V. 57-58 Ni no sabetz ù'Arlpodes l'efan
Quil det lo colp sul pe ab lo cotel.
Le premier passage est obscur : le géant dont il est question ne peut être que Gapanée, représenté comme tel dans le Roman (Gapaneiis i vint li grans. Qui fu del lignage as gaians, v. 3271-2); mais le texte semble corrompu. Ce château ne serait-il pas celui de Montflor, à la prise duquel se distingua Tydée? Je propose de corriger: Ni no sabets cossi am lo jayan Fe Tydeus, cant tolc lo fort castel, ou bien : cossi près del jayan Fo Tydeûs, etc.
Le troisième passage fait allusion à ces vers du Roman : « Amsdeus les pies li ont fendu, Et a .j. caisne l'ont pendu (v. 275-6))), et à la découverte de la vérité par Jocaste, grâce aux cicatrices profondes qui étaient restées à Œdipe. Il faut donc lire : d'Edipodes.
Le vers 22 du sirventes : Ni d'Odastres degun bo fag c'anc fes, doit-il être corrigé en Nid'Adrastus^ et considéré comme une allusion au Roman de Thèbes ?
Les deux vers suivants :
Ni no sabetz pcr que selet son nom Palamides sul palaitz al prim som,
n'ont point encore reçu d'explication satisfaisante. Il est impossible d'y voir une allusion au Roman de Troie, qui ne contient au sujet de Palamède aucun détail semblable. Je propose de corriger Palamides en Polinices, et d'y voir un souvenir de la querelle de Tydée et de Polynice devant le palais d'Adraste, à qui Polynice n'ose d'abord dire son nom.
3° Guiraut de Galanson [Fadet joglar).
v. 130 sqq. Del rei Brutus
E de Leiis (corr, Laius], Com saup ab sonfraire partir, v. 187 sqq. D'Epolibus [lis. de Polibus)
LE ROMAN DE THÈIiES,
E de Leus (corr. Laius), Gui non vole lo sers obezir *
Le second passage n'a pas besoin de commentaires; nous ferons seulement observer que, dans le Roman, il y a trois serfs et non un seul; mais cette légère inadvertance ne tire pas à conséquence. Ce qui est plus grave, c'est que, dans le premier passage, dont le troisième vers fait évidemment allusion à la convention entre Étéocle et Polynice, le troubadour attribue l'arrangement à Laïus [Leus), confondant ainsi les petits-fils avec l'aïeul : cela prouve, selon nous, que, pour Guiraut de Calanson, le Roman de Tliùbes avait pour titre Laïus, ou du moins pouvait être désigné par le nom du prince par Ibistoire duquel débute le Roman, ce qui d'ailleurs n'absoudrait pas le poète de sa forte distraction, ou peut-être de son ignorance. On pourrait, il est vrai, songer à faire des corrections, par exemau troisième vers : Corn saup mal son fil occsir^ ou bien au second : cCEtioclus, le vers 188 mentionnant d'ailleurs Laius\ mais, outre que les corrections sont toujours dangereuses quand elles ne sont pas autorisées par les variantes des manuscrits, on a relevé, dans ces énumérations de poèmes, des erreurs ou des énigmes indéchiffrables, qui permettent de croire ici encore à quelque confusion de l'auteur. D^iilleurs on ne possède que deux manuscrits de cette pièce :1e ms. La Yalliere (anc. n° 14) et le ms. do Modène(153 f. 203 d.). Le ms. La Vallière n'a point lo second passage, et au premier il donne Gelus^ nom parfaitement inconnu. La dilQcalté paraît donc insoluble; cependant nous inclinons à (iqvyi^qv tV Etloclus.
Passons à l'Italie, qui, plus familière au moyen-âge avec les traditions classiques, doit avoir surtout connu la léendc par la Thébaïde de Stace.
,* Ceci était écrit, quand a paru dans la Romania (n» 27) Tarticle rendant compte du travail de M. Birch Hirschfeld. M. G. Paris y corrige, comme nous, Lcus en Laius dans les deux passages.
Dante a de nombreuses allusions aux personnages et aux événements de la légende tbébaine. Il connaissait peut-être le Roman de Thèbcs, mais il n'y a rien dans les passages dont nous parlons qui s'y rapporte spécialement, et qui ne puisse avoir été inspiré par le poème de Stace. Un rapide examen suffira pour nous en convaincre.
Au XXIP ch^nlduPicrgatolre, Virgiledit à Staceque l'on voit dans le premier cercle de l'enfer, à côté des grands poètes grecs, les béroïnes qu'il a lui-même chantées : Antigone^ Déiphile et Argic, Ismène, aussi triste qu'il l'a représentée, celle qui montra aux Grecs la source de Langie, la fille de Tirésias, enffn Thétis et Deïdamie, qui représentent ici VAchilléide. Ailleurs [Infcrn. XIV), il nous montre Gapanée, avec sa taille de géant, insensible à la pluie de feu qui le dévore, et s'écriant, dans sa rage folle contrôles dieux : « Tel je fus vivant, toi je suis mort » ; et Virgile répond à ses orgueilleuses bravades que son plus grand châtiment, c'est de ne pouvoir se repentir de sa superbe insensée. Et plus loin, il y fait encore allusion en décrivant les fureurs de Vanni Fucci, le voleur sacrilège et homicide de Pistoïe'. Il place côte à côte Amphiaralis, que la terre engloutit à la vue des Thébains^ Tirésias, dont il mentionne les deux chaïQgements de sexe, et Minos, qui, pour avoir voulu voir trop loin dans l'avenir, est condamné à regarder sans cesse derrière lui. Il n'oublie point Hypsipyle, dont il raconte en quelques vers les amours et le pieux mensonge [laf, XVIII, str. 30 sqq.) ; ailleurs [Purg, XXVII, str. 32), il compare sa joie en revoyant son ami
' Infern. xxv, str. 5 :
Per tutti i cerchi de lo'nferno oscuri Spirto non vidi in Dio tanto superbo, Non quel, che cadde a Thebegiùda' mûri,
2 Infcrn. xx, str. 11 :
Drizza la testa, drizza, et vedi a cui
S'aperse a gli' occhi de' Thcban la terre.
Quaudo cridavan tutti : « Dove rui, Amfiarao ? perche lasci la guerra ? etc. »
362 LE ROMAN DE TllÈHES.
Guido Guinicelli, qu'il appelle son père, à celle -des fils d'IIypsipyle en retrouvant leur mère auprès du roi Lycurgue. Ugolin rongeant le crâne de rarchevèque Roger lui rappelle Tydëc dévorant la cervelle de Ménalippe*, et il appelle Pise une nouvelle Tlièbes*. Les flammes divisées qui dévorent Ulysse et Diomède le font songer aux deux frères, dont la haine se manifestait encore sur leur bûcher commun. On pourrait encore relever d'autres allusions à notre légende, par exemple à Amphion élevant les murs de Thèbes [Infcni, XXXII, str. 4), à Alcméon et au meurtre d'Eriphyle {Purg. XII, str. 17), etc.; mais en somme rien qui semble emprunté spécialement au/?o??ia/i de Thèbes. Je u'attache pas grande importance au titre de duc (T Athènes qu'il donne quelque part à Thésée, comme notre trouvère : ce peut n'être là qu'une périphrase de poète. De même les mots qu'il met dans la bouche de Hugues- Capet\ et qui rappellent la légende du Roman de ce nom (laquelle fait de ce prince le fils d'un bouclier), ne sauraient prouver qu'une chose, c'est que le Roman français que nous possédons et qui, d'après son savant éditeur {Préface, xxi), n'est pas antérieur à 1312 et peut-être à 1340, devait être connu de Dante, peut-être dans une rédaction un peu antérieure à celle qui nous a été conservée. Il est donc impossible d'admettre que l'allusion évidente à la légende de Hugues-Capet qui se trouve dans le remaniement du Roman de Thèbes, au prologue (voir ci-dessus, pag. 265), ait été connue de Dante, d'autant plus que, le nom do Hugues-Capet ne figurant pas dans ces vers [Ne parlerai de peletiers, Ne de vilains ne debouchlers), rien n'aurait pu
^ léifern. xxxii, sub fin.
'^ Infern. xxxiii, str. 30.
3 Figliuol (ui d'im beccaio di Parigi {ParQ. xx, str. 18).— L'abbé Grangier, daiH les notes à sa IraduciioQ illisible do Dante, in'.erprèto ces mots en ce sens que lIiii'ues-le-Gran<l, coinfo de Paris, fut un grand Justicier, et ne craignit pas de faire une v^-ritable bouclfrie des in«}cliants, ce (im l'aurait fiit sarnonimcr le boucher. Le lé^'enlo nea existait pas moiu.> avant Dante.
lui faire attribuer à ce prince une pareille origine, si la légende ne lui avait été d'ailleurs connue. Du reste, le rôle que joue Stace dans la Nouvelle Comédie justifie pleinement l'importance donnée par son auteur aux souvenirs de la légende thébaine, et il est tout naturel que Dante soit allé chercher dans la Thébaïde, et non dans la libre imitation du trouvère, les détails qui s'y rapportent.
Tasse , dans sa Jérusalem délivrée , a-t-il emprunté à Stace, ou bien au Roman de Thèbes, les traits d'Adraste, de Tydée et de Gapanée, pour composer les figures d'Aladin, de Sohman etd'Argant? La question est difficile à résoudre. Par exemple, dans le portrait d'Argant :
Impatiente, inesorabile, fero, D'ogiii deo sprezzator, e cheripone Nella spada sua Icgge e sua ragione,
les mots soulignés rappellent aussi bien le Virtus mihi numen et ensis Quem teneo de Stace [Théb. III, 615-6), que l'imitation qu'en a faite le remanieur du Roman de Thèbes (mss. BG, Addit., v. 483-6):
Ma destre, m'espée, ma lance, Ce sont mi dieu, cest ma créance-.
C'est ma vertu et c'est ma gloire.
Par cui j'aurai tante victoire.
Il est cependant probable qu'il n'y a là, comme dans la description de la soif dont soufi^re l'armée des Chrétiens, qu'une inspiration classique ; la chose est certaine pour le personnage de Manto, qui ne figure pas dans le Roman.
M. Pio Rajna vient de publier, d'après les deux manuscrits de Florence, dansl3.Zeitschriftfûrroma7iische Philolo- ^ïedeGrœber(II, 220 sqq., 419 sqq.), en l'accompagnant de savants commentaires, un petit poème itahende 59 octaves, qui rappelle les sirventes de Giraud de Gabreira et de Giraud do Galanson et Vensenhamen de Bertran de Paris du liouergue, dont il a été question plus haut. L'au-
LIÎ ROMAN DE THEBES.
teur anonyme a fait de celte énumération de poèmes, réels ou fictifs, composant le répertoire d'un jongleur, un véritable genre littéraire, comme le montre la solennelle invocation à Apollon qu'il place en tète de ce que Ton pourrait appeler son boniment. La partie qui se rapporte à la légendre thébaine est au moins aussi complaisamment détaillée que celle qui concerne la légende troyenne et les origines de Rome ; nous la reproduisons ici :
Oct. 20. E le storie di Tebe sono ottanta,
Si ben composte in cantar trentasei, Gh'ogniun dira : De, di costui ci canta, E lascia stare e Troiani e gli Kbrei ! Di Cadmo, che cercô la terra tan ta, E po' degli altri teban biioni e rei ; Per Dio, ne canta di Bacco e di Fcbe, Gom' Anfion di muracinse Tebe !
21 E d'Ateon saper vorete il vero
Come e cani il mangiâr su la canpagnia Po' che fatto fu cerbio tutto intero, E saziô rira di Diana magnia; Come le donne col viso sincero Uccison ad un passo di montagnia ; Quel viso bel cou augosciosi duoli ; La morte d'Atamante e de' figlioli.
22 Po canterô e vero discendendo,
A' piacer vostri, da' fatti d'Eilao^ E po d'Edippo, el quai verra crescendo, E come el padre occise, e re serao ; Eteocles e Polinice intendo, Epomedon, Tideo e Anfirao A battaglia condurre*, e altre gregge, Sccondo che da Stazio il ver si legge. 23 Tre baltaglie ordinale, aspre e fiere
Più che fussin giamai, al parer mio, Dove morrà ogni buon cavalière, Salvo ch'Adrastro, che sene fuggio ; La quarta poi, di fuor de l'altre schiere ; E' duo frategli, co mortal disio, 1 Correction de l'éditeur; les deux manuscrits iwrlmt: l'un (R) dcliao, Vautre (G) de Hao ; ne pourrait-on pas écrire di Laio ? Correctionde l'éditeur-, R donne chondmo , G con diuo.
L'un l'altro uccise, e 1 campo doloroso Riman di corpi morti sanguinoso.
24 Ma con quai viso, over con quale ardire
Canterô d'esta gente la piatade, Di tanti greci il misero martire E' signior morti in tanta crudeltade ?
Non sarà canto , ma tristo languire, Veder de' corpi uman piene le strade, Signiori e chava' morti e armadura Coverto treuta miglia di pianura.
25 Uimarrà Tebe al traditor Creonte,
Seconde che '1 cantar mi dà indizio; Le donne argiane passeranno el monte Per soppelire ogniuno in sagro ospizio ; E visi ismorti, e velat' an la fronte, Di lor mariti el far piatoso ufïizio.
Creonte non consente el seppellire ; Verra Teseo, e farallo morire.
Puis il est question d'un poème sur Thésée en vingt-sept chants.
Quand l'auteur dit que les histoires de Thèbes qu'il peut chanter sont au nombre de quatre-vingts (£* le storie di Tebe sono ottanta)^ il veut sans doute faire allusion à un texte en prose en quatre-vingts chapitres. M. Rajna signale deux de ces textes (nous traduisons) : «Tous deux, dit-il, sont en dialecte vénitien, et j'en connais de chacun un exemplaire unique à la bibliothèque de Saint-Marc, classe VI, nos 7 et 50. Le second de ces manuscrits a trente-trois feuillets; l'autre, qui contient la version la plus importante au point de vue dialectal, en a environ le double. Jusqu'à présent, je n'en ai pas examiné de près le contenu; je ne puis donc en indiquer nettement les sources. A priori^ je crois cependant assez probable que les deux versions dérivent plus ou moins directement du Roman de Thèbes et qu'elles ne se rattachent au poème de Stace que par son intermédiaire \ En ce qui regarde la date de
* Cette indication nous fait vivement désirer que le savant philolo£^ue italien veuille bien nous donner de plus amples renseignements. La pro-
notre copie, le manuscrit 50 est assigné sans plus de précision au xv' siècle ; quant aun° 7, il y a lieu dliésiter entre le commencement de ce siècle et la On du précédent.»
(( Mais notre auteur parle encore d'une rédaction poétique en trente-six chants. Je ne sais ce qu'elle est devenue; je ne pourrais donc allirmer si elle méritait les éloges qu'il lui donne'. Espérons quelle n'est qu'égarée, et, en attendant, contentons-nous des renseignements que nous avons à ce sujet, renseignements qui viennent combler une lacune de notre ancienne poésie narrative.»
On ne saurait mieux dire. Nous aimons à croire, pour notre part, que ce poème si vanté par le jongleur, et dont il résume complaisamment le sujet, sortira un jour de la poussière des bibliothèques, et viendra confirmer la renommée dont a joui au moyen-âge l'œuvre du trouvère français et la popularité qui s'est constamment attachée à la légende thébaine.
ni. — Iinilalion du Roman de Thèbes.
Sans avoir eu au dehors la renommée que valut au Roman de Troie la manie des origines troyennes chez les peuples d'Occident, le Roman de Thèbes est loin d'être resté inconnu à nos voisins. Nous avons déjà dit que l'Italie en avait eu une imitation en vers et au moins deux imitations en prose, comme elle avait eu (l'auteur du poème signalé plus haut nous l'apprend) des imitations du Roman de Troie et du Roman de Jules César. En Angleterre, il fut traduit ou plutôt imité, dans la première moitié du xv' siècle, par le disciple de Ghaucer, John Lydgate, qui était, vers 1430, moine de l'abbaye bénédictine de Bury en Suffolk. Ses voyages en Italie et en France, où il avait surtout étudié Alain Ghartier, Dante et Boccace, l'avaient préparé à son
chaîne publication du Roman de Thèbes, dont nous préparons une édition critique d'après tous les manuscrits connus, sera sans doute pour lui une occasion de vérifier son hypothèse.
< Si ben composte in cantar Inntasei.
rôle d'imitateur. Son premier ouvrage en ce genre est le Siège de Thèbes, imprimé plusieurs fois à la suite des œuvres de Ghaucer*, et qui serait, suivant quelques-uns, la traduction d'une histoire écrite en latin par ce dernier*. Il est difficile aujourd'hui de vérifier le fait; mais s'il y a eu une histoire du siège de Thèbes écrite en latin par Ghaucer, ce n'a pu être qu'une imitation du Roman- de Thèbes, h en juger par le poème de Lydgate'. Le cadre que l'auteur a donné à son œuvre en fait comme un nouveau conte de Gantorbéry. a Après une longue maladie, dit M. Joly*, il est venu en pèlerinage au tombeau de Thomas Becket. Il descend à l'auberge des pèlerins de Ghaucer et y trouve nombreuse et bonne compagnie. Un joyeux compère, apitoyé par sa mine défaite et son mince équipage,
ï GeofTrey Ghaucer.— l» The Workes newlie printed, willi divers addicions, wiche were never in Priât before ; with Uie Siège and destnœlion of tlie worlhy citée of Thcb.s, compiled by Jhon Lydgate, moiik of Berie, lôGl. London, Jhon Kyngston for Jhon Wight, in-f»^. — 2» The works • aiso ihe Siège of Thèbes by J. Lidgate. London, 1G87, in-P, with a portrait (Réimpression de l'édition de 1G02, qui, quoique ne menlionnant pas le Siège de Thèbes dans le titre, devait sans doute le contenir également.
2 Cf. GelTroy, in Dict. dliist. et de gèogr. de MM. Dezobry el Bachelet, s. V. Lydgate. Nous n'avons pu découvrir la source de cette affirmation.
3 Lydgate a écrit, postérieurement ou Siège de Thèbes, une Destruction de Troye, d'après Guido de Golonna et par conséquent d'après Benoît de Sainte-More, que Guido a pillé impudemment (V. Joly. loc. laud.). — The history, Sege and Destruccyon of Troye, emprynted by Richard Pynson, 1513, in-fo (a translation or paraphrase of Guido de Colonna's romance intitled Jlistoria Trojana, wich is taken from Dares Phrygius). — Autres éditions en 1555. in-fo, en 1614, etc. (Voir W. Th. Lowndes, The Bibliographersmanualof englishlilerature, etc. London, 1857-1864, tom. VU). — L'histoire de Guido, qui semble avoir de bonne heure supplanté le poème de Benoît dans la mémoire des auteurs du moyen-âge et de la Renaissance, fut, comme on sait, traduite dans toutes les langues, même en italien. Ainsi nous lisons dans la Diblioteca italiana da Niccola Francesco Haym (Milano, 1803) : Ilistoria di Troja, composta per Guido Giudice di Cholonnadi Messina. Venezia, per Antonio di Alexandria délia Paglia, Barlholomeo de Fossombrone et Marchesino di Savioni, 1481, in-4«. — Lamedesima, data in luce dagli Academici délia Fucina. Napoli, pel longo 16G5, in-4o.
■' Benoit deSte-More et le Romande Troie, ia Mém. de la Soc. des Antiq. de Normandie, tom. XXVII, pag. 895.
l'invite à partager son solide et copieux souper, et demande que, pour payer son écot, il conte le lendemain une histoire. Lydgate s'exécute : cette histoire, c'est le siège de Thèbes.» Il faut reconnaître à Lydgate un certain sentiment poétique : ce n'est point un vulgaire copiste. Grâce à sa vaste érudition, à la richesse de son style, il ajoute un nouveau charme aux inventions de ses auteurs, et il a d'ailleurs prouvé , dans sa Vie de Notre Dayne, qu'il était capable de s'élever à une certaine hauteur de
poésie.
Ces vieilles histoires de rhèbcs et de Troie étaient du reste presque aussi populaires en Angleterre qu'en France. Nous venons de voir Lydgate, le brillant disciple de Ghaucer, les raconter dans son Siège of Thcbes et son Troyt book; des chansons populaires latines y faisaient allusion. M. Th. Wright (Political Songs, pag. 208') en a publié une où se trouvent ces vers :
Verse pcstilenliaî cathedra tu sedes,
Qui Thcbanas leclitas vel Trojanas cœdes.
De môme Giraud de Barry (Giraldus Cambrensis), dans la Préface de son Itinerarium Cambriœ^, semble avoir en vue les poèmes de Troie et de Thèbes et VÉnéas, quand, s'excusant de ne pas avoir traité de pareils sujets, il dit : .-(Trojano excidio, Thebis et Athenis Lavinisijue littoribus, impar et inculta quid addere posset opéra nostra ? » Mais il est fort possible qu'il n'y ait là que des souvenirs classiques.
On sait que le père de la poésie néerlandaise, Maer-
lant* (xiii*^ siècle), traduisit ou imita un grand nombre de
1 Cité par Éd. du Méril, Poésies lat. du moyen- âge.
2 Cet ouvrage a été publié par Warton, dans son Anglia sacra, \\ date de la fin du xii" siècle.
3 Cf. Joly, l. l, pag. 811.
* Jacob von Maerlant, né d'une famille bourgeoise flamande, mort à la fin du xiii« siècle. C'était un laïque instruit. Voir W.-J.-A. Ioncki)loet, Geschichte dcr Niedcrlàndischm Litcratur.iroidnci'ion allemande de Will.
poèmes français, entre autres le Roman de Troie et VÉnéas de Benoît de Sainte-More, et aussi le Spéculum historiale de Vincent de Beauvais. Un passage de son Alexandre (qu'il a tiré de V Alexandréide de Gautier de Ghâtillon), livre 1, V. 964, montre qu'il connaissait le Roman de Thèbes, Je n'ai pu vérifier si son Gedich van Troyeii ^ renfermait tout au long ce Roman; mais on peut le conclure de ce que dit lonkbloet, dans son Histoire de la littérature néerlandaise, à savoir : que cette histoire des Troyens, outre le Roman de Troie et VÉnéas, renfermait encore un certain nombre d'épisodes, et que l'œuvre de Maerlant avait un caractère cvclique. Aujourd'hui il n'en reste que des fragments sous forme d'épisodes (V. Graesse, Die grossen Sagenkreise des Mittelallers, pag. 123). Un autre poète néerlandais, SegerDieregodgaf, avait mis envers, à peu près à la même époque, certaines parties du Roman de Troie (Z)6' Trojaensche Oorlog, dont quelques fragments ont été publiés par Blommaert, loc. cit.). Il y avait joint comme introduction le Jardin des Troyens {Prieel van Troyen), qui, à ce qu'il paraît, ne prouve pas qu'il eût de grandes qualités de poète (lonckbloet, loc. laud.); mais il est intéressant pour nous, en ce sens qu'il traitait de la guerre de Thèbes. Maerlant, dans son Spieghel historiael, I, 110 sqq.^ analyse cet ouvrage, qui semble avoir eu un grand succès du vivant même de l'auteur, par suite de l'habileté qu'il avait mise à choisir les épisodes les plus intéressants et à les coordonner. Il remplaça même l'œuvre indigeste et immense de Maerlant, bien (jue celui-ci affirme, trente ans après son apparition, que son poème à lui est connu au loin (wide becant). Dieregodgaf aime à faire preuve d'indépendance vis-à-vis de ses
Berg de Rotterdam, avec une préface et un index des auteurs néerlandais et de leurs œuvres, par Ernst Martin, professeur à Fribourg-en-Brist'au (Leipzig, Vogel, 1870-72. 2 vol. in-8o), g VI, Die b'ùrgerliche Didaklik.
* Publié par \MQm[\vàiiYl,Oudvlaemschc Gedichlcn derxii^,'xm^en xiv^ Eeuwen, II, pag. 73 sqq.; cf. Dunger, Die Sage vom trojanischen Kriege in den Bearbeilungen des Miltelallevs und ihre antiken Quellen.
- Publié par ]31ominaert, loc. laud.. I.
auteurs : souvent il les combat par des témoignages contraires, mais il tient beaucoup à appuyer ses affirmations de preuves, et en somme son respect pour les autorités qu'il indique nuit quelquefois chez lui à l'inspiration, qui se trouve ainsi comprimée et affaiblie'. C'est un reste de l'influence cléricale sur l'esprit laïque.
Gomme tous les poèmes célèbres du premier moyenà^T-e, comme le Roman de Troie, auquel on a joint plus tard l'histoire delà jeunesse d'Hector, vainqueur d'Hercule, et colle de Landomata, fds d'Hector (voir Joly), le Roman de Thèbes a eu un prologue et une suite, et cela très peu de temps après son apparition, ce qui atteste son succès. Je veux parler des Romans d^Vpomédon et de Prothésilas, dont l'auteur est Huon de Rotelande, de Gredenhill en Gornouailles, contemporain de Gautier Map, l'auteur du De Nugis curialium^, et qui par conséquent datent du xii® siècle. VYpomédon a environ 10500 vers : il raconte les amours du jeune héros, fils d'Hermogencs, roi de Pouille, avec Fiére, princesse de Calabre, et Artus y est donné comme un roi de France. Plusieurs des héros du Roman de Thèbes y sont mentionnés, entre autres Gapanée, ce qui a fait que Warton a signalé, sous le titre de Roman de Capanée (Gott, Vesp. A VII), un manuscrit incomplet de VYpomédon qui se trouve en Angleterre (voir de la Rue, Jongleurs et Trouvères, II, 291). Ge roman a été traduit de bonne heure en vers anglais. Warton (tom. I, pag. 194-200) donne des extraits de cette traduction, qui a été analysée parEllis [Spec. of early metric. Rom., t. III, pag. 208-256), et publiée par Weber {EtigL metr, Rom., II, pag. 285-365) sous ce titre : The life of Ypomedon. Nous n'en citerons qu'un passage, qui montrera que, comme Parthénopée, Hippomédon avait eu, au moins au moyen-àge, une grande réputation de beauté; nous l'em-
1 lonckbloet, loco citaio.
2 Cf. Graesse, Die grossm Sagcnkrcise des Millelallers (Dresde et Leiii zig, 18i'2), et surtout do la Rue, Jongleurs et Trouvères, II. 285-29G.
pruntons à M. Éd. du Méril, qui le donne dans la savante Introduction de son édition de Floire et Blanceflor, pag. CLxxiv :
Ladies and maydens byheld hym on, So godely a man they had scne noue; His feyre chère in halle theym smert, That mail y a lady smote throw the hert, And in there hertis they made mone That there lordis ne were suche one.
Dames et demoiselles le contemplaient :
1)' I tomme si beau (littér. si divin], elles nen avaient jamais vu\
Son beau visage Us affligeait toutes,
Au point que plus d'une dame se frappait, la poitrine^
Et dans leur cœur elles se lamentaient
De ce que leurs seigneurs n'étaient point tels que lui.
M. Duméril, qui ne connaissait ni le Roman de Thèbes, ni VYpomédon français, attribue une source hellénique au poème anglais, à cause de la forme grecque des noms des principaux personnages [Emiones, Tholomew, Jason, Melliager, Geron), et aussi parce que la reine, qui a eu un enfant avant son mariage, n'en est pas moins considérée comme une très honnête femme *.
VYpomédon (d'abord le roman français, plus tard la traduction anglaise) a été populaire en Angleterre : il est cité dans le second prologue du Richard Cœur-de-Lion, au milieu des plus fameux poèmes des cycles français et breton, et aussi du cycle de Fantiquité {Troie, Énéas, etc.) :
I wole reden romaunces non, Ne of Paris, ne of Ypomydon, etc.
En Allemagne, c'est naturellement l'original français que l'on connaissait. Il est cité dans les strophes que Ulrich Furterer met à la suite de son Lanzelot, et où l'on trouve
* Introduction, pag. glxxiv ; cf. Gliassang, Histoire du Roman et de ses rapports avec l'Histoire dans l'antiquité grecque et latine, Paris. Didier etC», I8G2, 2«nc ^aiL, pag. 43 i.
372 l'E ROMAN DE THÈnES.
une longue liste de noms de héros, et surtout d'héroïnes, empruntés aux romans du moyen-âge* :
Euch dicnt nach mynnc lone
Ganndin und Galois,
Ir preis hett helleii done,
Sam warb auch Gamureth der Kuen kurtois,
Dereuch vil traut, des er ett ser entgallte,
Den vor walldack (Valdach) mitlyfften gros,
Ypomidon mit seinor Tyost vaille.
Une rédaction en prose se trouve peut-être insérée (ce que je n'ai pu vérifier) dans les Proesses et vailla7ices du preux Hercules, ouvrage souvent réimprimé depuis 1500 (V. Brunet, II, pag. 405). « Ce livre n'est guère, à proprement parler, dit Graesse% que nous traduisons ici, que la fin du deuxième livre du Recueil des histoires troyennes de Raoul Lefèvre (1453), lequel traite de la vie d'Hercule depuis sa naissance jusqu'à sa mort, ou bien depuis Uranus jusqu'à la mort d'Ulysse tué par Télégonus, tout à fait d'après la Genealogia dcorum de Boccace. On y a simplement ajouté un prologue dans lequel les héros cités dans la Thébaïde de Stace, Parthenopeus et Hipomedon, sont confondus avec deux chevaliers de la Table ronde, Partenopex et Ypomcdoa, et une généalogie d'Hercule (voir Warton, I, pag. 140).)) Et il attribue aussi cet ouvrage à Raoul Lefèvre, comme il lui attribue un peu plus haut VEdipus. Nous avons déjà dit que le fameux chapelain du duc de Bourgogne n'était pour rien dans VEdipus, qui est bien plus ancien ; nous n'affirmons rien pour la vie d'Hercule, quoiqu'il soit bien probable que, si Raoul Lefèvre a réellement traité ce sujet, il ne Ta fait qu'en utilisant ou en abrégeant des rédactions en prose antérieures d'un poème sur Hercule, comme aussi de VYpomédon et du Parthenopeus.
Nous dirons peu de chose du Prothesilaus d'Huon de Rotelande. C'est l'histoire des fils d'Hippomédon, Danaus et
1 Voir Graesse, loc. cit., p. 256 sqq.
2 Loc. cit., pag. 12G-7.
Prothesilaus : on voit que la tradition classique n'est guère respectée. Du reste, la donnée homérique avait été modifiée déjà dans l'antiquité grecque. L'Héroïque de Philostrate, qui semble n'être que la mise en œuvre d'une foule de romans sur la guerre do Troie bien antérieurs à l'époque de ce rhéteur', ne fait pas mourir le fils d'Iphiclus dès son arrivée sur le rivage troyen^. On sait que Philostrate suppose un dialogue entre un navigateur phénicien et un vigneron d'Éléonle, fréquemment honoré de la visite et de l'entretien de l'ombre de Protésilas. Naturellement Protésilas afiîrme avoir été l'un des principaux héros de la guerre de Troie, et il vante également beaucoup Palamède, à (j[ui le faux Darés donnera plus tard un rôle important. La plupart des détails donnés par Philostrate s'écartent des traditions reçues par les poètes : il faut bien admettre que le moyen-âge a connu, sans doute dans des transcriptions latines, quelques-uns des récits romanesques dont l'auteur de r/Zc^roiV/z/f? s'est fait l'écho complaisant; et c'est ce qui explique comment le trouvère, désireux de rattacher son héros à ceux du Roman de Thèbes, a fait de Protésilas le fils d'Hippomédon.
Il nous reste, pour clore cette revue, sans doute incomplète, des imitations du Romani de Thèbes et des œuvres qu'il a inspirées, à dire un mot de deux romans d'aventures qui, quoique n'appartenant pas réellement au cycle classique, s'y rattachent cependant par quelque côté : je veux parler du Par thonopeu s et d'Athiset Porfdias.
Le roman de Denys Piramus intitulé Parthonopeus de Blois appartient en réalité au cycle dWrthur ; le héros est le neveu de Glovis, roi des Francs. Mais le nom même qu'il porte indique que l'auteur connaissait le Roman de Thèbes. Le souvenir qu'on y trouve de la lampe de Psyché, dans le charmant épisode d'Apulée, a été relevé plusieurs
* Voir Chassang, IIL'jloire du Roman, etc., pag. 347 sqq. 2 Homère, Iliade, II, v. 698 sqq.; Ov'i&Q, Mélamorph.Wl, 68; Hygia, lab. 103 sqq.
fois' ; ce qui nous intéresse plus directement, c'est la beauté extraordinaire que le trouvère attribue à Tamant de la princesse- fée Meliov] il y a là évidemment un souvenir classique. l:-
Le front ot blanc plus que n'est lis, Qui de blançor a si grant pris ; Les sorciols a noirs et voltis, Les lois a gros, vairs et rians*, etc.
Le Roman d'Atltis et Porfdlas, d'Alexandre de Bernay, appelé aussi dans quelques manuscrits le Siège d'Athè?ies, n'a pas seulement emprunté au Roman de Thèhes le nom de l'amant infortuné d'Ismène. Sur la tente du roi de Sicile Bilas, on voit représentés «le jugement de Paris et le siège de Troie, ensuite l'histoire de la fondation de Rome, celle d'Ètéode et de Polynice, puis celle de Salomon et de son frère Absalon, enfin les douze mois, les quatre temps, les douze signes, les planètes, les saisons». Ces dernières peintures rappellent à la fois le char d'Amphiaraiis et la tente d'Adraste dans le Roman de Thèbes. Le Theseus qui figure dans ce roman est un descendent du grand Thésée ; il a pour fils Plrithous, qui, à l'insu de son père, déclare la guerre à Ajatis, fils de Télamon, duc de Gorinthe et descendant du grand Ajax : Athis et Porfilias se distinguent dans cette guerre. Malgré cela, le roman semble être plutôt d'inspiration byzantine que d'inspiration grecque\ Quoi quMl en soit, on peut dire que la popularité dont a joui notre poème, dès son apparition, a dû déterminer le choix des noms d' Athis et de Theseus, comme aussi celui de Parthonopeus, dans le Roman de ce nom.
* Voir Hùloirc littéraire de la France, tom. XIX ; Joly, toc. cit.; Chassang, Histoire du Roman, etc., pag. 184.
^ Voir llist. littcr.j loc. laud., et Floire et Dlanceflor, éd. Du Méril, Jntrod., chxxiw ; nous avons cité plus haut un passage de ce dernier poème (pii fait allusion à cette beauté de Parthonopcus.
•* Voir 1*. Meyer, Bulletin de la Société des anc. textes fr., 1877, uP 2 /Rapport), et Chassang, Ilist. du Roman, etc., pag. 454.