LA LÉGENDE D OEDIPE DANS L ANTIQUITÉ
o-ination populaire pour passer à l'état de lieux communs. On ne s'expliquerait pas pourquoi les mômes formules se rencontrent en Perse, en Germanie, en Grèce, si derrière la formule ne se trouvait pas la croyance naturaliste. Les contes de fées sont le dernier résidu de la religion d'un peuple; il nous semble prématuré de placer ce résidu aux temps qui ont précédé Homère et Hésiode S).
Nous n'avons pas la prétention de trancher le litige en faveur de l'un ou de l'autre des savants contradicteurs ; qu'il nous soit permis cependant de faire quelques observations à ce sujet. Au fond, un grava dissentiment sépare sur un point essentiel M. Bréal de M. Comparetti. Ce dernier, qui admet l'interprétation naturaliste pour certains mythes analogues à celui du Sphinx et d'Œdipe, ne serait point éloigné de l'admettre aussi pour ce dernier, mais à condition de le considérer comme un mythe à part, incorporé dans la légende d'OËdipe, lorsque le sentiment de la signification primitive a été éteint. Les critiques de détail qu'il adresse à M. Bréal no détruisent pas la valeur de sa démonstration, et il reste acquis qu'il faut voir dans la lutte d'CEdipe entre le Sphinx un mythe analogue à celui d'Apollon luttant entre le serpent Python et à tant d'autres familiers aux Grecs, et qu'il faut Texpliquer, comme le mythe Indien d'Indra et de Vritra, par la lutte de la lumière contre les ténèbres, du soleil contre le nuage qui l'enveloppe. Mais il est certain que le reste de la démonstration de M. Bréal n'entraîne pas la conviction, et qu'il est difficile de préciser quels sont parmi les éléments de la légende, en dehors de la lutte contre le Sphinx, ceux qui sont tout à fait primitifs, et par conséquent admettent une interprétation naturaliste. Ainsi l'identification qu'il fait du meurtre de Laïus avec celui du Sphinx, en s'appuyant sur ce fait que Mioq serait le même mot que ^dhç, lequel représente le sanscrit f^a5?/?^( = Pennemi), un des
1 Pour les questions de détail, voir l'article de M. Bréal dans la Revue critique, 1870, I, p. 49 sqq., en réponse aux critiques de M. Comparelti-
noms du monstre védique, a été fortement combattue par M. Comparetti, qui refuse d'ailleurs, avec juste raison à ce qu'il semble, de voir dans Laïus un ennemi pour (Edipe. Mais à son tour, M. Comparetti nous semble trop exclusivement dominé par le côté moral du conte lorsque, après avoir dit (pag. 44 sqq.) qu'un très-grand nombre de contes fabuleux ont une origine tout à fait indépendante et différente de celle des mythes proprement dits, il affirme que, aux époques secondaires, l'imagination populaire ne s'est pas bornée à transformer les données primitives, mais a créé de toutes pièces de nouvelles fables proportionnées à la situation nouvelle des esprits, et que telle formule qui, à l'origine, avait servi à exprimer les phénomènes naturels, a pu servir dans la suite à exprimer tout autre chose, c'està-dire les phénomènes du monde moral. Je ne crois pas, pour ma part, que Pactivité morale ait été assez grande, dans l'enfance des peuples, pour que ses manifestations aient frappé les imaginations au point de donner naissance à des personnifications, sources de contes fabuleux : ce genre de productions de Pesprit humain est l'œuvre d'une époque postérieure. L'interprétation de M. Comparetti aurait donc toute notre approbation, à condition qu'il fût bien entendu que nous ne l'admettons que pour la légende de formation secondaire, et comme une transformation d'un mythe solaire primitif, plus ou moins développé, tandis que M. C. . croit à Pintercalation dans la légende morale, qui alors serait primitive, du combat du Sphinx, pour expliquer par le service rendu l'arrivée d'CEdipe au trône de Thèbes et son union avec Jocaste. Ainsi, pour résumer la question en deux mots, nous pensons que M. Bréal a un peu trop étendu le champ de l'interprétation naturaliste, et prêté ainsi le flanc à des attaques qui ont entraîné à son tour trop loin son savant contradicteur, en ramenant à exclure complètement de la légende l'interprétation naturaliste, et à en faire, non un mythe transformé par la conception grecque de la fatalité, comme le
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veut M. Bréal et nous avec lui, mais un véritable conte moral, ce produit simple de la direction morale prise par Tesprit du peuple dans son activité Imaginative*. »
Mentionnons pour mémoire un autre essai d'interprétation naturaliste auquel son auteur même, d'après la forme dans laquelle il l'exprime, ne semble pas tenir beaucoup. U.Pve\lov{GrierJiis('he Mythologie, Berlin, 1860, tom. il, pag. 343-4) s'exprime en effet ainsi : « Peut-être y a-t-il au fond de cela de vieilles allégories naturelles, à peu près comme dans les mythes de Lycurgue, de Penthée et de Labdacus; auquel cas Œdipe, l'homme aux pieds mutilés, l'homme aveuglé, qui fut le meurtrier de son père et le mari de sa mère, serait dans les plus anciennes fables, comme ces derniers, une personnification de l'hiver. » Et il ajoute en note : « Lycurgue se frappe la poitrine et veut souiller sa propre mère (Hygin, fab. 132); il est aussi aveuglé et maltraité do toute façon (Diodore, 3, 65). Cf. les figures analogues de l'hiver dans Grimm, Deutsche M y thol.^ 725; l'Hiver est perdu, l'Hiver est captif, il manque les yeux à l'Hiver, etc. Il a tué son père, puisque l'Hiver et la Mort sont unis invinciblement, et, comme l'Hiver, il féconde sa propre mère, la Terre. » — Je n'examinerai pas jusqu'à quel point cette explication peut convenir aux mythes de Lycurgue, de Penthée ou de Labdacus ; mais je ne vois pas du tout comment on pourrait en faire l'application à celui d'OEdipe, sans dénaturer complètement, non pas seulement le caractère moral du mythe, mais encore les traits essentiels qui le constituent. L'explication de M. Bréal marque assurément un progrès important dans la voie de l'interprétation naturaliste, et si elle n'a pas obtenu l'adhésion de tous, il faudra du moins s'en contenter, tant qu'on n'en aura point trouvé de meilleure.
1 Gomparelti, loc. laud., \)ag. 50.
GIIAPJTllE II.
La légende thébaine a suivi dans son développement les mêmes lois que la légende troyenne^, c'est-à-dire (ju'autour d'un noyau primitif se sont groupées de nouvelles fictions dans des directions opposées, les unes remontant des effets aux causes, les autres au contraire développant les conséquences des événements racontés dans les premières poésies épiques. De même qu'aux traditions de rniade et de l'Odyssée ont succédé d'un côté les Kvnpix, de l'autre les Nojrot et la T-nleyovlx, de même à l'antique Thébaïde, c'est-à-dire à la guerre des Sept Chefs contre Thèbes, sont venues s'ajouter l'Œdipodée, qui explique les causes de cette grande lutte, la guerre des Épigones et l'Alcméonide, qui en montrent les conséquences immédiates. Ainsi l'histoire d'CEdipe ne semble pas avoir fait partie de l'antique Thébaïde ; mais la haine sauvage des deux frères, le trait de. cannibalisme attribué à Tydée, la révolte audacieuse de Gapanée, appartiennent certainement à cette première rédaction, antérieure aux poèmes homériques. Ce ne fut que plus tard que l'on chercha une explication morale à des faits si étranges : la rivalité de deux peuples puissants , la lutte de deux frères pour le trône, ne paraissaient pas des raisons suffisantes ; on attribua à la malédiction paternelle l'origine immédiate de ces haines implacables, et on voulut que les fils portassent la peine des crimes involontaires commis par le père. Enfin on se demanda la cause de cet acharnement du destin sur la personne d'CEdipe, et l'on inventa l'enlèvement par Laïus du beau fils de Pélops, Ghrysippe, que l'on donna
« Preller. Griech. Mylh., II, 341; Goinparetti, Edipo^ etc., pag. 77.