps, la maîtresse fat prise des douleurs de l'enfantement, et le plus jeune proposa encore de l'aider; mais

* Cf. llermann, Die Iladeskappe, Giitt., 1855.

^ Cf. Grœsse, Murchenwelt, Leipsig, 1868, p. 208.

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