LA LEGENDE D ŒDIPE DANS L ANTIQUITE
se rapportent pour la plus grande partie au soleil.» — « La plus ancienne histoire que les hommes se soient contée, ajoute M. Bréal {toc. laucL), a donc été celle de ce héros brillant de force et d'éclat dès les premières heures de son existence, généreux et grand durant sa vie, mais frappé au terme de sa course d'un coup qu'il ne pouvait éviter » ; et plus loin : (( L'histoire des dieux ne formait pas dans le principe un récit : c'étaient des propos incohérents, quoique très arrêtés dans leur teneur. Les transitions, l'enchaînement, l'ordre, la logique, furent introduits après coup parles conteurs, qui, recueillant ces phrases dont ils cherchaient le sens, crurent y reconnaître les débris d'anciennes traditions ou les oracles mal conservés de la sagesse antique. » L'heureuse application qu'avait déjà faite M. Bréal de ces principes à l'explication du mythe latin d'Hercule et de Cacus ', lui a inspiré l'idée de les appliquer à la légende d'OËdipe et de rechercher, à travers les transformations qu'elle a subies, la forme qu'elle pouvait avoir à l'âge naturaliste. Voici en quelques mots comment l'éminent professeur interprète le mythe. La lutte d'Œdipe contre le Sphinx, qui est considérée par lui comme le fait le plus important, n*est pas autre chose qu'une des formes nombreuses qu'a revêtues la lutte d'Indra (le soleil) contre Yritra (le nuage), racontée dans les Védas. Œdipe est un héros du même caractère que Zeus, Apollon, Héraclès, Bellérophon, etc., c'est-à-dire une personnification de la lumière. Le mot Sphinx (de i(j^i'f/Eiv)^ celui qui enlace, répond exacment, quant au sens, au Vrltra des Védas ; la forme du monstre ne fait pas difficulté : il n'y a rien en lui qui ne se retrouve séparément ou réuni dans les monstres analogues, Typhon, Echidna, qui, d'après Hésiode, figurent parmi ses ancêtres. La phrase proverbiale : OEdipe a tué le Sphinx, était l'expression populaire et locale qui marquait la défaite du Sphinx se précipitant du haut de son rocher, c'est-
' Hercule et Cacus, étude de mylhol. comparée. — Le mythe d' OEdipe ^ par Michel Bréal (mémoires réimprimés daas le recueil cilé plus haut).
OIUGINE ET INTEHPRÉTATION DE LA LÉGENDE. 5
à-dire du nuage qui éclate et tombe en pluie. L'énigme que propose le Sphinx, c'est le sourd murmure du tonnerre ; si elle est devenue l'énigme des pieds, cette transformation est due à une fausse étymologie du nom d'CEdipe, celui qui sait l'énigme des pieds (de oI5a, je sais).
Mais M. Bréal ne s'en tient pas à l'expKcation de la victoire d'Œdipe sur le Sphinx, il cherche à expliquer aussi le meurtre de Laïus. Par une ingénieuse analyse du mot grec, il arrive à identifier Laïus, c'est-à-dire Vennemi, avec le Sphinx, et fait de la victoire d'Œdipe sur le roi de Thèbes une nouvelle forme de sa victoire sur le S|jhinx. Œdipe épouse la veuve de Laïus, comme, dans les Védas, les jeunes filles captives (c'est-à-dire les nuées) deviennent dâsapatnls, de devapatnis qu'elles étaient, c'est-àdire épouses du dieu vainqueur, d'Indra, après l'avoir été du vaincu, de l'ennemi.
L'aveuglement d'Œdipe représente la disparition de la lumière, le même mot exprimant dans les langues primitives la cécité et l'obscurité; et le nom même d'Œdipe, d'après l'étymologie la plus répandue (=i enflé), vient de l'augmentation apparente de volume que subit le soleil à son coucher, par l'effet des vapeurs qui flottent dans les couches inférieures de l'atmosphère. Quant au reste de la légende, il serait inutile d'y chercher une interprétation naturaliste ; car les éléments nouveaux qu'elle apporte ont été introduits à une époque postérieure, dans le but de donner au mythe une portée morale et religieuse : tels sont le parricide et l'inceste, qui ont leur source dans la croyance à la fatalité et à l'infaillibilité des oracles.
L'interprétation naturaliste du mythe d'Œdipe que nous venons d'exposer a trouvé un ardent adversaire dans un professeur bien connu de l'Université de Pise, M. Domenico Gomparetti'. Déjà M. Stephani [Nimbus und Strahlenkranz, in Mém. de VAcad. de Saint-Pétersbourg, vie série, tom IX), avait refusé d'admettre, contre l'opi-
1 Edipo e la mitologia comparala. Pisa, Nistri, 1867.
6 LA LÉGENDE D'cttîDIPE DANS l'aNTIQUITÉ.
nioiideM. Wclcker et de quelques autres, une signification sidérale quelconque dans le Sphinx vaincu par Œdipe; et M. Preller {Jahrb. fur Philol. imd Pœd., vol. 80, pag. 539, 1858) croit que le Sphinx a été introduit dans la légende aune époque postérieure. M. Gomparetti s'attache à faire ressortir ce fait que le Sphinx n'est nullement mentionné par Homère dans le passage où setrouvent résumés les mdXheurs d'Œdipe (0c/?/55c%, XI, 271 sqq.), et que dans Hésiode, là où le Sphinx est nommé (Œuvres et jours, v. 163'), il n'est pas question d'Œdipe, qui est cependant mentionné ailleurs (Théogonie, v. 320'). Ce qui est plus important que ces preuves négatives, ce sont les monuments assez nombreux (monuments dont il faut bien tenir compte, tout en usant de prudence), dans lesquels le Sphinx se trouve représenté indépendamment d'CEdipe, et parfois en compagnie de dieux ou d'attributs solaires'. 11 nous semble démontré que le Sphinx est un personnage d'origine solaire, et M. Gomparetti lui-môme ne semble pas éloigné d'en convenir'. La difficulté réelle, et dont M. iJréalne semble pas avoir complètement triomphé, était de rattacher le reste du mythe à ce point considéré comme primitif : il reste encore sur cette question quelques obscurités à éclaircir. M. Gomparetti croit à l'existence antérieure indépendante de l'épisode du Sphinx, qui aurait été rattaché à la légende d'Œdipe par la nécessité de trouver une explication à l'inceste, et d amener le fils dans le lit de sa mère, en donnant des raisons plausibles de cet événement, dû à la fatalité. Pour lui, la signification du conte d'Œdipe est celle-ci : « Une combinaison fatale peut amener à commettre les plus grands crimes, indépendamment de la volonté ; un homme peut, sans le vouloir et le savoir, être coupable, et sujet à toutes les conséquence de sa faute. » Le mot azyj
1 Yi ^'xpo(. ytx' oXoï7v Tsxs KaSptstotfftv oXîOpov.
^ Pour la description de ces monuments, voir Overbeck. Gallerie heroïscher liildwcrke der al'en Kunst, pag. 15-62. ' V. pag. Zï.
désigne à la fois chez les Grecs le mal moral et le dommage, le mal que l'on fait et celui que l'on souff're ; ils ne distinguaient guère entre la perversion du sens moral et la perversion de l'intelligence. Le mal moral peut être du à la faute volontaire de l'homme, ou être indépendant de sa volonté, peu importe ; l'action amène toujours la réaction et le dommage doit être réparé : voilà la fatalité antique dans toute sa rigueur*. Quelque jugement que porte la philosophie moderne sur cette antique conception de l'esprit grec, on ne peut nier qu'elle ne soit éminemment tragique, et propre à inspirer à des poètes doués du génie dramatique des œuvres fortement trempées et de nature à produire une vive impression de terreur^.
Loin de croire que la légende d Œdipe, telle qu'elle nous a été transmise par les tragiques, dérive tout entière de la lutte d'Œdipe contre le Sphinx, M. Gomparetti n'y voit, comme nous l'avons dit, qu'un épisode étranger au fond du sujet ; il croit pouvoir rattacher tous les éléments de la légende à trois formules bien connues, qui figurent dans un grand nombre d'autres contes : T des ' parents exposent leur enfant pour éviter un malheur qui cependant s'accomplit ; 2'' une reine ou une fille de roi est proposée comme récompense à celui qui tuera un monstre; 3"* une énigme est donnée à deviner, en établissant la peine de mort pour celui qui n'y réussira point. ^
Gette explication du savant professeur n'a point convaincu M. Bréal, qui lui reproche, avec raison selon nous, de ne point avoir assez distingué les temps : «Je suis loin de prétendre, dit-il, qu'il faille voir des dieux solaires dans tous les personnages qui tuent des monstres et délivrent des princesses enchaînées. Mais avant d'entrer dans la mise en scène des contes, il faut que ces incidents aient figuré en des récits où ils eussent leur raison d'être. G'est par les mythes qu'ils devinrent assez familiers à l'ima-
* Cf. Gomparetti, /. /., pag. 51 sqq.
2 Ibid., p. 54.