‹ La légende d'Oedipe [microform], étudiée dans l'antiquité, au moyen-âge et dans les temps modernes, en particulier dans le Roman de Thèbes;Chapitre 30 sur 94 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Dans la première partie de cette étude, nous avons vu la légende thébaine se constituer, puis, par des additions et dos transformations successives dues à l'inépuisable variété de l'esprit grec et à la nécessité de renouveler et de rajeunir un sujet épuisé, arriver avec Slace et Sénèque à son plus complet développement. Ces deux poètes même montrent, par la façon stérile dont ils ont traité la matière épique et tragique qu'ils avaient à leur disposition, que la légende ne pouvait plus désormais revêtir de nouvelles formes, à moins de passer dans un milieu absolument nouveau. C'est ce qui arriva lorsque, à la suite des convulsions qui ruinèrent le monde romain, une société nouvelle se forma lentement par la fusion des divers éléments barbares et des restes épars de la vieille civilisation latine. L'antique légende résista à ces grands changements, mais elle subit une transformation radicale, et l'œuvre raffinée du poète ami de Domitien reparut au jour, je ne dirai point défigurée (car je ne crois pas que les mêmes beautés conviennent à toutes les époques), mais complètement renouvelée et brillante d'une nouvelle jeunesse. Le Roman de Tlièbes fut le moule dans lequel la légende se conserva pendant quatre siècles dans toute sa robuste vigueur, pour faire plus tard de nouveau place à la forme antique rajeunie par le génie littéraire de la Renaissance. Mais il ne faut pas croire que, depuis la fin du monde romain jusqu'au milieu du xii' siècle, époque où fut composé le Roman de Tlièbes. la légende ait subi une éclipse de huit siècles, et n'ait reparu au jour qu'avec l'œuvre du

^"^^ I-K IlOMAN DE THÈBES.

trouvèro qui lui donna la forme laïque e^, populaire. Nous avons déjà vu que, dans les contes populaires, elle s'était perpétuée jusqu'à nos jours sous des formes multiples; nous allons voir maintenant que la tradition classique ne fut jamais réellement perdue au moyen-âge, et qu'en particulier l'œuvre de Stace qui, pour cette époque, représente à peu près seule la légende sous sa forme littéraire, y fut longtemps tenue en haute estime. Quel(pjes considérations générales sont ici nécessaires.

Section I.

Stace et les traditions classiques au moycn-thjG.

Les œuvres de l'antiquité n'ont jamais cessé d'être lues et étudiées au moyen-âge. Malgré l'antagonisme qui existait entre ses doctrines et celles du christianisme, malgré les efforts de certains évoques pour détourner les fidèles de ces études, elles n'en continuèrent pas moins à avoir leur place marquée dans les écoles ; mais on leur fit la plus petite part possihle En effet, l'esprit chrétien, mettant en première ligne le salut de l'âme, ne devait point encourager ce qui ne tendait pas directement à ce but. Ce qui sauva les lettres latines, ce fut cette circonstance que, le latin étant devenu la langue de l'Église, il fallait nécessairement l'étudier, et Tétudier dans les modèles classiques. Mais on s'efforçait de chasser, au sortir de l'école, ces souvenirs païens qui souvent venaient importuner les âmes timorées S et de ne se servir que dans un but pieux de la langue que l'on empruntait au paganisme. Il y avait, il est vrai, quelques exceptions, et l'on cite certains

' Ainsi saint Augustin {De Civitate Dei, I. 3) so plaint de ce que los enfants, a force de lire Virgile, ne peuvent plus chasser ses vers de leur mémoire ; et l'ermite Gassien cherchait en vain un remède aux distractions contmuelles que ses souvenirs païens lui apportaient dans ses méditations (Gassien, Coll. XIV, 12 et 13).

STACE ET LES TRADITIONS CLASSIQUES AU MOYEN-AGE. l3o

hommes, comme saint Anselme et Loup de Ferrières, qui se faisaient gloire de la connaissance qu'ils avaient de l'antiquité ; mais la plupart en avaient honte, et ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que ceux qui se répandent le plus en invectives contre la lecture des auteurs profanes sont ceux qui montrent dans leurs écrits la connaissance la plus profonde de l'antiquité et qui lui doivent le plus, de sorte que ces attaques peuvent être considérées comme de vaines déclamations. Gassiodore [Instit. divin., c. 28) nous semble donner une idée exacte de l'attitude du clergé au moyen-âge à regard des lettres profanes. Il approuve, il est vrai, l'étude des anciens, en s'appuyant sur Fexemple de Moïse, qui fut instruit dans toutes les sciences des Égyptiens, mais il a soin de recommander à ses moines d'en user modérément, car ce n'est point là, dit-il, que repose Tespérance de notre salut, et nous devons demander au Père des lumières de nous donner par ce moyen la science profitable et salutaire ' .

En somme, l'antiquité ne cessa d'être étudiée dans les écoles : je parle de l'antiquité latine, car l'antiquité grecque n'était accessible que dans des traductions latines. Homère lui-même, quoique souvent mentionné, n'était point connu directement', et l'on sait que Darès, Dictys, ou le faux Pindare, ont seuls fait connaître au moyen-âge la guerre de Troie. On a souvent répété que les moines avaient passé leur vie à gratter des parchemins contenant les œuvres classiques, pour mettre à la place des textes sacrés. Le contraire est tout aussi vrai, et Ton rencontre

i Sciamus tamen non in solis litteris positam esse prudentiam, sed sapientiam dare Deum unicuique prout vult;... si taincn, divina gratia suffragunte, notitia ipsarum rerum sobrie ac rationabilitcr inquiratur, non ut in ipsis îiabeamus spem provectus nostri, sed per ipsa transeuntcs desideremus nobis a pâtre luminum i)roficuam salutaremque sapientiam dcbere concedi (Gassiod.,/n6<îf. div., c. 28).

2 Voir plus loin (p. 147) les vers du xiii» siècle qui le montrent clairement. L'Homère que connaissait le moyen-àge n'était autre que le faux Pindare.

It

souvent, dit M. Gomparetti ^ des textes profanes transcrits dans des palimpsestes où figuraient d'abord des textes sacrés. Ainsi, le moyen-âge étudiait l'antiquité, mais il n'en possédait pas le sens. Les clercs n'en voyaient que l'extérieur, ils l'admiraient par tradition, sans la comprendre. Même alors que le grand mouvement philosophique de la scholastique eut commencé à donner une petite place à la raison à côté de la foi, la résistance du clergé l'empêcha de produire immédiatement ses fruits. Ce ne fut que plus tard que l'esprit laïque, se développant pou à peu, envahit lentement la société et aboutit enfin à la Renaissance. Au moyen-age, un côté seulement des œuvres païennes pouvait être goûté, et le fut en efi'et : c'était le côté moral ; le côté esthétique échappait complètement aux clercs, (pii d'ailleurs se faisaient scrupule de chercher des distractions purement profanes et voulaient être édifiés, même en s'amusant. La Bible était pour eux le livre par excellence ; après, mais bien loin, venaient Virgile et les autres grands poètes latins qui servaient à l'enseignement; et Testime littéraire qu'on avait pour eux était bien différente de la vénération religieuse qu'on avait pour les livres saints. M. Gomparetti, dont le beau livre sur Virgile au moyenâge a jeté une si vive lumière sur la question dont nous nous occupons, voit dans la diffusion de la nouvelle poésie religieuse du moyen-âge un des principaux obstacles à riutelligence de la poésie antique, dont la forme seule survivait, ce Pour comprendre pleinement, dit-il, une poésie essentiellement différente de celle qui est propre au temps où l'on vit, il faut que l'esprit soit doué d'une puissance spéculative qui l'élève dans une région plus haute, d'où il [Hiisse embrasser exactement les phases et les formes de l'activité humaine ; il faut une gymnastique spéciale du goût qui le rende assez raffiné pour pouvoir sentir, beaucoup plus qu'il n'en avait l'habitude, les phénomènes vul-

«Taires de la vie dans le milieu où il sa trouve.» Et c'est ce que seuls les hommes de la Renaissance pouvaient faire. Gomment y sont-ils arrivés? M. Gomparetti' nous l'explique avec beaucoup de finesse, en établissant la distinction entre le monde des clercs et le monde des laïques. Nous reproduirons ici les principales idées exposées dans son travail, en les modifiant e*: les complétant, s'il y a lieu. Le moyen-âge présente deux aspects distincts : le moyenâge latin, qui a plus de rapports avec l'antiquité, et le moyen-âge vulgaire (c'est-à-dire de langue vulgaire), qui a sa raison d'être dans les éléments nouveaux introduits dans la société et rompt avec la tradition. Les clercs et les laïques se mêlent dans les deux sens, mais pas assez pour ne pas maintenir la prépondérance de l'élément d'où ils sont sortis, jusqu'au moment où le triomphe de l'élément laïque, à la Renaissance, se manifeste dans la culture et la vie intellectuelle. Dans la première période, où domine l'élément clérical, l'antiquité est étudiée, mais à contre-sens ; les clercs y cherchent ce qui ne s'y trouve pas, et ne la voient qu'à travers de pédants commentaires qui, au heu de l'éclaircir, l'obscurcissent. M. Gomparetti n'admet pas la prétendue Renaissance de Gharlemagne, à qui il reproche, un peu sévèrement peut-être, de n'avoir point su se dégager de l'influence cléricale et de n'avoir point employé sa puissante influence au profit de Tesprit laïque. Jusque-là, c est le latin qui règne en maître; mais bientôt la raison commence à s'émanciper, et les langues vulgaires, après s'être longtemps cachées dans l'ombre de la culture classique, comme un ruisseau qui se dissimule sous le sol, apparaissent dans leur naïve et fraîche simplicité, et se manifestent à la fois par des gloses ou des traductions d'auteurs anciens et par des productions inspirées par le sentiment national et indépendantes de la tradition classique. Et ce réveil de l'esprit laïque fut si vif, qu'il séduisit même les clercs, qui no

*■ Virgilio ml medio evo,l, 114.

Virgilio nel medio evo, I, 13.

pouvaient lutter contre cet entraînement patriotique, et nous les voyons figurer parmi les plus anciens auteurs ou copistes de poèmes populaires, soit latins, soit de langue vulgaire. Il en résulta que la poésie populaire, laïque par son essence, resta telle, mùme lorsque les clercs contribuèrent à la [iroduire, et que ceux-ci, en prenant part à ce mouvement, se firent les instruments inconscients du progrès, et contribuèrent à assurer la victoire de ceux qu'ils considéraient comme de véritables ennemis*. Ainsi se fit le rapprochement entre les clercs et les laïques, qui devaient finir par triompher complètement à la Renaissance.

1 Une iascriptioQ qui se trouve daas Téglise de Saiot-Martin de Worms prouve clairement cet antagonisme :

Gum mare siccatur et dœmon ad astra levatur, Tune primo iaicus fit clero fidus amicus.

(Citée par M. Comparetti, I, p. 243).

Le dédain des clercs pour les laïques et pour leur ignorance de l'antiquité se manifeste en cent endroits dans les poèmes du moyen-âge. Nous en trouvons un exemple au début même du fîoman de Tfièbes (ms. A) :

Conter vous voel d'antive estore Que li clerc tiennent en memore ;

11 le list tout selonc la létro,

Dont lai no se vent entremétre,

Et por chou fu li romans lais

Que nol saroit hon ki fiist lais.

Cependant lo trouvère, tout en déclarant hautement qu'un clerc seul pouvait traiter un pareil sujet, ne le destine pas uniquement aux clercs : il admet aussi les chevaliers à l'entendre, mais il exclut la foule :

Or s'en aillent de tous mestiers.

Se il n'est clers ou chevaliers ;

Car ausi pueent escouter

Gomme li asnes aharper.

Citons encore, d'après M. Comparetti, ces vers tirés de poésies populaires latines dues à des poètes errants :

iEstimetur autem Iaicus ut brutus,

Nam ad artem surdus est et mutus.

Et encore î

Litteralos convocat decus virginale,

Laicorum exécrât pectus bestiale.

Cf. Ilubatsch, Die laleinischen Vagantenlieder des Miltelallers (Gorhtz, 1870), pag. 22.

(( Qu'importe que ces premiers essais, dit M. G. Boissier, dans son compte-rendu de l'ouvrage de M. Comparetti, paraissent souvent médiocres et grossiers ? Avec eux le sentiment de la vérité et de la vie rentre dans la littérature. Les yeux sont désormais ouverts, et quand l'esprit ainsi renouvelé et remis en possession de lui-même reviendra aux écrivains antiques, il les jugera librement, il les verra comme ils sont et en sentira les beautés. Ce n'est donc pas des écoles que ce renouvellement est sorli : plus on y étudiait l'antiquité, moins on y arrivait à la comprendre, et il semble qu'on s'éloignait d*elle par les efforts mêmes qu'on faisait pour s'en rapprocher. Ce qui enarenduTintelligence, dit M. Comparetti, c'est cette émancipation ou plutôt cette sécularisation des esprits qui se révèle par la création de la poésie populaire, et Ton peut dire qu'elle est vraiment l'aurore de la Renaissance*. » L'emploi du latin selon les formes classiques ne pouvait conduire qu'à l'immobilité. « Ce qui le prouve, dit M. C. , c'est la différence d'originalité et de génie artistique qui se manifeste dans un même homme, Dante ou tout autre, selon qu'il écrit en latin ou en langue vulgaire. » En effet, personne n'a compris Virgile aussi bien que Dante, et cela tient à ce qu'il était lui-même poète en même temps que lettré, a Ce qui distingue Dante de tous les autres savants de son temps, c'est que la spéculation scientifique se marie en lui à la poésie, et en particulier à cette poésie populaire dont les autres savants la tenaient soigneusement séparée, ne considérant les langues vulgaires que comme destinées à rendre les idées populaires. Aussi Dante, qui par ses études était un véritable clerc, est pourtant resté laïque, non-seulement d'état, mais de sentiment, d'opinion et de tendance, et il n'y a pas d'écrivain au moyen-âge chez qui la science soit devenue aussi nettement laïque. Mais l'on sent que Tidiome vulgaire et la productivité laïque se sont élevés chez

^ Ikvue des Deux-Mondes, U'^ février 1877 ; cf. Comparetti, /. /., I, ch,

lui de riiumblo sphère du domaine populaire à l'art véritable et à ractivité scientiflque'.))

Mais revenons au moyen-âge. Nous avons déjà dit qu'il ne pouvait comprendre Tantiquité et indiqué les principales causes de cette impuissance, a Ce qui manque aux hommes de ce temps-là, dit justement M. Auberlin^, ce n'est pas la connaissance, c'est l'intelligence de l'antiquité. Ils ont en main les textes, ils n'ont pas le sentiment de la valeur des chefs-d'œuvre. Deux choses se dérobent aux lecteurs, aux imitateurs des poèmes antiques et leur échappent absolument : l'âme et le génie du poète. L'art supérieur, la beauté idéale, comme un rayon captif dans un milieu obscur, s'enlaidit et se déforme en traversant ces esprits étroits, sans délicatesse, qu'une éducation incomplète et grossière n'a tirés qu'à moitié d'une longue barbarie. Si Homère eût été connu, on ne l'aurait ni mieux apprécié, ni plus habilement imité que Virgile.» C'est au xiie siècle que se manifesta, tout d'abord en France, ce retour de la poésie chevaleresque, d'origine tout à fait populaire, vers la culture et la tradition classique. Ainsi, nous voyons les poètes errants composer des poésies latines rhythmiques d'inspiration purement populaire, et montrer cependant le plus profond mépris pour les laïques et pour tous ceux qui n'appartenaient point à l'école. Ces rapports suivis entre clercs et laïques rendirent dès-lors familiers à la littérature populaire les noms et les choses de l'antiquité, qu'elle s'exprimât en latin ou en langue vulgaire. Il en résulta que l'antiquité, transportée dans un milieu hétérogène, subit une nouvelle transformation en passant dans la littérature romanesque, comme elle en avait subi une première dans les écoles ; et l'influence du milieu fut si forte, que la forme littéraire et les formules poétiques furent totalement transformées, aussi bien que

» Coinparelti l.L, I, ch. XIV, p. 257-8.

'^ Histoire de la langue et de la liUérature française au inoyen-âge (Paris. Beliu. 1876. in-8o).

la langue, sans (jue personne s'aperçût d'un changement si radical' . Alors on peignit des barons du xije siècle, tout en croyant représenter des Troyens, des Grecs ou des Romains. C'est alors que Benoît de Sainte-More compose d'abord YEncaSj puis le Roman de Troie, et un trouvère anonyme le Roman de Tlièbes, parcourant ainsi à eux deux tout le cycle des origines de Rome; c'est alors que Jacques Forest traduit la Pharsale de Lucain et y ajoute une suite dans son Roman de Jules César; c'est alors que Lambert le Court et Alexandre de Bernay écrivent le Roman d'Alexandre, et que la Bible et les Métamorphoses d'Ovide fournissent la matière d'un grand nombre de poèmes dont une partie seulement nous a été conservée. Dans tout le cycle de Rome la Grant, comme dit Jean Bodel^ c'est le même procédé employé : partout les mœurs féodales, les coutumes, la religion, la manière de s'habiller et de combattre du xiie siècle sont régulièrement substituées aux mœurs et aux coutumes des anciens ; et ce n'est pas, répétons-le, un système, c'est un entraînement irréfléchi et inconscient qui montre au trouvère l'antiquité comme à travers un voile qui en altérerait les contours et en changerait les couleurs.

On l'a dit avec raison, c( le moyen-âge est un grand enfant qui, comme tous les enfants, demande sans cesse qu'on lui conte de nouvelles histoires^». Aussi à celle époque, où l'imagination est extraordinairement développée et où domine l'amour du merveilleux, on va chercher partout des sujets, pourvu qu'ils intéressent, et l'antiquité fournit son contingent de matériaux qui sont accommodés sans efl'ort aux idées du temps, (c Ce que nous appelons travestissement, dit M. Comparetti % ne semblait pas tel à

1 Cf. Gomparetti, loc. laud., I, pag. 249-50.

2 Ne sont que trois matéres a nul homme entendant, De France, de Bretagne et de Rome la Grant. 5 Joly, Benoit de Sainte-More et le Roman de Troie, in Mém de la Soc. des Anliq. de Norm., toin. XXVII, pag. 5;].

' Loc. laud., IT, p. 5 .

cette époque; ce n'était en réalité que la réduction en formules de la manière naïve dont on comprenait généralement ces faits. Tous ces sujets différents, quelle que fût leur origine, prenaient bientôt le môme aspect , et comme on faisait peu d'efforts pour s'abstraire des idées de la vie présente sur les(j[uclles s'appuyait l'œuvre de l'imagination, elle revenait sans cesse à des types déterminés et toujours les mômes, malgré les changements des lieux , des noms ou des événements ». C'est ainsi que le moyen-âge s'empara de tout ce qui pouvait l'intéresser dans l'antiquité, c'est-à-dire de tout sujet qui présentait des aventures merveilleuses, des entreprises héroïques ou guerrières, ou dos histoires d'amour.

Après la guerre de Troie et la légende troyenne do la fondation de Rome, que devait rechercher de préférence, par patriotisme, un peuple qui se vantait de descendre des Troyens fugitifs, un des sujets les plus intéressants pour le XII® siècle était certainement la légende d'CEdipe et l'histoire de la destruction de Tlièbes. Le moyen-âge, qui affectionnait l'ordre chronologique, avait naturellement soudé à la guerre de Thèbes l'histoire de Laïus et d'CEdipe, quoiqu'elle ne figurât que par allusion dans l'exposition de la Tfiébaïde do Stace; et le Roman de Thèbes^ qui suit, comme nous le verrons * , une source latine dérivée en partie seulement de la Thébaïde, consacre à Laïus et à Œdipe plus de 900 vers. Et le trouvère ne se dissimule pas que c'est là une addition au véritable sujet, puisque, après avoir déclaré qu'il va raconter la geste des deux frères, il s'interrompt pour dire :

Des ij frères or en présent

Ne parlerai plus longement;

Car ma raison voel commencier,

Et de lor2 aioel voel traitier. (v. 45-48)

Et après avoir raconté la naissance d'Œdipe, l'aventure

1 Voir Sect. IV.

Ms. loiir.

du Sphinx et la reconnaissance , il passe à la malédiction d'CEdipe, qui forme le début du poëme de Stace , et revient aux deux frères par cette transition :

Mais or laissons du roi ester,

De ses fius fait bien a parler; (v. 957-8)

transition bien inutile, si ce qui précède n'avait point été considéré comme un hors-d' œuvre, puisqu'il vient de parler du peu de respect des fils pour leur père aveugle. Pourquoi d'ailleurs s'étonnerait-on de voir le trouvère mettre en tôte de la guerre de Thèbes son préambule naturel ? La légende d'Œdipe étant une véritable aventure, et une aventure merveilleuse, devait à ce titre intéresser au plus haut point le moyen-âge. Elle a certainement été populaire, môme sous sa forme classique, puisqu'une ancienne poésie latine nous montre Œdipe se lamentant sur le corps de ses fils. Nous donnons ici cette pièce d'après le texte publié par M. Éd. du Méril* [Poésies popul. lat. inéd. du moyen^dge, pag. 310).

1 Diri patris infaustapignora, Aille or tus damnati tempora, Quia vestra sic jacent corpora, Mea dolent introrsus pectora.

2 Fessus luctu, confectus senio, Gressu tumens labante venio ; Quam siiiistro sim uatus genio NuUo capi potest iugenio.

3 Gur fluxerunt a viro semina Ex quibus me concepit femina?

Infernalis me regni numina Produxerunt in vitae limina.

4 Si me nunquam vidisset oculus, Hic in pace vixisset populus ;

Si clausisset hsec membra tumulus, Hic malorum non esset cumulus.

0 [h] ! in guanto dolore senui !

Hanc aniiuam plus justo tenui ;

1 BiblioUièque do Berlin, in-fo, n» 34 (xiii^ siècle), f^ 113

Viri fortes et bello streiuii, Quam iiefaiida vos nocte genui !

6 Abantiqua rerum congerie, Ciim pugnarent rudes materiae, Fuit moles lui jus miseriae Ordinata fatoruin série.

7 Cura infelix me pater gemiit, Tliisiphoiie non illud rcnuil; Alimenta dum mater prœbuit, Fernim mihi parare debiiit.

8 Incestavi matris cubilia, Vibrans ferrum per patris ilia.

Q'iis bominum inter tôt mil[l]ia Perpetravit unquam similia?

9 Turpis fama Tbebani germinis MiHuli sonat diffusa terminis ; Quadrifidi terrarum liminis Tangit metas vox nos tri criminis.

10 Me infami rerum luxuria Infernalis fœdavit furia ; Si deorum me odit curia, Gonfiteor, non est injuria.

1 1 Me oderunt rêvera Superi, Patentibus hoc signis comperi ; Umbram sontem istius miseri Abhorrebunt etiam Inferi.

12 Scelus meum dat famœ pabula, De me sonat per orbem fabula, In patenti locatum spécula Referetur crimen per ssecula.

13 Solatio levantur caeteri :

Gonsolator, me solum prœteri ; Necesse est me luctu deteri ; 0[h] ! utinam nil possem fieri !

14 Nomen meum transcendit Gargara, Me Rhodope, me narrant Ysmara, De me Syrtis miratur barbara, Scelus meum abhorrent Tartara.

15 0[h] î quam maie servasti, lilii, Gonstitutas vices exilii !

Garo nitens ad instar lilii, Quid de vobis sumam consilii ?

STAGE ET LES TRADITIOxXS CLASSIQUES AU MOYEN-AGE. 143

16 Si pudore carerent aspera, Minus esset sors nostra misera ; Sed pudenda Thebarum scelera Mare clamât, tellus ac sidéra.

17 Quod dolore nunquam def(f)icio.

Ex inuato procedit vitio ; Gravi demum pressus exitio, Mortis horam jam solum nescio.

18 Gordis mei vulnus aperui, Quando mihi oculos erui ; Supplicium passus quod merui, Meum jure regnum deserui.

19 Parentelae oblitus celebris,

In cisternœ me clausi tenebris ; Instar agens nenise funebris In maerore vixi ac tenebris.

20 Ibi digna3 indulgens domui, Meum virus in vos evomui, Ut gladium linguam exacui, Imprecansque vobis non tacui.

21 Quod petebat vox detestabilis Implectrati deorum stabilis* ; Gruciatus est ineffabilis

Quem patimur, gens miserabilis.

Le vif repentir que manifeste ici Œdipe de ses imprécations contre ses fils, les tendres expressions dont il se sert en leur parlant (V. str. 5 et 15), nous semblent porter l'empreinte de la foi chrétienne, et indiquer comme l'auteur de ces stances soit un clerc, soit un de ces poètes errants dont nous avons parlé plus haut*, et qui, quoique laïques par état, se distinguaient fièrement des laïques qui ne sortaient point de l'école et se donnaient le nom de clercs.

En dehors de l'intérêt que présentait la légende, un autre motif a pu porter l'auteur du Roman de Thèhes à choi-

^ Ce vers est inintelligible, même en corrigeant implectrati en impetravit, comme le propose M. Du Méril.

2 C'est à eux que nous devons eu particulier la riche et curieuse poésie rhythmique à laquelle les Italiens ont donné le nom de goliardique.

ï^'4 LE ROMAN DE THÈBES.

sir ce sujet, c'est la grande renommée que Stace avait conquise au moyen-âge. De même que Virgile, il n'avait jamais cessé d'être étudié comme un des maîtres de l'art. Gerbert, à l'exemple des rhéteurs do Rome, voulant enseigner la rhétorique à ses élèves, leur recommande la lecture des poètes, et en particulier celle de Virgile et de Stace. On trouve la Thébaide dans toutes les bibliothèques importantes du moyen-âge : dans celle de la cathédrale de Rochester, au x' siècle ' (Voir Warton, S tory of english poGtnj) ; dans celle du fameux monastère de Pomposa, en Italie, dont le catalogue a été rédigé au xi' siècle ; dans celle de Richard de Furnival, au xiii« 2; dans celle du pape Nicolas V (xv" siècle), qui était, comme on sait, toute composée d'auteurs profanes', etc. Sulpice Sévère {Dial. III) nous apprend que, de son temps, on étudiait Stace dans les écoles ; Priscien et Eutychès son disciple, Valérius Probus, le scholiaste d'PIorace, Servius, Boèce, Isidore, Ennodius, le citent ; Sidoine Apollinaire en fait un grand éloge * et l'imite souvent; Gapitolinus {Vie des trois Gordiens) le place dans son estime immédiatement après Virgile; TertuUien reproduit ses expressions en maint endroit ; l'auteur du Pange lingua^ Glaudianus Maraertus, reconnaît en lui un poète doublé d'un philosophe; Glaudien, le poète courtisan, cherche h marcher sur les traces de l'humble disciple de Virgile, et l'imite d'une façon si persistante qu'il mérite bien l'épithète que lui a décernée Barth, de ce perpétuel

* Le manuscrit se trouve aujourd'hui au Brilish Muséum.

2 Voir sa Biblionomia, encore manuscrite, à la bibliothèque de la Sor-

bonne. Stace y est placé immédiatement après Virgile : Tabula X Pa-

pinii Statu libri Thebaïdos et Achilleïdos, in 1 vol.

^ Le catalogue en a été publié dans VArchivio storico, 3'"« série, t. III, l (ISOG), p. 207 sqq.

•* Garm. IX, ad Magnum Fdicem.

Non quod Papinius tuus meusque Inter Labdacios sonat furores ; Aut cum forte podum minore rhythmo Pingit gemmea prata Sylvularum, etc.

imitateur de Stace' »•, Némésien, dans sa première Églogue', imite la fin de la Théhaïde, et Gorippe, dans sa Johannide, rappelant les souffrances endurées par l'armée d'Adraste, semble également avoir pris Stace pour modèle ^

Plus tard, en plein moyen-âge, Giraud le Gambrien, dans la préface de sa Topographia Hibernias, en citera expressément deux vers : ce Gonsideranti mihi quam brevis et fluxa sit vita quam ducimus, eorum praeclara fuisse videtur intentio, quibus fuit curae egregium aliquod memoriale mundo relinquere, famamque sui perlongam facere, et momentaneam istam saltem memoria vivere post vitam. Unde in egregiis legitur Poetarum Ubris :

Denique si quis adhuc prœtendit nubita, livor Occidet et merito post me referenlur honores. »

Et il s'exprime à peu près de même dans la préface de son Itinerarium Cambriœ.

Mais Giraud n'est point le seul qui, vivant loin de l'Italie, connaisse cependant les poèmes de Stace, à l'époque où les lettres classiques avaient une existence si chétive. En pleine barbarie, et dans des pays où l'on ne pouvait guère le soupçonner, nous voyons Stace connu et cité avec éloge, llelmold, que l'on regarde comme le père de l'histoire des peuples du nord de l'Europe (xif siècle), nous apprend, dans sa Chronique des Slaves, 1. 1, ch. 43, que VAchilleïde était étudiée parmi ces peuples à demi-barbares : « Qua-

1 Voir les nombreux exemples réunis par Gessner, le savant éditeur de Glaudien, et, pour les imitations de Stace en général, la thèse latine récemment publiée par M. Lehanneur (De P. Papinii Slatii vita et operibus quœUiones. La Rochelle, Siret, 1878). que nous avons connue trop tard pour pouvoir profiter, comme nous l'aurions désiré, des renseignements

nouveaux qu'elle fournit.

2 Namque hic in silvis praesens tibi fama benignum Stravit iter, rumpens livoris nubila plena.

3 Danaum Thebanos inclita campos

Agmina cum peterent, siccatos numine Bacchi. Expavere lacus, fontesque et tlumiua ductor Adrastus latis sitiens quaîsivit in arvis. {Johannid., 305 -. cf. Stace, Théb. IV, 699 sqq. et 711-735.)

1^^ LE nOMAN DE THÉBES.

dam (lie, multis arbitris coram positis, interrogavit Vicelinum in scliolis positus quid legisset. Illo perhibente se Statii libros Achilleïdos légère , consequenter requisivit quae esset materia Statii ».

Plus près de nous, Etienne, évêque de Tournai (fin du xii** siècle), cite, en se les appliquant, les vers do la fin de la Thébaïde par lesquels Stace se reconnaît disciple de Virgile : a Divinam ejus responsionem, dit-il dans sa V" Lettre, ut Thebaïs ^Eneida, longe sequor, et vestigia sempcr adoro», ce qui montre, ajoute Barth qui reproduit ce passage d'Etienne (Animadv, in Stat. Theb.XU, 815), que cette œuvre remarquable était en honneur au milieu môme de la barbarie. Au xi' siècle, Aymoin {De gestls FrancoruTii, 1. IV, cl) met dans la bouche du roi Glothaire s'adressant à Brunehaut les deux premiers vers du poème, dont se sert également l'auteur de la Chronique éditée par M. Freber (p. 92). Saint Bernard, au chap. Vlll de son livre De conversione ad clericos, reproduit le teneo longumque tenebo d'Etéocle refusant de rendre le trône à son frère {Théb, II, 429). Guillaume le Breton qui, dans sa Philippide, se contante de dire de Lucain qu'il était passionné pour la gloire, fait le plus grand éloge de Stace :

Aiit qui tam sapido TlicbaUa carminé scripsit, Ut queat ad plénum digiio memoraro relatu Tôt victos hostes, lot bella, tôt obsidioaos, etc.

(Philipp., initio.)

Pierre Maurice, abbé de Gluny, le met au nombre des grands poètes philosophes^ :

Vos 0 prœcipui cultores Philosophiœ, Quos eadem propriis educat in laribus,

' Il y aurait lieu do s'ôtoimcr de ne point voir figurer Stace parmi les vingt maître.^ clercs mentionnés dans le petit poème moral qu'on trouve en t.He du manuscrit do la Hibliothôqne nationale, fs. fr. 12i71, dont la notice a été donnée dans VAlewis de M. Gaston Paris, p. 207 sqq.; mais il faut remanjucr que. tout en annonçant vin-t philosophes, l'auteur n'en énumùro que <iix-lmit, ce qui permet do croire que le scribe a oublié deux vers, dans lesquels fi^^urait sans doute le nom de Stace.

Ejus VOS, inquam, pasti potique papilla,

Quos proprio stadiis imbuit ore sacris, Naso, Flacce, Marc, Stati, Lucane, Boëthi,

Et quicumque tuum carminé comis opus ; llujus livoris vos taugere mucro miuatur,

Hic et de vestro cogitât exitio ; Vos etenim Isedit, qui lîfidere non tiraet illum

Quem vobis socium Galliopa^a dédit*.

Stace est mentionné même par les auteurs de Clmmiques : Hermann de Reichenau (Contractus), Honorius d'Autun, Guillaume de Poitiers {Histoire des Normands), Cosme de Vva^ue {Histoire de Bohême), d'autres encore. Wippon^ dans son Panégyrique à l'empereur Henri III, fait ainsi parler sa muse :

Ex nostris monitis callebat Statius auctor Thebauos javenes miseris discernere flammis,

faisant allusion aux flammes qui se divisèrent sur le bûcher des deux frères. Hugues de Trimberg (xiii' siècle) donne à Stace le premier rang après Virgile, dans des vers intéressants qui nous montrent exactement quelle connaissance d'Homère avait le moyen-âge :

Sequitur in ordine Statium Homerus

Qui nunc usitatus est, sed non ille verus ;

Nam ille Grœcus exstitit grœceque scribebat,

Sequentemque Vergilium iîîîiieidos habebat,

Qui principalis exstitit poeta Latinorum.

Sic et Homerus claruit in studiis Grœcorum ;

Hic itaque Vergilium praecedere deberet,

Si latine quispiam hunceditum haberet.

Sed apud Gra3C0s remanens nondum est translatas ;

Hinc minorilocus est hic Homero datus,

Quem Pindarus philosophus fertiir transtulisse

Latinisque doctoribus in metrum convertisse.

* Vers cités par Ikrth, Adversariorum commcnlariorum lihri LX, antiquilatis tam gentilts quam christianat monument is illusirati. Franclort, lG2i, in-fï, lib. IX, c. 2. — 1/auteur a 'aissé en manuscrit deuxautres volumes à: Adversarid (livres 61 à 180). Sur cette indigeste compilation, voir Nicérori, II, p. 23.

^ Wippo ou Wilpo, aumônier de l'empereur Henri III, vers 1045, ué en Bourgogne. Son poème a été publié dans le Tkcsaurus do Busuage. t. III.

Même jugement de la part de Guy, l'évêque d'Amiens, de Nicolas Glamangcs * , deGarnier, moine de Saint-Ouen. Enfin cette célébrité de Stace est également consacrée dans les œuvres des trouvères qui se piquent de connaître les classiques : ainsi Henri d'Andeli, dans la Bataille des vu ars, le place parmi les poètes qu'il range sous la suprématie d'Aristote :

Arislote qui fu a pie Si fist cheoir Gramaire enverse.

Lors i a point mesire Perse, Dant Juvenal et dant Orasce, Virgile, Lucain ot Etasce, Et Sedule, Propre, Prudence, Aratur, Orner et Terence :

Tuit chaplérent sor Aristote, Qui fu fers com chastel sor mole.

(Ap. Jubinal, Œuvres complètes de Rutebœuf, II, p. 426.)

On trouve également son nom cité avec éloge dans la Chronique ascendante des Ducs de Normandie, et dans le Département des livres on lit ces mots : « Estace le Grand et Virgile » . Enfin Joseph Iscanus [De bcllo Trojano) au xii" siècle, Herbort de Y rllslav [Lie t von Troye) et Konrard de Wlirzbourg (Trojanisch Krieye) au xiii% sans cependant nommer Stace, s'inspirent de VAchilleïde, ou d'une source latine qui en est dérivée (Voir Dunger, Die Sage vom trojan . Kriege, p. 4G *).

Si nous avons insisté à ce point sur la grande renommée de Stace au moyen-âge, ce n'est pas que nous nous fas-

< Recteur de l'Université en 1393.

2 Voir dans l'édition de Stace de la collection Lemaire, vol. IV, une longue liste de témoij^^nages sur Stace et d'emprunts faits à ses poèmes. Voir aussi l'édition de Bornart, un des plus anciens commentateurs de notre poète (Anvers, 1 iOô^ pp. 134 et 169. Nous nom abstenons do citer ici les savants du xV et du xvi« siècle qui, soit en France, soit en Italie, soit eu Allenmjfue, se sont occupés de Stace, et l'ont en général tenu en plus grande estime que les modernes ; leur témoi^^'nage ne serait d'aucune utilité pour montrer combien notre poète était connu et a]>précié au moyen-âge.

sions illusion sur l'énorme infériorité du disciple à l'égard du maître. Nous ne voulons certes pas nous inscrire en faux contre le jugement si précis, quoiqu'un peu sévère, de M. Nisard', qui l'appelle un versificateur érudit et non un poète, et nous ne partageons pas pour notre auteur l'enthousiasme facile de Barth, qui ne lui reproche guère que d'avoir employé les riches couleurs de son style à traiter un sujet si peu moral, au lieu de chanter des héros dont les exploits fussent inspirés par des motifs plus nobles. Nous pensons cependant que ce qui a manqué à Stace, ce n'est pas tant le souffle poétique que l'art des proportions, et aussi la vérité et la mesure dans l'expression. On ne peut nier qu'il ne soit le premier des poètes de i-econd ordre, et à ce titre il méritait d'être connu et étudié au moyen-âge immédiatement après Virgile. Mais cela ne suffirait point à expliquer l'universalité de sa renommée, si une raison plus puissante n'avait attiré sur lui l'attention des hommes de cette époque. Non-seulement Stace, comme les autres poètes, était classé parmi les / philosophes, mais encore il passait pour un des ancêtres du \ christianisme, et l'on croyait qu'il avait reçu le baptême. S

Dante s'est fait l'interprète de cette légende, et son autorité n'a pas peu contribué à en prolonger Texistence au xiv' et au xv' siècle. Il a d'ailleurs donné à Stace, dans son immortel poème, une place importante, et il lui consacre deux chants entiers de son Purgatoire. Déjà, dans son livre De vulgari eloquio (ii,6), il nous avait dit en quelle estime il le tenait ; dans le Purgatoire, il est représenté se joignant à Virgile pour guider le poète, jusqu'au moment où celui-ci rencontre Béatrix. Alors Virgile, qui, en sa qualité de païen, et malgré la vaguo intuition qu'il a eue de la venue prochaine du Christ, ne peut entrer dans le paradis, s'évanouit tout à coup (chant 30), et Stace,

1 Éludes de mœurs et de critique sur les poètes latins de la .décadence, Paris, 1834, 2 vol.

dont la purification est achevée, y entre à la suite de Dante et de Béatrix.

Dante fait de Stace comme une émanation de Virgile ; c'est par lui, nous dit-iJ lui-même, qu'il a été poète, c'est Virgile qui a mis en lui la flamme inspiratrice :

Al mio ardor fur semé le faville

Ghe mi scaldai de la divina fiamma

Onde son alliimati piii di mille :

De l'Eneida dico, laquai mamma

Fummi, et fummi nutrice poetando ;

Senz' erjsanon fermai peso di dramma.

[Purgat., ch. xxi, str. 32-33.)

Que ne donnerait-il pas pour l'avoir connu ?

E per esser vissuto di là quando

Visse Virgilio, assentirei un sole

Piîi ch'io non deggio al mio uscir di bandov

{Ibld., str. 34.)

Et quand il apprend que c'est Virgile lui-même qui est devant lui, son enthousiasme éclate :

Per te poeta fui, per te cristiano, et il ajoute que ce sont les vers fameux de la iv*' Églogue (lui lui ont fait ouvrir les yeux à la lumière de la foi :

Quando dicesti : a Secol si rinnova,

Torna giustizia e primo tempo umano, E progenie scende dal ciel nuova. »

{IbkL, ch. xxii, str. 24.)

Il était déjà baptisé lorsqu'il chanta la guerre de Thèbes, mais il se contenta d'aider les chrétiens en secret, sans oser confesser sa foi, et il en porte la peine dans le purga-

loiro.

li est diflîcile de dire (juelle est la source véritable de cette légende de Stace chrétien. M. Comparetti ' croit qu'elle a dû naître de celle de Virgile prophète du Christ.

* Virgilio ml medio evo, I, p. 300 sqq.

STAGE ET LES TRADITIONS CLASSIQUES AU MOYEN-AGE. 1 ,") l

La prophétie empruntée par Virgile à la Sibylle de Cumes fut de bonne heure appli^iuée à la venue de Jésus-Christ ramenant sur la terre le règne de la justice. Virgile avait prédit le Christ sans le savoir; Stace, son disciple, ayant vécu après la manifestation du Christ, avait dû être frappé de la vérité de cette prophétie, et le moyen-âge, qui reconnaissait en Stace Tadmirateur de Virgile, devait être naturellement porté, après en avoir fait un grand philosophe comme son maître, à en faire de plus un chrétien. Il semble d'ailleurs que certaines imaginations soient allées plus loin dans celte voie, et Virgile passa aux yeux de quelques-uns, non pour un prophète inconscient, mais pour un véritable précurseur du Christ, et l'on en fit un saint. Mais Dante nous donne le sentiment commun du moyenâge à cet égard.

Peut-être faut -il chercher ailleurs le secret de cette singulière erreur. On sait que Stace naquit à Naples de Papinius Statius et de son épouse Agellina, et que son père, qui semble avoir été Tun des maîtres de Domiiien, était originaire de Selles, en ÉpireV Or, au moyen-âge, on croyait généralement que notre poète était de Toulouse. Dante lui-même l'affirme :

Tanto fu dolce mio vocale spirto,

Ghe Tolosano a se me trasse Roma, Dove mertai le tempie ornar di mirto.

(Purgat., ch. xxi, str. 30.)

* C'est Topiaion de Pomponius Lastus, le savant professeur du collège romaia au xv« siècle, qui a écrit une vie de Stace. Elle est reproduite par Giraldi {Depoetarum historîis, dialogo quarto) et par Fr. Maturantius, en lôtedeses commentaires sur VAchilleïde {^"^'^ édit. de Venise, 1483). qui disent que Selles et Naples se disputaient l'honneur de l'avoir vu naître, et par bien d'autres. M. Naudet {Biographie universelle, t. XLIH), sans doute d'après Markland. dit qu'il était né à Vélie de Lucanie (en grec lîllii). Cette ville, selon le témoignage d'Aulus Gellius, 10. 16. et de Servius, ad Mn. VI, 359, se nommait 'E^sa, de £>o; (marais), ou, selon d'autres, 'xUrt ; les le^Xoî étaient au contraire un peuple d'Épire (V. Homère, //. V. 234, Strabon et Etienne de Byzance).

Et Boccace s'inspire sans doute de lui, iors(iuo, au Y chant do son Amorosa visione, énumérant les poètes qu'il voit à la gauche de la Donna lucentc se presser autour de Dante pour lui faire honneur, après avoir cité Virgile, Horace, Lucain, Ovide, Juvénal, Térence, Pindare*, il dit :

Et Statio di Tolosa anchora caro

Quivi pareva havesse assai bon detto Del Teban maF, d'Achille il vigor raro.

D'où provient cette nouvelle erreur ? Sans doute d'une confusion de personnes. Saint Jérôme, dans sa traduction de la Chronique tVEusèhQ {Patrol.Migyie, t. XXVII, p. 586), à l'année 2073 (209^olymp., 59 après J.-G., 3^ année du règne de Néron), dit ceci : ce ^{ixWxxii Suixulus Tholosanus in Gallia celeberrime rhetoricam docuit. » Cette mention vient immédiatement après celle-ci, qui se rapporte à l'année précédente : (( Probus Berytius eruditissimus grammaticorum Komae agnoscitur », et avant cette autre, qui se rapporte à l'année suivante : (c Terra3 motus Romae et solis defectio ». Il s'agit donc là d'un événement important, et la célébrité du rhéteur toulousain devait être bien grande pour qu'Eusèbe l'ait jugé digne de figurer dans sa Chronique. Peut-être aussi le souvenir des succès de Stace le père, comme professeur à Naples et à Rome, s'est-il mêlé à celui du rhéteur de Toulouse ; de là la confusion qui a fait de Stace un citoyen des bords de la Garonne transporté aux rives du Tibre, et a uni dans un souvenir commun Papinius Statius et Statius Surculus, ou plutôt Ursulus-.

1 C'est-à-dire le faux Pindare, TabrcviateiT et le traducteur d'Homère

eu latin.

2 C'est ainsi qu'il est nommé, d'après Vossius [De poetis latinis, c. III. p. 45), dans une Chronique manuscrite de la bibliothèque de Saint- Victor, et aussi dans l'opuscule de Suétone intitulé : De claris rhetoribus, ou plutôt dans une liste que l'on trouve dans queUfues manuscrits en tête dtj cet ouvrage (V. Palrol. M igné. t. XX Vil. p. 58G, note a). Ursus et Ursulus sont des noms do famille connus par les inscriptions , tandis qu'on no trouve nulle part trace d'une famille du nom de Surculus.

STAGE ET LES TRADITIONS CLASSIQUES AU MOYEN-ACtE. 153

Nous savons en effet, par le témoignage de Barth, que ce surnom de Surculus se trouve quelquefois joint dans les manuscrits au nom et au prénom du poète ' ; c'est sans doute ce qui l'avait fait accepter à certains savants, comme Lindenbrog et F. Morel, même après que la découverte des Silves parle Pogge, en 1417, au monastère de Saint-Gall, et surtout leur publication à Venise en 1472, auraient dû les éclairer complètement sur ce point. D'ailleurs, dès 1475, Domitius Calderinus, dans son Gommenlaire sur les Silves, avait tranché la question de Stace toulousain et fait

justice de cette erreur.

D'autre part, nous trouvons dans Jean de Garlande un singulier détail sur cette légende ^ Son curieux poème De triumphis Ecclesix, dont le manuscrit unique se trouve au British Muséum, renferme au milieu des vers deux grandes pages de prose, annoncées du reste par le versificateur lui-même dans ces vers :

Se lector recreare potest, quem metra fatigant, Edita cum vario sit mea musa sono.

11 s'agit d'une lettre circulaire adressée aux étudiants de l'univers entier par les maîtres et les étudiants de la nouvelle Université que venaient de fonder *à Toulouse ^ le légat du pape, l'évêque de cette ville (le troubadour Folquet de Marseille) et l'ordre de Gîteaux, et qu'on pouvait juger digne, dit M. Littré, de figurer parmi les triomphes de l'Église, après la sanglante défaite des Albigeois. L'au-

^ Adversar. comment., lib. XI, c. 2 : a Repertum in aliis scriptoribus aul etiam libris Swrcu/i cognomentumrectissime amolitus est eruditissimus Gevartius, quod proavorum memoria in eodem agnovit, et reliquis vocabulis adjecit Augustinus Dathus Senensis. ut in ejus commeniariis légère

memini. »

2 Nous empruntons les détails qui suivent à l'article de M. Littré dans l'Histoire littéraire de la France, i. XXII, p. 77 sqq.

3 Cette Université fut fondée aux frais du comte Raymond, et d'après une clause formelle du traité de Paris, en 1219. Il n'y avait auparavant à Toulouse qu'une école de peu d'importance, oji Jean de Garlande lui-même avait professé trois ans.

ir>4 I,K nOMAN DK TUftni'S.

Unw (lo 1m li^lhN\ (jiK^ ce soiL .l(\in (l(i (iarlaiKh^ ou (oui ;iu(,v^ chordic il aUiivr les éludianls (M,r;mgors\ï Toulouse, rj] Unir vaillant les channos do son climaL, h» hou manlK; (l(is vivres, oie. llloiir cite dos vors du IWchilIeidi» ', cf,, «i, colle ocvasion, fait (1(^ Slaoo un poôlc loulousaiii.

Enliii, Jo soholiasto de Stace, Laclaiilius (ou Luetalius,

Lutatius) Plaoidus, (jiii éerivait dans les premières années

du vi^ siècle ou à la fin du \% fait également de Slace un

Toulousain, et lui donne le nom de Surculus (ou peut-être

Sarculus). On lit en etfet dans Tédition de Stace donnée

en 1600 par Lindenbrog (Paris, iu.4°) : DePapinio Sarculo

Stalio ex veteribus libris... Si quis autem unde fuerit (Sta-

tius) qua^rat, invenitur fuisse Tholosensis, quaî civitas Gal-

lia^ est, ideoque in Galllia celeberrime docuit rhetoricam,

sed postea veniensRomam ad patriam se transtulit. » Nous

voyons ici réunies les deux erreurs et sur le nom et sur la

nationalité de notre poète. Il est bon d'ajouter que Pédi-

tion de 1600, sans doute à cause de cette glose, a pour

titre : Papinii SarcuU Statu opéra. .

Ce rhéteur de Toulouse, ainsi substitué au poète Papiiiius Statius, passe pour avoir été chrétien ^ Si c'était bien

* Ornais houos illic, illic ingentia certaat Nomina ; vix timidae matres, vix agmina cessant Virginea ; hic multum stériles damnatus in annos lavisusque deis, si quem liaec nova gloria segnera P^®^er»^- (Stace; Achill. 11, 12i-128.)

2 Lactantius Placidus semble bien lavoir été : on peut le conjecturer d'après un passage de son commentaire au v. 516 du livre IV de la Thébaxde {Et triplicis mundi summum quem scire nefas est) : « Sed dire sentiunt qui eum (Deum) interesse nefandis artibus actibusque magicis arbitrantur. In versu vero poeta sic dixit. illum quasi nomen scire sic repetunt, utproderit ; sic ergo scire nefas est (id est eis), hoc magis ad terrorem dixit, illum ut putares tu scire a vate, cum non liceat Dei nomina continere. Sed Dei vocabulum a nullo sciri hominum potest, sed quod Veritas habeit percipe. Hujusne Dei quis nomen sciro potest, qui non tantum régit, se<J continet cuncta [alii : qui nutu t. r.. continet cuncta), cujus arbilrio deserviunt, qui nec œstimari potest. nec liuibus claudi ? Sed cum Magi velleut virtutis (ejus|, ut putaUnt, comprehendero singulas ai)pellationes, quas per naturaj potestates ubusivo modo designaraut , et quasi plurimorum [uominum| uobilitate Deum appellaro conati sunt, quasi ab

prouvé, nous aurions \h l'explication du prétendu christianisme de Stace, ('omme nous y trouvons celle de la fausse qualité de Toulousain (ju'on lui a altrihu(''c ; mais nous ne savons sur (piels iémoigna^'os est fondée cette opinion, (le (pie nous avons dit nous semble limiter consid«''rablcment la(|uestion, et désormais c'est sur ce dernier [)oint seulement i[Ui) (bîvront se concimtrer les recherches.

Ainsi, l'intérêt qua la légende d'Œdipe offrait pour les intelligences naïves du moyen-âge, la renommée universelle de Stace, et l'erreur qui faisait de lui un chrétien, voilà, à notre avis, les principales raisons qui ont poussé le trouvère anonyme à enromancer la matière de la Thébaïde et l'histoire d'Œdipe. Comment s'est-il acquitté de cette tâche ? Qu'est devenue entre ses mains l'œuvre purement artificielle du poète latin, et quels éléments étrangers y a-t-il ajoutés? C'est ce que nous aurons à examiner dans le reste de ce chapitre. Après avoir dit un mot des manuscrits du Roman de Thèbes, nous donnerons une analyse et des extraits du poème , afin que le lecteur puisse aisément nous suivre dans l'étude des questions que soulève cette œuvre complexe, en particulier celles de son auteur et de ses sources. Nous étudierons alors, dans le roman du xii*' siècle, les transformations subies par la légende en passant d'une œuvre purement littéraire'^ et artistique dans une œuvre d'inspiration moitié populaire, ^ moitié cléricale ou littéraire, et nous y chercherons Tapplition des règles que nous avons exposées plus haut sur la transmission des traditions classiques au moyen-âge. Enfin

efîectu cujusque rei ductis vocabulis , ut Orpheus fecit. et Moyses ' Doi summi autistes, et Esaias et his similes. Etrusci coutirmant uympham. dum nupta fuerit. pra)dicasse maximi Dei nomen oxaudire homiuem per uatura^ fragilitates pollutiouemque fas non esse ; quod ut documoutis assororet, oonspectu cetcrorum ad aurem tauri Dei nomen nomiuasse, quem illico, ut dementia correptum et nimio turbine coactum. oxanimasse. Si qui secreto scire dicunt. falsum dicunt, quonianirosinetlabilis comprohendi non potest.»»

* Sic, ctlit. Leniairc, IV, p. il, note. I/édilion do Venise ^111^), US3, doniic

Misis,

nous passerons en revue les œuvres inspirées par le Roman de Thchrs ou qui en dérivent directement.

Section H.

Les Manusci'its,

Il y a en France trois manuscrits du Roman de Thches : ils sont tous les trois à la Bibliothèque nationale, où ils portent les numéros 375, 60 et 784 du fonds français. Nous les désignons par les lettres A, B et G.

Manuscrit A. — Le ms. A (B.N. f fr., 375, ancien 6987, anc. Biblioth. du cardinal Mazarin 1147, Lacurne de Sainte- Palaye, not. 888) est un énorme volume in-P relié en maroquin rouge, avec les armes de France sur le dos et sur les plats. On y trouve d'abord une première partie d'un caractère particulier, qui contient V Apocalypse^ les Prophéties de Cassandre et le livre de Sènèque. Cotte première partie est d'une autre main que le reste du volume, et la disposition du texte est aussi différente. Le reste du volume, composé de romans, est écrit d'une écriture menue et régulière, sur quatre colonnes, qui contiennent d'abord 60 vers, puis seulement 53 ou 54. Il est en partie l'œuvre de Jehan Madot, neveu d'Adam le Bossu d'Arras, comme on peut le voir par ces vers, où le malin copiste s'est clairement exprimé, et que Ton trouve au f^ 1 19 v"*, à la fin du Roman de Troie ^ placé dans ce manuscrit à la suite du Roman de Thèbes :

Explicit ; li livres de fine.

Devant vous ai dit cl retrait (^ui premiers ot trové et fait Le dite rime et le matérc, Qui prisic doit estre entére.

Mais cis qui c'escrit, bien saciés N'es toit mie trop aaissiés ; Car sans cotèle et sans surcot Estoit, pur un vilain escot

Qu'il avoit f)erdu et payé, Por le dé qui l'ot engignié.

Gis Jehanes Mados ot non, G'on tenoit a bon compaignon ; D'Arras estoit : bien fu conus Ses oncles Adans li Boçus, Qui pôr revol (et) pôr compaignie Laissa Arras; ce fu folie, Car il ért cremus et amés. ' Quant il môrut, ce fa pités, Car onques plus enginex bon Ne môrut, pôr voir le sét on.

S'en prions a Dieu bonement Que s'arme méte a sauvement, Et gart Madot de vilonnie, Qui l'escripture a parfarnie.

En si com vos oï lavés, Gis livres fn fais et fines En l'an de T Incarnation, Que Jbesus soufri passion, Quatre vins et mile et deus cents Et vvit : biax fu li tans et gens, Fors tant ke ciex avoit trop froit, Qui surcot ne cote n'avoit ; Li jours purificationis Estoit béate Virginis G'on apèle le candelier.

Diex le garde de destôrbier, S'il li plaist, et de vilain cas ; Qu'il ne perge jamais ses dras.

Ces mêmes vers fixent la date de l'achèvement de la transcription du Roman de Troie au 2 février 1288, et par conséquent on peut admettre que le Roman de Thèbes, qui précède, fut copié à la fin de 1287. C'est à tort qu'une main postérieure a mis en tête du poème la date de 1280, dans le titre suivant : Les guerres de Troye et Thèbes, de Jehans Mados, neveu d'Adam li bœuf {sic) d'Arras, MCCLXXX, a la Chandeleur. L'erreur vient de ce que les mots et loit sont rejetés au vers suivant dans V explicit. Ce titre contient une autre erreur, (jui a fait croire à Méon (Voir son Cata-

logue à la Bibliothèque nationale) que Madot était, non pas le scribe, mais l'auteur du Roman de Troie et du Roman de Thèbes. A partir du f* 182, fin de la première colonne, récriture n'est plus aussi belle; Madot a fait placeà Perrot de Nesle, l'auteur de l'Analyse dont nous allons parler (V. P. Paris, Mss. fr, de la Bihl, du Roi, I, 67).

Après le livre de Sénèque, vient dans le manuscrit un feuillet blanc, puis (f 35 r») un résumé de ce que contient le reste du volume, rédigé par Perrot de Nesle en vers octosyllabiques. Ce résumé met à la suite d^une rubrique indiquant le titre du roman et son numéro d'ordre, 10 vers qui en reproduisent les principaux faits. Mais il ne commence dans le ms. qu'au dixième roman. Flore et Blance/îour. Le reste a du disparaître avec la première partie du volume, comme nous allons le démontrer, et faire place dans la nouvelle reliure à 34 feuillets contenant ce que nous avons appelé la première partie du manuscrit. Graesse (Die grossen Sagenkreise des Mittelalters, pag. 125) renvoie à Fr. Michel, Chron, Anglo-Norm., III, pag. VII sqq., et à Paulin Paris, Manuscr. fr. de la Bihl du Roi, tom. I, pag. 67 sqq.; III, pag. 191 sqq., pour des fragments de l'Analyse que Perrot de Nesle a faite du Roman de Thèbes et du Roman de Troie. M. P. Paris a constaté en effet qu'elle était incomplète, et cette mutilation doit être ancienne, caria pagination n'est nullement de notre temps. L'analyse se termine par cet e.rpHcit : Or disons tôt: amen, amen. Explicit [ce) fist Peros de Nesle, qui en trover tos ïesccrvele. La fin du fo 35 r° et le v® sont d'abord restés vides ; et cela se conçoit facilement, puisque ce feuillet a été ajouté après coup'. La Roman de Thc^ les va du f 36 r® au f* 67 v® inclusivement, et contient exactement 14620 vers^. A la fin, on lit ces mots : Explicit

^ Aujoiird'liui ce verso contient une table concise des difTôrentes pièces, duo à M. de Bn'^qnigny (P. Paris, Mss. fr. III, 198).

' Le manuscrit a en réalité 1 4G24 vers. La diirérence entre les deux chilTres provient de ce que nous avons rétabli, d'après les autres manus-

il sièges de Tebes et de Tliiocletet de Pollinices H tierce branke. Ces mots prouvent, non pas que le Roman de Thèbes était la troisième branche d'un cycle, mais que c'était le troisième ouvrage copié dans le manuscrit.

En effet, à la fin du Romande Troie, qui vient immédiatement après celui de Thèbes, on lit (f* 119 v% col. 1) : Ci faut de Troies et de Thèbes li quarte, et puis li sièges d'Ataines. Ce siège d'Athènes est le Roman d'Atis et Profilias d'Alexandre de Bernay (ou de Paris), qui se trouve aussi dans les ms 793 et 794; il va du f^ 119 v^ au f 162 et se termine par ces mots : Explicit li sièges d'Ataines li quinte, et ci après des dis Jehan Bodel. De même au f° 163 v" : Ci falent li dit Jehan Bodel li sisismes, et ci après est d'Alixandre; puis, au P 216 r^ : Explicit du bon roi Alixandre H setimes, et puis des dus de Normandie, et ainsi de suite jusqu'à la fin du manuscrit, qui contient encore Guillaume d'Angleterre^ Flore et Blanceflour, Blancandin^ Cligès, Erec et Enide, le Conte de la Vieillette, le Roman d'Ille et Ganeron, le Miracle de Théophile, le Roman d'Amadas et Ydoine, le Conte de la Chastelaine de Vergy, une Clmnson de Saint-É tienne, des Vers sur la mort, les Louanges à Nostre Dame et les Miracles de la Vierge.

Or ces mots : li tierce bra^ike, etc. , n'auraient aucune raison d'être, si la première partie du manuscrit actuel en avait toujours fait partie, puisqu'elle contient trois ouvrages bien distincts. D'ailleurs l'Analyse en vers de Perrot de Nesle, qui ne commence actuellement qu'au dixième poème, Flore et Blanceflour, devait concorder entièrement avec le manuscrit, puisque ce dernier texte y occupe le dixième rang comme dans l'Analyse, si l'on admet les indications des différents explicit. Il faut donc reconnaître que le manuscrit renfermait à l'origine, avant le Roman de Thèbes, deux autres poèmes. Quels étaient ces poèmes ? Peut-être y était-il ques-

crits, 3 vers oubliés par le scribe, et supprimé 7 vers qui avaient été simplement répétés après le vers 4314, par suite de la ressemblance des deux vers qui précèdent : ce sont les vers 4137-43.

tion des origines de Thèbes et des aventures de Gadmus (Cf. Flamenca, v. 631-2) comme dans certaines compilations qui s'autorisent du nom d'Orose (Voir plus loin, section VII, ms. 15455B.N. f.fr., début) ; ou peut être encore le copiste, qui semble avoir voulu observer à sa façon l'ordre chronologique, avait-il placé avant le liojnan de Thèbesles romans, aujourd'hui perdus, qui racontaient l'histoire fabuleuse de Ninus et de Sémiramis, ou l'établissement de Danaus en Grèce ; hypothèse qu'autorise jusqu'à un certain point la composition de plusieurs manuscrits contenant des rédac-tions en prose des romans de Thèbes et de Troie, avant lesquels on trouve, également abrégées en prose, les légendes dont nous venons de parler, par exemple les manuscrits 22554 et 24396, dont nous reparlerons plus loin (V. Sect. VII).

Manuscrite. —Le manuscrit B (B.N. f. fr., 60, anc. 6737 ^ anc. Biblioth. Golbert 198) est un volume in-fol. maximo, écrit sur trois colonnes, de 44 à 48 vers par colonne, sauf les cas où il y a une miniature accompagnant la rubrique, ce qui arrive assez souvent ; la reliure est en maroquin rouge, portant au dos et sur les plats les armes du roi. Il a été probablement écrit par un étranger, à en juger par les fautes nombreuses et les non-sens qu'on y rencontre, et ne semble pas remonter plus haut que la fin du xiv« siècle. Vers la fin du xvi'' siècle, il appartenait à Estienne Tabouret, seigneur des Accords, dont la célèbre devise, « A tous Accords » , se trouve au bas de la première page du texte, et la signature, « A mol Tabourot », à la fin du roman de Thèbes et au commencement du roman d'Eneas. Le manuscrit commence par la rubrique suivante, laquelle vient après une grande miniature occupant les deux tiers de la page :

Ci commence il roumansde Thcbcs, qui fu racine de Troie la (jrant, ou il a muU de merveilles diverses. Item toute l'istoire de Troie la (jrant, comment elle fu .ij, fois destruite

LES MANUSCRITS. IGl

par les Grigois, et la cause pourquoi ce fa, et les mortalitezqui IJ furent. Item toute l' histoire de Enea s, et d\incises, quis enfuirent après la destruction de Troie, et comment leurs oirs plueplcrent (sic) les régions de decain (sic), et les granz merveilles qui d'eux issirent. Le roman de Thèbes, qui va jusqu'au fol. 41 inclus., se termine par la rubrique suivante : (( Ci fenist le romans de Thèbes. Et après vient le roumans de Troye la grant, et après Troye vient le Romans de Eneas. Le roman de Troie va du fol. 42 roaufol. 147 v°, 2"^^ col., et le roman d'Eneas, du fol. 148 r" au fol. 186 v" ; il termine le volume, qui contient ainsi les trois principaux romans tirés de l'antiquité.

Manuscrit G. — Le manuscrit G (B.N. f . fr., 784, anc. 7 1 89 ^) est un volume petit in-fol. , relié en cuir fauve, sans armes. Sur le feuillet de garde, on lit ceci : « Gi roumans est du Roy Jacques, comte de la Marche et de Gastres» . Ges mots sont écrits en gothique du commencement du xv® siècle ; au-dessous, on ht cette indication, d'une écriture beaucoup plus récente: (( Jacques de Bourbon, 2'"' du nom, comte de la Marche et de Gastres, épousa en 1415 Jeanne, 2™^ du nom, royne de Naples et de Sicille ; il prit ensuite le tittrede roy. Ge prince est mort à Besançon, rehgieux du tiers-ordre de saint François, le 24 septembre 1438. » Le catalogue imprimé assigne pour date à ce manuscrit le xive siècle ; c'est possible, mais en tout cas ce ne pourrait être que le dernier tiers du xiv' siècle : l'orthographe et l'écriture du manuscrit s'accordent pour le prouver. Il ne contient que le Romande Thèbes, qui va jusqu'au fol. 69 v% et V Eneas, qui va du fol. 70 au fol. 119.

En comptant les colonnes à 40 vers chacune, Thèbes aurait ici 10558 vers. Dans le ms. B, la différence ne doit pas être de plus de 10 vers, ce qui tient à peu près toujours à un oubli. Il y a cependant, en dehors des cas assez nombreux où B fournit des non-sens amenés, soit par des fautes de lecture, soit par le peu d'intelligence que le

scribe avait de la langue de l'auteur, quelques rares différences entre les deux manuscrits, ce qui indique quMls n'ont point été copiés sur un exemplaire commun.

Manuscrit D. — Outre les trois manuscrits de la Bibliothèque nationale que nous venons de décrire, nous devons mentionner pour la France deux fragments d'un quatrième manuscrit (D), qui se trouvent insérés dans la reliure d'un des volumes de la bibliothèque d'Angers. Ils ont été découverts, il y a quelques années, par M. Boucherie, qui a bien voulu nous communiquer sa copie, en nous priant de rechercher les rapports qu'ils pouvaient avoir avec le texte des trois autres manuscrits \

Le premier fragment contient 54 vers, qui correspondent aux vers 6636-6706 de A; mais le passage est bouleversé et un certain nombre de vers manquent dans notre copie. Nous indiquerons en marge, en donnant ci-dessous le texte de ce fragment, les numéros des vers de A auxquels correspond chaque vers de D. Il s'agit, dans ce passage, du discours d'Adraste à ses vieux compagnons pour les exhortera imiter les exploits des jeunes bacheliers, des préparatifs du combat, et de la plaisanterie d'Athon qui appelle les vieux barons des brebis, à cause de leur tète chenue, plaisanterie relevée aussitôt par le vieil Othon, qui lui garde rancune de la querelle qu'il lui a faite dans le conseil. Voici du reste comment le ms. A complète ce discours, inachevé dans D :

(v. G687) (Mais, par le foi que je doi vous,) S'il sont berbis, nos soions Ions ; Nos lôr raôvrons môlt tost estai, Encontre irons tôt a ceval ; Çou ért môlt lais et grant mervelle, Se li lous s'enfuit pôr l'ôelie.

^ M. tiuuchcrio iiuus avertit qu'il a copïd la |)lus '^mmle i)arlie du leuillut (le ganle, inai^ quii a laisse de cùtù uu certaiu nombre de vers inoius bieu conservés.

Le deuxième fragment est un peu plus long : il renferme 97 vers ou fragments de vers, ou plutôt 96, le quatorzième ayant été emporté par le couteau du relieur, qui a rogné en même temps tantôt la fin, tantôt le commencement d'un certain nombre d'autres; de plus, les vers 15-17 sont mutilés, précisément dans un passage où notre texte diffère complètement des trois autres, ce qui fait que nous avons hésité à les rétablir arbitrairement. Nous avons comblé les autres lacunes, soit à l'aide des autres manuscrits, soit par conjecture, quand le texte était différent, et nous avons écrit en italiques les lettres rétablies. Ce second fragment correspond assez exactement, sauf pour les vers 17-18, aux vers 7009-7097 de A; seulement les vers 51-2, 55-56, 61-6 de D ne se trouvent pas dans les autres manuscrits, et les deux vers 77-8 correspondent ici, comme dans BG, aux quatre vers 7075-8 de A.

Le dialecte de ces fragments est caractéristique ; il offre un certain nombre de particularités intéressantes qu'il n'entre pas dans notre sujet d'analyser en détail. Nous nous contenterons de signaler, parmi les habitudes orthographiques familières au scribe, la réduction fréquente de ei et ie à e, la prédominance de Va=^e atone, et la suppression de Vs dans le groupe ts latin {t pour z), principalement à la deuxième personne du pluriel des verbes {yaet, gardet, poet), et aux cas en s de la déclinaison {pec/ie^=: péchez, mort, tôt, etc). Si nous avons rejeté en note ces dernières formes, c'est que ce texte offre plusieurs cas de l'emploi régulier d\i z = ts. Mais il y a lieu de se demander si cette orthographe t=zz n'indiquait pas la vraie prononciation du scribe; cf. Chronique de Benoît, I, 122, dotet ; 361 , aparilliet ; 9404, sachiet\ Epitre farcie (publiée par G. Paris, àm^Ylahrhuch, IV, pag. 311 sqq.), avet\ et en provençal. Traduction de l'Évangile de Saint-Jean, avet, dizet, etc. ; Mystère de la Passion de la bibliothèque Didot, inédit, seret, etc. Notons également la forme du régime de l'article masculin la, celle de la première personne du plu-

riel um pour ons, et la suppression du t h la 3'"^ personne (soren, sachen), à côté des formes régulières, bien plus nombreuses, joerent, orent, traent, etc. Sien ' pour seit^ (fragm. I, 1 5), 3™" pers. sing. du subjonctif présent de estre, est isolé, et doit être une faute du scribe qui a mis le pluriel au lieu du singulier (cf. selt, 27 et fr. Il, 61 et 84).

Le texte de ce manuscrit est certainement antérieur à l'époque du remaniement ; mais il a des leçons communes (par exemple saisi (sosl) avec BG, qui doivent appartenir à la même famille pour la partie du texte qui est ancienne.

FraGiMENT I.

«Quant ne porra de sei (ne porra) ren dire. (A. 66361*

La nos estot poindre e brocher,

E nos proesces refrescher.

Meus voil, fait il, perdre la vie,

Que n'i face chavalerie.

E vos dirai cum lo ferum :

Les ventailles deslacerum.

Parestrun les testes chanues,

E les grans barbes encreues ;

E serablara ben grant barnage, Quant nos poindrum par le rivage ; Quar imques mais, si com me semble, Taus gens ne fut justée ensemble.

Gardez que devers leschanuz Seit li estorz ben maintenuz, E que n'i ait fait coardie Devers la nostre gent florie.

La 0 verrum grainor destreit, Poinum ensemble ben estreit ;

» Sien, à la S'^e pers. du plur., se retrouve dans Les sept Vierges sages et les sept Vierges folles, texte qui appartient au centre-ouest de la PVance, sur les limites de la langue d'oïl et de la langue d'oc.

V. 5, ms. chavalerée; v. 10, ms. domage, BC grant barnage, A grans barnages; v. 14, ms. gardet (cf. v. 50), DC devers, A devant: v. 14-15,' ms. chanut. maintenut (cf. 2e fr., v. 7G, note); v. 15, ms. sien li 'jstorz; v. 18, yl Ja venrons ou grignor destroit.

* Les vers 6637-8, qui manquent, sont sans importance.

" Les vers 6643-4, qui manquent, sont sans imporlanc*.

20 Ne redotum ja les garços

Ne remange uns entres arços ; Que il sachen certenement Que lireis fait Fenvaiment.

Nostre jelde venge deraire

25 Lo petit pas par la riveire, Que, si el nos torne à destrece, Hoc seit nostre fortalece. »

— A toz plot ço que dist li reis ; Dist li uns a l'autre en grezeis

30 « Mar uni esté en tante poine, Si li faillent d'iste besoine. »

Li veil sunt preu en lor jovent, A tal jo j Gérant sovent :

Les ventailles unt deslacées,

35 Les astes contremunt drecées ;

) Sic C, AB diffèrent.

0\{sic] chef davantcent grailles sonent, Al plus coart hardiment donent ; Fremist li cels, fremist la terre, Ben resemble desore guerre.

40 AUex et les chevaus henir, Garda très sei, vit los venir :

« Vaez, fait il, cum grant compaine Nos vent d'oelles par la plaine. »

— Otex respont, qui fut dejuste :

45 c( Gros mot dire gaires ne custe ; Mas par la fei que ge dei vos,... »

V. 20-21. 5ic G, A Gardés que ja ne s'en tourt uns, Es portes soit 1 estors quemuns, B Gardez que ja nus ne s'en tiengne, Devant que la mort le retiengne ; v. 22, sachen (cf. 2^ fragm., v. 95, soren) , A si qu'il sacent, C se il sévent ; v. 26, la forme si se trouve dans l'Ouest, au moins iusqu'à la fin du xii* siècle (cf. v. 31 et 2« fragm., v.v. 33, 36, 51, 53, 79) ; v. 28, ms. tôt... li rex ; v. 32. ms. sunt par, ABC U furent preu en lor jovent; V. 33, A Et tel ont il esté sovent; BO ont la leçon de D; v. 41. ms. trese (cf. C triers soi, B très soi); ibid., on pourrait hésiter à admettre los, qu'on ne trouvé guère que dans la Passion, texte écrit, comme on sait, dans une langue intermédiaire entre la langue d'oïl et la langue d'oc ; cf. cependant lo, v. 25 et 2^ fragm.. v. G; M. Boucherie croit ces formas poitevines ; v. 42, ms. vaet (cf. v. 14-15, chanut, maintenut; v. 28 tôt, et 2e fragm., v. 73-74, complit, establit ; v. 76, pechet, etc.); v. 43, ?7i5. par ca plaine ; v. 45, ms. coste. ,

Remembre lor del vasalatge

Que il orent el bon aage,

Ë es estreis forment s'afichent,

50 E us chevaus espérons fichent, Devant le peit traent les targes, Que il orent e forz e larges; Mes les plusors sunt si fumées,

54 Por la besoine cnco lorées....

Fragment 11.

Tœnt C0771 nos somes si dilivre, Mix aim aler en Grèce vivre, Ou vesquirent tuit nostre aive, Que ci morir a ital glaive.»

TuU H pluisor al duc s'apoent, E del torner lo rei ennoent; Mes li rex est grès a mover, N'en ira sans grant estover.

Li cons d'Amiches ot grant cor, E n'ama mie trop grant for :

Molt presa plus chavalerie Que riveire ne bercerie, E doner grant cop en estor, Qu'en chace aler n'estre a sejor.

En guerre fut noris d'enfance, En tote l'ost n'ot melor lance ;

nt sache mal

Li rex de Grèce lot molt cher, Car en destreit ben le conselle ; E fut molt pros a grant mervelle, E fut uns luns, e ot la chère

V. 54, ms. por la besoin sunt encheries, ABC que toutes sont encolorées. V. 2. ms. enivre; v. 8, ms. ne ira; v. 9, sic DC ; A donne : Li quens rrAnicIes fu molt sages; v. JO. ms. E namene molt grant ja for. BC Et n'ama mie trop lonc fuer, A Mult fu vallans et prex et largos; v. 13, ms. E donc ; le vers 14 inanque ; A Qu'en kace aler n'estre a sejor ,' v. 15, ms. de sane (?), peut-être faute de lecture dans la copie, pour enfance; A En gerre fu noris d'enfance; v. 16, ms n'en ot melor, A En tote l'ost n'ot millor lance ;v. \lje ne puis rétablir ce vers ; A N'en i a nul plus aduré; V. 18. A Li rois l'a molt tous jors amé ; v. 19, ms. le coms...; v. 20, ms. a grant nom; v. 21, ms. E fête uns.

Brune e alise e mot ïutfiere; Glers chevos oL mêliez de chwines.

Cil respont al duc de Uicainesx 25 Mes quant il vet que tuit contendcnl Eal torner areire tendent, Contint sei el commensamenf Si parla molt tempreement :

a Sire, fait-il, al mien espeir, 30 Vos dites sen e dites ver.

Pes que nos vint tel aventure, Del re torner est ben mesure ; Mes, si vos plaist, n*i dites joi, Laissez m'i amender un poi, 35 Si vos dirai que g'en oiilvei ; Si vos est vis que g'i folei, Die qui melz en sara dire, Ja deves ??ie n'en sordra ire.

D'Amphia?'a?i, qui si est morz, 40 Nos est creus granz desconforz ; Ne nos poet venir, ce crei, Graindi'Q domage, fors del rei.

Dex a fet son commandament, En lui n'a mes recovrement -, 45 E autre tel de nos fera,

De ^uelqu ore que lui plaira.

CuidGz vos en Grèce foir?

Nos ni porrum vers lui gandir.

S'il ne nos volt fere merci, 50 Ne garrum la plus que ici ; (Si li rex Dé voldra confundre, Ne se porra vers lui repondre).

Si volez creire le mien los.

Ne torneron issi les doz.

55 (Un (s) de nos evesque(s) eslesson Par grant esgart e par resson); Mes senz evesque e sanz mestre Ne devon nos longament estre.

ficstorum nostre meïstire,

manquent ABC

! manquent XBG.

V. 33, ABC entendes moi. n'i dites joi ; ces derniers mots doivent signifier ni dites folie (?) ; (cf. joi BG 14166 et Addit. 6, où il est synonyme de joie) ; v.35, ms. austr, ABC otroi; v. 39-40, ms, mort, desconfort ;v. 40, ms creii; v. 51, ms. dex; v. 59, ms. meisteire.

GO Eiitendum forment a eslire (Cil qui seit de bone doctrine ; Ne por amor ne por aïne, A richese ne a paratge A^'entendum pas, ne [a] aatge; 65 Car bachaler pas ne det l'on Refuser, se il est prodom).

Treisque l'evesques ert levez, E li mestre ert achevez, Il aut avant, e prêt por sei E por le poble e por le rei ; Cornant jeûner, ester en hère, E par [tôt] Tost almones fere.

Quant li geuners sera compliz, Al jorn qui sera establiz, 75 II aut avant e nos après,

— De nos péchez siurn confes, — Al sosi qui est en la place, E sacrifîse grant i face.

Si li sosiz idunc reclot, 80 Porez saver que Dex nos ot.

Li saive home, cil qui Dé creracnt,

Gest consel loent e bien l'ement ;

Mes en mal sunt d'evesque querre

Qui seit prodom et de lor terre.

85 Uns poètes velz e antis,

Qui ot en bois esté mcndis,

De Dé servir relegios,

A esleite les mist de dos.

Si s'en monta sor un perron, 90 Si lor a fait un bref sermon.

manquent ABC.

706ri

V. G7, m.v. levesqûe; v. G8. A (Et) del maïstire roslorés ; v. 71, ins. jeunes cester, A jeunes et estre ; v. 72, A Et par cest ost; v. 73, ms. quant li geunes serunt complit; le pluriel serunt est inadmissible (cf. A. quant li juners ert acomplis) ; v. 74, jus. estab'.it; v. 7(3, ms. peciiet ; pour t = z, cf. l" fragm., v. 42, vaet, et v.v. 1 i, 15ot 28; ici-même, v. 13-\,à la rime, complit, establit, où il faut corriger compliz, establiz (cf. levez, achevez, V. 67-8), et plus bas, v. 79, sosit, et v. 80, poet = poez; v. 77, sosi, et v. 79. sosit, (lis. sosiz), cf. BC au Glossaire; v. 80, ms. poet. A pores ; v. 81, ms. Dex; v. 83, ms. erimac; v. 88, A A esliçon les mist de .ij., B TiBs mist a esliste de diex, C. Les m. a eslitos de diex.

Primes commande aver silence, E il l'unt en grant révérence ; Peis qu'il le virent en estant, Tuit s'i tornent petit e grant ; Quar ben sorent que en sa vie N'ot malvesté ne tricherie.

« Diva, fet il, ce est gran dreit...

L'Angleterre possède au moins deux manuscrits du Roman de Thèbes. Le premier a été signalé par M. P. Meyer dans la Romania, t. V, pag. 3; nous lui empruntons les renseignements qui suivent. Ce manuscrit, qui se trouve à Spalding (Lincolnshire), Ayscough FeeHall, appartient à M. Maurice Johnson d' Ayscough Fee Hall ; mais il est confié aux soins du vicar de Spalding, le Rév. Ed. Moore. C'est un grand livre en parchemin de 380 millim. de hauteur sur 265 de largeur, écrit à deux colonnes par page ot à 46 vers par colonne. L'écriture est anglaise et de la seconde moitié, ou plutôt du dernier tiers du xiv' siècle*. Le manuscrit contient : 1^ Le siège d'Antloche, ovesque le conquest de Jérusalem de Godefred de Boilion ; 2« le Roman d^Eneas; 3" le Roman de Thèhes ; k"" \q Songe vert^ 5" l'Ordre de Chevalerie.

Le Roman de ïhôbes se trouve encore dans lems. 8384 de la bibliothèque de sir Thomas Phillips, anciennement à Middlehill, aujourd'hui à Gheltenham. Nous devons ce renseignement à l'obligeance de MM. Gaston Paris et P. Meyer.

En résumé, voici comme on peut classer les quatre manuscrits du Roman de Thèbes qui se trouvent en France ; nous ajournons le classement des deux autres jusqu'à ce

V. 93, ms. peis que il ; v. 94, ms. s'en retoraent ; v. 95, ms. soreu (cf. lêr fragm., v. 22).

* Voir dans la Romania, loc. laud., la lettre de M. Bradshaw, bibliothécaire de Cambridge, qui doune les raisons de cette détermination plus précise.

que nous ayons pu mettre à exécution notre projet de voyage en Angleterre*.

* Nous désignions par les italiques minuscules a et b les manuscrits immédiatement dérivés de roriginal ; par r, l'original du remaniement, et par Xy le manuscrit dont s'est servi l'auteur du remaniement; enfin par y, s, les manuscrits sur les<}uels ont été copiés séparément B et G. Des traits de longueur différente indiquent l'intervalle plus ou moins grand qui s'est écoulé entre les époques auxquelles ont été exécutés les manuscrits.

Section III.

PuoLOGiE. — Histoire ciOEcUpe (v. 1-03C).

Avant d'exposer le sujet de son œuvre, le poète commence par une moralité sur la nécessité de communiquer aux autres la sagesse que l'on possède (v. 1-16):

(v. 5) Se dans Omers et dans Platons, dit-il, Et Vergiles et Gicerons Fuissent lôr sens aie celant, Ja n'en fust mais parlé avant.

Cette idée se retrouve dans le Prologue du Roman de Troie, où elle est bien plus longuement développée, on peut même dire répétée jusqu'à satiété. Mais il n'est pas nécessaire d'admettre que l'auteur du Roman de Thèbes Tait empruntée au Roman de Troie; c'est là un de ces lieux communs familiers aux clercs, et que l'on retrouve souvent dans les poèmes du moyen-âge. (Cf. Guillaume de Palerne, Auberon, Durmart le Galois, etc.).

Après avoir déclaré que les clercs seuls ou les chevaliers sont capables d'entendre ses vers, le poète indique brièvement son sujet: il s'agit des deux frères ennemis; mais avant, il veut parler de leur aïeul Laius, roi de Thèbes et « chevalier de fier courage ». Laïus va consulter son dieu pour savoir s'il aura jamais un héritier. A cette époque, chacun avait son dieu, dit le poète ; et il se croit obligé de faire un acte de foi, en déclarant que les oracles que rendaient ces dieux étaient faux, et que les diables parlaient par leur bouche. L'idole qu'adorait Laïus n'était autre que l'image du soleil : il lui fait offrir un sacrifice par

1 Nous écrivons cette analyse d'après le ms. A, qui contient, croyonsnous, un texte plus voisin de l'original, comme nous le montrerons plus

loin (V. Section IV).

lo prôtro, et le dieu répond que le roi engendrera un fds qui sera le meurtrier de son père (v. 16-94). En efîet, Jocaste, au bout de dix mois, « si com il est coustume et tirois », met au monde un enfant. Laïus ordonne à trois de ses serviteurs de Tenlever et d'aller lui trancher la tôte. La reine se lamente ; ses plaintes, un peu longues (elles n'ont pas moins de 79 vers), offrent cependant quelques passages intéressants, par exemple celui où elle décrit les fêtes qu'on aurait du donner pour célébrer la naissance d'un héritier du trône. Elle a soin de déclarer que Laïus seul est coupable du meurtre de cet enfant, et elle détaille les reproches que lui feront les chevaliers, les rois et les comtes. Sa douleur est si vive que son plus grand ennemi en serait attendri, et ce deuil ne disparut pas avec le jour:

(v. 205) Ne mie cel jour seulement,

Mais mùlt lonc tans fîstcnsemcnt.

Cependant les trois serviteurs arrivent dans une forêt sauvage et déserte ; ils s'arrêtent et se disposent à mettre à mort Tenfant. Ici un gracieux tableau, que je ne j)uis m'empêcher de reproduire, ces heureuses inspirations étant assez rares dans notre poème :

(v. 215) Li enfos et le jour plôré,

Endormis ort p6r le Jasté ;

Familleus ért, si se môroit,

Li fains lot fait forment destroit.

L'nns d'eux le prent, si le dcscoovre; 220 L'cnfes s'esvelle, les oels oevre.

D'un sydoine ért envolepés,

Qui môlt ért bons, a or listés ;

Osté l'ont tôt hors des drapiaus,

L'enfes esloit mervelles biaus :

225 Tendi ses mains et si lôr rist,

Com a sa nouricc fesist*.

224 biîix.

* De môme Cypsélus, le fiis de Lalxla, tend ses petits bras à ses mcar- IricrSj et ils sont désarmés.

Li uns a l'autre resgardé ; Gommcû sont de pieté, etc.

Le trait est charmant, et l'on ne songe nullement à rinvraisemblance (pTil y a à faire rire un enfant qui vient de naître. L'un des trois serviteurs propose de le laisser vivre, mais de lui fendre les deux pieds et de le suspendre à un chêne, afin de pouvoir dire au roi qu'ils l'ont laissé tout sanglant et lui ont dépecé les membres ; peutêtre que quelque homme charitable (aucuns preudons) passera par là, et en prendra soin. Les deux autres approuvent ce dessein, et tous jurent de garder le secret. Ils s'en retournent et déclarent au roi qu'il n'a rien à redouter des morts (v. 229-286).

Cependant Polibus, roi de la cité de Foche \ chassant dans la forêt, aperçoit l'enfant ; il appelle ses chevaliers, qui croient d'abord à quelque sortilège :

(v. 321) Gardés ne soit fantosraerie, Ou çô soit fait parsorcerie ,

et leur ordonne de le détacher. Il le fait élever comme son fils et lui donne le nom d'Edipus. L'enfant (ccrut en grant barnage», et, à quinze ans, le roi l'arma chevalier. Il était beau, aimable, courtois, hardi et fier; il surpassait tous ses camarades, même au jeu de dés et aux échecs. Le roi l'aimait beaucoup ; il avait fait de lui ce son dru et son

privé». Les courtisans jaloux lui reprochaient son origine suspecte :

(v. 373) Plus de .c. fois l'ont apelé, Fil a putain, bastart prôvé.

Œdipe, attristé, prend la résolution d'aller consulter l'oracle d'Apollon (Apollin). L'auteur s'étonne naïvement de cette situation faite à son héros :

^ Les mss. BG oat la forme française Phoces, que l'auteur a sans doute confondue avec le nom d'une province, la Phocide -, ce qui confirme cette conjecture, c'est la forme altérée f^orc/te^, employée dans B j)our désigner la ville j)rès de laquelle fut tué Laïus (C. Fonches), ville dont A ne parle pas.

174 LE IlOMAxN DE THÈBES.

(v. 385) Or escoutés cora grant mervelle, Nus n'oï onques sa parelle ; Mien ensient, aine ne fu prestres, Ne clers letrés, ki tant fust mestres, Ki onques mais oïst parler 390 D'enfant qui alast demander Ques hom deiist estre ses père, Ne ki ne conneiist sa mère, Fors Edipus tant seulement, etc.

Œdipe monte sur un « auferrant », et se met en route ; le poète nous le montre cheminant tristement, tout honteux, la tête penchée, songeant à la façon dont il présentera au dieu sa requête ; puis, quand il a brièvement interrogé « Timage » , succombant sous le poids de la honte :

(v. 419 Quant cou et dit, forment rôgi. Tel honte en otqu'illoec caï.

Apollon lui répond que, s'il va à Thèbes, il aura des nouvelles de son père. CEdipe se met aussitôt en chemin (v. 287-442).

Non loin de la cité, dans une vaste plaine, il voit une foule de gens assemblés pour célébrer la fête d'un de leurs dieux, dont on apercevait le temple près de là sur un rocher. Pendant qu'il regarde les jeux, deux jeunes gens se prennent de querelle dans une partie de « plomée* »; leurs seigneurs interviennent, la mêlée devient générale, et Œdipe tue son père sans le connaître et lui tranche la tète(v. 443-474).

Les Thébains ensevelissent leur roi auprès du temple et retournent à la ville remplis de tristesse. Plaintes de Jocaste ; elle rappelle que depuis la mort de son fils, il y a plus de quinze ans, elle n'a jamais cessé de pleurer sa perte (v. 475-508).

i l^plomée était une masse de fer ou de plomb, percée d'un trou, dans lequel passait une courroie qui servait à la lancer. Dans les jeux en Thonneur d'Archémorus, elle remplace le jeu du disque de Stace (V. plus loin).

ANALYSE DU l'OEME.

Cependant Œdipe, continuant sa route, rencontre le Sphinx (que le poète appelle Pin ou Spiri^), monstre cruel et anthropophage, qui tuait ceux qui ne pouvaient deviner réiiigme(devinail) qu'il leur proposait; il devine l'énigme, tue le Sphinx, et le coupe en morceaux. La renommée en va aussitôt jusqu'à Thèbes : on accourt, et l'on trouve le damoiseau occupé à essuyer son épée à son abbaut», et à côté de lui «le dyable hideus et grant», qui gît inanimé. Œdipe est amené à Thèbes et présenté à Jocaste; on lui fait fête, on le place au souper près de la reine, à la table d'honneur :

( v. 656) Lés la roïne sist au dois.

Après le souper, Jocaste, restée seule avec le jeune homme, le regarde, et elle ne peut s'empêcher de Paimer. Elle le fait asseoir à ses côtés et lui demande s'il était aux jeux où Laïus perdit la vie, et s'il connaît celui qui l'a tué. Œdipe, après lui avoir fait promettre le secret, lui avoue que c'est lui-même, et il lui donne immédiatement satisfaction, voici de quelle façon singulière :

( v. 698) .L cor de son bliaut, alas !

Ploie en sa main, le droit U rent.

Jocaste volen tiers le prent.

Et Pauteur du remaniement (mss. BG), qui ne manque jamais une occasion de moraliser, ajoute :

Car femme est tost menée (Us, menée-) tant Qu'en en puet faire sentaient.

Le lendemain matin, les barons et les bourgeois de la cité vont trouver la reine et lui demandent d'épouserŒdipe, afin qu'il règne sur eux. Jocaste se réjouit dans son cœur, mais en femme sage qu'elle est, elle dissimule ses sentiments secrets, pour rester fidèle aux convenances :

1 Ms. BSpin, AC Pin.

2 Ms. C menée avant.

LE uu..;an de tuèues.

elle vient de perdre son seigneur ; que dini-t-on si e\h prend aussitôt un nouvel époux ? Les J3arons maintiennent leur volonté de donner le trône à Œdipe, et Jocaste consent au mariage. On envoie prendre le jeune homme, qui d'abord se croit trahi par la reine, mais qui se rassure bientôt en apprenant la vérité. Les noces durèrent un mois :

(v. 776) La veïssiés maint jougleôr, Quicantoient en leur vièles Et en harpes et en muselés.

Ains que passast, je croi, li j6rs, I ot beté* plus de .xx. ours ; Grans batailles i ot de vers, Cievreus i ot et dains et rers, Môlt*i ot cisnes et paons, Auwes, butors, grues, hairons.

Œdipe et Jocaste vécurent ensemble vingt ans, et ils eurent quatre beaux enfants. Jamais ils ne s'étaient doutés de leur crime; mais un jour que le roi était au bain, la reine, qui le servait, aperçut des cicatrices profondes à ses pieds, et l'interrogea à se sujet. Œdipe voulut d'abord lui faire croire que c'étaient des clous qu'il avait eus vers l'âge de deux mois ; mais la reine, après un examen plus attentif, renouvelle sa demande. Le roi se fâche ; alors Jocaste emploie la douceur et les caresses, et Œdipe lui avoue la vérité. La reine soupçonne son malheur ; elle fait venir les trois serviteurs et les adjure de dire la vérité. Ceux-ci avouent leur fraude et les deux époux ne peuvent plus douter. Œdipe se crève les yeux et se fait mettre en prison, à titre de pénitence volontaire (v. 701-912).

* Ms. léché, forme picarde répondant à becé, que le scribe a lu à tort, au liou de brté. Le ms. B nous ofTre une confusion analogue dans un autre passage (v. 481), où il écrit roches, pour roUs, quoiqu'il ne soit pas picard, ce qui indique qu'il copiait un manuscrit picard. Cf. Richart li biaus, ineche.tm lïnw. aviic fi lie ttc (v. (Î71-2) ci avoc prou fchc (y, •\{^\.^l), et dans rinlérit'ur du vers (1d28;; de mùma proumrche {: grle 1189-90). '

•* Au vers 783. mail est aiu^i écrit, sans abrévialiou ; mais lo plus souvent ou trouve ynél.

(v. 905) Andeus sos oels se (ist crever», Et soi mcïsrae emprisonner ; Jure que jamais n'en istra, Ses pechiés espeneïra ; Iloeques ploure nuit et jôr, 010 Sa vie raaine à grant dôlôr ; Pain etaige tant seulement Manjue .j. poi, quant fains li prent.

Les fils du roi se moquent de leur père, et, trouvant ses yeux à terre, ils les foulent aux pieds. Alors Œdipe les maudit et invoque l'appui de ccdant Jupiter» et de « dame Tezifoné ». De là la discorde entre les deux frères (v. 913- 936).

La ThébaïJe. — Exil de Polynice (v. 03G-liG0).

Avec la malédiction du père commence réellement le poème imité de Stace. Deux vers de transition nous ramènent aux deux frères :

(v. 937) Mais or laissons du roi ester, De ses fius fait bien a parler.

Ils conviennent entre eux qu'ils régneront chacun un an, et que celui qui sera exclu du trône s'exilera. Tous deux veulent régner d'abord, mais les barons adjugent le trône à l'aîné, c'est-à-dire à Étéocle (Etlodès, Tioclès). Polynice [Polliiiiccs) s'éloigne seul et non sans inquiétude; il craint que son frère ne lui tende des embûches sur la route. Le neuvième jour, il ne rencontre ni château ni bourg pour se reposer, et, la nuit venue, il essuie une tempête effroyable en traversant une foret peuplée de bêtes hideuses, qui ne lui font aucun mal, tant elles ont peur elles-mêmes de la tempête.

^ Il faut a<lmeUre qu'ici se (ist crever est l'ô-iuivilent do \e crevi, puisque, dans le discours d'OËdipe à ses barons, eu présence de ses lils (v. 6138), il y a ces mots : '< K'aas .ij. les iex m'oslai (ici cief. »

178 LE ROMAN Dli THÈHES.

(v. 1039) Ours et lupars et grans lions, Serpens et guivres et dragons, Frois etesplendres et tortues.

Et tarentes et niarmôlues, Par la tempeste sont don té, Et debatu et tourmenté ; I0i5 Si sont destroit et engousseus

G'ainc n'en lôrnavers lui uns sens.

En sortant de la forêt, après avoir côtoyé une mer dobordée (railleur veut sans doute parler du marais do Lerne*), il monte sur une colline, d'où il aperçoit la tour ce d'Argos la cité » brillamment éclairée ])ar un « carboucle ». Guidé par cette lueur, il arrive à la ville et se met à l'abri, lui et son cheval, sous le porche du palais du roi, où la fatigue le plonge bientôt dans le sommeil. Cependant Tydée {Tydeus, qui de Galidone fu dus), arrive de son côté sous le porche pour se mettre à l'abri. Polynice s'éveille et lui parle fièrement. Tydée cherche en vain à lui persuader de le laisser reposer sous la voûte, et voyant qu'il ne peut y parvenir, il le provo(jue. Armure des deux I)rinces. Description du combat. Le roi s'éveille au bruit, et charge son (ccamberlenc » d'aller voir ce que c'est. Effrayé à la vue des coups que se portent les chevaliers, le chambellan remonte et presse le roi d'intervenir. Adraste (Adrastns) descend à moitié vêtu et ordonne aux combattants de se séparer. Ceux-ci lui répondent arrogamment : a Aies dormir, n'avons vers vous rien à partir ». liC sage Adraste ne s'en offense point, et, par ses prières, il réussit à faire cesser la lutte ; puis il leur demande qui ils sont et d'où ils viennent. Tydée répond le premier et déclare qu'il est venu pour entrer au service du roi. Quant à Polynice, il n'ose dire son nom et avoue seulement qu'il est Thébain. Adraste le rassure en lui disant qu'il n'a pas

10 i2 marmoelues, avec /'e surmonté dunsigle particulier C;», qui est sans doute ici destiné à annuler cette lettre; 104G .i. sels. » Cf. Slace, I. 360.

à rougir des crimes involontaires de son père et de sa mère ; puis il accorde ensemble « les deux barons » et les invite à entrer et à se désarmer. Il les reçoit dans la salle principale (el maistre mandement), que le trouvère n'oublie pas de décrire. Après le repas, le roi envoie chercher ses filles pour les présenter aux « marquis », à qui il veut les donner. Elles arrivent bientôt, et rougissent modestement en apercevant de jeunes hommes qu'elles ne connaissent pas (ke a veoir n'orent apris). Par discrétion, les jeunes princes songent bientôt à se retirer, pour ne pas faire veiller trop longtemps le roi.

Adraste marie ses filles. — Le message; combat de Tydée contre les

Cinquante (v. 1461-2660).

Adraste offre ses filles en mariage à Tydée et Polynice ; on boit du vin dans des coupes d'or' , et les princesses assistent au coucher des deux princes. Le lendemain, le roi va consulter son dieu, pouravoirTexplication d'un songe qu'il a eu pendant la nuit : il lui avait semblé qu'il mariait ses filles à un sanglier et à un lion. Le dieu répond qu'il doit marier ses tilles aux deux chevaliers auxquels il a donné l'hospitalité, et dont l'un porte un sanglier, l'autre un lion peint sur son écu. Le roi, tout joyeux, renouvelle son offre aux chevaliers et leur déclare qu'il est prêt à leur abandonner la souveraineté de sa terre. Ils acceptent sans hésiter, et Tydée offre à Polynice le choix entre les deux princesses. Celui-ci choisit l'aînée, Argia, et Tydée accepte la seconde, Déiphile. Les noces durèrent quinze jours, et il y eut cour plénière pendant tout ce temps.

Cependant la renommée avait apporté cette nouvelle à

Ul y a là un souvenir do la comissatio des Romain^ qui s'est perpétuée au moyen-âge. Je retrouve cet usage signalé expressément dans Flamenca (v. 593 sqq. de l'édit. P. Meyer) :

Quant an manjat, autra ves lavon,

Mais tôt atressi con s'estavony

Remanon tuit et prendon vi,

Car vezat era enaisi.

180 LE nOMAN DE TIIÈBE5.

Thèbes. Etéoclo, comprenant qu'il ne pourra refuser de rendre le trône à son frère, qui sans doute sera soutenu par les forces dont dispose son beau-père, convoque ses amis dans son ce vregier », et pour éprouver leur fidélité, leur déclare tout d'abord qu'il n'est point disposé à remettre la couronne à Polynice. Alors ses amis lui recommandent de prendre ses mesures en conséquence : de faire la paix avec ses ennemis, de se procurer des alliés et de réparer les murs de Thèbes ; d'être juste envers le peuple et généreux envers les chevaliers, et, quand il n'aura plus rien à leur donner, d'aller jouer et rire avec eux. Étéocle, en homme prudent et sage, suit fidèlement ces conseils et use de tous les moyens pour attirer le plus de chevaliers qu'il peut dans la ville, et pour les empêcher de partir, lorsqu'ils s'impatientent de rester si longtemps sans batailler.

L'année d'exil étant révolue, Polynice songe à aller en personne réclamer son héritage. Adraste lui conseille d'y envoyer plutôt un messager; mais personne ne veut accepter cette mission. Alors Tydée offre d'y aller lui-même, et comme Polynice réclame riionneur du péril, il insiste et finit par le décider à accepter sa proposition. Il part sur-le-champ, sans prendre congé de son épouse Déiphile, et arrive rapidement devant Thèbes, dont il admire les murailles et les tours restaurées. Une branche d'olivier à la main, il entre dans la ville et demande à parler au roi. Il le trouve dans son palais, dînant au milieu d'un grand nombre de chevaliers. Il entre à cheval dans la salle du festin, et tous sont dans l'attente de son message (v. 14 Gl- 1858).

Discours de Tydée : Etéocle doit rendre le trône à son frère, et tenir le serment que lui et ses barons ont prêté à Polynice. Etéocle répond, non sans quelque ironie. Nous croyons devoir donner ici son discours, parce que c'est un des passages où le poète a été le plus fidèle à son auteur, et que la comparaison avec Stace peut jusqu'à un certain point être établie, ce qui arrive rarement :

(v. 1891) « Se mes frére(s) mandaparvoas

Que rices est, j'en sui joious f

Aine, Diu merci, li siens ancestro

De sa rikéce ne pot estre.

95 Se li rendoie cest païs,

Il a'i seroit ja estais;

Car illuec [a] si grans afaires

Que de cest ne lui seroit gaires.

Dire li pôés une rien :

1900 Laist moi ester, si fera bien.

Môlt pôroit bel estre al signer,

Se garissoie par honôr ;

Car se n'avoie honôr deçà,

Jou m'en iroie a lui delà.

5 Mes frére(s) est, la lais seroit grans,

Que povres fuisse et il manans.

La soit en pais a grant délit,

Od sa fème gise en son lit.

Et jou deçà me contonrai 10 A povreté, si com pôrrai.

Gomment menroit en icest règne,

Com la soie est, si rice fème ?

En son païs a grant plenté,

Ichi aroit grant povreté ; 15 Sa rikéce reprouveroit,

Et cascum jour nous maudiroit ;

Ele tenceroit a mon père,

A mes serôrs et a ma mère.

Grans lais seroit que sa môllier 1920 Nous demenroit ici dangier. »

Tydée menace le roi, qui déclare alors nettement qu'il n'abandonnera pas son héritage. Le messager le défie; puis, se tournant vers les barons, il les adjure de rester fidèles à la foi jurée, et promet de riches récompenses à ceux qui embrasseront le parti de Polynice ; mais aucun n'ose prendre la parole, par crainte du roi, et Tydée se remet en route. Étéocle ne peut lui pardonner les dures paroles qu'il l'a forcé d'entendre : il prend à part son connétable et cin(juante chevaliers, et leur ordonne de ramener le messager mort ou vif, les menaçant de sa colère.

182 I.E UOMAN DE THÈHES.

s'ils n'obéissent aussitôt. Les chevaliers courent s'arme. : grâce à leurs chevaux frais, ils dépassent Tydée en [prenant un autre chemin et s'embusquent dans un défilé étroit nommé Malpcrtrus, à l'endroit où jadis se tenait le Sphinx. Tydée les aperçoit à la clarté de la lune, et ne peut se défendre de quelque émotion en se voyant trahi : « aperçut les, n'i vausist estre » ; mais il se rassure bientôt et les provoque fièrement. Le combat s'engage. Il y aquebiue confusion dans cette description un peu longue (v. 2091-2060), où certains passages ont sûrement été déplacés, et quelques vers peut-être interpolés. — Description de l'épéede Tydée. Il en frappe Fidimus, le chef de la troupe, et le pourfend jusqu'à la ceinture ; mais sept chevaliers le frappent à la fois lui-même et le renversent. Ici nouvelle faiblesse du héros :

(y. 2215) Puis lient dit : « Vous estes jus, Ja ért vengiés dans Fidimus. »

— 9 Signer, fait il, pôr Diu nel dites, Bien en devroie râler quites ; Li messages ne doit pôr voir 20 Ne mal ôir ne mal avoir. »

Li traïtùr de çô n'ont cure.

Ains l'angoussent a desmesure.

Il se ranime bientôt, et, avisant le rocher du Sphinx, il l'escalade et en fait rouler une grosse pierre, qui écrase neuf ou dix a barons de prix ». Puis il défend vigoureusement l'accès du rocher ; les cadavres en roulant écrasent ceux qui sont encore vivants. Les assaillants épouvantés reculent, et Tydée les raille agréablement :

(v. 2285) « Geste tranblois, mon escient, Vous est prise par hardemeut; Et se garir vous en volés, .1. seul petit donc m'atendés :

Geste espée vous garira, 90 Gar rehques bones i a.

2217 ne dites ; 2220 ne bien oir: 2285 BC ceste fièvre.

Alors, descendant de son rocher, il les poursuit à coups d'épée et les disperse. Cependant Gorinus les rallie et leur fait honte do leur lâcheté. Ils reviennent à la charge : Tydée a son écu et son armure brisés et reçoit une blessure grave ; mais, semblable à Judas Macchabée, il montre un courage surhumain et ne cesse de tuer :

(v. 2347) D'ornes fendus en .ij. moitiés,

De bras, de puins, de ciés tranciés, Veïssiés si le camp couvrir N'en seùssiés nombre tenir.

Les meilleurs succombent, entre autres Gvas, Lvcoffas [Lycophon dans Stace), Flegyas et Delyas (peut-être le Dorylas de Stace). En voyant ces quatre morts, les Thébains se dispersent de nouveau. Gremius (le Chromis de Stace)' les force encore à revenir au combat, en leur représentant combien on aura mauvaise opinion des chevaliers thébains, s'ils ne peuvent venir à bout d'un seul homme ; puis, les appelant chacun par son nom, il les supplie de se souvenir des exploits de leurs aïeux : que celui qui aime le roi revienne à la charge avec lui. Gremius s'élance le premier sur Tydée et d'un violent coup d'épée lui abat un quartier de heaume ; mais Tydée, quoique étourdi du coup, lui enfonce son épée dans la cervelle. Pour venger leur nouveau chef, les assaillants redoublent leurs efforts. Litus blesse le héros au milieu du corps, et, pour ne pas tomber du haut du rocher où il s'était réfugié, celui-ci doit se cramponner à un bois de lance. Les Thébains lui crient de se rendre, mais il répond par de furieux coups d'épée. Malgré une nouvelle blessure qu'il reçoi'. à la poitrine, il parvient à se débarrasser des plus braves ; les autres reculent. Tydée reprend alors courage et les poursuit avec une nouvelle vigueur. Le combat dura jusqu'au jour. Un seul des Thébains était encore vivant : Tydée lui laisse la vie, non sans lui avoir

^ Nous avons ici éviJeuimont ce que l'on appelle une tiraiie perturhatrico

reproché la trahison dont ils se sont faits les instruments, et renvoie raconter au roi ce qui s'est passé. Le chevalier promet de s\acquitter fidèlement de son message, et, après un échan.i^e de politesses, ils se séparent. Tydée hnnde ses blessures avec (des pans de son bliauL», et se hâte de reprendre son chemin, quoiqu'il soit l)ien alFaibli par le sang qu'il a perdu, car il craint que les Tliéhains ne cherchent à venger leurs amis.

(v. 265,3) Ses plaies li vont destraignant,

Sôventes fois se va plaignant; 55 II se dota molt de le mort,

P6r çou qu'il ért navrés tant fort.

Sôvent regretoit sa molliér,

Son compaignon* qu'il ot tant ciér,

Et son ciér père et puis le roi :

60 Plus plaint il els qu'il ne fait soi.

Épisode de la fille de Lycurgae (v. '2GG 1-2908).

Ici nous trouvons un épisode galant du à l'imagination du poète. Il est vrai que les amours de la fille du roi Lycurgue et de Tydée sont à peine esquissées , et qu'il n'en est plus question lorsque l'armée grecque, se rendant à Thèbes, arrive dans le même endroit; mais pouvait-il en être autrement? Tydée, après la trahison dont il avait été victime, devait avoir hâte de retourner à Argos pour soulever Tindignation de son beau-père contre Etéocle et préparer sa vengeance. Silon se place au point de vue de l'art de la composition, tel que nous l'entendons aujourd'hui et ([ue l'entendaient les anciens, mieux valait assurément ne pas amener cet épisode, pour ne lui donner aucune suite ; mais à le prendre isolément, il n'en constitue pas moins un charmant tableau, une idylle gracieuse, qui repose l'imagination après le terrible combat dont envient de lire le résumé. Nous reviendrons du reste sur cette ques-

AXALYSE DU POÈME.

lion ; pour le moment, contentons-nous de donner le texte de cet épisode.

ro

(v. 2661) Le jôr a cevaucié issi

Dusqn'al demain a miedi : Li cuers li faut pôr le traveil, Et si avoit si grant sommeil Ne pôoit mais sôfTrir l'errer :

Li cors li commence a fausser.

Garde sôr destre, en .j. cemin, Si a coisi .j. grant gardin ; Guencist sa voie cèle part, Si est venus tôt droit al gart.

Môlt es toit bien flôris li gars, Si estoit clos de tôtespars.

.J. guicet vit bien entaillié Par outre en outre ens el vergié; A pie descent, el gardin entre, Et son ceval a trait sôentre; Le frain este de son destrier, Et la sèle pôr refroidier.

Arbres i ot, pins et loriers, Cyprès, aubours, alemandiers, Qui foelli sont et font grant ombre, Soleus ne vens n'i fait encombre ; Oisiel i cantent par douçôr, Sôr les arbres font grant bandôr ; Del cant s'esjoient qu'est si biais, Sôvent i mainent grans cembials.

Tydeiis ama la froidôr, Mains en senti de sa dôlôr :

Le guicet dot, si s'est assis, Sôr son escu s'est endormis ; Ses cevals estoit môlt lassés, Entôr lui paist de l'erbe assôs.

En la terre Lugurge au roi Fu li vergiers, lés .j. sapoi.

Après eure de relevée, La fille au roy se fu levée ; Talons li prist que el vergier Ira pôr soi esbanoiier;

Polynice,

'GG8 gardin- ; 2G8G cembiax; 2G87 froidour.

La pucèlo ens el vergier entre, 2700 Et le guicet reclot sôentre,

Et va avant : vit le destrier,

Qui se paissoit sôs l'olivier,

Et puis a veii le vassal,

Qui gisoit jouste le ceval.

5 Grant paôr ot, môlt s'esmervelle ;

Se li vassax dort ou il velle ;

Pôrpensa soi n'i ira mie,

Ne sét s'il pense felonnie ;

Et en après dist : « Si ferai, 10 Qui est, dont vient demanderai.

Et s'il vers moi pense folie,

Mien enscient, j'avrai aïe.^

Ele garde desous • la flôr,

L'erbe vermelle vit eotôr:

15 Quant èle vit l'erbe sanglente,

Pasmée chiet desôs * une ente.

Quant de pamison retôrna.

Toute esmaiée se drecha.

Et dist après : « Ne pour le sanc, 20 Ne pôr paôr dcl baron franc.

Ne laisserai pôr deslôrbier,

Ne sace encor au chevalier

Se lame en est del cors partie ;

Ici endroit n'en lairai mie. »

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