TROISIEME EPOQUE
Personne n'a connu ta tombe, ô Dn Calvet! Quand la mort te frappa, personne à ton chevet, Ni sur ton front penché, ni sur ta lèvre blême, N'a pu sonder, hélas ! le terrible problême Qui planera toujours «sur tes derniers instante!
C'est à ton héroïsme, à tes efforts constants. C'est à ton dévoûment, le plus pur, h ])lus ample,
Dont ces temps malheureux nous aient légué l'exemple,
Que tu dois cette fin mystérieuse, et nous
Le devoir filial de bénir à genoux
Le premier champion de nos luttes civiques.
L'Histoire avait fermé ses registres épiques ;
Le soleil de la France à nos yeux s'éclipsait;
Des guerres la rougeur sanglante s'effaçait;
L'orage dans la nue enrayait son tonnerre ;
Mais, après les grands coups d'estoc, c'était une ère
De combats plus obscurs, qui, pour les oubliés,
Dans l'ombre préparait ses traits multipliés.
Un petit peuple encore à sa première enfance! Quelques déshérités, désarmés, sans défense! Nul danger du dehors, rien à craindre au dedans! La persécution pouvait montrer les dents.
Elle montra ses crocs et toutes ses molaires.
Héritière en sous-main des anciennes colères, Elle voulut, habile aux ruses de Satan, Donner une revanche aux défaites d'antan. Et, justice empruntée au code des vipères, Se veng-er sur les fils du courage des pères!
Alors on ^it, devant le spectre au front hideux. Un homme se lever et crier: — A nous deux !
C'était toi, Du Calvet, qui, méprisant la rage Du despote, osait seul tenir tête à Forage, Et brandir, au-dessus de tous ces fronts étroits, A ton bras indigné la charte de nos droits.
Ta sentence de mort ce jour-là fut écrite!
En butte désormais à la haine hypocrite
De tous nos Haldimands, forbans grands ou petits
Dont ison honnêteté gênait les appétits,
L'homme dut, poursuivi par leur froide malice,
De toutes les douleurs épuiser le calice.
Un tyran que Thiistoire a marqué du fer chaud
Lui confisque ses biens et le jette au cachot ;
Et, pendant qu'il languit sous les verrouss du sbire,
Troupeau fanatisé que la vengeance inspire,
Autour de sa maison, à coups de pistolets.
Les doux représentants du doux régime anglais.
Trouvant que leur victime était trop peu punie.
D'une épouse mourante abrègent l'agonie!
Libre enfin, le héros (ju'aucuu malheur n'abat Ne «onge qu'à s'armer pour un nouveau combat. Vaincu dans une lutte, il en provoque une autre. Et porte auprès du roi sa cause avec la nôtre. On l'écoute, on s'émeut; — le barbare Haldimand Par ses pairs ei^t mandé devant le parlement. L'accusateur triomphe, et, refoulant ses larmes, Retraverse les mers pour mieux fourbir ses armes. Son fils est près de lui sur le pont du vaisseau.
Hélas! le vieux lion avec le lionceau, Victimes d'un hasard qui confond la pensée, Disparaissent tous deux pendant la traversée ! Comment finirent-ils ? nul ne Ta jamais su.
p]t leur nom dans l'histoire est à peine aperçu!
Vous fûtes glorieux, jours de dix-huit cent douze, Quand nos pères, grands coeurs qui battaient sous la blouse.
Oubliant d'immortels affronts, Sous les drapeaux anglais, eu phalanges altières, La carabine au poing se ruaient aux frontières
En chantant avec les clairons!
Gars à la joue imberbe, hommes aux mains robustes, Toujours prêts à venger toutes les causes justes, Comme à braver tous les pouvoirs!
Toujours prêt«, ces vaillants, an premier cri d'alerte, A répondr(% arme an bras et la poitrine onverte, A l'appel de tons les devoirs !
Kegardez-les passer, ces hérois d'nu antre âge, Conscritis dont le sang-froid, la gaîté, le conrage
Font honte an soldat agnerri!
D'où viennent-ils? Des champs! Où vont-ils? A la gloire! Comment s'appellent-ils? Ilis s'appellent Victoire:
Demandez à Salaberrv!
Les reconnais-tn, France? Angleterre, saine! Ce sont nois Voltigeurs; lenr bande résolue
N'attend ni grades ni faveurs; Fs vont mourir sans crainte ou vaincre sans jactance, Ce sont toujours tes fils, souris d'orgueil, ô France!
Albion, compte tci-; sauveurs!
De canon étranger mugissait à no8 portes;
D'un ennemi jalonx les nombreuses? coliortes
Mena(;aient nos murs délabrés.
En face du péril près de perdre la tête, Nos conquérants d'hier, pâles dans la tempête, S'entre-regardaient effarée.
On voulait, il est vrai, se défendre quand même; Mais en voyant l'orage et le danger suprême
Naître et grandir de toute part, On sentait que, devant la force numérique, La puissante Angleterre allait, dans l'Amérique,
Voir crouler son dernier rempart.
Soudain un cri partit: — Français, à la rescousse! Alors, n'écoutant plus que l'instinct qui les pousse
Vers les généreux compromis.
Nos jeunes gens, les fils des vaincus de naguère, Accoururent joyeux, et partirent en guerre
Sous les vieux drapeaux ennemis!
— .M ni s ces (I r;i pcji iix m»ii ( teints d n |»iii' s;i iiij, de \ un xciiics. ]j'\\v (liNiiil -on ; lrcni|ici- (huis ces (lisc(»i-(lcs Viiincs,
(''est |KHii- j;iiii;iis |»lici- \ os l'icHilis; Cet cnncnii (|ui \ lent \ ;i vcnuci- \()S dcrnilcs. . . An n-ci-n t (Ml r ;inul;iis ces consci'itis disîiicnt: I''ait*'<-;!
Le d('\ <»ii- |t;i rie, nons irons!
l']| |»niN, rjii'ni»' :'i l'i'icinlcl ;iu nciiI Icis clin nsonnct ( rs! . . . l'n jour, |ionr ic|ioiisscr sept iiiilic l»nï(»iiii<d tes,
(Ml Iriir crir: KiiTmits, Imiit h-s (d'iirs! — Ils ne isolit (|il<' I r<MS relit s, serres eoniiiie def< |ii(|Ue^;; Mnis nos li-ois cciiIm, n noiif<, mieux (|iie (es (Urecis i'i»i(iiU'S,
() l.eonidn^!, sont \ niii(|ireii rs!
Oui, l'innce ' Ces < rois ceiitis s(d(lnt^ d"une seinniiie, Le scdeil, tout llll jour de lutte SU r II il llin i lie,
iios \il, de leur sniii; |»rodii;ii(', Hous le fer rt le Jeu, rianl des pritject iles, T'ii contre \iiii;l, inscrire niiprc'f; dos Tliernioi>.vlr<^
Le nom I i\ ni de < Min t enuuiin v !
\'i('(<»iro inespérée, elle fui (lé'cie^ivc.
Quand on siiina In paix, nous avions rollVnsivr
Nous i-('\ înics (les jours plus Imm u\ ; l']( noN Im'I'os, n'avunl pluis de niirarlr à ("niro, Après a\()ir lixc le noj-I. (Tuii licniisplirrc,
IJcIoiirncrcnl à I<'Ui-s sahols.
MainfcnanI, sur nos murs, (|u:in(l un ^cslc iroui(pi(' Nous nionirc, ;i nous l'iuncuis, rdcndurd hril:Nini(|U(-
(^uc le san^ lie WolCc V Ncclhi, N<»us pou\oiiN (•( cela sullK. pour vous couroiulrc Indiquer ccifc dato, A raillourH! ci répondre:
— Sans nous il ne si -ru il plus !;i !
TTonuMir a vous, cou^scrils, (pii d;ins ce lier poéuio, VoulûL-N de noii\c;ni, sous la hunnicrc niéuic
1)"- nos oi^îijcillfux roiKjui tjuiIh, Kîlicunir sur nos bords !;i lé(.r('ndc d<- gloire Q'ii dil <)uc, l<.r,<jii<- l>i(ii rr;ipp«- l'orl diins l'IiiHloiiw-, (yani. I ou jours |);ir l;i uiuiu <!<•<-; l''r;i;irH. é''''j
De nos jours comme au temps de la Grèce et de Kome, Souvent uu peuple entier s'incarne dans un homme.
Quarante ans transformant la tribune en créneau, L'homme-type chez nous «s'appela Papineau! Quarante ans il tonna contre la tyrannie; Quarante ans de son peuple il fut le bon génie, L'inspirateur sublime et l'âpre défenseur;
Quarante ans, sans faiblir, au jouci: de l'oppresseur Il opposa ce poids immense, sa parole.
Il fut tout à la fois l'égide et la boussole; Fallait-il résister ou fallait-il férir.
Toujours au saint appel on le vit accourir; Et toujours à l'affût, toujours sur le qui-vive, Quarante ans de son peuple il fut la force vive!
La persécution, ne pouvant l'écraser.
Avec l'appât, un jour, tente de l'apaiser.
Alors du vieux lion l'indomptable courage
Frémit sous la piqûre et bondit sous l'outrage.
Vous savez tous, ô vous que sa verve cingla,
Ge qu'il vous fit payer pour cette insulte-là!
O les persécuteurs arrogants ou serviles.
Fauteurs intéressés de discordes civiles,
Comme il vous foudroyait de son verbe éclatant!
Il savait être doux et pardonner pourtant.
Plus tard, après l'orage et les luttes brillantes.
Ni les longs jours d'exil, ni les haines sanglantes.
Ni les lazzi moqueurs, ni l'oubli des ingrats
— Quand l'athlète vaincu sentit vieillir son bras — •
Ne purent ébranler cette âme fière et haute.
Sans fiel devant la honte, indulgent pour la faute, Tout entier au pavs, son cœur ne put haïr Même les renégate payés pour le trahir!
O Papineau! bientôt disparaîtra la trace
Des luttes qu'autrefois dut subir notre race.
Déjà, sur un monceau de préjugés détruits,
De tes combats d'antan nous recueillons les fruits.
Mais, quel que soit le sort que l'avenir nous garde,
Ainsi qu'au temps jadis, debout à l'avant-garde,
A notre tête encore, ô soldat des grands jours.
Demain comme aujourd'hui, nos yeux verront toujours
— Que l'horizon soit clair ou que le ciel soit sombre —
Se dresser ton génie et planer ta grande ombre! f^)
P APINE AU
Seul de ces temps féconds en dévonment épique, Seul de tous ces grands cœurs à la trempe olympique Qui défendaient jadis notre droit menacé, Sur notre âge imprimant sa gigantesque empreinte. Il restait là, <lebout dans sa majesté sainte, Comme un monument du passé !
Les ans n'avaient point \m courber son front superbe ; Et, comme un moisc><ouneur appuyé sur sa gerbe Regarde, fatigué, l'ombre du soir venir.
Calme, il se reposait, laissant, vaincu stoïque, Son œil, encor baigné de lueur héroïque, Plonger serein dans l'avenir.
Aux bruits de notre époque il fermait sa grande âme ; Et, sourd aux vains projets dont notre orgueil s'enflamme, Avec «es souvenirs de gloire et de douleur, Il vivait seul, laissant ses mains octogénaires. Qui des forums jadis remuaient les tonnerres, Vieillir en cultivant des fleurs!
Sa voix, sa grande voix aux sublimes colères, Sa voix qui déchainait sur les flots populaires Tant de sarcasme amer et d'éclats triomphants. Sa voix qui, des tyrans déconcertant l'audace. Quarante ans proclama les droits de notre race, Bénissait les petits enfants!
Lui, le puissant tribun que la foule en démence
Saluait tous les jours d'une clameur immense, Relégué désormais dans un monde idéal, Drapé dans sa fierté qu'on croyait abattue. Il dormait dans l'oubli, gigantesque statue Arrachée à son piédestal !
Souvent, lorsque le soir de ses lueurs mourantes Dorait de l'Ottawa les vagues murmurantes, Au-dessus des flots noirs, sur le coteau penchant Où l'aigle canadien avait plié son aile, On voyait se dresser sa taille solennelle En face du soleil couchant.
Alors le bruit des eaux brisant sur les accores, Les mille voix du vent dans les grands pins sonores, La chanson des oiseaux, la plainte des boi^ sourds. Tout ce concert confus de rumeurs innommées Qui s'élèvent, la nuit, de l'onde et des ramées, Tout lui parlait des anciens jours.
Onvraiit an isouvenir l'essor de ses pensées. Ce débris glorieux de uos grandeurs passées, Géant d'une autre époque oublié parmi nous, Comme il vous écrasait de sa hauteur sereine, Colosses d'aujourd'hui, tourbe contemporaine. Qui n'allez pas à ses genoux!
Semblable à ces hauts pics dont les cimes neigeuses, Emergeant au-dessus des zones orageuses, Dressent dans le ciel pur leurs altières splendeurs. Des brouillards et des bruits du présent dégagée, Son âme s'élevait radieuse, et plongée Dans de célestes profondeurs.
Gloire, succès, revers, douleurs, luttes sans trêve. Tout un monde endormi s'éveillait dans son rêve; 11 lui semblait entendre, au milieu des rumeurs, Appel désespéré d'un ])euple qui s'effare, Son grand nom résonner ainsi qu'une fanfare Au-dessus d'immenses clameurs.
Mystérieux écho du passé! les rafales Lui jetaient comme un bruit de marches triomphales; Puis son œil s'allumait d'une étrange clarté: Aux éclats de la poudre, au son de la trompette, Il avait entendu claquer dans la tempête Le drapeau de la liberté!
Il regardait passer, dans un songe extatique, Tous ces héros d'un jour sortis d'un moule antique, Immortelle phalange au courage invaincu Qu'il commandait jadis; et, la main isur l'histoire, Il comptait, l'âme en deuil, les compagnons de gloire Auxquels il avait survécu.
Puis la scène changeait. Insondable mystère Qui fait presque toujours succéder sur la terre Aux triomphes d'hier les revers d'aujourd'hui, — Sur des débris fumants, gémissante et meurtrie. Comme un spectre livide, il voyait la Patrie, Pâle, se dresser devant luiî. . .
Puis les longs jours d'exil, puis les reg^'ets sans nombre,
Les rêves envolée, Pespéranee qui sombre,
Les chagrins du vaincu, la morgue des vainqueurs,
La trahison, l'oubli, l'âge, la solitiide;
Enfin l'inévitable écueil, l'ingratitude.
Où se heurtent tous les grands cœurs!
Et pourtant — ô chaos de la pensée humaine! — Ce génie, héritier de quelque ombre romaine, Avait encore en lui des éblouissements; Par moments son regard se remplissait d'aurore; Et, penché sur la tombe, il méditait encore De sublimes enfantements!
Vain héroïsme ! Un soir, la mort, la mort brutale Vint le heurter au front de son aile fatale; Vaincu par l'âge, hélas ! ce mal sans guérison. Il voulut voir encore, assis à sa fenêtre. Pour la dernière fois, plonger et disparaître L'astre du jour à l'horizon.
Le spectacle fut grand, la scène saisissante! Des derniers feux du soir la lueur pâlissante Eclairait du vieillard Tanguste majesté ; Et dans un nimbe d'or, clarté mystérieuse, On eût dit que déjà 8-a tête glorieuse Rayonnait d'immortalité!
Longtemps il contempla la lumière expirante; Et ceux qui purent voir sa figure mourante, Que le reflet vermeil de l'Occident baignait, Crurent — dernier verset d'un immortel poème Voir ce soleil coucliant dire un adieu suprême A cet astre qui s'éteignait!
Ce n'était pas la mort, c'était l'apothéose!. . . Maintenant parlons bas: il est là qui repose Au détour du sentier si sauvage et si beau Qu'il aimait tant, le soir, à fouler en silence ; Et les grands arbres verts que la brise balance Pencbent leur front sur sou tombeau.
Passants qui visitez cet endroit solitaire, Inclinez-vous! c'est plus qu'un puissant de la terre, C'est presque un peuple entier qui dort là; car celui C^ui mit sur Papineau la dalle mortuaire Avait enveloppé dans le même suaire Tout un passé mort avec lui!
Il fut toute une époque, et louj^tf^mps notre race N'eut que sa voix pour glaive et son corps pour cuirasse. Courbons-nous donc devant ce preux des jours anciens! S'il ne partag^ea point nos croyances augustes, N'oublions pas qu'il fut juste parmi les justes, Et le plus grand parmi les siens!
SAINT-DENiS
Un jour, après avoir longtemps courbé le front, Le peuple se leva pour venger son affront.
Comment, dans ce conflit de forces inégalée, Armés de vieux mousquets chargés avec dee balles Qu'ils fondaient de leurs mains sous le feu des Anglais, On les vit tout un jour riposter aux boulets, Et puis, finalement, remporter la victoire. . . On croit rêver devant cette page d'histoire.
Un de mes vieux amis me l'a conté cent fois.
Et, quand il relatait ces choses-là, sa voix Tremblait toujours un peu, car c'était de son père, Un des seuls et derniers survivants de l'affaire, Qu'il tenait les détails du drame ensanglanté, Oii sou grand-père était mort pour la liberté.
Ils n'étaient pas en tout quatre cents. Dèts la veille, Ils s'étaient confessés; et l'esprit s'émerveille A songer que ces gens, sans chefs, mal équipés, Fiers revendicateurs de leurs droits usurpés, Dans leur révolte sainte et leur coui-age austère, Osaient braver ainsi la puissante Angleterre.
Mais la force et l'audace au nombre suppléant, La lutte fut épique et le combat géant. Aux é(dats du canon, sous les balles sifflantes, Sous le toit effondré des masures croulantes.
Dans le« folles clameurs et les trom:bes de fer,
Le village assiégé grondait comme un enfer.
Par moments, on pouvait, à travers la fumée,
Voir tout un régiment, et presque un corps d'armée,
Dans un cercle de feu, s'avancer pas à pas,
Cherchant des ennemis qu'on n'apercevait pas.
Les lourds affûts, traînés à grand bruit de ferrailles, Disloquaient, çà et là, charpentes et murailles; Aux vitres, sur les toits, partout le plomb strident Crépitait, ricochait, grêlait; et cependant C'étaient eux, les soldats — chose incompréhenfsible — Qui pour un tir fatal semblaient servir de cible. Et, criblés, ne sachant à quels saints se vouer, Voyaient leurs masses fondre et leurs rangs se trouer.
Ils avaient cru n'avoir qu'à cerner un village Avant d'y promener la torche et le pillage; Et voilà que battus, décimés, écharpés.
Ce sont eux qui se voient partout enveloppés!
Et comment repousser ces attaques étranges?
Au coin des murs, au seuil des maisons et des granges,
Dans le creux des fossés, aux pentes d'un guérêt.
Où son costume gris s'efface et disparaît,
Partout, la crosse en joue, un insurgé se dresse
Et les fusille avec une incroyable adresse.
Où pointer les canons? où fondre? où se porter?
Dans ce dédale affreux comment s'orienter?. . .
Là, qui s'arrête tombe; ici, feu sur qui bouge!
Mort à tout ce qui porte un uniforme rouge!. . .
Cela faisait un sombre et farouche tableau.
Le commandant, un vieux soldat de Waterloo^ Pâle, et voyant déjà, sans être un grand prophète, Venir l'humiliante et fatale défaite.
Devant cet ennemi qui glisse dans ses mains, Aux premiers rangs s'épuise en efforts surhumains. Il comprend que pour lui l'échec serait la honte; Et, courant au-devant de la mort qu'il affronte, Il cherche en vain, par des appels exaspérés, A rallier un peu ses soldats effarés. . .
Impossible !. , . Et. bientôt, tout le long de la route, On vit s'euftiir au loin les Anglais en déroute. Armes, munitions, vivres, fourgonis chargés Tombaient du même coup aux mains des insurgés. Les opprimés avaient remporté la victoire. Et Tun des plus brillants feuillets de notre histoire Porte aujourd'hui le nom vainqueur de Saint-Denis!
Hélas ! beaux horizons trop vite rembrunis ! Deux jours après — c'était l'envers de la médaille Saint-Charles perdait tout en perdant la bataille. Tout? non pas! car déjà le coup avait porté: Saint-Denis nous avait conquis la liberté! f"^)
Elle fnt magnanime, liéroïqne et sans tache, Votre légende, ô fiers enfants de Saint-Eustache! Quand le reste pliait; quand, à Saint-Charle en feu, Sacrifiant leur vie en un suprême enjeu, Les hardis défenseurs de notre sainte cause. Martyrs du grand devoir que la patrie impose, Etaient morts aux lueurs de leurs foyers détruits; Quand les plus dévoués au loin s'étaient enfuis. Traqués en malfaiteurs jusques à la frontière, Et que les conquérants, avec leur morgue altière,
De leuvti cris de ti-ioiiii)li(^ insultaient les vaincus, Vous, au (Sublime appel kFuu nouveau Spartacus, Youliites, réunis en plialange sacrée, Défiant jusqu'au bout la ]uiissance exécrée Des tyrans désormais transforméis en bourreaux, Vaincre en désespérés ou mourir en héros!
Colborne et ises soldats, sinistre et lourd cortèf^e, S'avançaient en traînant leurs fourgons sur la neige. L'invective à la bouche et la torche à la main, Répandant la terreur partout sur leur chemin, Ces preux, pour la ]>lupart recrutés dans les bouges. S'approchaient, et de loin les uniformes rouges Semblaient, mouvants replis, au front des coteaux blancs. Comme un serpent énorme aux longs anneaux sanglants. Ces reîtres sont joycMix; déjà leur creur savoure Le plaisir qu'a le nombre à vaincre la bravoure.
En revanche, le ciel est triste et nuag'eux. Ce matin-là, le jour, à l'horizon neigeux.
Tardif, n'avait jeté qu'une lueur blafarde.
Chénier toute la nuit avait monté la garde,
Et puis, n'attendant plus que le fatal moment,
Longtemps, les yeux fixés au pâle firmament,
Tout rêveur, il se tint debout à sa fenêtre.
— Pleurez-vou«? fit quelqu'un. Il répondit: — Peut-être!
J'aurais, ajouta-t-il sans trouble dans la voix,
Voulu voir le soleil pour la dernière fois. (^^)
A midi le canon tonna. Silence morne,
Nul bruit ne répondit au salut de Colborne.
Pour combattre avec chance, équipés à demi.
Il valait mieux laisser s'approcher Tennemi.
Les insurgés s'étaient retranchés dans l'église;
Cent hommes tout au plus, groupe que paralyse
Le manque de fusils et de munitions.
Qu'importe ! dans leurs rangs nulles défections !
Armés ou désarmés, du premier au centième,
Tous sont prêts à mourir, et combattront quand même.
— C'est bien, leur dit Chénier un éclair aux sourcils,
Les mourants céderont aux autret< leurs fusils:
Nous en aurons bientôt assez pour tout le monde! — (^^)
Cependant au dehors la canonnade gronde;
Le bourg- est envahi, tou« les chemins bloqués;
Les affûts destructeurs sur l'église braqués,
Faisant sauter les ais, déchirant les murailles.
Lancent la foudre avec des paquets de mitrailles;
Derrière un bataillon, un bataillon surgit.
Mêlant sa fusillade au canon qui mugit;
L'église n'est bientôt qu'une vaste masure.
Mais, du haut des clochers et de chaque embrasure,
Les hardis assiégés ripostent fièrement.
Repoussant chaque assaut par un redoublement
D'efforts et de sang-froid, d'adresse et de courage,
Chénier se multiplie et tient tête à l'orage.
Sanglant, éehevelé, noir de poudre, on le voit
Grandir en même temps que le danger s'accroît;
Un officier anglais le somme de se rendre:
Le héros souriant lui répond: — Viens me prendre! —
Et rétend raide mort d'un coup de pistolet.
Mais, presque au même instant, un énorme boulet
Fait voler en écdats la orand'porte de chêne.
Alors dee assiégeants la borde se déchaîne.
On envahit Tégliéie armé jusques aux dents,
Et l'assaut du dehors recommence au dedans.
— Hourra! criait Chénier; hardi! sut< aux despotesl
Montrons-leur ce que c'est que des francs patriotes!.
Et des jubés croulants, du haut des escaliers,
A l'abri de l'autel, derrière les piliers,
De partout corps à corps s'engagea la mêlée.
La lutte fut sauvage, implacable, affolée.
Nul temps de recharger les armes, à ce point
Qu'on se prend aux cheveux, qu'on se frappe du poing.
Ils sont deux mille au moins contre cent, mais n'importe!
On se tue au balustre, on s'écrase à la porte;
La masse ondule; on va, poussant et repoussant,
Pou de rage, assoiffé de carnage et de sang. . .
Enfin l'Anglais recule, et Colborné en furie
Est forcé de plier devant Ohénier qui crie:
— Victoire, mes enfants! victoire, grâce h. Dieu
Un cri désespéré lui répondit : — Au feu ! Ces forts, voyant contre eux tourner la tragédie, Avaient à leur secours appelé l'incendie. Ou promenait la torche, et régiise brûlait: L'espoir, l'espoir dernier des héros s'envolait. Il ne leur restait plus qu'à succomber en braves. Du portail à l'abside et des clochers aux caves, Les flammes faisaient rage. Alors l'œil ébloui Vit là se dérouler un spectacle inouï.
Pendant que du brasier les spirales rampantes Sapaient les murs noircis et rongeaient les charpentes Et que, dans les horreurs d'un vaste embrasement, L'édifice flambait, — de moment en moment, Du haut de la bâtisse à demi consumée, Aux lueurs des éclairs, perdu dans la fumée,
Dans les crépitements et le» conps de fusils, Aux clameurs des Anglais d'épouvante saisis, Ensangianté, farouche, au bord d'une fenêtre, On voyait tout à coup comme un spectre apparaître, Et lancer aux vainqueurs, dont «a haine fait fi, Un dernier coup de feu dans un dernier défi!
II en périt beaucoup dans les flammes. Le reste Des vaincus dut subir un sort non moins funeste. Sitôt que, poursuivi par le feu qui le mord. Quelque insurgé tentait de s'échapper: — A mort! Il tombait fusillé par une balle anglaise. Ohénier, dernier de tous, sortit de la fournaise.
La scène ne dura que deux minutes, mais
Ceux qui purent la voir ne l'oublieront jamais.
Le héros, en sautant du haut d'une croisée.
S'affaissa sur le sol une jambe brisée.
Ce n'est rien! sous le plomb qui grêle à bout portant,
Chénier sur un genou se relève un instant;
Il ee dresse, avenolé de sang, l'habit sordide, Défiguré, hagard, effroyable, splendide; Et, pour suprême imsulte à la fatalité, Le fier mourant cria : — Vive la liberté !
Puis dauvS le tourbillon, la poudre, le vacarme, Par un dernier effort il déchargea son arme. Un nouvel ennemi tomba, mais ce fut tout: Colborne et ses soudards étaient vainqueurs partout! Ce qui suivit eût fait rougir des cannibales.
On traîna de Chénier le corps criblé de balles;
Un hideux charcutier l'ouvrit tout palpitant;
Et par les carrefours, ivres, repus, chantant,
Ces fiers triomphateurs, guerriers des temps épiquee,
Promenèrent sanglant son cœur au bout des piques. ,
Puis la torche partout! les braves en avant!
On brûla les maisons, on brnla le couvent;
Si quelque humble demenre échappait mi-détrnite,
C'est que l'on pourchassait quelques femmes en fuite.
De quartier nulle part, nulle compassion;
Partout pillage, vol et dévastation!
Les vieux citent encor des traits épouvantables:
On sabrait (]nnt< les lits, on sabrait sous les tables;
Tuer des prisonniers, éventrer des mourants,
C'étaient nobles exploits. Un enfant de quatre ans
Est là tout étonné qui regarde et qui flâne;
Un des braves l'ajuste et lui brise le crâne. . .
Ce brave eut un procès, mais il fut acquitté,
N'ayant au fond puni qu'un petit révolté! (■'°)
Enfin, le lendemain, ces nobles Alexandres Laissaient par derrière eux trois villages en cendres! C'est à ces durs prix-là — sombre nécessité! — Que tout peuple naissant t'achète, ô Liberté!
Ils étaient innocents! oni, mais il fallait bien Qn'on n'eût pas ériyéce tribnnal ponr rien. D'ailleurs, c'est entendu, quand riiomme s'émancipe, On doit toujours sévir pour sauver le principe. Redresser les griefs, reconnaître son tort, C'est très bien; mais il faut des exemples d'abord!
Parmi les prisonniers d'élite on en prit douze; Certes, le choix fut fait par une main jalouse;
Et, tandis que le reiste — à quoi bon tant trier? Allait languir là-bas sous un ciel meurtrier, Les juges — oh! de vrais modèles de droiture — Dirent à récliafaud : — Toi, voici ta pâture !
Et ces juges, choyés, approuvés, applaudis, Qui peut-être eussent eu pour de réels bandits Dans leurs coeurs de torys plus de miséricorde, Osèrent d'une main ferme passer la corde Au cou de citoyens dont le crime devait, Comme dans le passé celui de Du Calvet, Confondant des bourreaux l'éternel égoïsme, Dans la bouche de tous s'appeler héroïsme!
Oh! cet échafaud-Ià, malgré son nom brutal,
Ne fut pas un gibet, ce fut un piédestal!
L'injustice des lois en fut seule flétrie.
Et, tandis que, plus tard, on verra la Patrie
— Oh! l'avenir toujours donne à chacun son rang
Venir aux yeux de tous s'incliner en pleurant Devant ces champions d'une cause sacrée, Cherchez qui défendra la mémoire exécrée De ces juges sans cœur dont l'orgueil crut pouvoir Flétrir en meurtriers ces martyrs du devoir! (^)
Il avait vingt-trois ans, une taille atMétique, Un grand front sillonné d'un éclair poétique. Son esprit et «on cœur, rarement en défaut, Plaisaient à tous. Lorsqu'il monta sur l'échafaud, Ses frères d'infortune et ses compagnons d'armes Tombèrent à genoux et fondirent en larmee. Lui leur fit ses adieux, souriant à demi; Puis il dit au bourreau : — Je suis prêt, mon ami !
C'était un noble enfant de la mère patrie; Un enfant doux et bon. Un jour, l'âme meurtrie Par un de ces chagrins qui brisent les plus forts, Vaincu, désespéré, lutteur à bout d'efforts, Ne pouvant arracher l'épine ensanglantée Qu'en son cœur une main cruelle avait plantée, Il avait essayé, pour tromper son ennui, De mettre la distance entre sa peine et lui.
Et le nouveau R-ené partit pour l'Amérique.
C'était juste au moment de la lutte homérique
Que nos pères, courbés sous un joug écrasant,
Transformant en épieu la faux du paysan.
Avaient, sous les regards de l'Europe surprise.
Pour défendre leurs droits vaillamment entreprise.
Le jeune homme entendit ce cri de liberté
Jusqu'au port de New-York par la brise porté.
Quoi, des Français, armés contre la tyrannie,
Avec le désespoir d'un peuple à l'agonie,
A tous demanderaient vainement du secours!
Point de retard! pour lui les moments sont trop courts;
11 arrive; et, recrue à la hâte enrôlée, L'arme au poing, il se jette au fort de la mêlée!
C'était près d'Odeltown, oii, partout débordés, Les insurgés tentaient un dernier coup de dés. Il fut un dee géants de la lutte infernale, L>Iais, blessé, quand survint la déruute tiuale, Dans la fuite oublia de chercher son salut. Hélas! son dévoûment touchant ne lui valut Qu'une tombe parmi nos martyrs patriotes.
Victimeis des sabreurs et des Iscariotes. Les armes à la main et de sang encor chauds. Les vaincus furent pris et jetés aux cachots. Et bientôt, sur son front livré sans résistance, L'enfant sentit peser la suprême sentence. . . Quand on le vit, ainsi que sur un piédestal. Se dresser, calme et fier, sur le tréteau fatal:
— Grâce î fit une voix qui partit de la foule.
— Grâce? non pas! dit-il; il faut que mon sang coule.
Frères, dans Ta venir ce jour sera compté: C'est dans le sano- toujours que naît la Liberté! — Et, comme pour narguer la populace aui^laise, Le martyr entonna gaîment la Marsfillnise. Le chant, au mot P<itrie, à sa lèvre expira. Tu mourus, Hindelan"", mais l'histoire dira Que l'avenir n'a pas trompé ton espérance; Et, s'il fallait du sang- le plus noble de France Pour arroser le sol oii nos droits ont grandi, Lorsque ton fier cadavre îi peine refroidi Fut étendu devant la foule agenouillée, — Dors en paix, ITindelangl — la dette était pay
PATRIOTia
Moi, me« enfants, j'étais un " patriote ", un vrai !
Je n'en disconviens pas; et, tant que je vivrai,
On ne me verra point m'en vanter à conffesse, . .
Je sais bien qu'aujourd'hui maint des nôtres professe
De trouver insensé ce que nous fîmes là.
Point d'armes, point de cliefs, c'est ceci, c'est cela;
On jDrétend que c'était faire d'un mal un pire
Que de se révolter. Tout ça, c'est bon à dire.
Lorsque la chose est faite et qu'on sait ce qu'on sait !
Ces sages-là, je puis vous dire ce que c'est; Ça me connaît, allez ; c'est nn vieux qui vous parle, Nous en avions ailleurs, mais surtout à Saint-Charle. Ah ! la sagesse même ! et pleins de bons conseils. Si tous les Canadiens eussent été pareils, On en aurait moins vu debout qu'à quatre pattes. Nous les nommions torys, chouayens, bureaucrates ; Avec bien d'autres noms — peu propres, je l'admets.
Ces gens-là, voyez-vous, cela ne meurt jamais; Et si, ce dont je doute, ils ont une âme à rendre, Le bon Dieu n'a pas l'air bien pressé de la prendre. D'ailleurs il en revient; ou en voit tous les jours. Aussitôt les loups pris, ils connaissent les tours ; Moisson faite, ils sont là pour gruger la récolte. J'en ai connu qui nous poussaient à la révolte, Et qui, le lendemain de nos premiers malheurs, Nous traitaient de brigands, d'assassins, de volenrs, Ou qui criaient:^. Je vous l'avais bien dit ! Ah! dame, On aurait pu bourrer la nef de Notre-Dame,
Après l'affaire, avec ces beaux prophètes-là!
Il en poussait partout, en veux-tu en voilà !
Qu'on me montre un pouvoir qui frappe ou qui musèle,
Je vous en fournirai de ces faiseurs de zèle!
Et puis n'avions-noue pas les souples, les rampants,
Les délateurs paj'és, les mouckards, les serpents?
Ces Judas d'autrefois, je les i*etrouve encore.
Tout ce qui les anime et ce qui les dévore.
C'est le bas intérêt, l'instinct matériel.
Ils pullulaient autour du gibet de Riel;
Les noms seuls sont changés. Quand le cruel Colborne
Incendiait nos bourg"s, leur joie était sams borne.
Ils disaient, en voyant se dresser l'échafaud,
Alors comme aujourd'hui: — C'est très bien, il le faut!
On doit défendre l'ordre et venger la morale! —
Et puis, dame, il faut voir la mine doctorale
Qu'ils prennent pour vous dire un tas d'absurdités
De cette force-là. Pour eux, les lâchetés
Ne comptent pas; allez, je les ai vus à l'œuvre;
Il en est qui rendraient des points à la couleuvre Pour flaire eu serpentant leur tortueux chemin. Et puis, messieurs vous font passer à l'examen! Quand on ne peut comme eux se faire à tous les rôles, On n'est que des cerveaux brûl(^s. ou bien des drôles. . Charmant d'avoir affaire à de pareils grands cœurs!
Mais laissons de côté rancunes et rancoeurs. Je voulais, mes enfants, tout bonnement vous dire Que j'étais patriote alors, et pas pour rire! J'en ai vu la Bermude, — un pays, en passant. Sans pareil pour qui veut faire du mauvais sang; Un pays bien choisi pour abrutir un homme; — Eh bien, mes compagnons pourront vous dire comme J'ai toujours été fier, en mes plus durs instants, D'avoir été comme eux l'un des fous de mon temps! Je me moque du reste. Et puis, voyons, que diantre ! Si nous étions restés, comme on dit, à plat ventre, Ainsi que j'en connais, courbés sous le mépris De ceux qui nous voulaient asservir à tout prix ;
Si nous eussions subi la politique adroite
Dont on clierche à leurrer les peuples qu'on exploite;
Que dis-je? non contents du titre de sujets,
Si nous avions servi les perfides projets
De ceux qui nous voulaient donner celui d'esclaves,
Dites-moi donc un peu, que serions-nous, mes braves?
Quand furent épuisés tous les autres moyens,
Nous avons dit un jour: — Aux armes, citoyens!. . .
Xous n'avions pas, c'est vrai, de très grandes ressources!
Nous avions même un peu le diable dans nos bourses;
Il fallait être enfin joliment aux abois,
Avec de ^ieux fusils et des canons de bois (^^)
Pour déclarer ainsi la guerre à l'Angleterre;
Mais des hommes de cœur ne pouvaient plus se taire.
Plutôt que sous le joug plier sans coup férir,
Nous avons tous jugé qu'il valait mieux mourir.
Le premier résultat fut terrible sans doute;
Bien du sang généreux fut versé sur la route; Sur les foyers détruits, bien des yeux ont pleuré; Mais, malgré nos revers, peuple régénéré. Nous avons su montrer — que l'heure en soit bénie! Ce que peut un vaincu contre la tyrannie.
Au reste, l'on a vu le parlement anglais
— Qui ne vient pas souvent pleui^r dans nos gilets,
Et qu'on accuse peu de choyer ses victimes —
Déclarer par le fait nos griefs légitimes.
Les droits qu'on réclamait, il les reconnut tous!
Et l'on nous traite encor de dr(Mes et de fous!. . .
Mais l'insensé qui blâme avec tant d'assurance.
Si l'on ne lui fait plus crime d'aimer la France,
S'il n'a plus sous le joug à passer en tremblant,
S'il possède le sol, s'il mange du pain blanc.
S'il peut seul, à son gré, taxer son patrimoine,
S'il vend à qui lui plaît son orge ou son avoine.
Si des torts d'autrefois il a bien vu la fin,
S'il peut parler sa langue, et s'il est libi-e enfin.
Il aura beau hausser encor pins les épaules, Il le devra toujours à ces fous, à ces drôles!
Oui, mefi enfants, j'étais un patriote, un vrai; Et jusques à la mort, je m'en applaudirai!
Tandiis qu'un roi sans foeur les nuii\-liiindait là-bas, Xos ancêtres avaient, sou« le feu des combats, lOonservant jusqu'au bout l'espérance dernière, En chevaliers «ans peur tenu haut leur bannière.
Peuple vingt fois trahi, vendu, sacrifié, 'Pour défendre le sol qui leur fut confié. Et plutôt que de voir leur patrie asservie, ■Ils avaient tout donné, leur fortune et leur vie. Ne réservant pour eux qu'une chose: l'honneur 1
l'eiidaiit <iii'aiix Trianons im prince ricaneur Accneillait, eonteniptenr d'nne épopée antique, Le récit de leurs maux d'un sarcaisme sceptique, Aux excès effrontés des lupanars royaux, Nos pèreis, opposant leurs dévoûments loyaux, Aux yeux de Tunivers avaient, dans viniit batailles, Racheté de leur sang les hontets de Versailles! Ils en furent payés par l'exil et l'oubli.
Dans les émotions d'un grand pas accompli
!Sur les âpres chemins d'une autre destinée,
•Tout entière à la gloire, et sans cesse entraînée
iSur les pas du giierrier fatal qui, sans repos,
Aux quatre coins du monde arborait ses drapeaux,
!La grande nation oublia la poignée
De braves, par la faim et le glaive épargnée,
(^ui, tidèle (juand même, aux bords du ^aint-Laurent,
Sous un eceptre étranger la nommait en pleurant.
Le temps passe. Au delà de cent ans s'écoulèrent. Sous de nouveaux guidons les peuples s'enrôlèrent;
Mais — bien que sous un joug intlexible peuclié — Nul peuple sous le ciel n'a vaillamment marché Comme ce groupe fier d'abandonnés; la fibre Du cœur resta chez eux indépendante et libre.
Sous uu autre drapeau, sous un autre pouvoir,
Ils durent, il est vrai, se plier au devoir;
Mais devenus loyaux sujets de l'Angleterre,
En eux la voix du sang ne sut jamais se taire.
Ils respectent les plis qui flottent sur leurs tours;
Mais toujours et partout — chers et touchants retours!
ILe plus humble d'entre eux, au seul nom de la France,
iSent encor poindre en lui quelque vague espérance!
A ce sujet, voici ce que nous racontait
Notre vieux professeur de droit romain. C'était
Un modeste savant, parisien de race.
Qui commentait le code et récitait Horace
Par cœur. Un pur hasard l'avait jeté chez nous.
Il avait conservé son accent et ses goûts.
Il oi-aisscvail ; et puis, (oiis les matins, à l'IuMire On s"(»n\i-('nt les niai'clM's, il (|nillail sa dcnHMii'v K{, (IN'm'Iiojiih' cm (''cIioijih' et (i'(''tal <'n ('(al, Ainsi (prnn bon boni-^coiis de son |»a.vs natal, M s'en allait Ini-inônic acheter ses (l(Mn'(''es. Il ainiail la rnnieni'des l'on les affairées; lîonlioinine (s'il en fnt, ma relia iidant et causant, Il (s'ai'i'êtait pai-fois ani)i'ès <ln paysan, l']t s'informait dn prix dcis bh'S, de son nn-nage; Il lui paîdait moissons, besl ianx, jardinaii^'. . . <Miacnn le connaissait, et (diacnn ('contait (V jiai'Ienr dont raccent surtout bvs d('rontait.
Un jour, une Ncndense, accoi'te et bonne \ieill(', Ijatinelleà ses ditscours pi-("'tait souxcnt Toi-eille, l/in( ei-|iella disant: — Monsieni*, nous jasez bien Sans doute, et cependant j)as en vi"ii Canadien; Tas en Anglais non pluis, faut pas dire (;a, dame!
Moi, fait le pc'i'e Aubi'v, je suis fi'an(;ais. Madame.
— Français? eli beii, pardi, c'est dans nos environs;
Ponr être canadiens on n'est pas des Hnrons.
On est tons des Français, nons anssi, qne je pense !
— Je Yons comprends, mais moi je snis français de France.
— Français de France? Et nons, de (]nel pays est-on? Sommes-nous par hasard des Français de Boston?
Il n'est pas de Français sans France, que je sache!
Le bon vieux professeur riait dans sa moustache. — Pardonnez-moi, dit-il, vous ne saisissez pas; Vous êtes née ici; moi je suis né là-bas. . .
Né là-bas! c'était là presque du fantastique. La marchande, à ces mots, laisse là sa boutique. Et, tandis que son (jeil commence à se troubler, S'avance, et d'une voix que l'émoi fait trembler:
— Vous êtes né là-bas, vous! dit la femme en transe; Yons êtes né là-bas!. . . dans notre vieille France? ^^)us en venez? — Mais oni, dit notre humble savant, Pour V0U8 servir. Bonjour, Madame!
Mais avant (iu'il eût tourné le dos pour reprendre sa route, La marchande, hésitant comme quelqu'un qui doute, Le saisit par la main, et, furtive, guettant Si quelque Anglais surtout n'est pas là qui l'entend, Pendant que son regard aux alentours surveille, S'approche du bonhomme, et lui glisse à l'oreille Ces mots dits d'un accent qu'on ne peut définir:
— Dites-moi donc, à moi, là. . . vont-ils revenir?
Et, comme il achevait de conter cette histoire,
Daus sou émotion brusquant son auditoire, Le bon vieux professeur, faisant un demi-tour, S'en allait urommelaut:
Gueuse de Pompadour ! (^^)
Je ne sniis pas très vieux; pourtant j'ai souvenance Du jour où notre fleuve, après un siècle entier, Pour la première fois vit un vaisseau de France Mirer dans nos flots clairs son étendard altier.
Ce jour-là, de nos bords — bonheur trop éphémère Montait un cri de joie immense et triomphant: C'était l'enfant perdu qui retrouvait sa mère; C'était la mère en pleurs embrassant É*on enfant!
La France nous avait laissés jj^randir loin d'elle, Nous léguant son nom seul avec »on son venir; Et le panvre orphelin, à tons les denx fidèle. N'avait su, dans «on eœnr, qn'absondre et qne bénir.
Il avait tout ganlé, ses antiques franchises, Et son culte et ^;a langue, et — peuple adolescent ]Montrait avec orgueil ses libertés conquises, A côté de ses droits scellés avec sou sana".
Ce beau jour fut pour nous presque une délivrance ; L'embrassement fut long; on pleurait à genoux; Car, si nous étions fiers de notre belle France, Notre France, elle aussi, pouvait l'être de nous!
Saintes émotions! — (juand villes et banlieues Illuminaient leurs tours, pavoisaient leurs maisons. Au loin, sur un rayon de plus de trente lieues. On vovait accourir, de tous les horizons,
Des vieillards, des enfauts et des femmes timides, Qui, sac au dos, à pied 6<nr les chemins riioueux, Venaient, en essuyant leurs paupières humides. Revoir flotter au vent le drapeau dea aïeux.
Nos poètes chantaient la France revenue; Et le père, à Tentant qu'étonnait tout cela, Disait : — Ce ])avill()n (]ni brille dans la nue, — Incline-toi, mon flls! — c'est à nous celui-là!
Et, lorsque la frégate avec la forteresse Echangeaient des saints de leurs tonnantes voix. Tous ces cœurs délirants tressaillaient d'allégresse En croyant retrouver les échos d'autrefois.
Oh! c'est que ce vaisseau, c'était la France même. Aigle immense un instant repliant son essor. Qui revenait à nous, disant: — J'aime qui m'aime; Vous êteis mes enfants, et je voucs aime encorl
Elle nous Ta prouvé; ni la ('(ipricicKsc Ni ses nobles marins n'ont revu ncns clochers; Mais la France, depuis, fut pour nous soucieutse, Et son cœur et sa main noius ont toujours cherchés.
Et noue, quand elle allait, au fronton de l'histoire. Inscrire avec son sang- quelque é(datant succèt^, Nous sonnions triomphants nos clairons de victoire, Car c'étaient nots soldats que les soldats français.
Et puis, quand le malluMir vint fondre sur ses armes, Quand le noble vaisseau somlira sur un écueil, La France plus que nous n'a pas versé de larmes; La France mieux que nous n'a point porté le deuil!
Salut donc à vous tous, ô Français, ô nos frères! Nous vous serrons la main avec un doux émoi. Nos rivf^ ne sont plus à la France étranf>;ères; Et (jui vient de chez elle est parmi nous chez soi! (■**)