‹ La légende d'Oedipe [microform], étudiée dans l'antiquité, au moyen-âge et dans les temps modernes, en particulier dans le Roman de Thèbes;Chapitre 42 sur 94 · LA LEGENDE D OEDIPE DANS LE ROMAN · texte numérisé non relu

LA LEGENDE D OEDIPE DANS LE ROMAN

santé du châtiment qu'il s'est infligé. Que lui importe ? Son héros n'estpoint le fruit de son imagination; il ne s'intéresse à lui qu'autant que ses aventures peuvent intéresser son public. Qu'il lui fasse invoquer Jupiter et Tczifoné, pour expliquer la discorde survenue entre les deux frères, on sent qu'il ne croit pas à leur existence : pour lui, il n'y a là que des diables obéissant à l'appel désespéré d'un malheureux, et venant apporter le mal sur la terre ; et s'il emploie (bien à contre-cœur et exceptionnellement) ces noms de divinités païennes, c'est par scrupule et parce qu'ainsi le marque « l'estoire » ou la ce létre », et aussi parce que la clarté et la vraisemblance l'exigent.

Il est tellement vrai que l'auteur du Roman ne possède nullement la notion exacte de la fatalité antique, qu'il modifie la tradition dans l'intérêt de la vraisemblance. Ainsi, Laïus est tué dans une mêlée qui s'engage à la suite d'une contestation, dans les jeux que célébraient les Thébains et les peuples voisins devant le temple d'un de leurs dieux et à quelque distance de Thèbes. C'est par hasard qu'Œdipe, se rendant de Delphes àïhèbes, prend part à la mêlée et tue Laïus, sans savoir qu'il fût son père, mais n'ignorant pas que c'était le roi de Thèbes, comme il le déclare lui-même bientôt à Jocaste, qui lui demande des renseignements sur la mort de son époux. La reconnaissance, qui a lieu vingt ans après le mariage d'CEdipe, ne porte donc que sur l'inceste, et non sur le meurtre de Laïus. Il est vrai que, de simple meurtrier du roi qu'il était, Œdipe devient alors parricide, et qu'au fond la situation est la même pour lui au dénouement. Mais ce changement dans la tradition a permis au malicieux trouvère de modifier le caractère de Jocaste, et de nous la montrer pardonnant si aisément au meurtrier de son royal époux que celui-ci a de la peine à croire à sa sincérité, et, le lendemain matin, ne peut s'empêcher de craindre que la reine ne veuille le punir de son imprudent aveu. Cette tendance à juger défavorablement les femmes est générale au

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moyen-âge parmi les clercs, et nof-re vieille litlcratnre est pleine de curieux témoignages à cet égard (Voir notre travail intitulé : Ma^^ie de Compicgne et V Évangile aux femmes. Paris, Vieweg, 1876).

Ainsi, l'histoire d'Œdipe est profondément modifiée dans son esprit, parce que la conception de la fatalité antique est étrangère au moyen-age. Avons-nous besoin d'ajouter que la guerre de Thèbes change aussi de caractère. Ce ne sont plus deux fils maudits, poussés par les Furies, ministres de la vengeance paternelle, qui poussent deux peuples armés l'un contre l'autre, et se sentent entraînés malgré eux à une lutte fratricide ; ce sont deux princes, concurrents à un môme trône, (pii, soutenus par leurs barons, entreprennent une lutte mêlée d'héroïques exploits et d'habiles stratagèmes, et cherchent, Tun à reconquérir la couronne usurpée par son frère, l'autre à repousser loin des murs où il règne la guerre apportée par Tarmée étrangère. Il est vrai que le traître Étéocle , conformément h la tradition, porte un coup déloyal à son frère vainqueur dans le combat singulier ; mais au fond on voit bien que ce que veut le trouvère, tout en suivant les grandes lignes du poème de Stace, c'est faire entrer dans son cadre le plus grand nombre possible de merveilleux exploits, et nous intéresser aux prouesses des vaillants chevaliers do l'un et de l'autre camp. Xu fond, il n'y a pour lui dans tout cela que deux rivaux également avides de régner (l'un avec quelques droits de plus que l'autre), qui causent, il est vrai, la ruine de leur patrie par leur folle ambition, mais que leur courage et leur amour des beaux faits d'armes anoblit et rehausse à ce point qu'ils nous paraissent beaucoup moins coupables. Voilà ce que nous avions à dire sur la façon dont l'auteur du Roman de Titubes a interprété la

légende classique.

Occupons-nous maintenant des épisodes, qui forment une portion considérable de l'œuvre, et où le trouvère (ou bien la source qu'il versifiait) n'a eu recours qu'à sa propre

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imagination. M. Joly reproche à l'autour de manquer d'invention ; il lui reproche, en particuher, de n'avoir point su, comme Benoît de Sainte-More dans le Roman de Troie, nouer une intrigue d'amour intéressante. Je suis loin de vouloir nier le mérite de l'épisode de BriseLda^ qui a eu Ihonneur d'inspirer Boccace et Shakespeare, quoicju'on ne soit pas ^l'^é sur la part d'iuvention qui peut en revenir à Benoît; mais il me semble que la rencontre de Tydée blessé -, ;ive(; la fille du roi Lycurgue, épisode qui n'ap[)artient qu'au manuscrit A et a du rester inconnu de M. Joly, ne manque ni de grâce ni de fraîcheur, et se trouve heureusement placé après le récit du terrible combat que vient de soutenir le héros.

L'aventure, il est vrai, n'a pas de suites, et il n'est plus reparlé de la jeune princesse au moment du passage de l'armée grecque se rendant à Thèbes. Mais quel rôl(3 eutelle pu jouer dans l'épisode classique d'Hypsipyle, où l'intérêt se concentre sur la douleur de la reine qui vient de perdre son enfant, et sur le danger que court Hypsipyle ? Ce n'était guère le cas de parler d'amour. D'ailleurs il ne faut point oublier que l'auteur nous représente Tydée comme attaché sérieusement à son épouse : s'il s'éloigne d'elle sans faiblesse, au moment de partir pour son message, il y pense avec attendrissement au moment même où commence l'épisode dont nous nous occupons :

(v. 2665) Il se dota môlt de le mort,

Pôr CDU qu'il érl navrés tant fort :

Sôvont regretoit sa môllicr, Soncompaignon qu'il ottant cier, Et son cier père et puis le roi ; 70 Plus plaint il els qu'il ne fait soi.

Tout devait donc se borner à des marques d'honnête courtoisie. A ce propos, nous ferons remarquer combien les mœurs du moyen-âge diffèrent des nôtres, en ce qui concerne les rapports entre les deux sexes. Ainsi, les filles d'Adraste vont « couvrir » les chevaliers Polyniceet Ttjdée

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à leur coucher, c'est-à-dire sans doute «arranger les couvertures », et cependant le poète vient de les représenter rougissant timidement à la vue des vc markis, Que a veoir n'orent apris ». La fille du roi Lycurgue ne se contente pas d'amener en secret Tydée dans sa chambre et de laver elle-même ses plaies, elle le « tastone » pour lui procurer le sommeil :

(v. 2847) Il est oouciés, cèle le coevre,

Qui bien est duite de tel oevre ; La pucèle fu afailiée, 50 De tastone?' ne fu pariée ; Gamberiére n'i laist tôcier, Mervelle fait bien a proisier; Sôef le taste, il s'cndoruii.

On reconnaît là la marque d^une chasteté naïve, qui no voit point de mal dans des libertés que notre siècle, plu> corrompu, trouverait avec raison excessives. D'ailleurs, le respect pour la femme qu'enseignait la chevalerie, s'il no protégeait pas toujours les simples filles de manant, était certai'iîement assez efficace pour ôter tout danger à ces privautés entre gens de même condition*. Il ne faut donc pas s'étonner si, lorsque Parthénopée a déclaré sa flammo à Antigène, celle-ci, après avoir répondu qu'elle ne peut lui promettre sa foi aussi légèrement, termine son discours par un aveu un peu indiscret, mais cependant tempéré par les réserves qui précèdent :

[v. 5653) Se m'amùr vus doins par parole, Y6s[rae] devés tenir pôr foie.

Pôr cou nel di, celer n'i quier, No vos eiisse foraient cier, S'il estoit cose destinée K'a fème fuisse a vous douée :

1 n faut reconnaître cependant que le rôle de la femme au moyen-âge n'a pas été aussi brillant qu'on s'est plu à le dire. Voyez avec quelle «iureté Œdipe parle à Jocaste, quand elle insiste pour connaître la cause jle ses cicatrices ; Dame, fait il, trop m'anoiiés, Puisque vous ne me voles croire, S'aU's la fors tost en votre oirre.

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Vous estes biax sôr tôte gent, 5660 Bien vous doit on amer forment.

Si l'on compare ce discours avec les propos que tient Briséïda à Diomède', Ton reconnaîtra la distance qui sépare, même au xu® siècle, une jeune princesse élevée sous Faile maternelle de la coquette aventurière qui commence par dire du mal de l'amour, et ne trouve pas de meilleure raison pour écarter un soupirant que celle-ci : « Ne voU entrer do vial e/i pis ». Si l'avantage est ici à quelqu'un, ce n'est certes pas à Benoît. Je ne saurais souscrire d'ailleurs au jugement de M. Joly, qui compare l'amour d'Ysmène pour Athon à l'amour tout physique de Médée, ni au reproche qu'il lui adresse de parler de ses plaisirs sans aucune retenue. Je crains que M. Joly n'ait donné plus de portée qu'il ne convient à ces paroles d'Ysmène répondant à sa sœur, qui se plaint de ne pouvoir parler à Parthénopée: (( Nel lairral por vos que nel baiser Quant en aurai et lia et aise, y) {w. 81G7-8).Pour moi, je reconnais à notre trouvère une assez grande aptitude à traiter les passages qui demandent de la grâce et de la sensibilité. La preuve en est dans le développement intéressant qu'il a su donner aux regrets inspirés par la mort d'Athon et de Parthonopeus. C'est que, comme le disait il y a peu de temps dans une assemblée d'élite un éminent philosophe, oc les jeunes morts sont la grande émotion de la vie humaine, de la poésie et de l'histoire^ ». Il n'est donc pas étonnant que l'auteur du Roman de Tliùbes ait su exprimer en termes émus les tristesses désespérées d'un amour coupé dans sa fleur. A la mort d' Athon, Ismène avait longuement exprimé ses regrets, puis s'était retirée dans une abbaye ; lorsque Antigène perd son ami Parthonopeus, elle ne répond rien aux consolations de son amie Salemandre et de sa mère, et meurt après avoir pleuré pendant neuf jours. N'y a-t-il

^ Roman de Troie, v. 135S7 sqq.

2 Discours prononcé à la séance solennelle des cinq Académies, par M. Caro, le 25 octobre 1877.

point là un scniimenl juste de la différence des situations? Ismène, que le poète représente comme aimable et rieuse, aimait Athon depuis quelque temps déjà, mais sans passion, et un songe Favait d'ailleurs préparée au malheur qui lui arrive : un couvent sera pour elle un asile. Anligone, à la vue du beau Parthonopeus, s'est éprise pour lui d^un amour sérieux et profond, et lorsqu'elle perd celui qu'elle aimait, quoiqu'elle désespérât de jamais voir ses vœux accomplis, elle ne peut résister à la violence du coup qui la frappe. Ainsi le poète évite de se répéter dans deux situations qui ont quelque ressemblance, et donne la note juste dans les deux cas.

L'épisode de Daire le roux, quoique un peu long, est intéressant dans la plupart de ses éléments; il se rattache aisément à l'épisode du ravitaillement, ce souvenir saisissant des croisades et de ces grandes famines qui trop souvent avaient décimé les armées chrétiennes S) , au moyen du fils de Daire, le prisonnier que Polynice , plus habile (p' audacieux, a séduit par sa douceur et par la bienveillance qu'il lui a montrée. Le jugement nous initie à la fois au droit et aux mœurs féodales. Les barons s'assemblent pour juger leur pair. Drias nous apprend qu'il est le onzième pair et Daire le douzième; et l'auteur, en effet, n'en fait parler que douze, mais il mentionne de plus les trois députés envoyés au roi, Tumas, Masseran et Otran, et trois autres personnages apparaissent au moment où le jugement va être prononcé, Daniel, qui est chargé de ce rôle, Jonas, oncle du roi, et David. On sait du reste que le nombre et les noms des pairs de Gharlemagne ont beaucoup varié: les Reall cil Frauda, le Roland, le Romande Roncevaux, le Voyage à Jérusalem, en comptent douze, nombre qui est resté populaire (V. L. Gautier, Chanson de Roland, T" édition, tom. II, pag. 73-75) ; mais le Pseudo-Turpin en nomme plus de trente. Ici nous ne voyons que Sale-

* Joly, toc. laud., ch. VI.

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mon qui soit réellement un nom de pair de Gharlemagne. Il y a naturellement deux camps : celui des amis du roi, représenté surtout par Gréon, et celui des amis de Daire, représenté surtout par Othon. Gréon pense qu'un vassal doit défier son seigneur et lui demander raison de l'offense qu'il en a reçue, puis attendre quarante jours, et quitter son service. Alexandre de Garthage veut que le vassal tende jusqu'à trois fois son gage à son seigneur, puis une quatrième fois * encore lui demande justice, et que, si celui-ci refuse, il l'évite, au lieu de chercher à se venger, et quitte sa terre Le grand moyen de défense apporté par Olhon et par les amis de Daire consiste à rappeler le serment fait à Polynice en môme temps qu'à Étéocle, et à revendiquer le droit de légitime défense pour Daire, que le roi a frappé. D'ailleurs le roi ne lui a-t-il pas permis de lui faire tout le mal qu'il pourrait? En somme, toutes les bonnes raisons qu'on pouvait trouver pour justifier Daire, l'auteur les a données : le crime de Daire est généralement reconnu, maison estime que le roi doit user d'indulgence; et le discours deJocaste, qui fait craindre à son fils que les amis de Daire ne cherchent à le venger par de nouvelles trahisons, nous montre quel était an moyen-âge le pouvoir des hauts barons à côté du pouvoir royal, qu'il contenait et dominait parfois. Gependant Étéocle estdonné ici comme un tyran sans foi, peu respectueux desdroits des pairs; mais le sage Adraste lui-même ne manque jamais de consulter les chefs de l'armée, et même les barons, quand il y a une décision à prendre. On a du reste fait remarquer plusieurs fuis l'analogie qui existe entre les gouvernements de la Grèce, au début des temps historiques, et ceux que les Francs établirent dans les Gaules avec le système féodal ^; et il est, je crois, vrai de dire, avec M. Al. Duval, que (( no-

* Cf. Lois de Guillaume, 42 (ap. LiUré, s. v. tiers) : D'ici quil ait tiesfoiz dcmaadc droit; e s'il a la tierce fiée rie pot dreit aver, etc..

- Voir Alex. Duval, IJisloirc liitér., tom. XIX; E'^gcr. Mémoires de liltéralure ancienne-, Littré, IJi^l. de la langue française, II, 6, etc.

tre trouvère, lorsqu'il transforme en seigneurs des temps féodaux les grands personnages de l'antiquité grecque, les peint peut-être avec plus de vérité que Racine, lorsqu'il les représente sous le costume et leur fait parler le langage des Amadis ou des habitués de la cour de Louis XIV. »'

Mais revenons à Daire et au jugement. Nous ne noterons plus que deux points. L'art des précautions oratoires est connu de notre trouvère : si certains barons aux mœurs encore un peu barbares, comme Madoine on Lucas, placent le droit de préférence dans leur épée, et défient ceux qui oseraient les contredire, d'autres, comme Eurimedon et Alis, emploientde préférence l'insinuation, font des appels à la concorde et enveloppent leurs paroles de précautions oratoires qu'un rhéteur de profession ne désavouerait pas. Signalons enfin, dans le discours d'Othon répondant à Gréon, le procédé bien connu des auteurs de plaidoyers chez les anciens et des avocats modernes, qui consiste à se mettre à la place du client et à employer la T' personne au lieu de la 3'"'; mais notre auteur emploie le singulier et non le pluriel. On voit que le xii" siècle n'ignorait aucune des petites ressources de l'art oratoire, et les arguments qu'Étéocle invoque pour justifier sa conduite devant ses barons et refuser de faire la paix(v. 10049-94) ne manquent pas d'habileté, quoiqu'ils touchent un peu au lieu commun.

Le trouvère n'emprunte pas généralement au poète latin ses descriptions de batailles, si ce n'est en ce qui concerne les chefs. La tactique, bien entendu, n'est plus la même : les chevaliers s'attachent surtout à lutter individuellement; parfois aussi ils s'égarent dans les lignes ennemies, et les gens de pied en profitent pour tuer leurs chevaux et les démonter; mais les chefs habiles, comme Ypomédon, les tiennent réunis, et les empêchent de se livrer à des actes de courage téméraires. Parfois aussi d'héroïques imprudences amènent des catastrophes, comme lorsque Athon et Parthénopée vont combattre sans armure.

Les ruses de guerre tiennent dans le poème une grande

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