‹ La légende d'Oedipe [microform], étudiée dans l'antiquité, au moyen-âge et dans les temps modernes, en particulier dans le Roman de Thèbes;Chapitre 27 sur 94 · CYCLE DE S. GRÉGOIRE OU DE LINNOCENT INCESTUEUX. 1 I · texte numérisé non relu

CYCLE DE S. GRÉGOIRE OU DE LINNOCENT INCESTUEUX. 1 I

tnces qu'il a sur la poilriiie, un jour qu'elle lui présentait la chemise, et, désespérée de voir ainsi accomplie la prédiction, elle se précipite du haut d'une terrasse et se tue.

M Comparetti n'hésite pas à voir dans le conte cypriote une altération de rCEdipodée, malgré les différences qu'il présente. Ainsi, le parricide est ici volontaire; de plus, la manière dont l'inceste s'accomplit est remarquable, et rappelle, ditM. C, le grenadier' , né du sang de l'hermaphrodite Agdistis, dont un fruit rendit féconde Nana, la Qlle du fleuve Sangarius, laquelle donna le jour à Atys. Celui-ci fut exposé par le père de Nana et devint plus tard ramant incestueux d'Agdislis^ On sait d'ailleurs combien la légende d'Adonis, analogue à celle d'Atys, est restée populaire chez certains peuples de l'Orient*.

Section III.

Le Cycle de saint Grégoire ou de l'innocent incestueux.

Nous venons d'étudier la légende d'CEdipe, d'abord dans des œuvres d'inspiration cléricale et littéraire qui ne sont jamais devenues complètement populaires, puis dans des productions d'origine et de forme essentiellement populaires. Nous allons maintenant passer en revue toute une série de contes, de forme, d'origine et d'inspiration diverses, mais dont le caractère commun est l'inceste commis involontairement. Le plus ancien de ces contes que nous connaissions est la Vie du Pape Grégoire le Grand, découverte par M. Luzarche dans le manuscrit de la bibliothèque de Tours qui contient le Mystère d'Adam, signalée par lui

' Le grenadier était, comme on sait, ua arbre fmièbre qui fleurissait dans les jardins de Pluton, et naissait du sang violemment r.pandu Gad- „,„s le transporta à Tl.èbes. Il poussa naturellemeut sur la tombe de Ménéoce, et aussi sur celles d'Étéocle et de l'olymce.

2 Aruobius, Adviirms ijcnlcs, V, 5 sin-

3 Comparetti, dans la préface do La légMile de Vcrfjofjne. p. I -o sqq.

112 LA LÉGENDE d'ŒDIPE DANS LES TRADITIONS POPULAIRES.

dans la préface de son édition de ce mystère on 1854', et publiée en 1857 par l'érudit bibliothécai^e^ M. Littré'en a donné une analyse détaillée et en a étudié la langue et les imitations directes dans plusieurs articles parus dans le Journal des Savants (février, mars, avril, juin et août 1858), et réimprimés dans son Histoire de la littérature française, II, p. 170-269. Voici un résumé succinct de ce conte versifié, dont l'autour est resté inconnu, comme il est arrivé pour la plupart des productions du moyen-âge. Au temps ancien vivait un comte d'Aquitaine qui, en mourant, recommanda à son fils de veiller tendrement sur sa jeune sœur. Son aveugle tendresse devait être fatale à ses enfants : le diable fit tourner h mal la vive amitié du frère pour sa sœur en lui inspirant une passion criminelle qu'elle ne partageait nullement. Un enfant allait naître de leur commerce incestueux : le frère se décida à demander conseil à un vieux chevalier confident de son père, qui envoya le jeune homme en pèlerinage h Jérusalem, et emmena la jeune dame dans son château, où elle mit au monde un fils. Par son ordre, l'enfant est mis dans un berceau avec une somme d'argent, divers objets précieux et des tablettes où était dévoilé le secret do sa naissance ; on place le berceau dans un tonneau et le tonneau dans une barque que l'on abandonne au gré des flots. En ce moment, on vient annoncer h la dame la mort de son frère, et les barons lui font hommage comme à leur suzeraine légitime. Elle refuse tous les |)artis qui se présentent, ne songeant (ju'à faire pénitence ; cependant un duc, qu'elle avait ainsi éconduit, et (jui convoitait ses domaines, lui déclare la guerre. L'enfant avait été emporté bien loin en pleine mer, près de la banjue de deux pécheurs qui appartenaient à une abbaye : ceux-ci portent le berceau à l'abbé, qui

' Adam, drame du xii« siècle, Tours, 1854 (lulroduotion, p. 23 sqq.).

2 Tours, impr. Bousorcz, Mr>ci:cLvii. — M. Alfrcil Wuber en prépare une rdiiiou criiique pour h Suciéià des anciens textes français (V. Romania. VlU, 509).

CYCLE DE S. GRÉGOIRE OU DE l'iNNOCENT INCESTUEUX. 113

donne à celui des deux qui était pauvre dix marcs d'arg nt, et impose au riche la charge de l'enfant a élever ; nvds il le baptise et lui donne le nom de Grégoire, qui était L sien, après avoir serré en lieu sûr les quatres marcs d'or que la mère avait destinés à son éducation et les tablettes où se trouvaient toutes les indications.

Gré-oire est élevé avec les fils du pécheur ; mais un jour au'il s'était laissé aller à frapper l'un d'eux, la mère de ce Lnier lui reproche sa naissance. Désolé, il va trouver l'abbé, qui lui apprend la vérité et ne peut réussir a lui persuader de rester avec lui. Il prend les tablettes, de. Srmes et un cheval, et part à la recherche de ses parents Les vents et les flots le ramènent au pays natal, et il ollre ses services à la comtesse. Bientôt il fait prisonnier le duc qui assiégeait la ville et épouse, pour prix de ses exploits, celle qu'il adélivrée de ses ennemis. Mais son bonheur ne devait pas être de longue durée: un jour que Grégoire était au bois, une demoiselle d'honneur qui 1 avait vu pleurer eu regardant les tablettes, qu'il visitait tous les jours dans l'endroit où il les avait cachées, fait part de ce a. ta sa maîtresse, qui découvre la cachette et reconnaît qu elle a éDOUsé son propre fils. Les deux malheureux se sepaeXen se plaignant amèrement de la malice de l'a— et se recommandent à la clémence du Seigneur. Grégoire quitte ses vêtements seigneuriaux, s'habille en mendiant et part décidé à se soumettre aux plus dures pénitences. Un pêcheur sans pitié lui indique une caverne creusée dans un écueil tout entouré d'eau ; il l'y -"-!-; ^^^^ des entraves de fer et en jette les clefs dans la mer. Le malheureux y reste dix-sept ans, n'ayant que 1 «au du ciel pour soutenir sa miraculeuse existence. Au bout de ce Lps, le trône pontifical devient vacant ; les bourgeoi. e^ le clergé romain s'assemblent pour élire un pape, mais un ange leur apparaît et leur ordonne d'aller chercher un pénitent du nom de Grégoire qui vit dans une caverne b.u, loin, au milieu de la mer. Les messagers vont a l avonlurc,

•\Jl/

1 I 4 LA LÉGENDE D'oEDIPE DANS LES TRADITIONS POPULAI.nES.

ils arrivent à la cabane du pêcheur qui avait enchaîné Grégoire et qui l'avait complètement oublié. Un poisson qu'il leur sert à dîner rapporte dans son ventre les clefs des fers ; ce miracle confirme les messagers dans l'opinion (prils ont enfin trouvé celui qu'ils cherchaient. Grégoire résiste d'abord, mais il finit par céder et se rend à Rome, où de nombreux miracles signalent son arrivée. Cependant, la comtesse, après avoir passé de longues années à faire pénitence dans son palais, se décide à aller à Rome demander le pardon de ses péchés au nouveau pape, dont la réputation de sainteté est venue jusqu^à elle; elle retrouve dans le pontife son fils et son époux. Sur ses exhortations, elle renonce entièrement au monde et s'enferme dans un cloître, où elle meurt bientôt après en odeur de sainteté. Le trouvère dit en terminant :

E deservit après sa mort Avoir ol ciel verai confort, E Ja corone pardurable Ensemble o vie espiritable.

M. Greith a trouvé à la bibliothèque du Vatican^ un

recued de legendesmanuscrit, qui, sous desnoms dliférents, contient un récit latin assez semblable, intitulé Vita sancH Albmi, mais les détails diffèrent. Il commence ainsi : a Fuit ohm m partibus Aquilonis imperator quidam potens et nobilisy>. —Après la mortde sa femme, unpuissant empereur des régions du Nord a un fils de sa propre fille. L'enfant est exposé sur la grande route dans un pays lointain, en Hongrie, revêtu de riches habits de pourpre orné de colliers et d'anneaux d'or. Il est recueilli et porté à la cour, où le roi, charmé de sa beauté, le fait élever comme son fils et le désigne ensuite comme son héritier. L'empereur, ayant appris par la renommée sa bravoure et ses autres (jualités, lui offre la main de sa propre fille. Le mariage a lieu, et Albin vit avec sa mère jusqu'au jour où les objets

' xMauubcrit du xiv« siècle, portant lo uo 456 du fonds dit d'Urbin.

CYCLE DE S. GIIÊGOIRE OU DE l'iNXOCENT INCESTUEUX. 115

précieux qu'elle avait mis parmi ses langes font découvrir l'horrible mystère. La mère et le fils se séparent aussitôt et finissent leurs jours dans la pénitence * .

Potthast {Biblioth. histor. medii sévi, pag. 588) mentionne cette légende sous le nom d'Alban : « Vita sancti Albani aioctore Transamuiido ». Il en cite le début, qui offre ici quelques variantes: a^Erat olim in partibus Aquilonis homo 7), et en signale des manuscrits à Posen et à la bibliothèque de l'Arsenal à Paris. Ce dernier manuscrit, que nous n'avons pu voir, a pour titre, dit M. d'Ancona : «Ep. GLXVII. Nativitas, vita et obitus beati Albani qui natus fuit ex pâtre et fîlia, postea accepit matrein in uxorem, postque occidit patrem et matrem (?) etdemum sanctificatus est». Le nom de l'auteur (Transamundus) est suivi de ces mots : (csacrosanctae romanae ecclesiae prothonotarii et Abbatis monasterii Glarevallis » . M. Léopold Delisle en a signalé un autre manuscrit à la Bibliothèque nationale (V. Biblioth. deV École des Chartes, 1866, tom. II, sér. 6, 204, 7), et M.Vonder Hagen ((^ermania, IX, pag. 247) une rédaction en ancien allemand*.

Si la légende de saint Albin (ou Alban) n'est en somme qu'une modification de la légende de saint Grégoire, elle est loin d'en offrir l'émouvant intérêt. Cette légende de saint Grégoire qui, comme l'a démontré M. Littré, pourrait bien remonter, dans sa forme connue, au commencement du XII'' siècle, a eu des imitations directes en Allemagne et en Angleterre. Un poète allemand dont la vie s'étend de 1 150 à 1220, Hartmann Von der Ave', nous a laissé, sous le titre de Gregor auf dem Stelne, une imitation du poème français, qu'il suit pas à pas (comme il est facile de le voirpar la comparaison des deux textes qu'a faite M. Littré),

» Cari Greith, Spicilegium vaticanum, Fraueafeld, 1838, p. 159 sqq.

2 D'Ancona, préface de la Leggenda di Vergogna, p. 25-6.

^ Ccst le nom que lui donnent" Cholevius(Ge5(:/jîc//7e derdiulschen Pocsie nach ihren afitiken Elementen, f* partie, p. 167) et d'Ancona, l.l., p. 34. M. Littré, sans doute d'après Greith, écrit : Hartmann von Owe.

I IG LA LÉPtENDE d'oEDIPE dans les traditions l'Ol'ULAIRES.

se contentant d'ajouter de temps en temps quelque réflexion morale ou des détails explicatifs. Gomme il déclare dès le début qu'il a mis en allemand le récit :

Der dise rede berihte

In tusche hat getithe

Daz was von OweHartman,

M. G. Greith, qui a publié le poème d'Hartmann {Spicil. Vat., pag. 135«303) *, et qui ne connaissait pas encore le poème français publié depuis par M. Luzarche, a cru que le poème allemand était tiré do la rédaction latine, se basant principalement sur un fragment en vers léonins qu'on croyait appartenir à cette rédaction, et (jui correspond aux vers 741-775^ du poème allemand. S'il y a eu une rédaction latine, ce qui est probable, elle a été développée d'abord par le trouvère français, qui a été suivi par le poète allemand ; car on sait aujourd'hui que, lorsque deux œuvres semblables se rencontrent au xif et au xiif siècle à la fois en France et en Allemagne, la priorité appartient toujours à la France'.

Walter Scott, dans son édition de sb^ Tris tram (3'^'' édit., pag. cviii), dit que le manuscrit d'où il l'a tiré contient aussi un poème qui a pour titre Tke legend of pope Gregory. a L'histoire do saint Grégoire, ajoute-t-il, est plus horrible que celle d'OEdipe : il est le produit d'une conjonction incestueuse entre un frère et une sœur ; puis il est marié, sans le savoir, à sa propre mère». Le manuscrit anglais est mutilé au commencement et à la fin ; le fragmentcommence ainsi :

Th'crl him grauiUed bis will y wis, Tiiat Lhe knigthim had ytold,

* Il a (''té réimprimé depuis par Lachmann, par PfeifTer et par Beck (Leipzig, Brokhaus, 1867).

2 V. Haupt, Zeitschrift, II, 480 ; Grimm, Lakinische Gedic/Ue, p. 45.

3 Strobl (Germania ihi PfeilFer, XIII. 188) croit que le poème allemand est tiré d'une rédaction française différente de celle qu'a publiée M. Luzarche, et uon encore retrouvée.

Page 1