EXAMEN DU POEME
animaux elîrayants de la foret d'Argos. Les pierres n'ont point ici de propriété merveilleuse, excepté Tescarboucle qui éclaire pendant la nuit l'entrée du port d'Argos. (Voir un certain nombre de noms de pierres précieuses dans la description de l'armure d'Étéocle, v. 8498 sqq.)
Pour ce qui concerne les mœurs du xii« siècle substituées aux mœurs antiques, et les pratiques de la religion cbrétienne remplaçant les cérémonies païennes, dont il a été déjà dit quelques mots (v. pag. 272-4), nous renvoyons au livre de M. Joly (chapitre VI), qui est déjà entré à ce sujet dans tous les détails nécessaires.
Nous avons déjà constaté qu'en somme le trouvère s'était assez bien tiré de la description des portes de Thèbes au point de vue de l'exactitude géographique ; nous devons signaler maintenant quelques inexactitudes. La distance entre Thèbes et Argos est toujours exagérée : il faut à Tydée presque une semaine pour la franchir en chevauchant nuit et jour, et Polynice y emploie neuf jours entiers. Thèbes semble considérée comme port de mer : Uslagle forent en une isle, A Thèbes prisent port par vent (v. 8546-7);— Car vitalle lor vient j^ar mer (v. 12312), et un peu plus loin il ajoute : Ceste grans aige d'Esmenos Les a de totes pars enclos, ce qui semble contradictoire ; à moins qu'il ne prenne l'Isménus pour une lagune et Thèbes pour une île, ce que sembleraient confirmer ces mots de la rédaction en prose du ms. 15455 (v. plus loin, pag. 320 : «et puis estora Cadmus la cité de Thèbes en l'isle de Maisson))). Ajoutons que l'auteur parle deux fois (v. 5490 et 7697) d'une fontaine ades ciprèsy) située entre la ville et le camp des Grecs ; mais c'est là une indication toute de fantaisie, puisqu'il y a également une fontaine des ciprès (mss. de siprcs) devant le château de Montflor, près de la tente d'Adraste.
L'auteur se met (juelquefois en scène : il déplore la mort
nées dn poème et ajoute des détails : il donne à la iygre des jambes et une (jneue de lion, et unmu>eau de lévrier. ,
d'Hippomédon : Qui joie en a, Dix le confimde [v . 127G0); il trouve à son gré le teint du jeune Athon : Ço est colors qui molt m'agrée, Blançors de vermeil colorée (v. 8045-6). — Je ne parle pas des simples formules, comme onc ne vi millor 1665, etc., qui se rencontrent partout.
Je n'ai relevé qu^m exemple de jeu de mots : Se il (Manessier) .;. seul mot i sonast, Jamais home ne manecast (v. 11705-6). Étéocleet Tydée, avons-nous dit, aiment à employer les proverbes : on en rencontre un peu partout, parfois mêlés à des sentences. Citons en quelques-uns :
De se maison peut criemo avoir,
Qui voit le son voisin ardoir (v. 6977-8).
— Qui contre agnillon esqaucire,
.ij. fois se point, oï l'ai dire (v. 7007-8).
— Mal est batus qui plorer n'ose (v. 10556).
— Tex puet nuire, ne puetaidier (v. 10690).
— Que tant s'araort vielle as buillois
— Qu'a le fie s'en quist lesdois*.
Voir encore, pour les proverbes, v. 1139 sqq. 1955-6. 1969 sqq. 2025 sqq. 9939 sqq. 9977. 9978. 9981 . 9982. 9988-9. 9990. 10365-6. 10549. 10940-4. 10995. 11139- 40. 11147. 11194-6. 1M99-200. 11521. 11523-4. 11856 sqq. 11998-9. 12753-4 etc., et pour les sentences, 13705-6. 13689-90, etc. Signalons enfin les motifs de consolation que le trouvère indique constamment, quand survient une mort inopinée et désastreuse , comme par exemple celles du iils de Lycurgue, d'Amphiaraiis, de Tydée, de Partliénopée : «il ne sert de rien de pleurer les morts, car cela ne les fait pas revenir;» et Adraste, s'adressant à ses barons, ajoute virilement qu il vaut mieux les
venger *
Nous aurions encore bien des observations intéressantes
» Ce qui veut dire : « Tant va la vieille (espèce de poisson) mordre au boyau (servant d'appât), que parfois elle y trouve sou domma^'e ».
2 Je trouve quelque chose (ranalogue dans la bouche d'un chrétien, et d'un chrétieu fervent : Le pleurer n'y vauU riens jamais (xMiracle de Saint Guillaume du Désert, in Miracles de Nostre-Dame. t II, 9, v. 1418).
RÉDACTIONS EN PROï^E. 315
à faire sur le Roman de Thèbes, mais nous sommes forcé d'abréger. Cependant, avant de terminer cette étude, il convient d'examiner quelle a été l'influence de l'œuvre du xif siècle, et de montrer que jusqu'à la Renaissance, c'est presque exclusivement sous cette forme que la légende d'CEdipe a été connue et conservée.
Section VII.
Destinées du Roman de Thèbes.
Toutes les rédactions en prose du Roman de Thèbes que nous possédons appartiennent à ces recueils de cbroniques (( depuis le commencement du monde d, à ces « histoires universelles » , qui s'autorisent des noms des historiens latins et surtout de celu[d^Orose. Celui-ci, le plus souvent, n'a fourni que le cadre et les parties historiques, mais n'est point responsable des histoires merveilleuses que les auteurs de ces misérables compilations y ont intercalées. L'importance qu'il a eue au moyen-âge, et l'abus que l'on a fait de son nom à propos de la légende thébaine, nous obligent à dire ici quelques mots de son livre.
Paul Orose (Paulus Orosius), prêtre d'Espagne, était né à Tarragone, ou suivant d'autres à BragaV Persécuté par les barbares hérétiques, il fut obligé, vers l'an 4 13, de passer en Afrique, et se réfugia auprès de saint Augustin, qui écrivait alors son livre De Civitate Dei, et qui l'engagea à composer un ouvrage historique tendant au môme but'. Il semble que les cinq premiers livres de son grand ouvrage aient été écrits des cette époque, et le reste à son retour de la Palestine, où il eut à combattre l'hérésie de Pelage, de concert avec saint Jérôme. L'année de sa mort
' Voir Théod. de Môrner, De Orosii vita cjusque Historiarum lihris septem advenus paganos ; Berlin, 1844, pag. 17 sqq. 2 Voir la Préface du livre d'Orose.
31G Ll'^ HOMAN DE THÈBES.
no saurait ùtro précisée, pas plus que celle de sa nais-
sance
Le grand ouvrage historique d'Orose est souvent intitulé dans les manuscrits: De [h)ormcsda sive [h)ormesta sivc (h)ormista mundi. Un grand nombre d'explications ont été données de ce titre bizarre; la moins invraisemblable nous semble celle qui en fait une abréviation, mal comprise par les scribes, de P. Orosil mœsta mundi^, ou encore celle de l'article de la biographie Didot : Or (osii) mis (eriarum) tu- (bula); de Morner préfère homimim mlseria, explication qui nous semble peu vraisemblable, car elle ne rend compte ni de Vr ni du t [d] de onnesta [Iwrmesta, lionncsda). La meilleure édition est celle qu'a donnée l'abbé Migno, Cursus Patrolofjux, xxxi; Paris, 184 G, in-8". C'est un ouvrage de pure polémi(jue, comme le montre le titre vulgaire (Pauli Orosii historiarum adversus paganos libri septem), ce qui a fait dire à Sainte-Croix {Examen critique des historiens d' Alexandre-le-Grand, 2^"' édit. Paris, 1804, pag. 121 sq({.) «qu'il avait vraisemblablement fourni àBossuetla première idée de son immortel discours sur l'histoire universelle ». La question est difTicile à trancher, mais cette opinion nous paraît bien hasardée, étant donnée la nature môme des deux ouvrages\ Orose veut prouver, par une revue rapide des événements tirés do rhisioire ou de la fable, que jusqu'à Farrivée de Jésus- Christ (lin du livre VI), et môme jus(ju'à rétablissement définitif du christianisme et à la chute de l'empire d'Occident (lin du livre VII), les malheurs, les guerres, les crimes qui n'ont cessé d'atïliger la terre, étaient amenés
^ Th. de Morner, loc. laud., pag. 26.
2 M. Th. de Marner a rassemblé ces explications à la fin de son travail. Voir également Fahricius [BUd. lai. metl. et inf. wtalis, éd. Mansi), et Pottasth (Bihl. lit. mal. xvi).
» Ce qui est incontestable, c'est qu'Orose a été l'un des créateurs <lo la philosophie de l'histoire. Mais il manque de critique et accepte avec trop de complaisance les traditions populaires, lorsqu'elles sont favorables à son système (Cf A. Chassang. Histoire du Roman dans l'antiquité, \)d.z- l^i).
UÉD.\CTI0NS EN PROSE. 317
par l'ignorance du vrai Dieu. Il commence son livre T'' par une courte description de la terre empruntée, à ce qu'il semble, à Elhicus, et mentionne les principaux événemenls fjjbuleux ou historiijues, sacrés ou profanes, jus- (ju'à la fondation do Rome. Le livre VII et dernier contient Vhistoire Auguste, jusqu'au temps d'Orose, traitée principalement au point de vue de l'histoire de l'Eglise.
Le procédé le plus fréquemment employé par Orose, pour faire une revue rapide des événements, lorsqu'il ne juge pas à propos d'entrer dans les détails, c'est la frétérition. Qu'on en juge par ce passage du chapitre XII du livre V% qui se rapporte précisément à notre sujet : ciNcc mihi enumerare opus est.... (et il ne fait que nommer Tantale, Ganymède, Pélops, Dardanus)... Illa quoque prœtereo qua3 de Persaeo, Cadmo, Thebanis Spartanisque per inextricabiles alternantium malorum recursus, Palepliato scribente, referunt. Taceo flagitia Lemniadum, prxtermitto Pandionis Atheniensium régis flebilem fugam ; Atrei et Thyestis odia, stupra et parricidia, cœlo quoque invisa, dissimulo. Omitto et Œdipum interfectorem patris, matris maritum, fdiorum fratrem, vitricum suum. Silcrl malo Etheoclem et Polvnicen mutuis laborasse concursibus, ne quis eorum parricida non esset*. Noîo meminisse Medea3 amore sœvo sauciae et pignorum parvulorum caede gaudentis, et quidquid temporibus illis perpetratum conjici datur, qualiter homines sustinuerint , quod etiam astra fugisse dicuntur.»
Ainsi finit le chapitre XII ; puis vient le chapitre XIII, intitulé : Certamen inter Cretenses et Athenienses, Lapithas et Thessalos^ qui se trouve placé, en effet, dans les traductions en prose dont nous allons parler, immédiatement
* Le texte que nous citons est conforme à celui de tous les manuscrits d'Orose que possède la Bibliothèque nationale, du moins de ceux que j'ai pu vérifier et qui portent les n»*^ 4871 à 4880 inclus, du fonds latin. Orose ne fournissait donc que trois ou quatre lignes aux prétendus traducteurs pour l'histoire d'CEdipe et de la destruction de Thèbes.
ne saurait être précisée, pas plus que celle de sa naissance' .
Le grand ouvrage historique d'Orose est souvent intitulé dans les manuscrits : De [h)ormesda sive [h)ormesta sivo [h)ormista mundi. Un grand nombre d'explications ont été données do ce titre bizarre; la moins invraisemblable nous semble celle qui en fait une abréviation, mal comprise par les scribes, de P. Orosil mœsta mundi^, ou encore celle de l'article de la biographie Didot: Or (osii) mis (eriarum) t(f- (bula); de Morner préfère homUmm mlserio ^ explication qui nous semble peu vraisemblable, car elle ne rend compte ni de Vr ni du t [d] de ormesta {liormesta, liormcsda). La meilleure édition est celle qu'a donnée Tabbé Migne, Cursus Patrolorjix, xxxi; Paris, 184 0, in-8". C'est un ouvrage de pure pol6mi(pie, comme le montre le titre vulgaire (Pauli Orosii historiarum adversus paganos libri septem), ce qui a fait dire à Sainte-Croix {Examen critique des historiens d' Alexandre-le-Grand, 2™' édit. Paris, 1804, pag. 121 sqq.) «qu'il avait vraisemblablement fourni àBossuetla première idée de son immortel discours sur l'histoire universelle ». La question est difficile à trancher, mais cette opinion nous paraît bien hasardée, étant donnée la nature môme des deux ouvrages\ Orose veut prouver, par une revue rapide des événements tirés de l'histoire ou do la fable, que jus(iu'à l'arrivée de Jésus- Christ (Un du livre VI), et môme jus(|u'à rétablissement défmitif du christianisme et à la chute de l'empire d'Occident (lin du livre VII), les malheurs, les guerres, les crimes qui n'ont cessé d^aiïliger la terre, étaient amenés
^ Th. de Morner, loc. îaud., pag. 26.
2 M. Th. de Morner a rassemblé ces explications à la fin de son travail. Voir également Fahricius {Bihl. lai. med. et in/, xtalis, éd. Mansi), et Pottasth (Bihl. lit. med. xvi).
3 Ce qui est incontestable, c'est (lu'Orose a été l'un des créateurs do la philosophie de Thistoire. Mais il manciuo de critique et accepte avec trop de comi)laisance les traditions populaires, lorsqu'elles sont favorables à sou système (Gf A. Chassang. Histoire da Honum dans ianliquilé,\mé. 172).
UÉD.\CTI0NS EN PROSE. 317
par l'ignorance du vrai Dieu. Il commence son livre F'" par une courte description de la terre empruntée, à ce qu'il semble, à Elhicus, et mentionne les principaux événements fabuleux ou historiques, sacrés ou profanes, jusqu'à la fondation de Rome. Le livre VII et dernier contient V histoire Auguste, jusqu'au temps d'Orose, traitée principalement au point de vue de l'histoire de l'Eglise.
Le procédé le plus fréquemment employé par Orose, pour faire une revue rapide des événements, lorsqu'il ne juge pas à propos d'entrer dans les détails, c'est la prêtérition. Qu'on en juge par ce passage du chapitre XII du livre V% qui se rapporte précisément à notre sujet : (uNec
mihi enumerare opus est (et il ne fait que nommer
Tantale, Ganymède, Pélops, Dardanus)... Illa quoque prœtereo quaî de Persaeo, Cadmo, Thebanis Spartanisque per inextricabiles alternantium malorum recursus, Palephato scribente, referunt. Taceo flagitia Lemniadum, prœtermitto Pandionis Atheniensium régis flebilem fugam ; Atrei et Thyestis odia, stupra et parricidia, cœlo quoque invisa, dissirnulo. Omitto et (Edipum interfectorem patris, matris maritum, fdiorum fratrem, vitricum suum. Silerl malo Etheoclem et Polvnicen mutuis laborasse concursibus, ne quis eorum parricida non esset*. Nolo meminisse Medere amore sœvo sauciae et pignorum parvulorum caede gaudentis, et quidquid temporibus illis perpetratum conjici datur, qualiter homines sustinuerint , quod etiam astra fugisse dicuntur.»
Ainsi finit le chapitre XII ; puis vient le chapitre XIII, intitulé : Certamen inter Cretenses et Atnenienses, Lapithas et ThessaloSj qui se trouve placé, en effet, dans les traductions en prose dont nous allons parler, immédiatement
* Le texte que nous citons est conforme à celui de tous les manuscrits d'Orose que possède la Bibliothèque nationale, du moins de ceux que j'ai pu vérifier et qui portent les n»^ 4871 à 4880 inclus, du fonds latin. Orose ne fournissait donc que trois ou quatre lignes aux prétendus traducteurs pour l'histoire d'OËdipe et de la destruction de Thèbes.
après l'histoire dW.dipo et de ses enfants. Nous venons de voir qu'Orose rappelait en quelques mots cette légende : les auteurs de Chroniques ne pouvaient ici, comme pour la guerre de Troie, se contenter de ces hrèves indications. Ayant sous la main le Homati de Troie et le Iloman de Thèbcs, ils y ont puisé largement, en les accommodant au goût de leur siècle ; et, ce ([u'il y a de remarquable, c'est que la guerre de Thèbes se trouve parfois être beaucoup plus longuement traitée que la guerre de Troie, bien que le Roman qui constituait la principale source pour la guerre de Troie soit deux fois plus long que le poème sur la guerre de Thèbes. La raison en est, je crois, qu'il existait des rédactions en prose isolées du Roman de Troie, peut-être dès le xiif siècle * , tandis que nous n'en connaissons pas du Roman de Thèbes, à cette épo(iue reculée, qui ne fasse partie d'une histoire universelle ou d'une protendue traduction d'Orose, ou qui n'en ait été détachée.
Ces fausses traductions d'Orose sont écrites dans le môme esprit que l'œuvre du fameux historien ; c'est là le seul titre des auteurs à prendre le nom de translateurs, comme il arrive dans le texte imprimé dont nous allons
parler.
J'ai dit des auteurs, j'aurai pu dire de l'auteur, car il a dû y avoir une première rédaction qui a servi de base à toutes les autres ; en effet, elles se distinguent le plus souvent par le développement particulier donné à certaines parties à l'exclusion des autres, et aussi par une liberté plus ou moins grande dans l'imitation pour les parties où Orose est réellement mis h contribution ; mais très rarement il y a traduction proprement dite, et Tordre n'est pas toujours' scrupuleusement suivi. Quant à l'histoire do la guerre de Thèbes, le fond restant toujours le même (et ce
1 M. Joly (Benoît de Sainte-More et le Roman de Troie, pag. 8-27 du XXV1I« vol. des Mémoires d>: la Société des Antiquaires de Normandie] attribue cette d-ite au ins. de la Hibl. nat., l^ fr. 1G27, qui contient une rédaction en prose intitulée : La dernière Estoire de Troie, reproduite avec quelques variantes dans plusieurs autres manuscrits du xivc et du xv^ siècle.
fond, c'est le Roman de Thèbes), les scribes ou rédacteurs successifs n'ont fait que restreindre plus ou moins la matière du poème, et ajouter quelques réflexions inspirées, tantôt par la comparaison du temps présent avec l'époque païenne, tantôt par les invraisemblances contre lesquelles le rédacteur sent le besoin de protester. Entrons dans quelques détails.
Le manuscrit n° 15455 du fonds français de la Biblio- Qiè(|ue nationale (ancien 6730, anc. fonds de Saint-Germain, 6) est un beau volume in-f , écrit au xv® siècle. C'est, parmi les manuscrits qui prétendent traduire les histoires d'Orose, celui qui nous off're la rédaction en prose la plus étendue et la plus intéressante du /^o?na;i<ie Thèbes. Il est intitulé : Le premier volume des histoires de Paul Ovose traduit en françois. En tête de chaque chapitre, et Irès-souvent dans l'intérieur des chapitres, au commencement d'une phrase, on rencontre le mot Seigneurs, qui montre que cette narration était destinée à être lue ou récitée devant un noble auditoire : formule d'ailleurs fréquente dans les textes semblables du xiv*" siècle, où les rédactions en prose de nos vieux poèmes remplacèrent d'ordinaire le texte même, avec des modifications conformes au goût du temps et aux changements survenus dans les mœurs.
Après avoir raconté, suivant l'ordre chronologique, l'histoire des Hébreux, d'après la Bible, l'auteur passe à l'histoire desThébains. La soudure a lieu à la fin du chapitre intitulé : Comment les Ebrieux furent par le Roy des Moabites mis en servitude. Et puis après les en délivra Aoth, quiiiij^^- ans les gouverna, comme vous orrez*, de cette manière : « Et ou temps de cellui Aoth fut la cité de Thèbes destruite. Si vous diray comment et par quelle manière, ains que plus vous face des Ebrieux mencion. Et quant temps et lieu viendra, bien y sauray retourner. »
' Formule ordinaire des rubriques dans ce manuscrit.
320 i't: UOMAxN DE THÈDKS.
Pais la valmqaoqmxokÂ: Cy après poiirrcz ouïr riiistoirc de Thèbes : et premièrement, comment un roy de cette elle nommé Lcujus commanda uny sien fdz a destrulre. ce Scieurs, bieaavcz oiiy ça arriéres coinin(3nL Gadimis et son frcre Phénix se partirent du règne (PEgil)te et vindrent en Sirie et régnèrent a Tliyr et a Sydonie ; et puis estera Uidmus la cité de Thèbes en Vislede Malsson, qui puis fu hs~ Unes nommée \ comme vous pourrez ça avant ouïr, et la re-na il premier lloy. Seigneurs, cellui Cadmus ot .ij. Iilz ouï après lui tindrent la cité : Tung ot a non Athamas et Pautre fut nommé Penthras \ Après ceulz .ij. régna ung puissant roy de leur lignée qui Lay us fu appelez. »
A la suite de ce début, on trouve une abréviation assez ré-ulière du Roma.i de Thèbes qui suit le poème d'assez près jusqu'à la première bataille, causée par le meurtre do fa ce tigresse privée » , et à la mort d' Amphiaraiis ; le reste est considérablement réduit jusqu'à la mort des deux frères puis le rédacteur reprend le système qu il avait d abord suivi et mène le récit jusqu'à la fin du Roman en y ajoutant un curieux chapitre dont il sera question plus loin îsous venons de dire que la guerre de Thèbes propremen dite se réduisaitpres(iue à rien dans la rédaction en prose. L auteur ne fait en cela que suivre l'exemple des rédacteurs de romans en prose ou même de poètes, ses contemporains qui préféraient, aux interminables récits de bataille, de l'a^cien^e épopée, de riantes descriptions de l.r^on le récit d'aventures galantes. C'est amsi qu en Angletei it même, vers 1350, Guillaume de Paterne, ce poème d aventures de la fin du xir siècle récemment publie par M M chelant pour la Société des anciens teates /•m>^i.^.6^ etai to librement traduit. Le traducteur, entre autres modifications
i Ce uom est repro.iuil à la Qu (voir ci-dessous)
•2 Sans doute Pentkéc. Ces deux prédécesseurs do Lam^ ^c^n e^^^^ .neatiouucs par le .... 301 et le texte imprime ^^-^^^^: ^,,,,,, 15458 f^ fr reporte ces détails à la lin, après la prise de Tlièbc. , Thamos et Pantras.
qu'il faisait subir au roman français, réduisait de beaucoup les récits de bataille, sans aller toutefois aussi loin que notre abréviateur * . Voici le chapitre où se trouve expliquée la cause des coupures faites dans notre Roman.
Rubrique : Comme les barons de Grèce conclurent de tenir le siège de Thèbes et y en mourut plusieurs , comme vous orrez,
«Seigneurs, a ce conseil y ot assez parlé de diverses paroles ; mais en la fin se accordèrent qu'ilz ne se partiroyent mie tant que la ville feust prise, ou tous mourroyent. Et qu'ilz esliroyent ung aultre qui seroit ou lieu d'Amphioraus pour faire a leurs dieux sacrifices, et qui enquerroit a leurs dieux responces de leurs affaires et de leurs adventures. Lors eslirent par l'ost lequel pourroit mieulx avoir celle seigneurie, tant que .ij. saiges hommes anciens et de grant science y trouvèrent. L'un ot non Menalipus*, et Pautre Theoclamas^ Menalipus laissierent pour ce qu'il estoit de grant aage, etTheoclamas eslurentet mistrent en seigneurie : il avoit tous les jours de sa vie esté disciple de Amphioraus. Et quant tout ce fut fait, tost feurent rasseurez les Gregois, et distrent que jamais ne se partiroyent du siège pour nulle crainte ne pour nulle doubtance qu'ils eussent. — Et, seigneurs, ainsi comme vous orrez, feurent rasseurez les Gregois, aulz quelz mieux vaulsist de assez qu'ils s'en feussent retournez. Car moult souffrirent grant peine de chault et de froidure et des grans batailles orribles et cruelles, dont s'entroccirent dehors et dedans, comme gens forcenez qui de eulz n'avoient pitié ne compas-
^ Cf. p. Meyer, Rapport à V assemblée générale de la Société des anciens textes français (Bulletin de 1877, n» 2).
2 II a dû se produire de bonne heure une confusion entre le meurtrier de Tydée, qui n'est point nommé ici comme tel, et le Melampus de Stace et du Roman de Thèbes-, les textes imprimés portent l'un (traduction d'Orose) Menalimpus, l'autre (Edipus) MenoUpus; de même pour les autres manuscrits.
^ Le ms. 301 et le texte imprimé correspondant {Roman d'Edipus) ont Trodinus.
sion nulle. Mais de descriprc les batailles et les agaiz quih )ireni adoncques dedanz et dehors, tant comme Us furent au siège n'est mie yrantment mestier que je vous devise; car assez tost par beau parler pourroyc je dire mençonge qui ne seroit raisonnable ne ne tourneroit a proufit a nulle créature'. Et pour ce laisseray a conter de leurs conroiz et Je leurs batailles, et vous dirai de la fin com7nent ils esploilièrent — Seigneurs, au commencement de la bataille ou assez tost après ce que Ampliioraus mourut, y fut mort Tideus le bon et le gentil chevalier qui tant fut preux et hardy en sa vie que encore en parlent plusieurs et content on escriptures. Puis y fut mort Patronopieux^ d'Arcade et Ypomenon {sic) fut noyez en une eave ou il s embaty après ses ennemis par sa grant prouesce.- A7, seigneurs, sachiez que je ne me vueil entremettre de raconter les jugemens de Daire le Roux, qui sa tour rendi a Polinices par nuoy la ville deut estre perdue ; car en ce seroit [grant] la parolle et ne seroit mie la vérité sceue; mais par beau parler est mainte chose contée et dicte qui n'est mie vraye en toute histoire traitée. Et pour ce larray je ester, et mamie aultre chose qui pourroit plaire par adventure a plusieurs, et vous dirai briefment comment les deulx (sic) par lesquels la dure bataille fu commencée s'entreoccirent et par quelle
manière. » „ , , ^n.
Puis vient le combat des deux frères, le voyage ce de.
1 Cf le Romande Troie, en prose, ms. B.N. i« fr., no 785 t Si vous ay mené iusques a la fin de la vraye istoire de Troye ; selon ce qu'elle fut Irouvpc en langa<^e des Grégeois, fut mise en latin, et ge lay mise en romans noM XTarrirnes ne plr vers, comme font les menestres çui font de .un langues assez de contreuves pour faire maintes fois leur prouftU dan trui dommage, mais par droit compte, selon ce que je Vay irovec^fc^^ Voir encore, sur cette excuse des rédacteurs en prose, RomamaWh in cnn Prologue en vers français d'une histoire perdue de Philippe- A ugustc, où l'auteur dit qu'il écrit en prose pour mieux dire la vente.
2 Le mi-. 301. B N. f^ fr., et le texte imprime qm y correspond, dountm Durio^^i Par thonolopeus.
3 Le mot grani est à suppléer; cf. ms. 301 et imprime corresp.: «cflr
trop en seroit grant parolle « .
daines d'Arges x) à Thèbes et la prise de la ville par Thésée, duc d'Athènes, dont Adraste avait imploré le secours! Enfin un dernier chapitre, étranger au Roman de Thèbes et intitulé : Comment le roi Adrastus et le duc d'Athènes se départirent et allèrent en leurs contrées, et comme Thèbes fut recdifiée et nommée Pallestine' , lequel se termine ainsi :
((.... Et Seigneurs, ainsi comme vous pores ouir, retourna le roi Adrastus en sa contrée, ou il ne vesqui puis giieres, ains mourut tantost après ce qu'il fut retournez, ne onques puis tant comme il vesqui n'ot joie ne leesce. Et ainsi comme vous avez peu ouir, fut la cité de Thèbes destruite, qui moult fu ancienne. Car avant .iiij"- [ans] ou plus fut la destruction de Thèbes faite que Romme ne feust édifiée ne commencée a édifier. Pour ce diz je que Thèbes fust moult ancien , si comme vous povez ouir et entendre. Seigneurs, après ce, ne demeura pas grantment que les povres gens qui de Thèbes s'en estoient fuiz au commencement du siège, et meismement plusieurs qui de la bataille estoient eschappez, se rassemblèrent et revindrent arriéres a Thèbes, et se herbergierent entour les maisieres des grans palais qui ars estoient; si remplirent la cité au mieulz qu'ils porent. Ainsi fut de rechef la cité peuplée et reedifîée et nommée Thèbes la destruite. Mais puis lui changierent son nom les citoyens qui avoient honte et vergoigne de la destruction qui leur estoit readmenteue ; si la nommèrent Estines, et encores est ainsi appelée. Ne vous en quier plus faire mencion, ains vous diray de ceulx qui au siècle habitoient et regnoyent adoncques a quelle fînilz venoient, pour ce qu'ilz ne adouroyent ne ne creoyent Nostre Seigneur. Car bien sachiez, Seigneurs, que ces grans batailles et ces grandes maies adventures ne cessèrent ne ne finirent jusques a tant que Nostre Seigneur vint et descendi en terre, mais tantostfut toute humaine créature appaisée, et cessèrent les
Le rubricateur, qui ne connaissait pas plus que nows Estine, a cru Wen faire eu corrigeant son texte.
;J24 LE ROMAN DE THÈllES.
batailles et les pestilences par tout l'universal inonde. Et pour ce doit chascun garder raison en lui avecques mesure cl droiture, et Dieu amer, servir et honnourcr parfaitement et de bon cuer, par lequel nous est donnée paix et concorde en cest siècle, et en l'autre repos sans tristesse ne douleur aucune et joye perdurable.» Apres vient un chapitre intitulé : Comment l'erseus do Micenes conquist «rant terre en Aise, qu'il nomma l>ersa, puis desconfist il Liber paler, comme vous orrez'. Puis l'auteur reprend 1 histoire des Hébreux asservis par les Gbananéens, et délivres crâce aux conseils de Delbora, par Bara^/^^
Il convient de rapprocher du ms. 15455 l'ouvrage imprimé que possède la Bibliothèque nationale, et dont voici ' le titre • Les histoires de Paul Orose traduites en Français ; Senecque des mots dorez des quatre verti.z en françois\ Pans, ' 1491- 2 vol. in-fgotbique(avecgravures sur bois). D'après Brunèt, il aurait été composé au xiv» siècle. Il offre les mêmes procédés d'imitation (lue le ms. déjà cite. S'il amplifie ordinairement son texte, il se pique de suivre exactement le plan d'Orose, ce que ne fait pas le manuscrit et le côté moral de son œuvre devient plus saillant par 1 habitude qu'a le translateur de prendre la parole pour moraliser ou pour contester l'opinion de ses auteurs, ce qu il fait plus souvent que tout autre. Les quelques bgnes consacrées par Orose à Œdipe et à ses enfants sous forme do prélérition sont remplacées par une rédaction en prose du
1 Ce mol laisse supposer que l'auteur n'a pas compris le lejcte latin qu'il
suivait, et qui n'était pas celui d'Orose.
2 un manuscrit de composition semblable est celu, ou le scr-be M
ranme a inséré le Roman de Troie tout entier, en se ' fP^^"^"'' f^' une traduction en vers de la Bible qui va jusqu'à Saû (B,bl. nat^^ r no 903, anc. 72C8, xin» siècle). Voir Joly, Roman de Trote, btudu des
manuscrits, G. nnmande
3 Cette œuvre, qui n'a. comme on sait, aucun rapport avec e Romana Thèbes. a sans doute été ajoutée pour compléter le second volume, quan^ le manuscrit a été épuisé; ou peut-être fai.ait-elle partie du manuscn l, ce que nous n'avons pu vérifier, n'ayant pas retrouvé celui qu. a servi a pression.
Roman de Thèbes, qui tient les trois quarts du premier volume. Ce volume correspond aux trois premiers livres d'Orose, qui vont jusqu'à la mort de Seleucus ; il est intitulé : Le i'''' livre de Paul Orose. Le second volume, intitulé : Le 2"^ livre de Paul Orose ^ comprend le IV^ et le V^ livre, plus le commencement du YP, jusqu'au triomphe de Pompée à Rome, après la défaite de Mithridate. L'ouvrage n'a point été achevé ; il se termine par ces mots : Et ainsy finent les victoires de Pompée. Reste parler de celles deJulles César , ainsy que mettent Lucan, Suetoineet Saluste, — 'Cy finist Orose. — Puis viennent les mots dorés de Sénèque, rangés par ordre alphabétique et accompagnés d'un développement.
Après le Roman de Thèbes, qui correspond, comme nous l'avons dit, au chapitre XII du livre 1"" d'Orose, l'auteur donne un chapitre intitulé : Cy commencent les misères qui furent entre ceux de Crette, d'Athènes et de Amazonie^ correspondant au chapitre XIII d'Orose : Gertamen inter Gretenses et Athenienses, Lapithas et Thessalos; c'est-à-dire que l'auteur reprend la traduction régulière d'Orose. Les mots qui terminent son travail laissent supposer qu'il n'avait point sous les yeux un exemplaire d'Orose, mais plutôt une de ces chroniques latines qui le prenaient pour base, car il se réfère comme elles à Lucain, à Suétone et à Salluste. Au début, une digression du translateur nous donne la clef de son système. Après avoir traduit assez exactement la préface d^Orose sous le nom de Prohesme, il ajoute ceci (et l'imprimeur, ou peut-être l'auteur lui-même, a pris soin de mettre en vedette, ici et en vingt autres endroits, ces mots, destinés à empêcher toute confusion : Le translateur) : (cAins pour ce que Orose en pou de parolles latines traicte son livre, et en pou de langage compraint grande substance, il est requis (ju'en ceste présente translation faicte du latin au françois nous adjuxtons plusieurs choses recuillies et entra ichcs des livres anciens, pour plus amplement déclarer les paroles et
intentions de Orose. Pourquoy, en tant que a son commencement il parle de la division du monde en trois parties, nous recuillerons ce qu'en la Bible dit Genèse en son premier livre parlant de la création du monde, afin de congnoistre et entendre quel le monde estoit devant qu'il fut divisé. ))
Puis vient ce titre : Premier chapitre auquel il touche