LA LÉGENDE D'ŒDIPE A LA RENAISSANCE ET DANS LES TEMPS MODERNES
La légende d'OEdipe, qui avait occupé une si grande place dans la tragédie grecque, devait tenter naturellement au XVI® siècle les poètes de la Renaissance, qui renouvelèrent le théâtre français par de timides tentatives d'imitation, sans oser cependant s'écarter des modèles, dont ils ne comprenaient pas toujours les simples et immortelles beautés. Aussi préférèrent-ils trop souvent aux tragiques grecs le poète-philosophe latin, Sénèque, dont le style pompeux convenait mieux à la langue que s'était faite la Pleïade, et qui remplaçait volontiers, comme on sait, ce l'action parles tableaux et les maximes, le naturel par l'exagération, la simplicité par la recherche »*, parce qu'il était philosophe avant d'être poète dramatique, et qu'il travaillait plutôt pour l'école que pour la scène. L'Italie avait du reste donné l'exemple à la France : a Sénèque, dit M. Patin % fut, avant les tragiques grecs, le maître des modernes : c'était lui qu'imitaient déjà, dans sa propre langue, au xi® siècle l'allemande Hroswitha^, au xiv® l'ita-
* Patia, Trag. grecs, III, p. 15i ; cf. Nisard, Études de mœurs et de critique sur les poètes latins de la décadence (Paris, 1834 et 1849), t. I, où il compare en détail VOE lipe de Sénèque avec VOEdipc-Roi de Sophocle, et n'a pas de peine à démontrer la supériorité du tragique grec.
2 Patin, loc. laud., liv. I, sub fin,
3 Le vrai nom do cette religieuse est Hrotsuit (V. Romania, VL 465). Il n'est pas bien prouvé qu'elle ait connu Sénèque.
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lien Mussato; et lorsqu'au xv'' et au xvi® siècle l'Italie eut eniin adopté de meilleurs modèles, il no devint point tout à fait étranger au théâtre d'emprunt, tantôt grec, tantôt latin, de Trissino, de Ruccellai *, de Martelli, d'Alamanni, de Ginddi Cintio, de Dolce, faibles introducteurs, sur la scène italienne, de la forme antique. » Ce ne fut que plus tard, avec Corneille et Racine, qui surent s'affranchir d'une imitation servile, que fut créée la véritable tragédie française.
Avant eux, on se contentait d'imiter péniblement les anciens; mais cette étude constante des modèles devait finir par les faire mieux comprendre, et l'admiration peu raisonnéedela Renaissance ])ourla littérature classique eut au moins l'avantage de j)réparer les voies aux grands écrivains du xvii" siècle, et en particulier, pour le théâtre, à Corneille et à Racine.
L'histoire des malheurs d'Œdipe et de sa famille fut donc de bonne heure en possession de la scène française -, comme aussi delà scène itaHenne"\ et elle n'a cessé de s'y maintenir jusqu'à nos jours. M. Patin a mentionné dans son livre les principales imitations françaises et étrangères, et aussi les meilleures traductions de VOEdlpe-Roi , de VOEdlpe à Colone et de VAntlgone de Sophocle, des Phéniciennes et des Suppliantes d'Euripide et des Sept chefs
lîuccellaï (1 475-1525) a laiss*'» une Rosmomîe, imilt''e de VAîitigone de Sophocle, et un Orcsle\ Alamanni (1495-1556) une Antigone, également imitée de Sophocle,
2 Le savant helléniste Florent Chrestien (1541-159G), élève de Henri Estienne et précepteur de Henri IV, l'un des auteurs de la Satire Ménippée, a traduit en \er^ latins, entre autres poèmes et tragédies grecques classiques, les Sept devant Thèbes d'Eschyle.
^ C'est par VOEdipe-Roi, lidèlement traduit par un noble Vénitien, Orsalto Giustiniano, qu'en 1 595 les Académiciens de Vicence inaugurèrent leur fameux théâtre olympirpie. ouvrage de Palladio. « Au dénouement, ajoute M. Patin (/. /., I, au6 f^n.), parut, dans le rôle principal, le poète Louis CroUo, à qui sa cécité avait fait donner le nom de Cieco d'Adria-, comme cet acteur de l'antiquité (pu, dans le rôle d'Electre, avait versé sur l'urne de son propre lils des larmes véritables, il exprima de même, au naturel, les douleuro de l'aveu^rle thébaiu. »