CYCLE DE S. GRÉGOIRE OU DE L*L\NOCENT INCESTUEUX
diffusion de cet ouvrage en France nous a décidé à reproduire la plupart des renseignements qu'il renferme, au lieu d'y renvoyer simplement le lecteur; la clarté de notre travail en sera d'autant plus grande.
Maintenant deux questions se posent naturellement : Quels rapports la légende de Grégoire a-t-elle avec la légende d'CEdipe ? Pourquoi a-t-on choisi le nom d'un pape, et d'un saint pape, pour en faire le héros (innocent, il est vrai) de tant de crimes ?
Notons d'abord que la légende de Grégoire, et les contes plus ou moins altérés qui s'y rattachent, semblent n'avoir aucun rapport de dérivation avec la légende d'Œilipe. Grégoire, il est vrai, comme Œdipe, porte la peine de crimes qu'il n'a point voulu commettre ; il semble, comme le dit M. Littré*, que a la légende se prenne aux mots et non aux choses, et qu'après avoir condamné à Tinceste ses deux personnages, l'un par la voix de l'oracle, l'autre par la machination du diable, elle oublie le sombre mystère où elle s'est placée, et pense n'avoir plus devant elle que des volontés humaines et leurs actes. » Mais il y a des différences essentielles : la prédiction qui se réalise, quoiqu'on fasse, et le meurtre du pùre^ font défaut, et en revanche il y a un premier inceste ajouté, dont un des acteurs est coupable. D'ailleurs, le dénouement est tout autre, et c'est là surtout qu'on peut voir combien l'esprit de cette légende estdifTérent de celui du mythe d'Œdipe. ((L'origine de cette légende, dit M. CompiiTelii {E d ipo e la mitologia comparata, pag. 87), est dans l'idée chrétienne de la miséricorde divine et de la rémission des péchés par les mérites du Christ à ceux
< Ilist. de la liltér. française. Il, p. 185. 6« édit.
2 La légende de saint Julien nous otfre un exemple de parricide involontaire, mais (jui n'a non plus rien à faire avec Œdipe. Julien, rentrant subitement chez lui. après avoir fui la maison paternelle pour éviter l'accomplissement dune prédiction, trouve un homme et une femme couchés dans son lit ; il croit à une infidélité de sa femme, et tue son père et sa mère, croyant tuer sa femme et sou amant.
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qui se repentent et avouent leurs fautes'. Cette idée, en établissant qu'il n'y a pas de crime si horrible, de vie humaine si souillée par le péché, qui ne puisse obtenir par un repentir sincère le pardon de la clémence infinie de Dieu, excitait l'imagination et se traduisait en légendes qui peuplaient le paradis de criminels de toute sorte. » Et quels crimes plus horribles que le parricide et l'inceste pouvait-on inventer pour en charger ces coupables, justifiés par le repentir? C'est donc à tort qu'on a voulu voir dans Grégoire un Œdipe chrétien : il n'était point du tout nécessaire de connaître l'histoire d'CEdipe, ni par la tradition, ni par la littérature, pour imaginer les détails que nous trouvons dans la légende chrétienne, x Les conteurs du moyen-âge, dit justement M. Gaston Paris {Revue critique, 1870, I, pag. 413), ne sont pas d'ordinaire assez libres vis-à-vis des originaux qu'ils imitent, pour avoir transformé aussi complètement le récit païen, s'ils l'avaient connu. On est plus porté à chercher à cette histoire une source orientale ; mais, si elle existe, elle n'est pas encore signalée. » M. G. Paris ne semble pas croire à la moindre parenté entre le cycle de Grégoire et celui d'CEdipe, et nous
* (Vest ce que dit clairement le trouvère, au «lébut de la Vie de Grégoire Quant la colpe est oncques plus grande, Tant la deit hom plus reconter, Por Tautre peuple chastier.
Une manière sunt de gent Qui mescreient molt malemeut; Mais s'il tant volent demorer Que cest sermon puissent finer Ue cest seignor dont je vueil dire, n meïsme porront bien dire Que veiremeut, par négligence, Perdent le fruit do pénitence.
Je lur acontorai molt bien.
Certes ne sont cil crestien, Qui tant cuident estrc mesfait Que puis ne puissent, par nul j)lail, De lor péché merci crier ; Por ce u'ont cure d'amender.
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sommes de son avis. M. d'Ancona est moins affirmatif : après avoir dit que l'exposition de Grégoire enfant sur les ilôts semble une réminiscence du mythe de Persée (ce qui est, au fond, admissible) et que la légende chrétienne pourrait être un souvenir confus des deux légendes païennes, il ajoute : « M. Comparetti, {Edipo\eic., pag. 89) dit, en concluant : «Entre ces récits (saint Grégoire, saint Albin, etc.) )) et l'Œdipodée, il n'existe certainement aucun rapport de » dérivation qui soit démontrable ». La démonstration exacte est certainement impossible, mais la relation nous semble évidente.» Déjà Greith {Spicil. vatic, pag. 155) avait soutenu la parenté des deux cycles. Cholevius (toc/j. der dentsrhen Poésie, I, 167) croit que les poèmes qui racontent des incestes ne proviennent ni d'une réminiscence de la fable d'Œdipe, ni du zèle pour la religion, mais plutôt des fantaisies d'imaginations déréglées qui se faisaient un jeu d'inventer des aUiances contre nature et énigmatiques^ et il rappelle les paroles de Myrrha dans Ovide*. Cela ne saurait, il nous semble, expliquer la diffusion extraordinaire de la légende au moyen-âge et dans les temps modernes, et il est à craindre que les préjugés de l'auteur contre la religion catholique n'aient influencé son jugement.
Je ne serais point éloigné, pour ma part, d'adopter l'opinion de M. d'Ancona, qui propose d'admettre que la légende s'est d'abord manifestée sans qu'il y fut fait mention d'un héros quelconque, et qu'on y a plus tard ajouté le nom d'un pape et le fait de l'élévation du coupable au souverain pontificat, pour mieux démontrer la grandeur de la miséricorde divine qui se plaît à élever les humbles, le pouvoir de la pénitence, et en même temps la fragilité de la nature humaine. Le pape choisi a été saint Grégoire, à cause de sa haute réputation de vertu, et aussi en souve-
* Cf. ce qui a été dit plus haut à propos de l'épitaphe que Mono rattache aux énigmes généalogiques.
2 Sur Myrrha, voir Ovide, Métamorphoses, X, 7 ; Art d'aimer I, 235-0 ; Remède d'amour, v. 99-100, et Daute, Infern., 30.
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nir de la résistance qu'il opposa à son ëleclionV Greith suppose, non sans quelque vraisemblance, que les efforts heureux de Grégoire YII, un grand pape aussi, pour réprimer les abus qui s'étaient glissés dans le mariage au xi* siècle [Jiœresis inceshcosorum) et les alliances à un degré prohibé, n'ont pas été sans influence sur le choix du nom de Grégoire. L'éloignement suffisant de l'Italie du pays où s'est développée la légende (je veux parler de la France du Nord), devait favoriser cette confusion entre deux papes de môme nom et d'une renommée pres(|ue égale. (Cf. Gervinus, Gcsch. der deutscli. Dichl. I, 363.) Mais Greith a tort de croire à une tiansformation du mythe d'Œdipe d'après les idées chrétiennes. Ce qui est certain, c'est que la légende n'a pas pris naissance en Italie ; elle n'est, en effet, rapportée ni par les historiens ni par les légendaires, et ne se trouve pas môme dans la Légende dorée\ dont l'auteur pourtant ne sepi({ue guère de critique. La forme plus laïque et presque chevaleresque qu'elle y a prise indique une transmission orale, qui a rendu possibles la disparition du nom de Grégoire et l'altération de certains détails.
> D'après Jacques de Varaggio et d'aulres légendaires, il serait parti de Rome, caché dans ua toimoau, pour se réfugier dans une caverne an fond d'une forêt ; mais une colonne de feu descendue du ciel guida les mes>agers et lit découvrir sa retraite.