CYCLE DE S. GRÉGOIRE OU DE LINNOCENT INCESTUEUX
The barouns that were of miche priis, Biforn him thai weren y-cald.
AU lhe lond that ever was his, Biforn him aile yong and old.
He made his soster chef and priis, Thatmani siyeing for him had sold.
Ce qui répond aux vers suivants du poème français :
Quant chascun dels enfants entent Del bon conceil, plore forment.
Toz les barons molt test mandèrent Et leur terre lur devisèrent.
Seiirté font à la seror, S'il ne revient, d'icèle enor.
Quant ont fine leur serement, La dame prent isnellement, Si la comande a cel baron, etc.».
Nous sommes donc encore ici en présence d'une imitation directe de la Vie du pape Grégoire le Grande
Une rédaction latine abrégée se trouve dans les Gesta Romanorum\ recueil d'histoires édifiantes qui ne paraît pas antérieur au xiv« siècle, et qui n'a, comme on sait, rien à voir avec les Romains. Le latin suit pas a pas le poème français en le résumant; il y ajoute, comme aux autres contes du recueil, une moralité mystique dans laquelle le frère et la sœur représentent l'homme charnel et l'âme qui lui est unie\ Le titre est celui-ci : Demirahih divina dispcnsatione et ortu beati Gregorii pape, et il s agit d'un roi nommé Marcus, et non d'un comte d'Aquitaine. Le Violier des histoires romaines, qui n'est guère qu'une traduction du Gesta Romanorum, nous présente aussi ce
^ Litlré II-, p. 255-0. ,
» Il J.l. eucore en Allemagne une ré.lacUon populan-e en prose de ectte légende sous le nom de Der heilige Gregor auf dem Stem (V. Suurock. Die deutsch. Volksb. XU, Si)- „„„„ np-
» Édition Relier, cap. 81 -, idit. Swan, vol. II, p. t ; ^.d. IkTmauu OE,-
terlcy, cap. 8L * V. Littré, II., p. 253.
118 LA LÉGEXDE d'oEDIPE DANS LES TRADITIONS POPULAIRES.
conto soiisco litre : De ^admirable dispense de Dieu et iialscence de gloire (lis. Grégoire) pape de Homme,
Je trouve également dans les Gesta Romanorum, sous le n^ 244, un conte qui n'a point encore été signalé, et qui, pour la plus grande partie, reproduit les faits contenus dans la Vie de saint Albin analysée plus haut. Voici en quoi il en diffère, et cette différence est caractéristique : A V incestueux innocent se trouve opposé Vincestueux volon^ taire, entraîné par ses mauvais instincts, môme après avoir fait pénitence de son premier crime, à le renouveler. Quand l'enfant trouvé, devenu héritier du trône de Hongrie et gendre de l'empereur, reconnaît son crime involontaire avec sa mère, il demande conseil à son beau-père. Tous trois vont trouver un saint évoque, qui les renvoie à un ermite. Celui-ci leur prescrit une dure pénitence de sept années. Au bout de ce temps, ils retournent tous trois vers l'ermite; ils s'égarent dans un bois, et pendant que le fils monte sur un arbre pour voir s'il ne découvrirait pas une habitation, le père souille encore sa fdle. Ce que voyant le fils, il les lue tous deux, et reste avec l'ermite pour achever ses jours dans la pénitence.
^ Au cycle de saint Grégoire se rattache évidemment la légende italienne intitulée : Novclla d'un barone di Faragona*^ dont une version plus développée en prose, et une en vers refaite sur la version en prose, ont été publiées par M. d'Ancona dans une collection de pièces rares ou inédites^ avec une intéressante préface, à laquelle nous empruntons une partie des renseignements qui suivent, pour compléter nos recherches personnelles. En voici une courte analyse : Il y avait au royaume de Faragone un puissant
ï Piibliéu parFraacesco Zaïnbrini. Lucca, 1863.
^ Scelta di onriosità lettorarie inédite o rare dal secolo xiii al xvii. in
Aj)i)endice alla Collozion(3 di Opero inodito o rare, Dispensa xcix. La
hygenda di Vergogna, teste dol buon secolo in prosa et in verse, e La Irggenda di Giuda, teste italiano antico in i)rosa e francese antico in verso. Dologna, liomagnoli, 1869.
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baron qui avait une femme, la plus belle et la plus sage qui fut dans tout le royaume. En mourant, elle recommande vivement à son époux de veiller sur la vertu de sa fille, dont la beauté faisait l'admiration de tous. Le père l'aimait tendrement et refusait de s'en séparer. Lucifer profita de r occasion pour le pousser à commettre un abominable inceste. La jeune fille, devenue grosse, se désespère; le baron la réconforte, en lui citant l'exemple de Marie-Madeleine, et en l'assurant qu'à force de pénitence ils obtiendront de Dieu leur pardon. La fille accouche en secret et met au monde un fils. On le fait baptiser et on lui donne le nom de Vergogne, parce que c'était par vergogne que le père l'exposait sur la mer ; on l'enveloppe de beaux langes dorés, et l'on y fixe un écriteau qui disait : a Cet enfant est baptisé et se nomme Vergogne, il est fils de gentil baron et de gentille dame »; puis on rabandonneàlamerci des floLs qui le portent sur les rivages d'Egypte. Il estrecueilUpar des pécheurs et porté au roi et à la reine, qui, n'ayant point d'enfant, l'adoptent et lui donnent le nom de Girard Aventureux. Le baron place sa fille dans un monastère dont sa sœur était abbesse, et part pour un pèlerinage à Jérusalem, où, à peine arrivé, il meurt. Les seigneurs veulent forcer la jeune fille à prendre un mari, et, sur son refus, ils ravagent le pays et saisissent les châteaux et les villes. Cependant un ange indique à la demoiselle fendroit où le baron a caché son trésor et Fengage à lever une armée pour repousser la guerre par la guerre: ainsi fut fait. Cependant le bruit de ces événements parvient jusqu'en Egypte, et le jeune Girard, cédant à un sentiment chevaleresque, quitte ses parents pour aller défendre la noble persécutée. Il offre ses services et ceux de ses cinquante compagnons ; ils sont acceptés. Par sa bravoure, il recouvre toutes les places perdues, et les amis de la demoisellalui offrent sa main. Il épouse sa mère, et ce n'est qu'au bout de quelque temps que la vérité se découvre, par le récit de son exposition que faille jeune homme (un peu tard, il est vrai)
120 LA LÉGENDE d'oEDIPE DANS I-ES THADITIONS POPULAIRES.
à celle qui es^ en môme temps sa mère et sa femme. Le fils conseille à sa mère qu'ils aillent ensemble demander l'absolution au pape, après avoir donné tous leurs biens aux pauvres. Ils y vont, et la mère, pour éviter les insultes sur les chemins, se met une fausse barbe et prend des habits d'homme. Le pape leur ordonne de s'enfermer, chacun de son côté, dans un monastère à Rome. Ils y meurent en odeur de sainteté, le fils au bout de onze ans, la mère dix-huit mois après. Le pape permit qu'ils fussent réunis dans le même tombeau et y fit mettre cette inscription, qu'on voit encore, dit Tauteur, dans le monastère de Santa Presedia : « Qui giacciono due corpi morti, » madré e figliuolo, e fratello e sirochia, o moglie e ma- » rito, nati di gran baronaggio dello reame di Faragona, » e sono in paradiso.»
Voilà un détail bien précis, et qui semblerait indiquer qu'il s'agit ici non d'une légende de pure imagination, mais d'un fait réel. Mais cette épitaphe se retrouve dans bien d'autres lieux, et elle est toujours accompagnée d'une tradition appropriée, ce qui lui enlève tout caractère d'authenticité. Ainsi Julian Medrano*, écrivain espagnol du xvf siècle, prétend avoir vu dans le Bourbonnais la maison où se serait passé le fait, et lu cette inscription sur le tombeau des deux époux :
Gy-gist la fille, cy-gist le père, Gy-gisl la sœur, cy-gist le frère, Gy-gist la femme et le mary Et si n'y a que deux corps icy.
(Dunlop-Liebrecht, Geschichte der prosadiclit., pag. 209.)
Millin [Antiquités nationalcSy tom. III, s. xxviii, p. C) prétend avoir lu une inscription tout à fait semblable dans
* Julian Medrano. né dans la Navarre vers 1540, a écrit La silva curiosa en qucse tralan diviirsas cosas solUissimas y curiosas (Paris, 1853, in-8"), compilation où l'on trouve quelques poésies anciennes, des proverbes et de curieuses anecdotes.
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l'Église collégiale d'Écouis ', où la tradition voulait que fussent ensevelis un des seigneurs d'Écouis et sa fille Cécile, qu'il avait eue de sa propre mère sans le savoir, et qu'il avait ensuite épousée en Lorraine, ignorant que c'était sa fille. La légende ne dit pas comment se dévoila ce mystère. Une histoire semblable, d'après Millin et plusieurs autres*, était racontée à Arlincourt, près d'Amiens, où se voyait la même épitaphe. Gaspard Meturas, au xvii® siècle [Hortus cpitaphiorum selectorum) reproduit l'épitaphe, et dit qu'elle se trouve dans une église de Clermont, en Auvergne'. Gène sont pas là les seuls témoignages qu'on pourrait citer ; aussi sommes-nous porté, avec Mone et d'Ancona, à ne voir là qu'un jeu d'esprit et à rattacher cette épitaphe aux énigmes généalogiques.
Si maintenant nous passons à la tradition écrite, nous devons mentionner en première ligne, comme se rattachant au cycle desaint Grégoire, le ditduBuef*, Une veuve, tentée par le diable, a commerce avec son fils. Celui-ci va confesser son crime au pape qui le retient auprès de lui ; la mère met au monde une fille, et la Vierge vient l'assister en récompense do son repentir. Au bout de quelques années, elle va avec sa fille demander l'absolution au pape, et retrouve son fils. Le pape leur ordonne de s'enfermer tout le corps dans une peau de bœuf, sauf les mains, les pieds et le visage, de courir le monde chacun de son côté et de revenir au bout de sept ans. Ce délai expiré, ils se
1 Écouis (et non Éconis, comme imprime d'Ancona), en latin Escovium, chef-lieu de canton du département de l'Eure, près des Andelys, où l'on voit une belle collégiale fondée en 1310 par Enguerrand de Marigny. qui y fut inhumé avec plusieurs membres de sa famille.
2 V. Mone, Anzeig. II, 238, qui cite Berckenmeyer, Vermehr. curicus. antiq. (Hambourg. 1712). Dunlop-Liebrecht, L/.. p. 499, cite encore les Lettres de la princesse d'Orléans, éd. Menzel.
a V. VHeptaméron, éd. Leroux de Lincy, II, p. 449, et d'Ancona, IL,
pag. 45 sqq.
* Voit 5\ih\n^[, Nouveau recueil de contes, dits, fabliaux, et autres pitces
inédites des xiii», xiv» et xv« siècles, t. I, 42 ; et llist. litt. de la France,
t. XXIII, p. 121.
[2^ LA LÉGENDE d'OEDH'E DANS LES TRADITIONS I'OI»ULAIRES.
retrouvent dins une pauvre maison aux portes de Rome, où on leur offre l'hospitalité ; ils meurent dans la nuit en présence d'une multitude d'anges, et les fils de leur hôte sont miraculeusement guéris. Le pape va chercher les corps processionnellement, les cloches sonnent sans que personne y touche, et de nomhreux miracles signalent l'arrivée dos trois corps sanctifiés par la pénitence.
M. d'Ancona rapproche de ce conte un fableau publié par Méon {Noicv. recueil de fabl. et contes^ II, 394), sous le titre de La borjoise qui fu grosse de son fil^ et par Jubinal (/. Z. , I, 79) sous celui de Le dit de la bourjoisc de Romme, où la femme d'un riche sénateur tue l'enfant qu'elle a eu de son propre fils, et mérite par une rigoureuse pénitence le pardon de sa faute et les faveurs de la Vierge, à laquelle elle élève un temple. Il en rapproche aussi : El libro de los enœemplos por a. b. c, de Glimente Sanchez, g ccv, (ap. Gayangos, Escritores en prosa anteriorcs al siglo xv, Madrid, Rivadeneyra, 1860 *), et, d'après Liebrecht (/./., p. 498), Wright, Latin Stories, if 110, et César Heisterbach, Illustr. mirac. I, 2, c. 11.
La Vierge intervient encore dans un conte des Gesta llomanorum (éd. Herm. OEsterley, ch. XIII), intitulé : De amore inordinato, qui offre des détails caractéristiques: La veuve d'un puissant empereur aimait tant son fils qu'elle lui fit partager son lit jusqu'à l'âge de 18 ans. Le diable s'en mêlant, elle en eut un enfant mâle qu'elle égorgea ; mais le sang coula sur sa main et y dessina quatre cercles rouges ineffaçables. Elle faisait pénitence et se confessait souvent, mais sans parler de son crime. La Vierge, touchée de ses prières, apparut à son confesseur et lui dit qu'il serait pardonné à la femme coupable si elle faisait des aveux ; d'après le conseil de la Vierge, le con-
* Sur cet ouvrage, voir Homaaia, VII, 481 s<|q.. où M. Morel-Katio a publié, d'après un inauuscrit récemuieut acquis j)ar la Bibliothèque nationale (qo 432 (lu fonds espa^^^nol), la partie do l'ouvrage qui manquait au manuscrit publié par Gayangos.
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fesseur arrache le gant de la dame et voit sur sa main quatre cercles dans le premier desquels étaient dessinés on rouge quatre G, dans le second quatre D, dans le troisième quatre M, et dans le quatrième quatre H, ce qui doit s'interpréter ainsi : Cuin Cecidisti Carne Creata^ Demoni Dedisti Dona Donata, Monstral Manifesta Manus Maculata, Recedit Rubigo Regina Rogata. Alors la pécheresse s'humilie, et meurt pardonnée quelques jours après. Ce conte se retrouve naturellement, traduit en français, dans le Violier des hist, rom.y et Brunet, dans son édition de cet ouvrage, dit avoir lu quelque chose d'analogue dans Vincent de Beauvais [Spéculum historiale, lib. VII, cap. 93). Cf. aussi Wright, Latin Stories, n° 112.
Bientôt l'antique légende spirituelle du moyen-âge, destinée d'abord à enseigner l'ascétisme et la pénitence, prit peu à peu la forme d'un roman, d'une nouvelle ou d'un drame destiné aux plaisirs profanes ou à un enseignement pratique. Et c'est là, ajoute M.d'Ancona', ce qui marque la fin du moyen-âge et des idées qui y dominent, et l'avènement des temps modernes. Ainsi, dans le poème anglais intitulé Sir Degore^, l'inceste est évité avant l'accomplissement du mariage de Degore avec sa mère, parce qu'il lui montre une paire de gants qu elle avait mis dans son berceau en l'exposant, et qu'elle tenait du seigneur inconnu qui lui avait fait violence dans la forêt. De môme l'épée sans pointe qu'il lui a laissée avec les gants sert à Degore à reconnaître son père et empêche qu'il ne le tue ^
2Cf.Wartou, Thehistory of englishpoetry,!, i80;Ellis, Spécimen. Qic, ly 347 ; Utterson, Popular Poetry, I, 117. — Priée, annotant Warton, dit que Degore doit être une altération de Dégarc ou l'Égaré^ ce qui ferait de ce poème une imitation d'un poème français qui est peut-être Richard li biaus, récemment publié par M. Fœrster, Vienne, A. Hoelder, 1874. Cf. d'Ancona, /./., p. 41.
^ Ce parricide involontaire sur le point d'être accompli par sir Degore, qui lutte contre son père dans la forêt sans le connaître, établit une ressemblance, non avec Grégoire, mais avec Œdipe. Au fond il n'y a ni inceste, ni parricide commis, ce qui montre combien les époques diffèrent et
124 LA léCtEndk d'œdipe dans les tuaditions populaires.
On retrouve ici de plus ce fait, si commun à toutes les époques, d'une princesse otTerte en mariage à celui qui accomplira un grand ex])loit ou rendra un grand service. Dans le conte qui nous occupe, l'exploit consiste à renverser de cheval le père de la princesse, Je roi d'Angleterre. Le seigneur inconnu époiLse la princesse, et tout finit pour le mieux, sans union contre nature et sans pénitence'.
On connaît la nouvelle de Marguerite de Navarre [Heptaméron, XXX) : « Un jeune gentil homme, aagé de qua torze à quinze ans, pensant coucher avec Tune des denjoiselles de sa mère, coucha avec elle-mesme, qui au bout de neuf moys accoucha, du faict de son filz, d'une fille, que douze ou treize ans après ilespousa, ne sachant qu'elle fust sa fille et sa seur, ny elle qu'il fust son père et son frère. » — L'Italien Bandello raconte le même fait, sans avoir connu la nouvelle de Marguerite, qui était morte avant l'impression du livre de Bandello (1549). Nous en dirons autant de G. Brevio, Rime et prose volr/ari^ Uoma, Blado, 1545 ; Novelle, Milano, 1819, nov. IV. Tous trois d'ailleurs donnent l'événement comme certain : les deux premiers le placent sous le règne de Louis XII, à la cour de Jean d'Albret et de Catherine de Navarre ; Brevio, à Venise, quelque temps avant le moment où il écrit. Mais il est difficile d'y croire, étant donné le grand nombre
combien la falalilé antique ou rascétisme du haut moyen -âge ressemblent j)eu à la fantaisie et au goût des aventures merveilleuses des temps postérieurs. l\ s'agit ici certainement d'une œuvre purement laïque. Un autre exemple d'inceste miraculeusement évité, est celui d'Augé et de son fils Télèphe. l'ami de Parthénopée.
* Brunet ( Violier, pag. 197) mentionne, à côté de 5ir Degore^ un autre vieux poème anglais intitulé Sir Eglamour of Artois, dont il donne cette courte analyse : « Un enfant est, avec sa mère, abandonné en pleine mer dans une barque. L'enfant est sauvé et mené à un roi qui est à la chasse, et qui le protège et le crée chevalier. Plus tard, il épouse sa mère sans la connaître, et, instruit de cette déplorable méprise, il l'expie par une rude pénitence. » Le premier inceste manque, comme on voit; mais à part ce détail, cette légende appartient bien au cycle de Grégoire et n'a rien à faire avec le sujet de Sir Degore.
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d'endroits où Ton prétend que ces faits ont eu lieu et les épitaplies variées dont nous avons parlé plus haut. Horac3 Walpole, qui ne connaissait alors, dit-il, ni la nouvelle de Marguerite , ni celle de Bandello , a traité le môme sujet dans son drame de la Mère mystérieuse {Mysterlous mother). Il prétend avoir entendu raconter dans sa première jeunesse qu'una dame demanda conseil à l'archevêque Tillotson sur ce fait qu'elle avait eu une fille de son propre fils, lequel, sans le savoir, venait d'épouser cette même fiUé, dont il était à la fois le père, le frère et le mari. L'archevêque conseilla de laisser en paix les deux innocents, ce qui fut fait. — Cette forme de conte, un peu différente de celle de Grégoire, est assurément la plus commune * : le premier inceste n'a plus lieu entre le frère et la sœur, mais entre la mère et le fils, et la situation des époux reste ignorée par eux, comme dans le fait que l'on trouve relaté dans la Bibliographie des ouvrages relatifs à Vamour, col. 357, d'après le livre intitulé : Usage des romaîis : « Le grand Barrière, la terreur des Turcs, se trouva, sans le savoir, le père et le mari de sa sœur. On laissa leur ignorance aux deux époux, et le fait ne fut révélé qu'après leur mort. »
Nous trouvons un seul inceste (l'inceste coupable) entre le frère et la sœur, et le second inceste (l'inceste innocent) est prévenu, à peu près comme pour Sir Degore, dans le Patranuelo de Jean de Timoneda, écrivain espagnol du XVI* siècle, où apparaît encore le nom de Grégoire, fils de Fabio et de Fabella, sa sœur^ Dans la 23^ nouvelle do Massuccio di Salerno, il n'y a aussi qu'un inceste coupable, cette fois entre la mère et le fils ; mais le récit s'arrête là, et il n'est pas besoin de prévenir un second inceste.
* Cela lient surtout, comme le fait remarquer M. d'Ancona {/./., p. 52), au grand succès qu'a eu, dès sou apparition, le livre de Marguerite de Navarre. Cf. la nouvelle intitulée : La mayor confusion, dans les Succesos y prodigios de amor, de J. Ferez do Montai van, que M. d'Ancona croit cependant indépendante de Marguerite et de Bandello.
^ NovcUstas antcriores a Cervantes, Madrid, Rivadeneyra, 185G, p. 137.
120 LA LÉGENDE DOEDIPE DANS LESCTRADITIONS l'OPULAIUES.
La légende de saint Grégoire a laissé des traces jnsqu'à nos jours dans la littérature populaire^ et dans la tradition orale. Le conte italien en vers des Trois pèlerins (Tre pellegrini) se rattache évidemment au Dit du buef, mais il n'y est pas question de Tétrange punition que Ton sait. Une tradition recueillie en Toscane par le D' Hermann Knust, et publiée par lui dans le Jahrbuch fur roman. Liter. vol. VII, pag. 398 sqq., se rapproche du poème des Trois pèlerins dans sa première partie, mais garde dans la seconde des traces de la légende de Grégoire; car le fds né de l'inceste et devenu le mari de sa propre mère est tiré, comme Grégoire, de la caverne où il faisait pénitence, pour être élu pape, et c'est en cette qualité qu'il absout les coupables auteurs de ses jours*.
Parmi les contes populaires dérivés de la légende de Grégoire, il faut placer assurément le conte serbe publié par Vuk, II, 14 etTalvj, I, 71, et dont M. d'Ancona(/. L, pag. 77) donne un intéressant résumé, dû à M. le professeur Teza, sous le titre de Simone il trovatello (Simon l'enfant trouvé). Quand le poisson, au bout de neuf ans, rapporte la clef des fers qui retiennent Simon dans la prison où l'a mis le vieil abbé, on le trouve assis sur un trône d'or, tenant dans ses mains les saints Évangiles, dont il ne se séparait jamais. Dans une autre version, publiée par Vuk, II, 15, et par Gherard, Vila, I, 226, Simon reste trente ans dans la prison où l'a mis le patriarche Sava; au bout de ce temps, le poisson rapporte la clef; on le trouve mort, et son corps miraculeusement conservé.
Nous voici bien loin de la Vie du pape Grégoire le Grand, que nous avons vue servir de point de départ à tout le cycle. On nous pardonnera d'être entré dans de si longs détails à ce sujet , et surtout d'en avoir emprunté une grande partie au remar(|uable travail de M. d'Ancona : le peu de
1 D'Ancona, /./., pa,^. 63.
^ Ihid., l.l., pag. G9.