A LA REXAISSANCE ET DANS LES TEMPS MODERNES
d'Eschyle; nous y renvoyons le lecteur. Nous n'avons donc qu'à rechercher, dans les principales de ces œuvres, les modifications que le poète a fait subir à la fable antique. Une simple énumération des pièces de second ordre permettra de se faire une idée de l'importance qu'a gardée au théâtre la légende thébaine, et de la part que peuvent revendiquer les anciens dans les œuvres dramatiques des modernes. Nous avons d'ailleurs pu recueillir un certain nombre d'indications bibliographiques qui avaient échappé à la consciencieuse érudition de M. Patin, et que le hasard de nos recherches nous a fait découvrir.
Robert Garnier, que Ronsard appelle le prince des tragiques*, nous a laissé une Antigone en 5 actes (1580), où la faiblesse de la composition n'est pas toujours rachetée par le style, qui se ressent parfois, pour la triviahté, du voisinage du xv* siècle. « Le mérite de Garnier, dit M. Darmesteter\ fut d'apporter dans la diction plus de noblesse et de grandeur, dans le vers plus de correction et d'élégance ; mais il pèche toujours par la composition et le développement de l'action. » Ce n'est, en effet, que dans sa dernière pièce, Bradamante^ tragi-comédie tirée de l'Arioste, qu'il s'est en partie dégagé deTinfluence deSénèque, si générale au \\f siècle ; dans V Antigone, c'est toujours Sénèque qu'il imite, môme lorsqu'il suit Sophocle dans la marche de l'action. Garnier suit de très près son modèle dans les deux premiers actes, qui reproduisent la matière desPAc^niciennes\ au troisième, Jocaste se tue en apprenant la mort de ses deux fils ; les deux derniers actes développent la fable de V Antigone de Sophocle, et le poète s'y montre un peu plus indépendant, mais sans jamais s'écarter de la tradition classique. En somme, le poète a cru devoir réunir dans une même pièce tout ce qui intéressait plus particulièrement la famille d'Œdipe, mais les événements s'y
* V. son 81e sonnet (.1 Robert Garnier, piince des tragiques), tom. V, pag. 354 de l'édition de M. Prosper Blanchemain . - Le seizième siècle en France, pag. 168.
378 LA LÉGENDE d'œDIPE
succèdent dans leur ordre naturel, et cette modification qu il apporte à la tradition consacrée par VOEdlpc-Rol (je veux parler de la mort de Jocaste, survivant à la découverte de sa honte), il remprunte aux Phéniciennes d'Euripide, de sorte que la légende se présente ici sans aucune altération sensible. Du Roman de Tlièbes et de ses rédactions en prose, on n'aperçoit pas la moindre trace : l'antiquité seule aura désormais le privilège d'être étudiée et imitée en France; le moyen-âge est de plus en plus oublié. Si quelques amis du bon vieux temps, comme Rabelais, Marot, et plus tard La Fontaine^ montrent parfois qu'il y a encore en France de vrais fils des Gaulois, et conservent dans leur langue quel(iue chose de la grâce et de la naïveté des auteurs de fableaux, le reste, suivant l'impulsion donnée par la Pléiade, entraîne définitivement la langue et la littérature du côté des Grecs et des Romains , et nous n'aurons plus maintenant, dans cette revue rapide, qu'à constater la fidélité plus ou moins grande des auteurs dramatiques à la tradition classique, et leurs efforts à peu près stériles pour renouveler un sujet depuis longtemps é[)uisé.
Ronsard lui-même avait, dit-on, traduit VAntlgone de Sophocle, lorsqu'il était encore l'élève de Daurat, et nous possédons une Antlgone de J.-A. de Baïf (1573), antérieure à celle de Garnier et bien inférieure pour le style, laquelle n'est guère qu'une traduction, de Sophocle. La pièce de Rotrou qui porte le même nom (1638) est, dans sa première moitié, une imitation des Phéniciennes de Sénèque, modifiées par quelques traits empruntés à Euripide et aussi
* l\ laut croire quo Corncillo ne dédaignait pas non plus notre vieille langii'i. Qui ne serait Ihippé, en elTet, de la ressemblance des vers bien connus du Cid avec les suivants, tirés du Jeu de Saint-Nicolas ^ do Jean Bo'Jel d'Arras :
Seignor, se je sui jones, ne m'aiôs en despit, Ou a veiï souvent grant cuer en [cors] petit,
dont on peut rapprocher aussi, quoique avec moins de raison, ce vers do Stace (VI, 756) : Ilic paulo ante puer ; sed ennn maturius aîvo Robur.
A LA RENAISSAxNCE ET DANS LES TEMPS MODERNES. 379
à Stace {Theb. X, 756 sqq.*)» en particulier dans le dévouement de Ménécée. La seconde partie nous offre, comme chez Garnier, le sujet de ÏAntlgoiiede Sophocle, augmenté d'une scène qui n'est qu'un emprunt à Stace, celle où Argie, accompagnée du vieux Ménète d'un côté, et Antigène de l'autre, cherchent le cadavre de Polynice.
Corneille, dans son OEdlpe (1659), a cru devoir embellir un sujet dont la simplicité ne répondait pas aux exigences du théâtre moderne. L'épisode qu'il y introduit a le grave défaut de déplacer l'intérêt, qui se porte presque tout entier sur Dircé. Il s'agit en effet de savoir si cette princesse, fille de Laïus, est bien la victime demandée par les dieux pour sauver le peuple thébain, et si elle accomplira son sacrifice volontaire, ou si au contraire elle épousera Thésée qu'elle aime, et recouvrera le trône usurpé par Œdipe. Le dénouement est celui de Sophocle, mais il est simplement annoncé, de peur, nous dit l'auteur dans son Examen de la pièce, de «faire soulever la délicatesse des dames». On a relevé dans cette tragédie plusieurs passages qui semblent imités de Stace ^ mais il n'y a peut-être là que des réminiscences. On sait d'ailleurs, par le témoignage de Fontenelle, que Corneille avait traduit les deux premiers chants de la Thébaïde, et qu'il avait publié cette traduction aujourd'hui perdue (V.Tascliereau, Vie de Corneille, pag.247 de redit. P. Janet, 1865). La Thébaïde de Racine et V OEdlpe de VoHaire n'offrent aucune trace d'imitation de Stace.
Racine semble avoir été poussé par Molière à composer s'à Thébaïde {{QM). Ce dernier passait pour avoir fait représenter lui-même à Bordeaux ' une pièce de ce nom
^ On trouve aussi des souvenirs de Stace dans le discours d' Antigène à Polynice du haut des murs (Antig. TI, l et Théb. XI, 363 sqq.). et dans le combat des deux frères (Ântig. III, 2).
2 Lehanneur, De P. Pap. Statii vila et operibus qussliones, Uupelloe,
3 C'était une tradition bien établie dan^^ cette ville, et à laquelle Montesquieu accordait une entière coutiance (V. J. Taschereau, Histoire de la Vie et des ouvrages de Molière, 2« édit., p. 22-3 ; — OEuvres de Molière,
lé
dont le peu de succès, tout en le dégoûtant de faire des tragédies, ne rempéchait point de considérer ce sujet comme l'un des plus dramatiques. Racine le fds, dans ses Mémoires^ se contente de dire que son père prit le sujet de la Théba'ide dans Euripide, qu'il commença cette pièce à Uzès et la termina à Paris, après avoir fait la connaissance de Molière. Cependant plusieurs éditions des Œuvres de Racine, parues au xviii*" et au xix* siècle, déclarent nettement que c'est Molière qui l'engagea à traiter ce sujet. Ainsi, je lis dans une édition de 1741 : «En 1660, il composa une belle ode sur l'entrée de la reine Marie-Thérèse. Ce penchant pour la poésie l'attacha à Molière, qui, pour coup d'essai, l'engagea à composer les Frères ennemis^ dont notre auteur retoucha ensuite la versification. » Aimé Martin affirme que Molière lui prêta cent louis et l'excita à laisser de côté Théagène et Chariclée, et à (t traiter le sujet de la Thébaïde, comme plus théâtral ». Quoi qu'il en soit, l'inexpérience de Racine l'entraîna dans la même erreur que Corneille, et lui fit donner à Créon un rôle d'amoureux ridicule, rival de son fils Hémon auprès d' Antigène. De plus, à l'imitation de Rotrou, dont il avait, dit-on, reproduit les deux plus belles scènes, supprimées plus tard lors de l'impression de la pièce, il dénature le caractère de Polynice, si intéressant chez Euripide, en le représentant, non plus comme une victime intéressante de l'ambition et de l'injustice de son frère, mais comme un homme farouche et violent, qui méprise le peuple sur lequel il revendique le droit de régner, et reproche à Étéocle ses basses complaisances pour ses sujets.
Vingt ans après VOEdipe de Corneille, parut celui de Dryden et Lee, sous la forme d'une tragédie héroïque, genre qui ne souffre guère la médiocrité. Le plan de Sophocle s'y trouve compliqué d'une foule de détails qui étouffent le sujet, et le personnage de Créon, que les au-
avec les remarques de Bret, 1773, t. I, p. 53 ; — Èludr s sur Molière, par Gailhava,pag. 8).